MYTHOS

L’encyclopédie des mythes, des religions et des civilisations antiques

Perse et Iran ancien

Cette collection rassemble les repères sur les Achéménides, les inscriptions royales, les traditions iraniennes anciennes et le zoroastrisme. Elle distingue les sources de l’époque achéménide, les textes religieux transmis et compilés plus tardivement, ainsi que les reconstructions modernes.

Axes de recherche

  • Empire achéménide : royauté, administration, diversité des peuples et inscriptions monumentales.
  • Inscriptions royales : textes multilingues, titulature, légitimation du pouvoir et contexte matériel.
  • Traditions zoroastriennes : Avesta, Ahura Mazda, ordre cosmique et transmission textuelle ; prendre en compte la stratification chronologique des sources.
  • Perses et Grecs : guerres médiques, diplomatie, représentations réciproques et usages politiques de l’altérité.
  • Contacts culturels : échanges impériaux sans réduire les cultures à de simples influences unilatérales.

Collections de référence

British Museum — collection en ligne et The Metropolitan Museum of Art proposent des notices d’objets et des ressources sur les empires anciens ; vérifier les provenances et les commentaires propres à chaque pièce.

Gallica permet également de consulter des publications anciennes numérisées. Leur ancienneté exige une lecture critique au regard des travaux actuels.

Précaution historiographique

Les sources grecques sur la Perse sont précieuses mais situées : elles reflètent des genres littéraires, des conflits et des intérêts politiques. Elles doivent être confrontées aux inscriptions, à l’archéologie et aux recherches iranologiques.

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Étude universitaire — Behistun : écrire, montrer et contester la légitimité de Darius

Problématique. Comment le monument de Behistun transforme-t-il une prise de pouvoir disputée en restauration légitime de l’ordre impérial ? Pour répondre, il faut lire ensemble le lieu, le relief, les trois versions cunéiformes, les copies diffusées dans l’empire et les récits grecs. Aucun de ces témoins n’est un compte rendu neutre : l’inscription parle au nom du vainqueur, l’image hiérarchise les corps, les traductions adaptent le message à plusieurs traditions scribales, et Hérodote recompose l’événement pour son propre public.

Repère chronologique. Cambyse II meurt en 522 av. n. è. après qu’un homme reconnu comme Bardiya dans des documents babyloniens a occupé le trône. Darius affirme avoir tué un imposteur nommé Gaumāta le 29 septembre 522, puis avoir vaincu une série de révoltes en 522–521. Le monument est élaboré par étapes, principalement vers 520. Ces dates reposent sur le texte royal et sur des documents administratifs : elles ne résolvent pas l’identité du roi éliminé.

1. Un dossier documentaire, non un texte isolé

TémoinCe qu’il permet d’étudierPrécaution
Relief rupestreDarius armé d’un arc, Gaumāta au sol, neuf captifs liés, symbole ailé et organisation hiérarchique des figuresL’image ne « photographie » pas une scène : elle condense la victoire et rend l’ordre visible.
Vieux-perse, DB I–IVGénéalogie, accession, liste des pays, révoltes, rôle d’Ahura Mazdā, opposition entre vérité et draugaVersion royale en plusieurs états ; les lacunes et les révisions interdisent de traiter le texte comme un original simple.
Versions élamite et babylonienneAdaptation du programme dans des langues administratives majeures et comparaison des formulationsCe ne sont pas des calques parfaits du vieux-perse ; les écarts ont une valeur historique.
Copie araméenne d’ÉléphantineCirculation impériale du récit au-delà du rocher iranienCopie fragmentaire et plus tardive : elle atteste une transmission, non une réception identique partout.
Tablettes babyloniennes datéesReconnaissance officielle d’un roi nommé Bardiya/Barziya pendant quelques moisElles confirment un règne, mais ne permettent pas d’identifier sûrement Bardiya ou Gaumāta.
Hérodote, Enquête III, 61–88Mort de Cambyse, faux Smerdis, conjuration des Sept, débat sur les régimes et accession de DariusRécit grec du Ve siècle, construit plusieurs décennies après les faits et traversé par des thèmes narratifs propres.

Le site se trouve sur une grande voie reliant le plateau iranien à la Mésopotamie. L’inscription est placée très haut sur la falaise : on peut voir le dispositif monumental depuis la route sans pouvoir aisément lire ses quelque 1 200 lignes. Ce décalage rappelle que l’efficacité du monument ne dépend pas seulement d’une lecture silencieuse. La visibilité du roi victorieux, la réputation du texte, sa récitation possible et sa reproduction dans d’autres centres participent ensemble à la communication impériale.

2. Explication de texte : DB I, §§ 1–14 — produire un roi légitime

Le début de l’inscription suit une progression calculée. Darius énonce ses titres, son ascendance, l’appartenance de sa famille à la lignée achéménide, puis dresse la liste des pays qui lui obéissent « par la faveur d’Ahura Mazdā ». Le récit de Gaumāta vient ensuite résoudre un problème créé par cette généalogie : si Darius appartient à la famille royale, pourquoi doit-il prendre le pouvoir par la violence ? La réponse royale consiste à déplacer l’usurpation sur l’adversaire.

« Par la faveur d’Ahura Mazdā je devins roi ; Ahura Mazdā me conféra la royauté. »

Inscription de Behistun, DB I, § 13, traduction française de travail d’après la version vieux-perse ; à confronter aux éditions critiques.

Cette phrase ne constitue pas une profession de foi zoroastrienne complète. Ahura Mazdā garantit la royauté et la victoire, mais d’autres inscriptions achéménides évoquent aussi « les autres dieux ». Il faut donc distinguer trois niveaux : le nom divin attesté dans le texte, le programme royal qui l’emploie, et la reconstruction moderne de la religion de Darius. Assimiler directement toute théologie achéménide au zoroastrisme tardif ferait dépendre le VIe siècle de corpus avestiques transmis dans des états beaucoup plus récents.

Le terme vieux-perse drauga, conventionnellement traduit par « mensonge », structure l’opposition. Les adversaires « mentent » en revendiquant une identité ou une royauté qui ne leur appartiendrait pas ; Darius, lui, demande au futur lecteur de ne pas tenir son récit pour faux. Le mot ne décrit donc pas seulement une faute morale individuelle : dans ce monument, il classe les prétentions politiques et transforme les révoltes en désordre cosmique et social. La victoire militaire devient ainsi preuve de vérité, alors même que c’est le vainqueur qui définit les catégories.

Le paragraphe 14 affirme encore que Darius a « restauré » ce que Gaumāta aurait enlevé ou détruit. Le vocabulaire social du passage, notamment kāra, a suscité des traductions concurrentes — peuple, armée, groupe social, noblesse. Une interprétation ancienne voyait dans la chute de Gaumāta une réaction aristocratique. Pierre Briant a montré combien cette reconstruction dépendait d’une combinaison fragile entre l’inscription et Hérodote : le passage ne suffit pas à démontrer une lutte de classes ou la restauration institutionnelle des « Sept familles ».

3. Lire le relief : une grammaire visuelle de l’empire

Darius, grandeur nature, occupe l’extrémité gauche de la scène. Il tient l’arc, attribut de maîtrise royale, tandis que son pied écrase la figure couchée identifiée par une légende comme Gaumāta. Derrière le roi se tiennent deux porteurs d’armes ; devant lui, neuf adversaires avancent liés par le cou, les mains attachées. Ils ne sont pas anonymes : leurs légendes les nomment et associent chacun à une rébellion. Le monument donne donc à voir à la fois la diversité des contestations et leur réduction à une série ordonnée.

Les différences d’échelle ne décrivent pas la taille réelle des personnes. Elles manifestent le rang. Le roi stable et armé s’oppose aux captifs réduits, entravés et alignés ; la verticalité de Darius répond à l’horizontalité du vaincu piétiné. Le symbole ailé placé au-dessus de la scène a souvent été nommé trop rapidement « Ahura Mazdā ». L’identification reste débattue : on peut décrire avec certitude un disque ailé comportant une figure humaine, puis examiner sa fonction royale et divine sans transformer l’hypothèse iconographique en légende certaine.

Le relief reprend des traditions proche-orientales plus anciennes de victoire royale, notamment les images rupestres du Zagros. Parler d’« influence » n’est utile que si l’on précise les médiations, les formes reprises et les transformations. Behistun n’est ni une copie assyrienne ni une image née sans antécédent : il reformule un langage régional de domination pour un empire achéménide multilingue.

4. Behistun et Hérodote : concordances, écarts, pièges

Hérodote raconte qu’un mage se fait passer pour Smerdis, frère de Cambyse. Otanès découvre la fraude, six autres Perses se joignent à lui, les conspirateurs tuent les mages, puis discutent de monarchie, oligarchie et démocratie avant que Darius n’obtienne la royauté (Enquête III, 61–88). Plusieurs éléments recoupent Behistun : meurtre secret du frère de Cambyse, imposteur mage, conjuration et noms de six compagnons presque identiques.

Les divergences sont tout aussi importantes. Chez Hérodote, Otanès joue un rôle moteur ; les peuples d’Asie regrettent le règne du faux Smerdis, qui leur aurait accordé trois ans d’exemption de tribut et de service militaire ; le débat constitutionnel organise la transition vers la monarchie. Behistun, lui, concentre l’action sur Darius, Ahura Mazdā et la lutte contre le « Mensonge ». On ne peut donc pas compléter mécaniquement les silences d’une source avec l’autre.

La parenté entre les récits peut résulter de la diffusion impériale de la version de Darius, de traditions orales apparentées, de remaniements successifs ou d’une combinaison de ces voies. Elle ne prouve pas qu’Hérodote ait lu le rocher. Le débat des régimes, notamment, répond aux pratiques intellectuelles du monde grec du Ve siècle autant qu’à la mémoire de la crise perse.

5. Débat historiographique : Gaumāta était-il l’imposteur décrit par Darius ?

Deux familles d’interprétation doivent être distinguées. Une lecture confiante accepte l’essentiel du récit royal : Cambyse aurait fait tuer Bardiya ; Gaumāta aurait usurpé son identité ; Darius aurait restauré la dynastie. Une lecture critique suppose que l’homme éliminé était le véritable Bardiya et que Darius a inventé l’imposture pour légitimer son coup de force. Entre ces pôles, plusieurs chercheurs maintiennent l’incertitude : le récit est intéressé, mais une propagande peut aussi réorganiser des faits réels.

Les tablettes babyloniennes montrent qu’un roi nommé Bardiya fut reconnu ; elles ne livrent pas son identité corporelle. L’inscription prouve que Darius voulait imposer une version précise ; elle ne prouve pas à elle seule que cette version est fausse. Hérodote reprend une trame comparable mais ne fournit pas un témoin indépendant contemporain. La position méthodiquement solide consiste donc à formuler les degrés de certitude : existence d’une crise dynastique et d’un règne bref, certaine ; identité exacte du souverain renversé, indémontrée ; travail de légitimation par Darius, manifeste.

NiveauConclusion admissible
Fait établiDarius prend le pouvoir en 522 et fait produire un monument multilingue qui présente Gaumāta comme imposteur.
Forte inférenceLe programme vise à unifier des révoltes diverses sous la catégorie politique et morale du « Mensonge ».
Hypothèse discutéeDarius aurait tué le véritable Bardiya et inventé Gaumāta.
Interprétation abandonnée ou fragileLe récit prouverait à lui seul une révolution sociale anti-aristocratique suivie d’une restauration des nobles.

6. Transmission, déchiffrement et histoire des savoirs

Le monument a subi l’érosion et des dommages modernes. Son accès difficile a compliqué les copies : Henry Rawlinson releva le vieux-perse dans les années 1830–1840, puis les versions babylonienne et élamite furent progressivement éditées. La comparaison trilingue joua un rôle majeur dans le déchiffrement du cunéiforme. Ce récit savant ne doit cependant pas devenir une légende héroïque centrée sur un seul Européen : les relevés, moulages, photographies, collaborations linguistiques et révisions successives ont construit le texte disponible.

Une édition n’est pas le monument. Elle sélectionne des lectures, restitue des signes endommagés, numérote lignes et paragraphes et traduit des mots disputés. Citer « DB I, § 13 » signifie renvoyer à une convention éditoriale ; un travail universitaire doit préciser l’édition ou la traduction consultée et signaler les variantes pertinentes entre vieux-perse, élamite et babylonien.

Bibliographie et ressources vérifiables

  • UNESCO, « Bisotun » : présentation du site, du relief, des trois versions et de l’inscription au patrimoine mondial.
  • Rüdiger Schmitt, « Bīsotūn III. Darius’s Inscriptions », Encyclopædia Iranica : description matérielle, histoire des éditions et contenu.
  • Pierre Briant, « Gaumāta », Encyclopædia Iranica : état critique du problème Bardiya/Gaumāta et comparaison avec Hérodote.
  • Bibliotheca Polyglotta, Université d’Oslo, « Darius Behistun Inscription » : alignement vieux-perse, élamite et akkadien ; vérifier l’origine éditoriale indiquée pour chaque version.
  • L. W. King et R. C. Thompson, The Sculptures and Inscription of Darius the Great on the Rock of Behistun, British Museum, 1907, notice de la Cuneiform Digital Library Initiative. Édition ancienne à confronter aux corrections ultérieures.
  • Amélie Kuhrt, The Persian Empire: A Corpus of Sources from the Achaemenid Period, Routledge, 2007, p. 141–158 : traduction contextualisée et confrontation des sources.
  • Maria Brosius, The Persians: An Introduction, Routledge, 2006 ; éd. révisée 2021 : institutions, société et royauté achéménides.
  • Pierre Briant, Histoire de l’Empire perse. De Cyrus à Alexandre, Fayard, 1996 : synthèse fondamentale, à compléter par les recherches parues depuis.
  • Hérodote, Enquête III, 61–88 : lire dans une édition critique ou bilingue en distinguant le texte grec, la traduction et les commentaires.

Exercices universitaires corrigés

Exercice 1 — Critique interne de DB I, § 13

Consigne : montrez en 180 mots comment la formule « par la faveur d’Ahura Mazdā » articule théologie et légitimité politique.

Corrigé : la formule attribue la victoire et la royauté à une puissance divine supérieure ; elle présente donc l’issue militaire comme validation de la prétention de Darius. Sa répétition rythme le récit et oppose le roi soutenu par Ahura Mazdā aux rebelles associés au drauga. Elle ne suffit cependant pas à définir toute la religion du roi : le texte est un programme de légitimation et non un traité doctrinal. Le commentaire doit partir de la fonction de la formule dans l’inscription avant de la comparer aux textes avestiques plus tardivement transmis.

Exercice 2 — Image et texte

Consigne : expliquez pourquoi le relief ne doit être ni traité comme une illustration décorative, ni lu sans les légendes.

Corrigé : positions, tailles, gestes et liens construisent une hiérarchie immédiatement visible : Darius domine, Gaumāta est écrasé, les autres prétendants sont mis en série. Les légendes individualisent cependant les captifs et rattachent l’image au récit des révoltes. Le relief condense donc le programme sans le dupliquer. Son analyse exige aussi de distinguer description certaine — arc, pied, captifs, disque ailé — et identification discutée du symbole divin.

Exercice 3 — Confronter Darius et Hérodote

Consigne : construisez un tableau de trois convergences et trois divergences entre DB I–IV et Hérodote III, 61–88, puis proposez une hypothèse de transmission.

Corrigé : convergences : meurtre secret de Bardiya/Smerdis, imposteur mage, conjuration comprenant six compagnons de Darius. Divergences : rôle central d’Otanès chez Hérodote, regret du faux Smerdis par les peuples d’Asie, débat constitutionnel absent de Behistun. L’hypothèse la plus prudente est une circulation de la version royale, transformée par des traditions orales et par la composition grecque. Une dépendance directe d’Hérodote envers le rocher ne peut être démontrée.

Exercice 4 — Hiérarchiser les certitudes

Consigne : classez comme fait, inférence ou hypothèse : « un roi nommé Bardiya fut reconnu » ; « Darius organise sa légitimité » ; « Gaumāta est une invention ».

Corrigé : la reconnaissance d’un roi Bardiya est un fait étayé par des tablettes datées ; le travail de légitimation est une inférence très forte fondée sur la structure du monument ; l’invention de Gaumāta est une hypothèse historiographique plausible mais non démontrable. La qualité d’un raisonnement historique dépend de cette hiérarchie explicite.

Révision éditoriale : 28 octobre 2026. Les traductions françaises de l’inscription sont signalées comme traductions de travail lorsqu’elles ne reproduisent pas une édition publiée ; les numéros DB renvoient aux divisions conventionnelles du monument.