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MYTHOS — VOLUME LXVI

Joseph Campbell : le monomythe, le voyage du héros et la critique des universaux narratifs

Grèce, Égypte, Mésopotamie, Inde, structuralisme et philosophie

Cycle universitaire comparatif MYTHOS — volume suivant LXV (Carl Gustav Jung).

I. Problématique

Joseph Campbell (1904–1987) propose dans The Hero with a Thousand Faces (1949) un schéma comparatif de la quête héroïque. L'hypothèse est influente, mais elle soulève une difficulté : la présence de ressemblances narratives suffit-elle à démontrer une forme universelle ? Ce dossier distingue les sources antiques, la construction théorique et les lectures contemporaines. Les catégories de Campbell ne seront jamais présentées comme le sens originel nécessaire des mythes.

II. Les trois mouvements

Campbell organise son monomythe en séparation, initiation et retour. Les dix-sept rubriques de son livre ne sont pas des événements obligatoires dans chaque tradition. Il faut distinguer cette architecture de l'adaptation ultérieure à douze étapes popularisée pour les scénarios. Les sources grecques et proche-orientales présentent aussi des récits d'échec, de mort et de conflit insoluble qui résistent à une lecture de retour triomphal.

III. Joseph Campbell : itinéraire intellectuel

Né en 1904 et mort en 1987, Campbell s'intéresse aux traditions mythologiques, à la littérature, à la psychologie et à l'histoire des religions. Son travail est marqué par les lectures de Jung, par les recherches sur les rites et par une attention soutenue aux œuvres littéraires, notamment James Joyce. Il ne faut pas confondre son influence culturelle avec une validation scientifique de chacune de ses hypothèses.

IV. Le Héros aux mille et un visages (1949)

Publié en 1949 dans la collection Bollingen, The Hero with a Thousand Faces propose de rapprocher des récits héroïques issus de plusieurs cultures. Campbell appelle monomyth une organisation narrative fondamentale ; le mot renvoie aussi à l'usage littéraire de James Joyce. L'ouvrage associe mythologie comparée, psychologie et interprétation symbolique. Ses exemples sont souvent suggestifs, mais leur sélection ne constitue pas un échantillonnage représentatif de toutes les traditions du monde.

V. Les dix-sept étapes et leur statut

Campbell répartit son schéma en trois mouvements : séparation, initiation et retour. Il présente cinq rubriques pour la séparation, six pour l'initiation et six pour le retour. Il ne soutient pas que chaque récit conserve nécessairement l'ensemble des étapes dans un ordre identique. Le risque des réécritures contemporaines est de transformer une grille comparative souple en recette narrative obligatoire.

VI. Le départ : appel de l'aventure

L'appel de l'aventure signale un déplacement hors du cadre ordinaire. Il peut prendre la forme d'une mission, d'une rencontre ou d'une crise. Dans les récits antiques, les départs répondent toutefois à des motifs très divers : obligation guerrière, exil, quête dynastique, ordre divin ou nécessité de survie. Les réunir sous une seule catégorie peut être utile descriptivement, mais ne démontre pas leur équivalence.

VII. Le refus de l'appel

Campbell souligne que le héros peut résister au départ. Cette hésitation donne une dimension dramatique au franchissement d'un seuil. Mais nombre de personnages antiques partent sans refus explicite, et certains sont contraints par la guerre ou la servitude. L'absence d'une étape ne doit pas être comblée par une interprétation inventée.

VIII. L'aide surnaturelle

Les dieux, les ancêtres, les animaux ou les personnages auxiliaires peuvent soutenir le protagoniste. Dans l'Odyssée, Athéna protège et conseille Ulysse à différents moments. Cette relation appartient à la poétique homérique et à une conception particulière des interventions divines. Elle ne prouve pas qu'un « mentor » universel soit présent dans toutes les traditions.

IX. Le franchissement du seuil

Le seuil représente une limite entre espaces, statuts ou conditions d'existence. Une frontière géographique peut recevoir une portée symbolique. Toutefois, le franchissement d'une porte, d'une mer ou d'un territoire interdit n'est pas toujours une initiation. La catégorie doit être étayée par les conséquences narratives et rituelles effectivement décrites.

X. Le ventre de la baleine

Campbell utilise cette expression pour penser une entrée radicale dans l'inconnu, parfois figurée par une absorption ou un enfermement. Le récit biblique de Jonas constitue un parallèle évident. Mais la métaphore ne doit pas être imposée à toute traversée souterraine ni à chaque séjour dans une grotte. Le texte source prime sur le schéma.

XI. La route des épreuves

Les combats, énigmes et rencontres éprouvent le héros. Dans les traditions grecques, Héraclès accomplit des travaux, Persée affronte Méduse et Ulysse rencontre plusieurs dangers. Ces séries ne sont pas identiques : leurs fonctions religieuses, leurs chronologies narratives et leurs transmissions diffèrent. L'épreuve est un motif large, non une preuve de structure universelle.

XII. Rencontre avec la déesse

Campbell associe certaines rencontres féminines à une expérience de plénitude ou de révélation. Cette catégorie reflète les présupposés psychologiques et genrés de son époque. Elle est inadéquate lorsque les divinités féminines possèdent des fonctions politiques ou cultuelles autonomes. Athéna, Héra, Isis, Inanna et Déméter ne sont pas des incarnations interchangeables d'un même principe.

XIII. La femme tentatrice : une catégorie problématique

L'une des rubriques de Campbell présente une figure féminine comme tentation. Une telle formulation risque de réduire des personnages complexes à des obstacles au développement d'un héros masculin. Les analyses contemporaines interrogent ces présupposés androcentriques. Circé, Calypso et Médée doivent être étudiées à partir de leurs récits et de leurs traditions, non par assignation automatique à un rôle narratif négatif.

XIV. Réconciliation avec le père

Campbell accorde une place aux relations avec une autorité paternelle ou fondatrice. Les conflits de filiation sont effectivement fréquents dans les mythes, mais ils ne se résolvent pas tous par une réconciliation. Dans les cycles thébain et troyen, les relations entre générations peuvent conduire à la catastrophe. Il faut distinguer la parenté biologique, la succession politique et l'autorité divine.

XV. Apothéose

Le terme grec apotheōsis (ἀποθέωσις), divinisation, peut désigner dans certains contextes une élévation au statut divin. Dans les récits d'Héraclès, l'apothéose constitue un motif important de certaines traditions. Mais Campbell emploie aussi cette étape dans un sens symbolique plus large. Il serait trompeur d'assimiler chaque victoire ou prise de conscience à une divinisation attestée.

XVI. Le don suprême

Le héros peut obtenir un objet, une connaissance ou un bénéfice exceptionnel. La notion de « boon » dans le vocabulaire de Campbell renvoie à un acquis qui peut profiter au groupe. L'interprétation ne doit pas gommer les récits où la quête échoue ou où le bénéfice est ambivalent. Gilgamesh, par exemple, ne revient pas avec l'immortalité personnelle recherchée.

XVII. Le refus du retour

La résistance à revenir au monde ordinaire peut exprimer l'attachement à un autre état ou la difficulté de transmettre une expérience. Mais le retour peut aussi être impossible pour des raisons politiques ou matérielles. Certains récits se terminent par la mort ou par l'établissement définitif dans un nouveau territoire. Une grille universelle doit accepter ces contre-exemples.

XVIII. La fuite magique

Campbell regroupe certains épisodes de fuite et de poursuite sous cette rubrique. La fuite peut être assistée par des objets ou des puissances extraordinaires. Les Argonautiques d'Apollonios de Rhodes contiennent des séquences de départ et de fuite qui méritent une analyse propre. La magie narrative n'est pas une catégorie uniforme dans tous les corpus.

XIX. Le secours venu de l'extérieur

Le héros peut être aidé à revenir par des alliés ou des puissances divines. Une telle assistance montre parfois que la réussite ne relève pas d'un individu isolé. Les versions populaires du voyage du héros sous-estiment souvent les solidarités collectives. Les récits antiques présentent pourtant des équipages, des compagnons et des relations de dépendance essentielles.

XX. Le franchissement du seuil du retour

Le retour peut impliquer une nouvelle reconnaissance sociale, familiale ou politique. Dans l'Odyssée, la réintégration d'Ulysse ne s'effectue pas par un simple retour géographique : elle comprend dissimulation, reconnaissance, conflit et restauration de l'autorité. La catégorie de Campbell résume une question, mais non le détail de la narration homérique.

XXI. Maître des deux mondes

Cette étape évoque la capacité à articuler deux sphères d'expérience. Sa formulation suppose parfois une maîtrise individuelle que de nombreux mythes ne valorisent pas. Certaines traditions mettent plutôt l'accent sur la dépendance envers les dieux, les ancêtres ou la communauté. Le vocabulaire de maîtrise doit donc être soumis à une critique historique et culturelle.

XXII. Liberté de vivre

Campbell conclut le schéma par une forme d'affranchissement de la peur ou de la limitation. Cette lecture psychologique est particulièrement marquée par l'influence de Jung. Elle ne doit pas être confondue avec les fins narratives réelles, parfois tragiques, des traditions étudiées. La liberté moderne du sujet n'est pas nécessairement la finalité des récits antiques.

XXIII. Héraclès : le modèle et ses limites

Héraclès accomplit des travaux, affronte des monstres, traverse parfois les frontières du monde humain et reçoit selon certaines traditions une place parmi les dieux. Apollodore, Bibliothèque, II, 4–7, fournit une organisation mythographique tardive. Les travaux ne forment pas partout un ensemble fixe de douze dans les sources les plus anciennes. Une lecture campbellienne doit reconnaître ces différences chronologiques et l'importance des cultes héroïques.

XXIV. Persée : quête et intervention divine

Persée reçoit des aides divines pour affronter Méduse. Hésiode, Théogonie, v. 270–286, témoigne de certains éléments généalogiques ; Apollodore, Bibliothèque, II, 4, transmet un récit plus développé. La comparaison avec Campbell éclaire l'assistance et l'épreuve, mais la fonction du regard pétrifiant, des objets et de la généalogie doit être étudiée séparément.

XXV. Thésée : héros et idéologie athénienne

Les aventures de Thésée ont servi à construire des représentations de l'identité et de la puissance d'Athènes. Plutarque, Vie de Thésée, 15–23, conserve des traditions relatives à la Crète et au Minotaure. Le récit n'est pas simplement un itinéraire individuel de maturation : il peut participer à une mémoire civique et à une légitimation politique. Le monomythe ne remplace pas l'histoire des usages athéniens du héros.

XXVI. Jason : le retour n'assure pas la réconciliation

Dans les Argonautiques d'Apollonios de Rhodes, la quête de la Toison d'or comprend départ, navigation, aide de Médée et retour. Le modèle campbellien paraît applicable à plusieurs épisodes. Pourtant, les conséquences du récit de Jason et Médée, notamment dans la tragédie d'Euripide, contredisent l'idée d'une intégration heureuse et définitive. Les œuvres appartiennent à des genres et des périodes différents.

XXVII. Ulysse : le retour comme conflit

L'Odyssée constitue l'un des cas les plus souvent mobilisés pour illustrer le voyage héroïque. Pourtant, le poème commence après de nombreuses aventures et reconstruit une partie du passé par les récits d'Ulysse aux Phéaciens. Le retour à Ithaque implique violence, reconnaissance et contestation. Le schéma du départ, de l'initiation et du retour ne suffit pas à décrire la structure complexe de l'épopée.

XXVIII. Achille : le héros sans retour initiatique

Dans l'Iliade, Achille ne suit pas une quête au sens habituel du monomythe. Son conflit concerne la colère, l'honneur, l'amitié, la mort de Patrocle et le rapport à la mortalité. Le livre XXIV, avec Priam, ouvre une autre perspective sur la compassion et le deuil. Forcer le poème à reproduire dix-sept étapes conduirait à inventer des fonctions absentes du texte.

XXIX. Œdipe : une enquête tragique

Dans Œdipe roi, Sophocle construit une enquête qui conduit à une reconnaissance catastrophique. Le protagoniste ne reçoit pas un bénéfice initiatique qui réintègre harmonieusement la cité. Les interprétations de Freud, Lévi-Strauss et Vernant posent des questions différentes. La tragédie constitue un contre-exemple utile à toute définition du héros qui suppose une transformation bénéfique et un retour apaisé.

XXX. Antigone : héroïsme sans victoire

Antigone oppose des obligations familiales et religieuses à un décret civique. La pièce de Sophocle ne se termine ni par un retour triomphal ni par la transmission d'un objet salvateur. Une approche comparative peut analyser l'épreuve et le seuil, mais l'enjeu principal est la collision de normes et la catastrophe. Hegel en propose une lecture philosophique spécifique qui ne se réduit pas au monomythe.

XXXI. Gilgamesh : la quête de l'immortalité

L'Épopée de Gilgamesh, dans sa version babylonienne standard, met en scène la mort d'Enkidu et la recherche d'une issue à la mortalité. Les tablettes IX–XI sont essentielles pour la quête d'Uta-napišti et l'épisode de la plante. Gilgamesh revient à Uruk sans obtenir l'immortalité personnelle. Son récit oblige à distinguer le retour géographique de la réussite supposée d'une initiation.

XXXII. Inanna et Ishtar : descente et retour

La Descente d'Inanna aux Enfers en sumérien et la Descente d'Ishtar en akkadien sont des traditions apparentées mais distinctes. La descente, le dépouillement et le retour invitent à des rapprochements avec des schémas initiatiques. Toutefois, les fonctions de ces récits dans leurs cultures et leurs versions ne peuvent être établies par la seule analogie avec le voyage du héros. Le genre divin et la cosmologie y jouent un rôle essentiel.

XXXIII. Horus : conflit dynastique et légitimité

Les traditions d'Horus comprennent des configurations variées : enfant protégé, héritier d'Osiris, adversaire de Seth et figure royale. Le papyrus Chester Beatty I transmet un récit de conflits entre Horus et Seth datant du Nouvel Empire. Il serait réducteur d'y chercher un parcours universel de maturation individuelle : la royauté, la parenté divine et la légitimité sont centrales.

XXXIV. Osiris : un récit qui n'est pas une quête héroïque

Les traditions d'Osiris mettent en jeu mort, reconstitution, royauté funéraire et succession. Les sources égyptiennes s'échelonnent sur de longs siècles ; Plutarque transmet une synthèse grecque tardive dans De Iside et Osiride. La structure de la quête et du retour ne correspond pas simplement à l'ensemble de ces traditions. Les rapprocher de Campbell peut éclairer certains motifs, mais non leur organisation religieuse complète.

XXXV. Rāma : épopée, devoir et royauté

Le Rāmāyaṇa attribué à Vālmīki raconte l'exil de Rāma, l'enlèvement de Sītā et les combats menant à son retour. Le récit peut évoquer plusieurs étapes campbelliennes. Mais le dharma, les obligations royales et les débats sur les conduites des personnages ne se réduisent pas à une psychologie individuelle. Les recensions et réécritures régionales doivent être distinguées.

XXXVI. Sītā : la critique du protagoniste unique

Une analyse centrée exclusivement sur Rāma risque de minorer l'expérience de Sītā. Les traditions indiennes offrent des lectures multiples de sa résistance, de ses épreuves et de son autonomie. Le voyage du héros peut reproduire un biais de sélection en privilégiant les trajectoires masculines. L'étude doit considérer les personnages féminins comme des centres possibles de narration, non seulement comme des auxiliaires.

XXXVII. Sun Wukong : transformation et pluralité narrative

Dans Le Voyage en Occident, roman chinois de la dynastie Ming, Sun Wukong et ses compagnons participent à une quête bouddhique. Le récit comprend épreuves, transformations et interventions surnaturelles. Cependant, sa structure romanesque, ses traditions religieuses et son humour ne se laissent pas résumer par un monomythe conçu à partir d'autres corpus. Le caractère collectif du voyage est décisif.

XXXVIII. Les traditions amérindiennes : prudence méthodologique

Les récits autochtones des Amériques appartiennent à des langues, des territoires et des pratiques de transmission distincts. Les citer comme preuves d'une structure universelle sans identifier les communautés et les circonstances de collecte serait méthodologiquement faible. Les analyses contemporaines doivent privilégier les éditions contextualisées et les interprétations produites par les détenteurs des traditions.

XXXIX. Vladimir Propp : une autre morphologie

Dans Morphologie du conte (1928), Vladimir Propp étudie un corpus défini de contes merveilleux russes et cherche à identifier des fonctions narratives récurrentes. Sa méthode est plus étroitement délimitée que l'ambition universelle de Campbell. Les trente et une fonctions de Propp ne correspondent pas aux dix-sept étapes du monomythe. Les deux modèles peuvent être comparés sans être confondus.

XL. Otto Rank et Lord Raglan

Otto Rank, Der Mythus der Geburt des Helden (1909), étudie les motifs de naissance du héros. Lord Raglan, The Hero (1936), propose une grille de traits récurrents. Campbell s'inscrit dans une tradition comparatiste plus large. La coexistence de plusieurs modèles de « héros typique » montre que la sélection des motifs et la définition du corpus orientent fortement les résultats.

XLI. Jung : psychologie et archétypes

Le volume LXV a étudié les archétypes junguiens. Campbell mobilise des idées psychologiques apparentées pour interpréter la transformation héroïque. Mais l'universalité supposée d'un schéma narratif ne démontre pas celle d'une structure psychique héréditaire. Les deux hypothèses doivent être évaluées séparément. Une interprétation psychologique peut être suggestive sans constituer une explication historique.

XLII. Lévi-Strauss : transformations plutôt que scénario unique

Lévi-Strauss, étudié au volume LXIII, analyse les relations entre variantes et les transformations des oppositions mythiques. Campbell recherche une trajectoire héroïque transversale. Le premier peut comparer des récits sans les faire converger vers un itinéraire unique ; le second privilégie une architecture narrative. Ces approches répondent à des questions différentes et ne sont pas interchangeables.

XLIII. Eliade : rite, mythe et retour

Eliade, étudié au volume LXIV, examine les modèles exemplaires, les hiérophanies et les temporalités rituelles. Campbell s'intéresse à l'aventure héroïque comme schéma symbolique. Tous deux privilégient parfois des analogies transhistoriques, ce qui appelle des critiques similaires : choix des sources, faible attention aux contextes et généralisation de formes religieuses particulières.

XLIV. Nietzsche : devenir et affirmation

Chez Nietzsche, le surhumain, l'éternel retour et la critique des valeurs appartiennent à une philosophie de l'existence et de la création. Le héros campbellien n'est pas une traduction du surhumain. La comparaison peut porter sur la transformation et l'épreuve, mais la structure narrative ne remplace pas la généalogie nietzschéenne des valeurs.

XLV. Hegel : reconnaissance et tragédie

Hegel s'intéresse aux conflits de normes, à la reconnaissance et à l'histoire des institutions. Sa lecture d'Antigone montre qu'une figure héroïque peut incarner une contradiction éthique plutôt qu'un accomplissement initiatique. Le modèle de Campbell, centré sur le parcours individuel, ne suffit pas à saisir ces conflits collectifs et institutionnels.

XLVI. Vernant et Detienne : l'histoire des catégories

Jean-Pierre Vernant et Marcel Detienne invitent à examiner les catégories grecques dans leurs institutions, leurs textes et leurs pratiques. Les notions de kleos (κλέος), gloire, et de timē (τιμή), honneur, ne se réduisent pas à une quête psychologique de soi. La comparaison doit préserver la singularité des héros cultuels, épiques et tragiques.

XLVII. Robert A. Segal : la critique de la preuve

Dans « Joseph Campbell's Theory of Myth: An Essay Review of his Oeuvre » (Journal of the American Academy of Religion, 46/1, 1978, p. 67), Robert A. Segal conteste l'argumentation de Campbell, jugée largement fondée sur des exemples interprétables de plusieurs façons. Il faut distinguer une grille utile pour organiser des récits de la preuve qu'elle décrit une loi universelle de la mythologie.

XLVIII. Critiques de genre et d'ethnocentrisme

Des étapes telles que « la femme tentatrice » ou « la rencontre avec la déesse » privilégient un protagoniste masculin et des fonctions féminines limitées. L'extension d'une structure unique à des traditions très différentes peut aussi effacer les formes narratives collectives, cycliques ou non héroïques. Ces critiques ne rendent pas la grille inutilisable, mais obligent à expliciter ses présupposés.

XLIX. Le monomythe à Hollywood

Les scénaristes et pédagogues ont adapté le voyage du héros, notamment Christopher Vogler dans The Writer's Journey (1992). Cette version pratique à douze étapes ne doit pas être attribuée telle quelle à Campbell. La réussite commerciale d'un modèle scénaristique n'établit pas sa validité anthropologique : un outil pour écrire des films peut être efficace sans décrire l'ensemble des mythologies historiques.

L. George Lucas et la culture populaire

L'influence de Campbell sur les discussions entourant Star Wars a contribué à populariser le voyage du héros. Il faut néanmoins distinguer l'influence déclarée par un créateur, les analyses rétrospectives de spectateurs et les propriétés réelles d'un scénario. Les productions contemporaines peuvent emprunter consciemment au modèle ; elles ne prouvent pas qu'il était universel avant sa formulation.

LI. Le monomythe comme instrument pédagogique

Le schéma départ–épreuves–retour peut aider à introduire la comparaison narrative et à identifier des séquences. Son usage devient problématique lorsqu'il conduit à ignorer les contre-exemples ou à inventer des étapes absentes. Une bonne pédagogie confronte plusieurs modèles et fait lire les textes avant de distribuer les rôles.

LII. Protocole comparatif pour MYTHOS

Pour chaque dossier, établir d'abord les sources, leur langue, leur datation et leurs variantes. Résumer ensuite le récit sans catégories modernes. Identifier les structures propres au texte, puis seulement proposer une lecture campbellienne parmi d'autres. Marquer les correspondances attestées, partielles et absentes. Examiner les contre-exemples et conserver une section autonome pour les interprétations philosophiques.

LIII. Tableau épistémologique

Attesté : publication du livre de Campbell en 1949 ; structure en trois mouvements et dix-sept rubriques ; existence des textes antiques cités. Interprétation : correspondance d'un épisode avec une étape du monomythe. Hypothèse débattue : universalité d'une trajectoire héroïque. Non démontré : identité du sens des héros dans toutes les cultures, nécessité de chaque étape, origine psychique unique de tous les récits.

LIV. Bibliographie primaire

Joseph Campbell, The Hero with a Thousand Faces (Princeton, Bollingen, 1949) ; The Masks of God, quatre volumes (1959–1968) ; The Mythic Image (1974) ; The Power of Myth, entretiens avec Bill Moyers (1988, publication posthume). Homère, Iliade et Odyssée ; Hésiode, Théogonie ; Sophocle, Œdipe roi et Antigone ; Euripide, Médée ; Apollonios de Rhodes, Argonautiques ; Apollodore, Bibliothèque, II ; Épopée de Gilgamesh, version babylonienne standard ; Rāmāyaṇa de Vālmīki.

LV. Bibliographie critique

Robert A. Segal, « Joseph Campbell's Theory of Myth: An Essay Review of his Oeuvre », Journal of the American Academy of Religion, 46/1 (1978), p. 67 ; Robert A. Segal, Joseph Campbell: An Introduction (1987) ; Vladimir Propp, Morphologie du conte (1928) ; Otto Rank, Der Mythus der Geburt des Helden (1909) ; Lord Raglan, The Hero (1936) ; Christopher Vogler, The Writer's Journey (1992) ; Roy Hanney, « One myth to rule them all and in the darkness bind them », Media Practice and Education, 25/2 (2024), p. 113–122.

LVI. Références en ligne vérifiées

Joseph Campbell Foundation, présentation du voyage héroïque : https://www.jcf.org/learn/joseph-campbell-heros-journey ; Robert A. Segal, article de 1978, Oxford Academic : https://academic.oup.com/jaar/article-abstract/XLVI/1/67/687207 ; Roy Hanney, article critique de 2024 : https://doi.org/10.1080/25741136.2024.2333649 ; Colorado Online World Mythology, présentation des dix-sept étapes et discussion critique : https://pressbooks.ccconline.org/worldmythology-cccs/chapter/5-1-debating-joseph-campbell/ ; Daniel Gorman Jr., critique de The Power of Myth (2014) : https://digitalcommons.usu.edu/imwjournal/vol5/iss1/5/ .

LVII. Conclusion générale

Campbell a rendu particulièrement accessible une ambition ancienne de la mythologie comparée : comprendre pourquoi des récits héroïques éloignés semblent partager des motifs. Sa grille possède une valeur pédagogique et créative réelle. Mais elle devient fragile lorsqu'on l'érige en loi anthropologique universelle. Les héros ne poursuivent pas tous la même fin, ne reviennent pas tous et ne représentent pas nécessairement une individuation psychique. La priorité de MYTHOS doit rester la lecture des sources et la distinction entre récit, structure, interprétation et preuve. La comparaison éclaire les différences autant que les ressemblances.

Continuité : prochain volume proposé, LXVII — Georges Dumézil : fonctions indo-européennes, mythes comparés et critiques historiques. Aucun changement aux autres séries.