MYTHOS — VOLUME LXVIII
Émile Benveniste : le vocabulaire des institutions indo-européennes
Donner, recevoir, régner, juger, consacrer — philologie historique et critique du comparatisme
Cycle comparatif universitaire MYTHOS — volume LXVIII
Continuité vérifiée : volume LXVII, Georges Dumézil, trois fonctions indo-européennes.
Statut : étude publique originale, non une transcription des ouvrages de Benveniste.
Méthode : références primaires datées, sens contextuels, distinctions entre attestations, reconstructions et analogies. Les étymologies contestées sont présentées comme hypothèses.
Thèse du volume. La parenté des mots n'implique pas l'identité des institutions. Une histoire du pouvoir et du sacré doit croiser les formes linguistiques, les usages textuels et les pratiques attestées.
I. Une transition décisive : de Dumézil à Benveniste
Le volume LXVII étudiait la tripartition fonctionnelle de Georges Dumézil, c'est-à-dire une hypothèse de correspondance entre souveraineté, guerre et prospérité dans certaines traditions indo-européennes. Benveniste déplace la question. Il ne demande pas seulement si des mythes présentent des organisations semblables, mais comment les langues différencient des actes comme donner, recevoir, promettre, régner, juger ou consacrer. Le vocabulaire constitue alors une archive partielle des institutions. Le passage du mot à la réalité historique demeure néanmoins problématique : un terme peut survivre à la disparition d'une institution, se spécialiser, changer de sens ou être emprunté à une autre langue.
Ce chapitre se concentre sur la reconstruction sémantique et sur ses limites. Il prolonge aussi les volumes LXII (Mauss : don et échange) et LXIII (Lévi-Strauss : structures relationnelles), sans reprendre leurs analyses comme s'il s'agissait de résultats déjà acquis sur la préhistoire.
II. Émile Benveniste : formation et œuvre
Émile Benveniste (1902–1976) fut un linguiste français, élève d'Antoine Meillet, spécialiste des langues iraniennes et de la comparaison indo-européenne. Il succéda à Meillet à l'École pratique des hautes études en 1927 et occupa à partir de 1937 une chaire au Collège de France. Ses recherches associent grammaire comparée, théorie de la signification et réflexion sur l'énonciation. La notice de l'Académie des inscriptions et belles-lettres permet de vérifier ces principaux jalons biographiques.
Les deux volumes du Vocabulaire des institutions indo-européennes paraissent en 1969 : I, Économie, parenté, société ; II, Pouvoir, droit, religion. Les Problèmes de linguistique générale paraissent en 1966 et 1974. Les ouvrages ne relèvent pas de deux disciplines hermétiques : l'analyse des institutions et la théorie du langage se rencontrent autour d'une même question, celle de la constitution sociale du sens.
III. Le problème de la reconstruction
La grammaire comparée établit des parentés linguistiques par des correspondances phonétiques régulières, des structures morphologiques et des distributions lexicales. Elle permet, dans certains cas, de proposer une forme reconstruite, conventionnellement précédée d'un astérisque. Mais une forme reconstruite n'est pas un mot découvert dans un manuscrit préhistorique. Elle est une hypothèse argumentée, susceptible d'être révisée par de nouveaux témoins ou par une meilleure analyse des correspondances.
La reconstruction du sens est plus délicate encore. Deux mots apparentés peuvent avoir évolué vers des institutions différentes. La parenté formelle n'assure ni une identité sémantique durable ni une continuité politique. Benveniste cherche précisément à dépasser la simple liste d'étymons en examinant les oppositions de sens et les usages sociaux. Cette ambition rend son travail fécond ; elle rend également nécessaire une critique constante des inférences historiques.
IV. Ce qu'est une institution dans le Vocabulaire
Le terme « institution » ne désigne pas seulement une organisation juridique formalisée. Chez Benveniste, il peut concerner la parenté, la dette, le prestige, le pouvoir, le serment, la prière ou les relations avec l'étranger. Cette extension est explicitement signalée dans les comptes rendus contemporains, notamment ceux de Michel Lejeune (1969) et de Charles Malamoud (1971).
L'objet n'est donc pas de reconstruire un État indo-européen unique dont toutes les branches linguistiques seraient des copies. Il s'agit d'identifier des distinctions sémantiques dont les usages historiques révèlent des modes d'organisation sociale. Il faut se garder d'un raisonnement circulaire : supposer une institution commune pour interpréter les mots, puis invoquer les mots ainsi interprétés comme preuve de cette institution.
V. Langue commune et société commune : une différence fondamentale
L'existence d'une famille de langues indo-européennes est établie par des critères linguistiques. En revanche, l'unité culturelle, politique ou religieuse des populations qui ont parlé leurs états anciens ne se déduit pas automatiquement de cette parenté. Une langue peut circuler par migration, commerce, domination, bilinguisme ou changement d'identification. Les groupes qui la parlent peuvent adopter des institutions différentes et conserver des substrats antérieurs.
Il est donc possible d'étudier des correspondances entre latin, grec, sanskrit, avestique et langues germaniques sans postuler un peuple immobile, homogène et doté d'un panthéon définitivement constitué. Cette distinction préserve l'histoire comparée des usages idéologiques du terme « indo-européen ». Elle protège également les cultures non indo-européennes contre leur réduction au statut de simples influences secondaires.
VI. Le plan du premier volume : économie, parenté, société
Le tome I examine successivement le bétail et la richesse, le don et l'échange, l'achat, les obligations économiques, les termes de parenté et les statuts sociaux. Son sommaire comprend des chapitres sur pecu et pecunia, l'hospitalité, la fidélité personnelle, la créance, la croyance, l'exogamie, philos, l'homme libre et l'étranger. Le chapitre sur la tripartition des fonctions dialogue directement avec les recherches de Dumézil.
Cette organisation montre que l'économie n'est pas traitée comme un domaine purement matériel. Le don peut engager la réputation ; la dette peut toucher à la confiance ; la parenté peut définir l'appartenance ; l'étranger peut être adversaire ou partenaire. L'analyse linguistique devient une interrogation sur les formes de la relation sociale. Le sommaire détaillé est vérifiable dans les notices bibliographiques des deux tomes.
VII. Le plan du second volume : pouvoir, droit, religion
Le tome II s'ouvre sur la royauté et ses privilèges : rex, royauté iranienne, royauté hellénique, autorité, honneur, pouvoir magique et kratos. Il aborde ensuite le droit : thémis, dikē, ius, fas, auctoritas, serment et mesure. Enfin viennent le sacré, la libation, le sacrifice, le vœu, la prière, les présages, la religion et la superstition.
Le regroupement thématique est une proposition d'analyse, non une division universelle des sociétés anciennes. Dans les textes grecs, le jugement peut engager Zeus ; à Rome, la consécration peut relever de procédures juridiques ; dans les traditions iraniennes, la vérité peut posséder une dimension cosmique. Les catégories modernes de « droit », « religion » et « économie » ne coïncident pas nécessairement avec les classifications des acteurs historiques.
VIII. De Mauss à Benveniste : le don comme relation
Mauss avait insisté sur les obligations de donner, recevoir et rendre. Benveniste explore les verbes et les substantifs qui différencient les opérations de transfert et leurs effets sociaux. Une langue peut distinguer la remise d'un bien, l'accueil d'un présent, l'acquisition, le paiement, la compensation et la gratitude. Ces distinctions empêchent d'identifier immédiatement « donner » et « échanger ».
Une institution de réciprocité ne se laisse pas déduire du seul mot désignant un cadeau. Il faut observer les acteurs, les conditions, la possibilité de refus et les conséquences d'une non-restitution. La comparaison avec Mauss est donc productive à condition de ne pas projeter sur toutes les sociétés indo-européennes un modèle ethnographique unique. Les deux auteurs étudient des relations sociales, mais ils ne mobilisent pas les mêmes sources ni les mêmes procédures de preuve.
IX. Donner, prendre, recevoir : trois actes distincts
Dans l'analyse sémantique, le verbe qui décrit un transfert ne suffit pas à préciser le statut du destinataire. Prendre peut signifier saisir, accepter ou obtenir par droit ; recevoir peut supposer un agent qui remet ; donner peut établir une obligation sans qu'aucun prix ne soit fixé. Les formes linguistiques doivent être interprétées à l'intérieur de leurs constructions grammaticales et de leurs emplois attestés.
Une comparaison sérieuse doit relever les compléments, les prépositions, les sujets possibles et les contextes rituels. Elle doit également examiner les mots qui désignent les objets transférés. Une offrande à un dieu, une compensation judiciaire, un cadeau d'hospitalité et un salaire ne sont pas quatre réalisations nécessairement identiques d'un échange originel. Les catégories du vocabulaire fournissent des indices, pas une anthropologie complète à elles seules.
X. Richesse et bétail : pecu et pecunia
Le latin pecu renvoie au bétail, tandis que pecunia appartient au champ de l'argent et des ressources. Leur parenté lexicale rappelle l'importance de l'élevage et des biens mobiliers dans certaines économies anciennes. Elle ne permet pourtant pas d'affirmer que toutes les monnaies historiques dérivent directement d'un système de paiement en bovins, ni que le bétail fut partout la seule mesure de valeur.
Le chapitre de Benveniste sur ces termes invite à distinguer histoire d'un mot et histoire d'un dispositif économique. Les monnaies, les poids métalliques, les obligations et les formes de crédit possèdent des chronologies régionales propres. Le rapprochement avec le prix en bœufs de certains objets homériques est intéressant, mais il ne prouve pas une identité institutionnelle entre Rome archaïque et les sociétés de l'épopée.
XI. Homère : l'armure de Glaucos et de Diomède
Dans l'Iliade VI, 119–236, Diomède et Glaucos découvrent que leurs ancêtres ont entretenu une relation d'hospitalité. Ils renoncent à s'affronter et échangent leurs armes. Le narrateur précise que Glaucos remet une armure d'or valant cent bœufs contre une armure de bronze valant neuf bœufs (VI, 232–236). La disproportion est explicitement signalée : il serait erroné d'y voir un échange économiquement équivalent.
La scène montre que la xenia (ξενία) engage la mémoire familiale, la reconnaissance et la conduite guerrière. Mais elle n'abolit pas la guerre : les deux hommes se réservent d'autres ennemis à combattre. Ce dossier prolonge Mauss sans le répéter : l'intérêt de Benveniste est de préciser les catégories linguistiques de l'étranger, de l'hôte et du partenaire. Le texte grec et son commentaire sont consultables dans les Dickinson College Commentaries.
XII. Xenos : étranger, hôte, allié
Le grec xenos (ξένος) peut désigner un étranger, un visiteur, un hôte accueilli ou une personne liée par l'hospitalité. Le sens précis dépend du contexte. Traduire systématiquement xenos par « étranger » risque de faire disparaître une relation sociale positive ; le traduire toujours par « ami » efface la distance initiale qui rend l'hospitalité nécessaire.
Dans l'Odyssée I, 119–143, Télémaque accueille la figure d'Athéna sous l'apparence de Mentès avant de connaître pleinement son identité. Dans l'Odyssée IX, 267–271, Ulysse invoque les normes de l'accueil devant Polyphème. Ces passages montrent que l'hospitalité est une pratique narrative et religieuse, pas seulement une catégorie étymologique. Les différences entre maisons, cités et périodes doivent être maintenues.
XIII. Hostis et hospes : le piège des traductions
En latin, hostis a connu des emplois anciens liés à l'étranger, puis a pris la valeur dominante d'ennemi public. Hospes désigne l'hôte, celui qui reçoit ou celui qui est reçu. Benveniste examine leur histoire pour réfléchir aux rapports de réciprocité et de reconnaissance. Les analyses de composition de hospes et les reconstructions de sens ancien ont fait l'objet de discussions savantes : il faut les présenter comme des propositions philologiques et non comme une preuve immédiate de l'organisation des premières sociétés indo-européennes.
L'évolution d'hostis montre surtout que les relations entre communautés sont historiquement réversibles. L'autre peut être partenaire, visiteur ou adversaire selon le cadre institutionnel. Le passage d'un sens à un autre ne doit pas être raconté comme un progrès moral linéaire.
XIV. Philos : l'affection n'épuise pas l'appartenance
Le grec philos (φίλος) et ses formes apparentées occupent un champ qui ne coïncide pas parfaitement avec notre « ami ». Selon les textes, le mot peut qualifier un proche, un membre du groupe, une personne chère ou ce qui appartient intimement à quelqu'un. Benveniste consacre un chapitre à ce terme dans son étude des statuts sociaux.
La philologie doit distinguer les emplois adjectivaux, substantivés et les constructions possessives. Dans l'épopée, un proche n'est pas seulement défini par une émotion intérieure ; la solidarité, la parenté et les obligations jouent un rôle. Mais il serait tout aussi erroné d'effacer l'affection réelle derrière une institution abstraite. La tension entre sentiment et appartenance est précisément l'un des problèmes historiques que le lexique permet d'ouvrir.
XV. Fides, confiance et crédit
La fides latine renvoie à un ensemble de significations associant confiance, loyauté, garantie et parole tenue. Dans certains contextes, elle engage des relations juridiques ou politiques ; dans d'autres, elle touche à la réputation et à la conduite personnelle. Benveniste relie l'étude de la fidélité à celle de la créance et de la croyance. Ce voisinage lexical et institutionnel rappelle que le crédit économique suppose souvent une relation de confiance socialement construite.
La fides n'est pourtant pas identique à la pistis (πίστις) grecque dans tous leurs usages. Les traductions « foi », « confiance » et « crédit » dépendent des périodes et des genres. La comparaison doit suivre les évolutions historiques au lieu de postuler un concept indo-européen de « foi » immédiatement équivalent à celui des religions modernes.
XVI. Dette, obligation et reconnaissance
La dette n'est pas seulement une somme comptable. Dans les textes anciens, elle peut engager le statut du débiteur, les relations familiales, le serment et la mémoire d'un service. Les chapitres de Benveniste sur créance, croyance, prêt, emprunt, dette et gratuité invitent à considérer les catégories du transfert comme des institutions différenciées.
Cette perspective rencontre Nietzsche, qui, dans la deuxième dissertation de La Généalogie de la morale, analyse les relations entre créancier, débiteur, punition et culpabilité. Il ne faut pas confondre cette généalogie philosophique avec une démonstration étymologique universelle. Le rapprochement est utile pour poser la question du lien entre dette économique et obligation morale ; il ne permet pas de conclure que toutes les formes de culpabilité dérivent historiquement du crédit.
XVII. Parenté : les mots ne sont pas des généalogies
Les termes de parenté figurent parmi les domaines les plus étudiés de la comparaison indo-européenne. Des correspondances lexicales peuvent être particulièrement solides, sans pour autant décrire intégralement la structure familiale des sociétés anciennes. Un terme désignant le père peut être conservé alors que les règles de résidence, de succession ou de mariage ont changé.
Benveniste s'intéresse notamment à la paternité, à la filiation, à l'exogamie et aux relations résultant du mariage. Il faut distinguer parenté terminologique, parenté biologique, parenté sociale et parenté juridique. Les recherches anthropologiques postérieures ont souligné la diversité des systèmes de filiation et l'importance de l'agentivité des personnes. L'existence d'un lexique hérité n'autorise pas à reconstituer un patriarcat uniforme et immuable.
XVIII. Les quatre cercles de l'appartenance
Le tome I comprend un chapitre intitulé « Les quatre cercles de l'appartenance sociale ». Cette formulation signale l'intérêt de Benveniste pour les niveaux d'inclusion et les termes qui désignent des collectifs. Mais il ne faudrait pas en déduire un organigramme préhistorique universel. Les mots correspondant à maison, parenté, communauté et peuple peuvent évoluer indépendamment et se recouvrir partiellement.
Pour l'historien de la Grèce, la distinction entre oikos (οἶκος), genos (γένος), dēmos (δῆμος) et polis (πόλις) exige une étude chronologique. Les valeurs politiques de dēmos dans l'Athènes classique ne sont pas celles d'une société mycénienne. Les relations entre ces termes se construisent dans des institutions et des conflits historiques précis.
XIX. L'homme libre et l'esclave : un vocabulaire social
Benveniste étudie les désignations de l'homme libre, de l'esclave et de l'étranger. La difficulté est d'éviter une équivalence trop rapide entre des statuts historiques. La liberté civique grecque, l'affranchissement romain, les dépendances palatiales mycéniennes et les formes de servitude attestées ailleurs ne sont pas des manifestations identiques d'une catégorie juridique préhistorique.
Le grec doulos (δοῦλος) possède un antécédent mycénien généralement transcrit do-e-ro, attesté dans les tablettes en linéaire B. Ce rapprochement linguistique est solide ; les conditions concrètes de la dépendance doivent cependant être étudiées à partir des archives et de l'archéologie. Les mots désignent des positions sociales sans restituer à eux seuls les biographies et les expériences des personnes concernées.
XX. Rex, rājan et la question de la royauté
Le latin rex et le sanskrit rājan- sont classiquement rapprochés dans la comparaison indo-européenne. Benveniste consacre le premier chapitre du tome II à rex. La parenté linguistique suggère une histoire ancienne de certains termes de souveraineté ; elle ne démontre pas que Rome et l'Inde védique ont connu une monarchie de même structure.
Les pouvoirs d'un roi dépendent des institutions, des conflits, de la guerre, du droit et du rituel. L'idée selon laquelle une racine évoquant la direction ou la rectitude expliquerait directement la fonction originelle du souverain reste une interprétation historique à contrôler. La comparaison lexicale peut établir des correspondances de formes ; elle ne doit pas fabriquer une image homogène du « roi indo-européen » à partir de l'étymologie seule.
XXI. Royauté iranienne et titulature achéménide
Le tome II comprend un chapitre sur la racine iranienne xšy- et la royauté. Dans les inscriptions vieux-perses, xšāyaθiya appartient au vocabulaire royal. L'inscription de Behistun de Darius Ier, section initiale, fournit un témoin primaire essentiel de la titulature impériale. Les formules royales doivent être examinées dans leur langue et leur contexte de légitimation.
La comparaison avec rex ou basileus ne peut effacer la spécificité de l'empire achéménide. Les rapports entre souveraineté, vérité, ordre et faveur divine sont inscrits dans une politique impériale et dans une tradition religieuse iranienne. Les continuités indo-iraniennes doivent être distinguées des innovations perses, notamment des formes administratives et des titulatures liées à la domination de peuples multiples.
XXII. Wanax et basileus : la Grèce mycénienne
Les tablettes en linéaire B emploient wa-na-ka, correspondant au grec alphabétique anax (ἄναξ), et qa-si-re-u, correspondant à basileus (βασιλεύς). Dans les palais mycéniens, le wanax est associé à la position souveraine ; le qa-si-re-u semble désigner un responsable de rang plus local ou plus limité. Les fonctions précises font l'objet de discussions et varient selon les dossiers.
La littérature homérique emploie anax et basileus dans un monde poétique postérieur à la disparition des palais. L'histoire des mots n'est donc pas une photographie continue des institutions. Le changement de statut de basileus constitue un exemple remarquable de déplacement sémantique et politique. La synthèse de The Cambridge Guide to Homer et l'étude de Lisa Bendall sur wanax permettent de contrôler ces distinctions.
XXIII. Kratos et pouvoir : le mot n'est pas l'État
Le grec kratos (κράτος) peut renvoyer à la force prépondérante, à la domination ou à une capacité de l'emporter. Dans les composés politiques, notamment dēmokratia, il prend une portée institutionnelle spécifique. Mais il serait anachronique de projeter immédiatement la démocratie athénienne sur tous les emplois archaïques de kratos.
Le chapitre de Benveniste sur kratos invite à analyser la manière dont un vocabulaire de puissance peut entrer dans des constructions de légitimité. Il faut distinguer la force physique, la supériorité guerrière, l'autorité reconnue et la forme constitutionnelle. La démocratie athénienne du volume XXIII appartient à une histoire propre des pratiques civiques ; elle ne se déduit pas du seul mot kratos.
XXIV. Timē : honneur, part et reconnaissance
Le grec timē (τιμή) désigne notamment l'honneur, la valeur reconnue et la part attribuée. Dans l'Iliade, le conflit entre Achille et Agamemnon porte sur la reconnaissance du rang héroïque et sur la distribution des récompenses. Le mot n'est donc pas réductible au prix d'un objet. Les contextes d'évaluation économique et de reconnaissance sociale doivent être distingués.
Benveniste consacre un chapitre à « L'honneur et les honneurs » dans le tome II. Cette perspective éclaire la manière dont une distribution matérielle peut exprimer une hiérarchie symbolique. Elle rejoint Hegel sur la reconnaissance sans impliquer que les guerriers homériques partagent la philosophie hégélienne. Une comparaison pertinente décrit les structures de conflit et les usages des mots, puis explicite la distance historique entre les textes.
XXV. Gerās et les distributions héroïques
Le geras (γέρας) est une part honorifique ou une prérogative attribuée selon les contextes. Dans l'Iliade I, la querelle sur Briséis et Chryséis met en évidence le lien entre distribution des prises, rang et autorité. La récompense ne représente pas seulement une quantité échangeable ; elle rend visible une place dans l'ordre guerrier.
Une lecture linguistique doit néanmoins éviter de traiter tous les biens comme des « symboles » dépourvus de valeur matérielle. Les captives sont aussi des personnes soumises à la violence de guerre, et leur statut ne peut être réduit à une fonction abstraite dans la rivalité masculine. L'analyse institutionnelle gagne à confronter vocabulaire, rapports de domination et narration épique.
XXVI. Themis : ordre, usages et décisions
Themis (θέμις) peut désigner un ordre normatif, des usages reconnus ou des décisions légitimes selon les emplois. Dans l'Iliade I, 233–239, le sceptre des détenteurs d'autorité est associé aux themistes, décisions ou prescriptions reçues sous l'autorité de Zeus. Le passage montre une articulation entre pouvoir humain et légitimation divine ; il ne décrit pas un code écrit comparable au droit moderne.
Dans les Travaux et les Jours, Hésiode mobilise également ce vocabulaire pour critiquer les jugements dévoyés. Benveniste consacre un chapitre à Thémis dans le livre du droit. Le terme doit être étudié dans ses formes singulières et plurielles, et selon les genres : poésie épique, discours normatif, inscriptions et tragédie ne sont pas interchangeables.
XXVII. Dikē : jugement, justice et redressement
Le grec dikē (δίκη) appartient au champ du jugement, de la justice et du règlement des différends. Dans les Travaux et les Jours 213–285, Hésiode oppose la dikē à l'hybris (ὕβρις), dénonce les décisions « courbes » et associe l'injustice des dirigeants à des malheurs collectifs. La personnification de Dikē comme fille de Zeus ajoute une dimension religieuse au discours normatif.
Le texte ne présente pas une théorie juridique systématique : il intervient dans un conflit social et familial, à travers une voix poétique qui admoneste les puissants. Benveniste aide à distinguer les valeurs du mot ; la lecture historique doit expliquer la situation d'énonciation. Le passage est contrôlable dans l'édition et la traduction de Gregory Nagy publiées par le Center for Hellenic Studies.
XXVIII. Themis et dikē : pas deux synonymes
La proximité de themis et dikē ne permet pas de les traduire indifféremment par « loi ». Les deux mots ont des distributions, des emplois et des histoires différentes. Le premier peut renvoyer à ce qui est reconnu comme conforme à un ordre légitime ; le second intervient fréquemment dans la décision, le litige et la justice. Ces tendances ne sont pas des définitions absolues.
L'historien doit examiner les textes dans lesquels les termes apparaissent ensemble. Chez Hésiode, les jugements rendus par des hommes peuvent être dénoncés au nom de Dikē. Le rapport entre norme, procédure et sanction devient ainsi un problème d'analyse, non un jeu de correspondances lexicales. Une institution peut comporter plusieurs registres de légitimation qui ne se laissent pas réduire à un seul mot.
XXIX. Nomos : le risque de l'anachronisme classique
Le grec nomos (νόμος) possède une histoire sémantique qui ne se confond ni avec themis ni avec dikē. À l'époque classique, il peut désigner une loi, une règle ou un usage, avec des emplois politiques précis. Mais l'interprétation d'une société mycénienne à partir du nomos athénien du Ve siècle avant notre ère serait anachronique.
Cette précaution est importante pour les dossiers sur la démocratie, Aristophane et la tragédie. Les débats sur la loi écrite, la décision de l'assemblée et les usages non écrits appartiennent à des situations historiques différentes. Benveniste fournit une méthode d'attention aux distinctions lexicales ; l'épigraphie et l'histoire institutionnelle permettent de dater leur transformation.
XXX. Ius et fas : le droit romain n'est pas une traduction du grec
Le tome II traite séparément du latin ius et de fas. Les deux mots ne sont pas simplement les équivalents de dikē et themis. Ius entre dans le champ des relations et procédures juridiquement reconnues ; fas renvoie à ce qui est permis ou conforme à une norme à dimension religieuse, selon les contextes. Les catégories modernes « droit humain » et « droit divin » peuvent aider à s'orienter, mais elles ne rendent pas toute la complexité des usages.
Il faut considérer les sources juridiques et littéraires romaines dans leur chronologie. Une opposition lexicale ne suffit pas à prouver une séparation institutionnelle stricte entre magistrats et prêtres. Les procédures de consécration, de serment et d'autorisation rituelle montrent au contraire des articulations variables entre pratiques civiques et religieuses.
XXXI. Le serment : parole, sanction et relation
Les serments grecs et romains ne sont pas de simples déclarations subjectives de sincérité. Ils peuvent engager des témoins divins, des malédictions conditionnelles, des gestes rituels et des conséquences politiques. Benveniste étudie le serment dans les chapitres consacrés au droit romain et grec. La parole produit ici un effet institutionnel parce qu'elle est prononcée selon des formes socialement reconnues.
Pour la Grèce, les traités, les procédures judiciaires et les scènes épiques doivent être distingués. Dans l'Iliade III, 245–301, les préparatifs et le serment liés au duel entre Pâris et Ménélas constituent un témoin poétique précieux. Ce passage ne peut toutefois être traité comme une transcription directe d'un rite diplomatique de l'âge du Bronze. La comparaison linguistique doit dialoguer avec la critique des genres.
XXXII. Auctoritas et la fabrication de la légitimité
Le latin auctoritas appartient à un réseau de termes liés à la garantie, à l'initiative et à la capacité de faire reconnaître une décision. Benveniste l'étudie dans le chapitre sur le censeur et l'auctoritas. Il serait insuffisant de le traduire uniformément par « autorité » au sens contemporain. Le terme varie selon les institutions romaines, les périodes et les auteurs.
La différence entre auctoritas et potestas a souvent servi à réfléchir au pouvoir romain. Elle ne doit pas être transformée en dualisme éternel. Les pratiques sénatoriales, familiales et impériales modifient les emplois. Le lexique rend visibles des formes de légitimité ; seule l'histoire politique explique comment elles furent exercées, contestées ou appropriées.
XXXIII. Souveraineté et philosophie politique
Hegel s'intéresse à l'articulation entre institutions, reconnaissance et liberté objective. Benveniste, lui, examine la formation et la distribution de significations comme royauté, autorité, honneur et droit. Les deux démarches peuvent se rencontrer sur la question de la reconnaissance sociale, mais leurs objets diffèrent. Hegel construit une philosophie normative et historique ; Benveniste décrit des structures lexicales et propose des reconstructions sémantiques.
La comparaison avec Nietzsche est également instructive : la généalogie des valeurs interroge les rapports de force et la formation de la morale, tandis que l'étymologie comparée exige des correspondances linguistiques contrôlables. Une ressemblance entre « rectitude », « droit » et « pouvoir » ne constitue pas, à elle seule, une généalogie politique.
XXXIV. Le sacré latin : sacer
Le latin sacer qualifie notamment ce qui relève d'une consécration aux dieux. Les usages juridiques et religieux sont essentiels à son interprétation. Le mot ne doit pas être défini uniquement par l'idée moderne de sainteté morale. Dans certains contextes, la consécration peut entraîner une exclusion de l'usage humain ordinaire ; dans d'autres, elle concerne des objets ou des espaces cultuels.
Le cas du homo sacer a donné lieu à des débats modernes sur l'ambivalence du sacré. Les interprétations de Durkheim, d'Agamben et de plusieurs historiens du droit ne sont pas identiques. Les recherches de Nicolas Corre (2020) invitent à examiner les procédures romaines au lieu de postuler une contradiction intrinsèque au mot. Benveniste constitue ici une source historiographique majeure, non le dernier état de la discussion.
XXXV. Sanctus, religiosus et profanus
Le latin sanctus peut exprimer une protection ou une inviolabilité garantie par une sanction ; religiosus et profanus possèdent des emplois différents selon les périodes. L'Oxford Classical Dictionary souligne que les oppositions du droit sacré romain ne se laissent pas réduire à un couple abstrait sacré/profane. Un espace sacer et une sépulture religiosa ne relèvent pas nécessairement des mêmes règles.
La distinction est particulièrement utile après les volumes LX (Durkheim) et LXIV (Eliade). Leurs catégories générales peuvent orienter une enquête, mais elles ne remplacent pas le vocabulaire technique romain. Les études historiques doivent reconstruire les procédures de consécration, les sanctions et les pratiques plutôt que traduire tous les termes par « sacré ».
XXXVI. Le grec hieros et le temenos
Le grec hieros (ἱερός) désigne fréquemment ce qui relève d'une qualification sacrée, tandis que temenos (τέμενος) renvoie à un espace délimité ou réservé, souvent à usage cultuel. La racine du second terme évoque la découpe ou la délimitation, mais son histoire ne peut être réduite à une métaphore spatiale unique. Les sanctuaires grecs possèdent des limites, des propriétés, des règles et des usages qui varient selon les cités.
À Delphes, Olympie ou Éleusis, la qualification religieuse d'un lieu doit être étudiée avec les inscriptions, les vestiges et les textes. Une traduction de hieros par « saint » peut introduire des connotations chrétiennes trompeuses. Benveniste incite à considérer les valeurs propres du grec plutôt qu'à supposer une catégorie religieuse universelle déjà donnée.
XXXVII. Hosios, hagnos, hagios : distinctions grecques
Le grec hosios (ὅσιος) renvoie notamment à ce qui est conforme à une exigence religieuse ou légitime, selon les contextes ; hagnos (ἁγνός) peut qualifier une pureté ou une qualité rituelle ; hagios (ἅγιος) connaît une histoire particulière, notamment dans les usages plus tardifs. Ces termes ne sont pas interchangeables. Leur évolution dans les traductions bibliques et les traditions chrétiennes exige une enquête distincte.
Benveniste les examine dans le chapitre sur le sacré. Pour MYTHOS, la méthode consiste à noter le terme grec, la date, le genre et la fonction de l'occurrence avant de proposer une traduction française. Une équivalence lexicale commode peut masquer un désaccord de normes, de rites ou de représentations.
XXXVIII. Religio et superstitio : deux histoires contestées
Les mots latins religio et superstitio ont donné lieu à des interprétations et à des étymologies anciennes divergentes. Cicéron, De natura deorum II, 72, associe religiosi à une pratique de reprise attentive ; Lactance, Divinae institutiones IV, 28, propose une autre explication liée au lien religieux. Ces analyses sont des étymologies antiques, non des démonstrations automatiquement valables selon la linguistique moderne.
Dans les usages romains, superstitio peut servir à qualifier de manière dépréciative des pratiques perçues comme excessives ou étrangères. Son sens est historiquement chargé de jugements sociaux et politiques. Traduire le mot par « superstition » au sens actuel sans préciser l'énonciateur risque de reproduire une classification polémique.
XXXIX. Libation, sacrifice et vœu
Le tome II distingue la libation, le sacrifice et le vœu. Ces pratiques peuvent se rencontrer dans une même cérémonie, mais elles n'ont pas nécessairement le même vocabulaire ni la même logique. Une libation implique le versement rituel d'un liquide ; le sacrifice peut comprendre consécration, mise à mort, partage ou offrande ; le vœu engage une promesse conditionnelle ou une relation de réciprocité, selon les contextes.
La comparaison avec Hubert et Mauss, étudiés au volume LXII, permet de réfléchir à la transformation du statut des objets et des participants. Elle ne justifie pas l'idée que tous les rites seraient des échanges marchands avec les dieux. Les sources grecques, latines, védiques et iraniennes exigent des dossiers séparés avant toute généralisation.
XL. Le monde védique : ṛta et l'ordre
Dans les hymnes du Ṛgveda, ṛta renvoie à un ordre ou une régularité dotée de dimensions cosmiques, rituelles et normatives. Il existe des correspondances indo-iraniennes importantes avec le champ iranien de aša/arta. Ces rapprochements sont linguistiquement et historiquement significatifs, mais ils ne permettent pas d'identifier toutes les conceptions indiennes et iraniennes de la vérité, du rite et de la justice.
La comparaison doit tenir compte de la composition des hymnes, de leur transmission orale et des transformations religieuses ultérieures. Le vocabulaire de l'ordre ne suffit pas à reconstituer un code juridique commun. L'étude de R. Mahalakshmi (2018) rappelle que les proximités linguistiques entre Ṛgveda et Avesta coexistent avec des différences religieuses importantes.
XLI. Iran ancien : aša et druj
Dans les textes avestiques, aša est associé à des valeurs de vérité, d'ordre et de rectitude, tandis que druj renvoie à la tromperie ou à la fausseté. La relation possède une portée religieuse et morale spécifique. Il serait abusif de traduire aša par « justice » en présumant une identité avec la dikē grecque, ou de traiter druj comme l'équivalent exact de l'hybris hésiodique.
Le comparatisme peut étudier des oppositions entre ordre et transgression, mais doit distinguer héritage linguistique, analogie conceptuelle et contact historique. L'Avesta n'est pas un corpus homogène d'une seule époque ; ses parties anciennes et récentes demandent une chronologie et une philologie propres.
XLII. L'Inde et l'Iran : parenté sans identité
Le monde indo-iranien offre un terrain privilégié parce que plusieurs correspondances de langue et de terminologie religieuse sont documentées. Mais les systèmes divins, les rites et les évaluations des puissances sacrées ont connu des transformations divergentes. L'existence d'une racine partagée ne garantit pas une croyance identique.
Cette remarque est essentielle pour prolonger le volume LXVII sur Dumézil. Une comparaison fonctionnelle entre souveraineté, guerre et fécondité doit être évaluée indépendamment de la comparaison phonétique. Les deux peuvent converger, mais l'une ne prouve pas automatiquement l'autre. La meilleure méthode consiste à décrire d'abord chaque texte, puis à évaluer séparément les correspondances lexicales et les parallèles institutionnels.
XLIII. Égypte ancienne : un contrepoint nécessaire
L'égyptien ancien appartient à la famille afro-asiatique, et non à la famille indo-européenne. Son vocabulaire de royauté, d'offrande et de justice ne peut donc être présenté comme un ensemble de cognats du latin, du grec ou du sanskrit. Le terme égyptien mꜣꜥt (Maât) associe, selon les contextes, vérité, ordre et justesse ; sa traduction par dikē, ius ou aša serait une analogie de sens, non une parenté linguistique démontrée.
La comparaison demeure historiquement féconde : elle permet de tester les limites des catégories européennes. Le souverain égyptien peut être représenté comme garant de Maât dans des inscriptions et des images. Cette représentation doit être replacée dans la théologie royale, l'administration et les pratiques rituelles propres à l'Égypte. Les dossiers MYTHOS sur Amarna doivent conserver cette autonomie philologique.
XLIV. Mésopotamie : justice et royauté en akkadien
L'akkadien est une langue sémitique, non indo-européenne. Des termes comme šarru (roi) ou kittum et mīšarum (vérité, rectitude ou justice selon les contextes) appartiennent à une histoire linguistique distincte. Les prologues et épilogues des collections juridiques, notamment celle de Hammurabi, articulent royauté, protection et ordre. Ils ne constituent pas pour autant l'équivalent direct de themis ou de ius.
Une comparaison rigoureuse confronte des fonctions discursives : comment un souverain se présente-t-il comme garant de la justice ? Quels groupes sont nommés ? Quelle place est accordée aux dieux ? L'analogie institutionnelle est pertinente, mais elle ne doit pas être convertie en reconstruction étymologique.
XLV. Perse achéménide et pluralité impériale
L'empire achéménide a administré des territoires où coexistaient de nombreuses langues et traditions juridiques. La titulature vieux-perse doit donc être étudiée avec les archives araméennes, élamites, babyloniennes et les témoignages grecs. Une formule royale peut être traduite de manière variable selon les contextes administratifs et politiques.
Cette pluralité complique les modèles qui attribuent une institution à une seule « mentalité » linguistique. Une dynastie peut employer un lexique iranien tout en gouvernant des communautés aux pratiques locales différentes. La langue du souverain, la langue des documents et la langue des administrés ne coïncident pas nécessairement. Benveniste fournit des instruments de comparaison, mais l'histoire de l'empire exige un corpus multilingue.
XLVI. Benveniste et Dumézil : deux comparatismes
Dumézil recherche des configurations fonctionnelles récurrentes dans les mythes, les récits et les institutions. Benveniste examine les oppositions et les développements sémantiques du vocabulaire. Les deux approches peuvent se rencontrer, notamment dans la question de la souveraineté et de la tripartition des fonctions. Mais une corrélation narrative ne remplace pas une démonstration linguistique, et une correspondance lexicale ne prouve pas un système mythologique.
Le cas grec est particulièrement instructif : les titres de pouvoir et les catégories politiques ont connu des transformations majeures entre l'âge mycénien et l'époque classique. Une reconstruction qui ne tiendrait pas compte du linéaire B, des épopées et des inscriptions tardives risquerait d'écraser plusieurs siècles d'histoire.
XLVII. Benveniste et Lévi-Strauss : relations et systèmes
Benveniste et Lévi-Strauss partagent une attention aux systèmes de relations. Mais l'analyse d'un vocabulaire ne s'identifie pas à l'analyse des transformations entre variantes mythiques. Les oppositions lexicales sont soumises à des contraintes phonétiques, morphologiques et textuelles ; les modèles anthropologiques structuraux mobilisent d'autres unités et d'autres critères.
L'intérêt de leur confrontation est méthodologique. Dans les deux cas, un élément isolé ne suffit pas à expliquer un ensemble. Pourtant, la construction d'un système peut devenir circulaire si le chercheur ne retient que les termes qui confirment l'hypothèse. Les contre-exemples, les emplois divergents et les innovations locales doivent rester visibles.
XLVIII. Benveniste et Vernant : histoire de la pensée grecque
Jean-Pierre Vernant a étudié les transformations des catégories de la pensée grecque dans leurs rapports avec la cité, la religion et les institutions. Benveniste fournit un autre angle, centré sur les mots et leurs oppositions. Les deux démarches sont complémentaires lorsqu'elles permettent de comprendre comment un terme ancien acquiert une valeur nouvelle dans un contexte politique.
L'histoire de dikē ou de kratos ne peut être racontée sans les changements sociaux, la pratique judiciaire, la poésie et la réflexion philosophique. Inversement, l'histoire des institutions gagne à examiner les choix lexicaux de ses sources. La comparaison n'autorise pas à traiter le grec comme une langue dont le sens aurait été fixé une fois pour toutes dans une préhistoire indo-européenne.
XLIX. Benveniste et Detienne : comparer sans naturaliser
Marcel Detienne invite à construire des objets de comparaison précis plutôt qu'à supposer des catégories universelles déjà constituées. L'étude de Benveniste peut nourrir ce programme : elle montre combien les mots que nous traduisons par « roi », « justice », « religion » ou « ami » sont historiquement différenciés.
Le comparatisme devient plus rigoureux lorsqu'il examine les écarts autant que les ressemblances. Ainsi, mꜣꜥt, aša, dikē et mīšarum peuvent être confrontés à propos des représentations de l'ordre sans être déclarés synonymes. La différence de famille linguistique est ici un garde-fou précieux. L'analogie doit rester une opération argumentée du chercheur.
L. Benveniste et Hegel : langage et reconnaissance
Hegel considère la reconnaissance comme une médiation essentielle de certaines relations sociales et politiques. Les analyses de Benveniste sur philos, fides, timē et l'autorité permettent de décrire des formes lexicales de relation et de reconnaissance. Mais il serait abusif de transformer ces catégories antiques en étapes nécessaires d'une dialectique universelle.
Le rapprochement porte sur une question philosophique : comment une relation devient-elle légitime aux yeux de ceux qui y participent ? La linguistique historique ne répond pas directement à cette question normative ; elle montre quels mots ont servi à exprimer, négocier ou contester la légitimité. Hegel et Benveniste sont donc des interlocuteurs, non des auteurs d'une doctrine commune.
LI. Benveniste et Nietzsche : l'étymologie sous contrôle
Nietzsche recourt à des observations étymologiques pour interroger la formation de certaines valeurs, notamment dans La Généalogie de la morale. Benveniste rappelle, par sa méthode, que toute étymologie exige une vérification des formes, des correspondances et des usages. Les ressemblances sonores ou les associations philosophiques ne suffisent pas à établir une parenté de mots.
La généalogie nietzschéenne peut demeurer intellectuellement féconde même lorsque certaines propositions philologiques sont contestées. Il faut cependant séparer l'analyse philosophique de la preuve linguistique. Une histoire de la morale ne se déduit pas d'un seul terme ; elle exige des institutions, des conflits, des pratiques et des sources datées.
LII. La critique de Michel Lejeune (1969)
Le compte rendu de Michel Lejeune dans la Revue des Études Anciennes (71, 1969, p. 450–456) présente avec précision l'ambition du Vocabulaire. Il souligne que Benveniste ne cherche pas seulement les termes hérités communs, mais aussi les vocabulaires institutionnels propres à certaines langues et leurs connexions historiques. Cette distinction est capitale pour comprendre la portée réelle du projet.
Lejeune relève également des questions de présentation et de notation. Plus largement, la recension rappelle qu'une reconstruction sémantique est toujours exposée à la critique des spécialistes des langues particulières. Le modèle général ne doit pas neutraliser les difficultés philologiques de détail.
LIII. La lecture de Charles Malamoud (1971)
Charles Malamoud consacre une note critique au Vocabulaire dans les Annales (26, 1971, p. 653–663). Il situe l'entreprise dans les relations entre linguistique, sciences humaines, histoire et structure. Cette réception est particulièrement intéressante parce qu'elle ne traite pas l'ouvrage comme un simple dictionnaire : elle reconnaît une tentative d'analyse des institutions par les significations.
Une lecture actuelle doit conserver cette ambition sans effacer les objections. Les corpus ont été enrichis, les modèles de parenté discutés et certaines reconstructions lexicales révisées. L'autorité d'un ouvrage majeur ne rend pas ses hypothèses irrévisables. Sa valeur réside aussi dans les questions qu'il a rendues formulables.
LIV. La critique de la reconstruction sémantique
Une reconstruction sémantique peut être fragile pour plusieurs raisons : polysémie des termes anciens, documentation inégale, changements de registre, emprunts, lacunes chronologiques et sélection des exemples. Un mot attesté dans un hymne n'a pas nécessairement le même sens dans un contrat ou une inscription royale. Les catégories des traducteurs peuvent créer de fausses équivalences.
Il faut donc distinguer trois niveaux : parenté phonétique et morphologique des formes ; correspondances sémantiques dans des contextes datés ; hypothèses sur les institutions de populations non documentées. Le passage d'un niveau au suivant demande un argument supplémentaire. Cette discipline permet d'éviter que la linguistique historique ne devienne une mythologie savante de la préhistoire.
LV. Les dangers d'une origine unique
L'idée d'une « institution indo-européenne originelle » peut séduire parce qu'elle donne un récit simple à des traditions complexes. Or les langues héritées ont traversé des millénaires de transformations, de contacts et de ruptures. Le même terme peut désigner des réalités différentes ; des institutions similaires peuvent apparaître sans parenté linguistique ; des emprunts peuvent produire des ressemblances inattendues.
Il faut également se garder des récits racialisés ou essentialistes. La famille indo-européenne est une catégorie de classification linguistique, non une preuve d'homogénéité biologique, de supériorité culturelle ou de continuité politique. L'étude de la diversité antique impose de dissocier rigoureusement langue, population, culture matérielle et identité.
LVI. La théorie de l'énonciation : « je » et « tu »
Dans les Problèmes de linguistique générale, Benveniste étudie la manière dont la subjectivité se constitue dans l'usage du langage. Les pronoms personnels et les formes de discours n'ont pas simplement la fonction de désigner des objets stables ; ils sont liés à une situation d'énonciation. Le « je » désigne celui qui parle dans un acte donné, et le « tu » son interlocuteur.
Cette théorie ne fait pas directement partie de l'étymologie institutionnelle, mais elle aide à comprendre la dimension performative de la promesse, du serment et de la reconnaissance. Le sens d'une formule dépend aussi de qui la prononce, devant qui, à quel moment et selon quelles règles. L'histoire des institutions gagne ainsi à rapprocher lexique et pragmatique.
LVII. Le serment comme acte de parole
La parole d'un serment peut transformer une relation sociale lorsqu'elle est prononcée selon des conditions reconnues. L'analyse de Benveniste peut dialoguer avec la philosophie du langage de J. L. Austin, notamment How to Do Things with Words (1962), sans supposer une identité de doctrine. Austin analyse les conditions de félicité des actes de parole ; Benveniste s'intéresse à l'énonciation et à l'histoire des formes linguistiques.
Dans les sociétés antiques, le serment engage des témoins, des sanctions et parfois des gestes. Il ne se réduit pas à une intention psychologique. L'étude des mots du serment doit donc être complétée par celle des procédures : qui peut jurer, devant qui, avec quels effets, et comment la transgression est-elle sanctionnée ?
LVIII. Démocratie et théâtre : retour aux volumes XXIII–XXIV
Le cycle MYTHOS avait étudié la démocratie athénienne puis la critique politique d'Aristophane. Benveniste permet de reprendre ces dossiers par une question nouvelle : comment les mots du pouvoir et de la justice sont-ils mobilisés, détournés ou contestés dans la comédie ? Dans les Guêpes, la pratique judiciaire devient un objet de satire ; dans les Cavaliers, la compétition pour l'autorité civique passe par la parole et la manipulation.
Il ne s'agit pas ici de réécrire l'analyse dramaturgique de ces pièces, mais de proposer une méthode d'annotation lexicale. Relever dēmos, kratos, dikē, nomos et leurs contextes permettrait de distinguer les usages sérieux, ironiques et métaphoriques. Le théâtre ne constitue pas un dictionnaire neutre des institutions : il les met en crise.
LIX. Tableau des comparaisons contrôlées
Grèce — dikē : jugement, justice et rectitude selon les textes ; sources privilégiées : Hésiode et documents judiciaires. Rome — ius : champ juridique propre à ses institutions ; sources : juristes et textes normatifs romains. Iran — aša : vérité et ordre religieux selon les traditions avestiques ; sources : Avesta, en distinguant les couches. Égypte — mꜣꜥt : ordre et vérité dans une langue afro-asiatique ; sources : inscriptions et littérature sapientiale. Mésopotamie — mīšarum : rectitude et justice dans un contexte sémitique ; sources : textes royaux et juridiques.
Ces termes ne sont pas cinq traductions interchangeables d'une notion unique. Le tableau est un instrument de comparaison thématique. Il ne constitue ni une reconstruction étymologique commune ni une démonstration de diffusion historique.
LX. Matrice des degrés de certitude
Attesté : existence des mots dans des sources datées, contenu des deux tomes de 1969, correspondances de certaines formes mycéniennes et grecques, passages précis de l'Iliade et d'Hésiode. Analyse philologique : détermination d'un champ de sens à partir d'occurrences et de constructions. Reconstruction linguistique : proposition d'une forme ou d'un sens antérieur sur la base de correspondances. Hypothèse institutionnelle : inférence sur les pratiques sociales de populations non directement documentées. Analogie philosophique : rapprochement avec Hegel, Nietzsche ou Mauss. Non démontré : identité de toutes les royautés indo-européennes, unité d'une religion préhistorique parfaitement reconstruite, équivalence universelle entre les notions de justice ou de sacré.
Chaque niveau possède ses méthodes et ses limites. Une analogie ne doit jamais être promue au rang de fait attesté par la seule élégance de l'interprétation.
LXI. Bibliographie primaire : Benveniste
Émile Benveniste, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, I, Économie, parenté, société ; II, Pouvoir, droit, religion, Paris, Éditions de Minuit, 1969. Les chapitres particulièrement mobilisés sont, au tome I : « Don et échange », « Donner, prendre et recevoir », « L'hospitalité », « La fidélité personnelle », « Créance et croyance », « Philos », « Cités et communautés » ; au tome II : « Rex », « La royauté hellénique », « Krâtos », « Thémis », « Díké », « Ius et le serment à Rome », « Fas », « Le sacré », « Le sacrifice », « Religion et superstition ».
Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, I (1966) et II (1974), Paris, Gallimard ; « L'appareil formel de l'énonciation » (1970), repris au tome II. Émile Benveniste, Origines de la formation des noms en indo-européen (1935). Les pages précises varient selon les réimpressions : les renvois sont donnés ici par tome et titre de chapitre, vérifiés sur les sommaires.
LXII. Bibliographie : sources grecques et romaines
Homère, Iliade I, 233–239 ; III, 245–301 ; VI, 119–236 ; Odyssée I, 119–143 ; IX, 267–271 ; XVII, 485–487. Hésiode, Les Travaux et les Jours 213–285. Aristophane, Les Cavaliers et Les Guêpes, à examiner dans des éditions critiques pour le lexique politique. Cicéron, De natura deorum II, 72, sur une étymologie antique de religio. Lactance, Divinae institutiones IV, 28, sur une autre étymologie antique.
Les textes latins et grecs doivent être lus dans leur langue originale lorsqu'une conclusion porte sur un terme précis. Les traductions modernes servent d'aide, mais ne remplacent pas l'analyse des formes et des contextes.
LXIII. Bibliographie : comparatisme et histoire des institutions
Antoine Meillet, Introduction à l'étude comparative des langues indo-européennes (1903, éditions successives) ; Georges Dumézil, Mitra-Varuna (1940), L'Idéologie tripartie des Indo-Européens (1958), Mythe et épopée (1968–1973) ; Marcel Mauss, « Essai sur le don » (1925) ; Émile Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912) ; Jean-Pierre Vernant, Les Origines de la pensée grecque (1962) et Mythe et pensée chez les Grecs (1965) ; Marcel Detienne, Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque (1967) et Comparer l'incomparable (2000).
Pour la Grèce mycénienne : John Chadwick, The Mycenaean World (1976) ; Lisa M. Bendall, « Wanax », Encyclopedia of Ancient History (2012) ; Klaus Kilian, « The Emergence of Wanax Ideology in the Mycenaean Palaces », Oxford Journal of Archaeology 7 (1988), p. 291–302.
LXIV. Bibliographie critique et lectures complémentaires
Michel Lejeune, compte rendu de Benveniste, Revue des Études Anciennes 71 (1969), p. 450–456 ; Charles Malamoud, « L'œuvre d'Émile Benveniste : une analyse linguistique des institutions indo-européennes », Annales 26 (1971), p. 653–663 ; Thomas François, compte rendu de Benveniste, Revue belge de philologie et d'histoire 50 (1972), p. 84–86 ; Anna Morpurgo Davies, compte rendu, The Classical Review 22 (1972), p. 375–379.
Pour les distinctions romaines du sacré : Oxford Classical Dictionary, « religion, Roman, terms relating to » ; Nicolas Corre, « Between the Pure and the Impure: The Peculiar Case of the homo sacer », Acta Antiqua 60 (2020), p. 219–228. Pour la comparaison indo-iranienne : R. Mahalakshmi, « Gods, rituals and religious ideas: An exploration of the Avesta and the Ṛgveda », Studies in People's History 5 (2018), p. 127–142.
LXV. Corpus numérique vérifié
Les références suivantes ont été contrôlées pour la préparation du chapitre. Éditeur : https://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-Vocabulaire_des_institutions_indo_europ%C3%A9ennes,_II._(Le)-1938-1-1-0-1.html ; sommaire du tome I : https://www.calepinus.net/store/fr/philologie-linguistique-grecque-et-latine/1762-le-vocabulaire-des-institutions-indo-europeennes-1-economie-parente-societe-9782707300508.html ; notice biographique de l'Académie des inscriptions : https://aibl.fr/grands-personnages/benveniste-emile/ ; compte rendu de Lejeune : https://www.persee.fr/doc/rea_0035-2004_1969_num_71_3_3854_t1_0450_0000_2 ; note de Malamoud : https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1971_num_26_3_422435 .
Sources antiques et études : Hésiode au Center for Hellenic Studies, https://chs.harvard.edu/primary-source/hesiod-works-and-days-sb/ ; Iliade VI au Dickinson College, https://dcc.dickinson.edu/el/homer-iliad/homer-iliad-vi-191-231 ; wanax au Cambridge Guide to Homer, https://www.cambridge.org/core/books/abs/cambridge-guide-to-homer/basileus-and-anax-in-homer-and-mycenaean-greek-texts/59529B750336F421BE3FAD10D8E1132C ; lexique romain du sacré à l'Oxford Classical Dictionary, https://academic.oup.com/edited-volume/61673/chapter-abstract/550566796 .
LXVI. Conclusion : les institutions ne se cachent pas toutes dans les mots
Le grand apport de Benveniste est d'avoir montré que le vocabulaire des institutions ne forme pas une série de simples étiquettes apposées sur des réalités déjà constituées. Les mots distinguent des actes, définissent des relations et rendent certaines oppositions socialement intelligibles. Les termes de l'hospitalité, du don, de la souveraineté, du droit et du sacré deviennent ainsi des archives de pratiques humaines.
Mais une archive lexicale est fragmentaire. Les langues changent ; les institutions se transforment ; des populations non apparentées linguistiquement peuvent construire des dispositifs comparables. La reconstruction historique exige de croiser philologie, archéologie, inscriptions, anthropologie et critique des sources. Le comparatisme le plus rigoureux n'efface pas les différences : il les décrit, les date et les explique. Pour MYTHOS, Benveniste fournit donc une méthode exigeante plutôt qu'un dictionnaire définitif de l'âme indo-européenne.
Suite prévue : volume LXIX — Ernst Cassirer : philosophie des formes symboliques, langage, mythe et culture. La série comparatif demeure indépendante des séries tragédies, comédies, origines du sacré et encyclopédie.