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MYTHOS — Encyclopédie des comédies grecques — Volume XXIV

Aristophane, Babylōnioi (Βαβυλώνιοι) — Les Babyloniens : qui parle au nom de l'empire ?

Monographie critique consacrée à une comédie perdue. Suite du volume XXIII — Anagyros.

Méthode : [A] désigne un fait documentaire ou un témoignage antique effectivement transmis, dont l'interprétation peut rester contestée ; [B] une hypothèse, une interprétation ou un rapprochement ; [C] une création dramatique contemporaine. Aucun dialogue [C] n'est attribué à Aristophane. Les numéros des fragments et les leçons doivent être vérifiés dans les éditions critiques ; aucun fragment grec non contrôlé n'est reproduit ici.

I. [A] Une représentation et une disparition

Les Babyloniens appartiennent aux premières œuvres d'Aristophane. La pièce fut représentée aux Grandes Dionysies de 426 av. J.-C., sous le nom de Callistratos selon la tradition didascalique généralement admise. Le texte intégral n'a pas survécu. Les sources sont discontinues : mentions d'Aristophane lui-même, scholies, notices biographiques et fragments cités par des auteurs ultérieurs. L'édition de référence est R. Kassel et C. Austin, Poetae Comici Graeci, III.2, sous Babylōnioi.

Le titre constitue une donnée attestée, mais il ne garantit pas que la scène représentait une ambassade historique de Babylone, ni que tous les personnages étaient des Babyloniens ethniques. Les titres comiques peuvent désigner des chœurs fictifs, des masques ou des catégories détournées. L'identification exacte des personnages exige un examen fragment par fragment.

II. [A] Le témoignage des Acharniens

Dans les Acharniens (425), Aristophane revient sur les attaques dont il aurait fait l'objet après une comédie présentée l'année précédente. Le passage des vers 377–382 est central : il met en rapport les critiques de la cité, la présence des étrangers et les conséquences politiques du spectacle. Les vers 502–508 des mêmes Acharniens développent la question du droit du poète à conseiller la cité et de la distinction entre les concours dramatiques.

Précaution : ce sont des paroles prononcées dans une comédie, non le procès-verbal d'une procédure. Le récit rétrospectif d'Aristophane met en scène sa propre autorité. Les scholies identifient la pièce antérieure aux Babyloniens ; l'historien doit distinguer l'allusion contemporaine de son explicitation tardive.

III. [A/B] Cléon : attaque politique et reconstruction d'un conflit

La tradition rattache aux Babyloniens un conflit entre Aristophane et Cléon, personnalité majeure de la démocratie athénienne. La documentation ne permet pas de transformer automatiquement ce conflit en condamnation judiciaire certaine. Les notices anciennes et les scholies peuvent confondre plainte, poursuite, menace et épisode de polémique.

[B] La mise en cause de l'empire devant un public comprenant des étrangers pouvait être politiquement sensible. Mais une lecture qui présenterait Cléon comme l'unique adversaire d'un poète héroïquement solitaire simplifierait la compétition entre dirigeants, auteurs et publics. Aristophane a intérêt à dramatiser le danger couru : cette dramatisation est elle-même une source pour l'histoire de la posture comique.

IV. [A/B] Le titre : pourquoi « Babyloniens » ?

La Babylonie appartient au monde mésopotamien, et le nom pouvait évoquer, pour des Athéniens, une altérité orientale. [A] Le titre grec est transmis. [B] La signification précise du choix n'est pas démontrée. Il serait abusif d'en déduire une description ethnographique fidèle de Babylone ou une doctrine sur la religion mésopotamienne.

Les hypothèses qui lient le chœur à des étrangers asservis, à des travailleurs ou à des membres des cités alliées doivent être distinguées des attestations directes. Le spectacle pouvait jouer avec l'écart entre le nom exotique et une situation proprement athénienne. La comédie ancienne utilise fréquemment le déplacement pour rendre visible ce que les citoyens considèrent comme ordinaire.

V. [A/B] L'empire athénien et les alliés

Les tributs et obligations des membres de la ligue dominée par Athènes offrent un arrière-plan historique pertinent. Les listes de tribut athéniennes et Thucydide, livre I, permettent de documenter l'évolution d'une alliance en système de domination ; ils ne livrent cependant pas le texte des Babyloniens.

[B] Une lecture impériale de la pièce interroge la dissymétrie entre la liberté démocratique des citoyens athéniens et la capacité limitée des alliés à décider de leur propre politique. Il ne faut pas prétendre que chaque cité alliée était juridiquement esclave ni que tous les Athéniens soutenaient unanimement la même politique. L'« empire » est un ensemble de relations variables, non un personnage homogène.

VI. [A/B] La présence des étrangers aux Dionysies

Les Grandes Dionysies constituent un contexte civique et religieux où la cité se représente elle-même. La présence d'étrangers et d'ambassades, souvent invoquée dans la discussion des Babyloniens, pose une question méthodologique : le public effectif, les cérémonies préliminaires et leur chronologie ne sont pas tous directement documentés pour l'année 426.

[B] Si une satire impériale est jouée devant des spectateurs venus d'autres cités, la comédie devient une scène où Athènes montre ses contradictions. Mais l'idée d'un public international complet et uniformément présent à chaque représentation ne doit pas être introduite comme fait certain.

VII. [A/B] Le chœur : visibilité politique sans restitution du costume

La Comédie ancienne donne au chœur une fonction musicale, visuelle et discursive. Pour les Babyloniens, la forme précise du chœur, ses costumes et ses déplacements restent soumis à l'examen de témoignages fragmentaires. Il faut se garder de décrire comme attestés des corps marqués, des chaînes, des moulins ou un décor de travail lorsque la chaîne documentaire ne le permet pas.

[B] L'hypothèse d'une représentation de la dépendance reste interprétativement importante : la scène pourrait donner corps aux personnes dont l'empire parle sans leur laisser la parole. Mais une image scénique plausible n'est pas un dessin archéologique retrouvé.

VIII. [A/B] Démocratie et domination : un paradoxe historique

La démocratie athénienne du Ve siècle est une pratique politique réservée à une catégorie de citoyens ; elle coexiste avec l'esclavage, des exclusions de genre et la domination d'autres cités. Le paradoxe ne signifie pas que démocratie et empire sont des concepts identiques. Il invite à examiner comment les institutions de liberté intérieure pouvaient être soutenues matériellement et militairement par des relations asymétriques extérieures.

[B] Le rire pourrait mettre en crise la prétention de la cité à être juge universel de la liberté. Toutefois, la satire n'est pas nécessairement un manifeste abolitionniste ou anti-impérialiste au sens moderne. L'histoire des idées doit résister à cette projection.

IX. [A/B] Les comédies ultérieures comme comparaisons contrôlées

Les Cavaliers (424) mettent au premier plan la rivalité politique et la personnification du Dèmos ; les Acharniens (425) discutent la guerre, la paix privée et la parole critique ; les Oiseaux (414) imaginent une puissance nouvelle fondée dans les airs. Ces œuvres intégrales fournissent des comparaisons de procédés, non des scènes perdues des Babyloniens.

La continuité d'un intérêt pour le pouvoir n'implique pas une continuité de programme. Aristophane peut changer de cible, de forme et de stratégie en fonction des concours et des crises.

X. [B] Hegel : la liberté particulière et l'universel proclamé

Dans les Principes de la philosophie du droit, Hegel distingue différents moments de la liberté objective et de l'organisation politique. On peut employer ce vocabulaire pour penser la contradiction entre une cité se disant libre et les contraintes qu'elle impose au dehors. Ce rapprochement est moderne : ni la polis athénienne ni le chœur d'Aristophane ne doivent être transformés en illustrations littérales de l'État hégélien.

La question est celle de la médiation manquante : qui est inclus dans l'universel invoqué ? Une liberté définie uniquement par ceux qui exercent le pouvoir laisse hors champ ceux qui supportent ses conséquences.

XI. [B] Nietzsche : l'affirmation agonistique et ses limites

La Naissance de la tragédie et les réflexions nietzschéennes sur la culture grecque invitent à réfléchir au théâtre comme lieu d'énergie artistique, de conflit et de mise en forme. Mais la comédie politique ne se laisse pas réduire à l'opposition apollinien/dionysiaque telle qu'elle apparaît dans le premier livre de Nietzsche.

[B] La compétition des poètes, des orateurs et des cités peut être comprise comme une lutte pour imposer des interprétations. Cette lecture n'établit ni une doctrine nietzschéenne chez Aristophane ni une approbation morale de la domination.

XII. [B] Vernant et Détienne : la parole publique, ses frontières

Jean-Pierre Vernant a montré l'importance des transformations des formes de pensée, des institutions et de la publicité de la parole dans la Grèce ancienne. Marcel Détienne a étudié les configurations historiques de la vérité et de l'autorité discursive. Leurs travaux offrent des instruments de comparaison, à condition de ne pas confondre le monde archaïque des Maîtres de vérité avec les institutions du Ve siècle.

Une comédie sur la cité met à l'épreuve la question : qui a le droit de parler publiquement, et qui n'apparaît que comme objet de discours ? La scène peut rendre cette asymétrie sensible, sans que le texte perdu autorise à reconstituer la réponse exacte d'Aristophane.

XIII. [B] Pourquoi Dumézil n'est pas une clef automatique

Les analyses de Georges Dumézil sur les idéologies trifonctionnelles indo-européennes ne constituent pas une preuve que les catégories politiques athéniennes, les cités tributaires ou un chœur nommé « Babyloniens » seraient répartis en trois fonctions. Une telle application ferait disparaître les rapports historiques concrets derrière un schéma comparatif sans démonstration. Ici, la pertinence de Dumézil est principalement négative et méthodologique : ne pas confondre comparaison structurale et filiation prouvée.

XIV. [B] Babylonie historique et Babylonie théâtrale

Les sources mésopotamiennes attestent une histoire urbaine, religieuse et impériale de longue durée ; elles ne prouvent pas que le public athénien possédait une connaissance précise de la culture babylonienne. Il faut distinguer le référent historique du signifiant scénique grec. L'histoire comparée de l'Orient ancien peut corriger nos anachronismes, mais ne saurait remplir les lacunes d'un texte comique.

La méthode impose donc trois archives séparées : sources grecques sur la pièce, documentation athénienne sur l'empire, sources mésopotamiennes sur Babylone. Leur confrontation est féconde précisément parce qu'elles ne sont pas interchangeables.

XV. [C] Scène originale I — L'inventaire des voix

Création moderne ; aucun vers antique n'est reconstitué.

LE COMPTABLE — J'ai compté les navires, les pièces d'argent et les boucliers.

L'ÉTRANGER — Et les voix ?

LE COMPTABLE — Les voix n'entrent pas dans les colonnes.

L'ÉTRANGER — Pourtant tu dis que tout cela a été décidé pour nous.

LE COMPTABLE — Je dis seulement que la somme est exacte.

L'ÉTRANGER — Une somme peut être exacte et le compte injuste.

XVI. [C] Scène originale II — Le concours des libertés

LE HÉRAUT — Que chaque cité apporte sa liberté sur la scène !

LA PREMIÈRE CITÉ — Voici la mienne : elle tient debout.

LA DEUXIÈME CITÉ — Voici la mienne : elle a besoin d'une permission pour entrer.

LE HÉRAUT — C'est une question de protocole.

LA DEUXIÈME CITÉ — Alors votre protocole a pris la forme d'une frontière.

XVII. [C] Scène originale III — Le masque et le témoin

L'HISTORIENNE — Masque, raconte-moi ce que disait Aristophane.

LE MASQUE — Je ne peux te rendre que la place laissée vide.

L'HISTORIENNE — Et pourquoi portes-tu ce nom de Babylonien ?

LE MASQUE — Parce qu'un titre a survécu à mes paroles.

L'HISTORIENNE — Je garderai ton titre. Je n'inventerai pas ton témoignage.

XVIII. [A/B] Appareil de contrôle et limites documentaires

[A] Attesté : titre et attribution à Aristophane ; datation généralement admise de 426 ; allusions rétrospectives dans les Acharniens ; existence d'une tradition fragmentaire ; conflit avec Cléon rapporté par la tradition ancienne.

[B] À discuter : nature exacte du chœur, représentation de l'asservissement, contenu et portée de la satire impériale, rôle des spectateurs étrangers, réalité et qualification juridique des poursuites.

Non établi : intrigue complète, distribution des scènes, costumes précis, traduction d'un texte continu, doctrine politique personnelle univoque du poète.

XIX. Sources primaires et bibliographie critique

Sources antiques : Aristophane, Acharniens, notamment v. 377–382 et 502–508 ; Aristophane, Cavaliers ; Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, I (formation et évolution de l'empire) ; scholies anciennes aux Acharniens ; notices biographiques antiques d'Aristophane, à confronter aux fragments.

Éditions : Rudolf Kassel et Colin Austin, Poetae Comici Graeci, vol. III.2, Aristophanes: Testimonia et Fragmenta, Berlin/New York, de Gruyter, 1984 ; Jeffrey Henderson (éd. et trad.), Aristophanes, Loeb Classical Library, volume des Acharniens et des Cavaliers.

Études modernes : Kenneth J. Dover, Aristophanic Comedy, University of California Press, 1972 ; Alan H. Sommerstein, éditions commentées des Acharniens ; Ian C. Storey et Arlene Allan, A Guide to Ancient Greek Drama, Blackwell, 2005 ; Jean-Pierre Vernant, Les Origines de la pensée grecque, PUF, 1962 ; Marcel Détienne, Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, Maspero, 1967 ; G. W. F. Hegel, Principes de la philosophie du droit, 1821 ; Friedrich Nietzsche, La Naissance de la tragédie, 1872 ; Georges Dumézil, Mythe et épopée, I, Gallimard, 1968.

Contrôle philologique requis pour approfondissement : consulter les leçons grecques et la numérotation exacte de chaque fragment dans PCG III.2 avant toute traduction vers par vers. Les citations des Acharniens ci-dessus sont des références de passages, non des citations textuelles inventées.


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MYTHOS — étude publique ; les lacunes documentaires demeurent explicites.