MYTHOS — VOLUME LXXX
John Rawls : justice comme équité, position originelle, voile d'ignorance et pluralisme raisonnable
Cycle comparatif universitaire — suite du volume LXXIX (William E. Connolly).
01. Objet, méthode et thèse
Ce volume examine une question distincte de celle du précédent : non plus seulement comment accueillir la pluralité des identités, mais selon quels principes des institutions peuvent distribuer les droits, les chances, les charges et les ressources sans avantager arbitrairement ceux qui occupent déjà les positions dominantes. La pensée de John Rawls (1921–2002) permet de distinguer la justice d'une institution de la bonté subjective de ses dirigeants. La comparaison avec la Grèce ancienne est critique et non généalogique : Rawls ne décrit pas une constitution antique et les Grecs ne pratiquaient pas son expérience de pensée.
Convention de preuve : [A] référence textuelle antique ou bibliographique localisable ; [R] reconstruction fidèle d'une argumentation moderne ; [I] interprétation proposée ; [H] hypothèse comparative non démontrée. Les passages antiques sont paraphrasés ; aucune traduction entre guillemets n'est attribuée sans contrôle de son édition.
02. Le problème de la structure de base
[R] Dans A Theory of Justice (1971, éd. révisée 1999), Rawls choisit pour objet premier la « structure de base » : les grandes institutions politiques, juridiques, économiques et sociales et leur manière d'organiser durablement les perspectives d'existence. Une injustice n'est donc pas seulement un vol ou une fraude ponctuelle. Elle peut résulter d'un ensemble de règles parfaitement appliquées qui reproduisent les avantages hérités. [I] Cette différence entre justice transactionnelle et justice structurelle fournit une grille d'analyse particulièrement utile pour l'esclavage antique, la propriété foncière et l'accès aux magistratures, sans effacer leur spécificité historique.
03. La justice comme équité
[R] « Justice as fairness » désigne une justification des principes de justice par des conditions équitables de choix, non l'affirmation que toute distribution égale serait nécessairement juste. La procédure est construite pour neutraliser des avantages de négociation moralement arbitraires. La justice n'est pas simplement la maximisation du bonheur collectif : certains droits fondamentaux ne doivent pas être sacrifiés au profit d'une majorité satisfaite.
04. La position originelle : un dispositif de représentation
[R] La « original position » est une situation hypothétique, et non une assemblée historiquement réunie. Les parties représentent des citoyens libres et égaux ; elles cherchent des principes applicables à leur coopération. Elles ne connaissent pas leurs positions sociales particulières. Cette fiction vise à représenter l'impartialité, non à démontrer que les personnes réelles pourraient oublier psychologiquement leur biographie. La construction hérite de la tradition du contrat social, tout en différant de Hobbes, Locke et Rousseau par son objet : la justice des institutions fondamentales.
05. Le voile d'ignorance
[R] Les représentants ignorent notamment leur fortune, leur classe, leur sexe, leur appartenance religieuse, leurs talents et leur conception particulière de la vie bonne. Ils disposent toutefois de connaissances générales sur les sociétés et les besoins humains. La dissymétrie entre ignorance personnelle et savoir général est décisive : sans le second, aucun choix institutionnel rationnel ne serait possible. [I] Le voile interdit qu'un législateur choisisse les règles en sachant qu'il sera toujours bénéficiaire de leurs privilèges.
06. Ni loterie ni amnésie
[R] Il serait erroné de décrire la position originelle comme une loterie dans laquelle on attribuerait au hasard une identité future. Elle représente une perspective normative impartiale. De même, l'argument rawlsien ne se réduit pas à une aversion psychologique pour le risque. Le choix des principes mobilise les intérêts fondamentaux des citoyens et la possibilité d'une coopération stable ; la règle dite « maximin » ne suffit pas à elle seule à justifier le principe de différence.
07. Les deux principes et leur ordre
[R] Dans la formulation mûre, le premier principe garantit à chacun un ensemble pleinement adéquat de libertés fondamentales égales, compatible avec le même ensemble pour tous. Le second impose, d'une part, l'égalité équitable des chances d'accès aux fonctions et positions et, d'autre part, que les inégalités sociales et économiques procurent le plus grand bénéfice aux membres les moins avantagés. Il existe un ordre de priorité : les libertés fondamentales priment sur le second principe ; l'égalité équitable des chances prime sur le principe de différence. Une hausse de revenu ne saurait acheter la suppression du droit de vote.
08. L'égalité équitable des chances
[R] L'ouverture juridique d'un concours ne suffit pas si les enfants des groupes défavorisés n'ont pas les moyens éducatifs et sociaux de s'y préparer. L'égalité équitable des chances exige des institutions qui limitent l'effet des origines sociales sur les possibilités réelles. [I] La comparaison avec l'accès athénien aux charges par tirage au sort est éclairante : une procédure de sélection égalitaire entre citoyens n'annule pas l'exclusion préalable des non-citoyens ni les inégalités matérielles entre citoyens.
09. Le principe de différence
[R] Les écarts de revenus ou de patrimoine ne sont admissibles que si le système qui les produit améliore au maximum la position des moins favorisés, sous réserve des principes prioritaires. Il ne s'agit ni de justifier n'importe quelle richesse par la promesse de « retombées », ni de décréter que toutes les rémunérations doivent être identiques. Le critère porte sur les institutions comparables et leurs effets durables. L'identification du groupe le moins avantagé pose elle-même des difficultés empiriques et théoriques.
10. Les biens premiers
[R] Rawls mobilise des biens sociaux premiers : droits, libertés, possibilités, revenus, richesse et bases sociales du respect de soi. Ce sont des moyens polyvalents utiles à des projets de vie différents. [I] La question de savoir si une même quantité de ressources donne réellement les mêmes capacités d'agir ouvre la critique de l'approche par les capabilités d'Amartya Sen et Martha Nussbaum, particulièrement pertinente pour les situations de handicap et de dépendance.
11. La publicité des principes
[R] Une société bien ordonnée ne repose pas sur une ruse des gouvernants. Les citoyens peuvent connaître les principes publics qui organisent leurs institutions et savoir que les autres les reconnaissent également. La publicité distingue la légitimité d'un simple équilibre de peur. [I] Une loi secrète avantageant durablement une caste échoue au test de réciprocité, même si elle produit temporairement une certaine stabilité.
12. L'équilibre réfléchi
[R] Les principes ne sont pas déduits mécaniquement d'un axiome. L'équilibre réfléchi confronte nos jugements considérés, les principes proposés et les théories de fond, en les révisant mutuellement. [I] Cette méthode invite l'historien à distinguer une intuition morale contemporaine — par exemple l'égalité de dignité — de ce que les documents anciens permettent d'établir sur les catégories politiques réellement employées.
13. Philologie I : dikē et dikaiosynē
[A] Le grec δίκη (dikē) peut désigner une décision, une procédure, un ordre juste ou une justice personnifiée, selon l'époque et le contexte ; δικαιοσύνη (dikaiosynē) désigne la justice comme qualité ou disposition, particulièrement dans la philosophie classique. [A] Chez Hésiode, Travaux et Jours 213–285, Dikè apparaît au sein d'une réflexion sur la violence des puissants et les décisions des juges. [I] La proximité thématique avec Rawls tient à la dénonciation de l'arbitraire, non à l'existence chez Hésiode d'une théorie de l'égalité libérale.
14. Philologie II : ison, isonomia, isēgoria
[A] ἴσον (ison) renvoie à l'égal ; ἰσονομία (isonomia) à une égalité relative à l'ordre légal ou politique, mais le terme possède une histoire contextuelle qui interdit de le traduire automatiquement par démocratie moderne. ἰσηγορία (isēgoria) évoque l'égalité d'accès à la parole civique. [A] Hérodote III, 80–83, met en scène un débat entre défenseurs de formes de gouvernement ; le discours d'Otanès associe gouvernement du grand nombre et égalité politique. [I] La comparaison avec Rawls bute sur la délimitation antique du corps des citoyens.
15. Philologie III : pleonexia et axia
[A] πλεονεξία (pleonexia) renvoie à la prétention d'obtenir davantage que sa part ; ἀξία (axia) peut désigner le mérite ou la valeur pertinente pour une distribution. [A] Aristote, Éthique à Nicomaque V, 3, 1131a10–1131b24, distingue la justice distributive, qui raisonne en proportions, de l'égalité arithmétique propre à d'autres opérations correctrices. [I] La question moderne devient : quel mérite serait pertinent pour l'accès aux libertés fondamentales ? Rawls refuse précisément de les distribuer selon la naissance ou le talent.
16. Platon : l'anneau de Gygès
[A] République II, 359b–360d : Glaucon expose le récit d'un anneau qui rend invisible son porteur et permet d'interroger la motivation de la conduite juste en l'absence de sanction. Le récit est une expérience philosophique insérée dans un dialogue, non un compte rendu ethnographique. [I] L'anneau soustrait l'agent au regard d'autrui ; le voile rawlsien soustrait le décideur à la connaissance de ses avantages particuliers. Les deux dispositifs opèrent presque en sens inverse : l'un éprouve la tentation de l'impunité, l'autre construit l'impartialité institutionnelle.
17. Platon : la cité juste
[A] République IV, 433a–434c, associe la justice de la cité à l'accomplissement par chacun de la fonction qui lui revient. [I] Le modèle platonicien d'une distribution fonctionnelle hiérarchisée contraste avec l'exigence rawlsienne d'égales libertés de base. Il serait néanmoins simplificateur de réduire Platon à une simple apologie des privilèges héréditaires : sa critique des richesses, de la corruption et de l'éducation des gardiens est structurelle, mais elle poursuit une fin politique différente.
18. Aristote : égalité proportionnelle et citoyenneté
[A] Politique III, 9–13 examine les prétentions rivales à gouverner : liberté, richesse, vertu, nombre. Politique III, 1, 1275a22–1275b21, définit le citoyen par la participation aux fonctions délibératives et judiciaires, avec variations selon les constitutions. [I] Aristote analyse lucidement le désaccord sur les critères de répartition du pouvoir ; Rawls cherche des principes de base qui ne dépendent pas d'une conception controversée de l'excellence humaine. Cette divergence ne se résout pas par une traduction de aretē en « mérite ».
19. Justice corrective et justice institutionnelle
[A] Éthique à Nicomaque V, 4, 1131b25–1132b20 traite de la justice corrective et du rôle de l'égalité arithmétique dans la rectification de certains torts. [I] Rawls ne nie pas la nécessité de réparer les injustices individuelles ; il montre qu'une société peut corriger chaque fraude tout en laissant intacts des mécanismes qui concentrent les ressources et les opportunités. La distinction antique entre distributif et correctif offre un point de comparaison, sans anticiper la notion contemporaine de structure de base.
20. Solon et les limites de la réforme
[A] Aristote, Constitution d'Athènes 6 et 9, attribue à Solon des mesures de désendettement et présente son rôle dans l'évolution constitutionnelle. [I] Une lecture rawlsienne demanderait qui supporte les charges du crédit et qui bénéficie de la libération des débiteurs. [L] Les récits de réforme ont été transmis et interprétés bien après Solon ; leur détail ne doit pas être assimilé sans critique à une documentation administrative contemporaine des événements.
21. Clisthène et l'égalité civique
[A] Hérodote V, 66–69 et Aristote, Constitution d'Athènes 21, éclairent les réformes associées à Clisthène et à la réorganisation des tribus. [I] Le redécoupage civique peut être étudié comme transformation des conditions de compétition politique, mais l'égalité de participation demeure interne à un groupe de citoyens délimité. La perspective rawlsienne oblige à demander qui n'a pas été représenté lors de la définition des règles.
22. Tirage au sort, élections et compétence
[A] Aristote, Politique IV, 9, 1294b7–13, associe le tirage au sort à un trait démocratique et l'élection à un trait oligarchique, dans un raisonnement typologique. [I] Le tirage au sort peut limiter la captation de charges par une élite ; il ne garantit ni la justice économique ni l'égalité entre habitants. Une application contemporaine de Rawls ne conduirait donc pas automatiquement à préférer toutes les charges tirées au sort : il faut examiner la fonction, les libertés et les chances réelles.
23. Esclavage et contradiction fondamentale
[A] Aristote, Politique I, 4–7, discute l'esclavage et la thèse de l'esclave par nature. [I] Un contrat rawlsien entre personnes libres et égales est incompatible avec l'institution qui transforme une partie de la population en propriété. [H] Appliquer le voile à tous les habitants d'Athènes conduirait vraisemblablement à rejeter une constitution esclavagiste ; il s'agit d'une inférence normative moderne, non d'une proposition historique attribuable aux Athéniens.
24. Femmes, métèques et frontières du demos
[A] Les statuts civiques antiques sont différenciés : la citoyenneté politique athénienne n'inclut pas les femmes, les métèques et les esclaves comme participants égaux aux assemblées. [I] Rawls conduit à distinguer égalité dans un groupe et justification des frontières du groupe. La comparaison avec Connolly (LXXIX) est ici décisive : l'impartialité de la distribution suppose aussi une critique de la constitution préalable des identités reconnues comme membres.
25. Thucydide : Mytilène
[A] Thucydide III, 36–49, présente le débat athénien après la révolte de Mytilène, notamment les arguments de Cléon et Diodotos. [I] La révision d'une décision collective ne démontre pas que la procédure soit juste envers les dominés. Les orateurs évaluent largement les intérêts impériaux athéniens ; les habitants de Mytilène ne négocient pas en égaux dans la position originelle. La différence entre décision délibérée et décision juste demeure fondamentale.
26. Thucydide : Mélos
[A] Thucydide V, 84–116, dramatise le face-à-face entre puissance athénienne et représentants méliens. [I] La domination militaire peut rendre la négociation formellement verbale mais substantiellement coercitive. Le test rawlsien de réciprocité demande si les règles imposées seraient acceptables sans connaissance de la position de force occupée. [L] Les discours de Thucydide sont une construction historiographique, non des procès-verbaux sténographiques.
27. Eschyle : justice et institution
[A] Euménides d'Eschyle, notamment 470–489 et 681–710, met en scène l'établissement d'un tribunal et la transformation d'une poursuite vengeresse en jugement institutionnel. [I] Une comparaison avec Rawls peut porter sur la substitution de règles publiques aux réactions privées. Mais la résolution dramatique est ancrée dans une théologie et une configuration civique particulières ; elle ne formule pas une doctrine des droits individuels universels.
28. Sophocle : Antigone
[A] Antigone, notamment 450–470, confronte l'édit de Créon aux obligations invoquées par Antigone. [I] La question rawlsienne n'est pas seulement de choisir entre deux lois ; elle demande si les libertés de conscience et les garanties contre l'arbitraire sont protégées par les institutions. Une lecture hégélienne de la collision éthique et une lecture rawlsienne des libertés constitutionnelles ne se substituent pas l'une à l'autre.
29. Aristophane : satire de la distribution
[A] Les Cavaliers (424 av. n. è.) et Les Guêpes (422) tournent en dérision des relations entre pouvoir populaire, dépendance, flatterie et justice judiciaire. [I] Une lecture rawlsienne interroge l'indépendance matérielle des citoyens et la possibilité que la participation politique soit manipulée par des ressources inégales. [L] Les figures comiques ne sont ni des statistiques sur le fonctionnement des institutions ni une théorie unifiée du dramaturge ; la satire ne doit pas être confondue avec un programme de réforme.
30. Les Nuées : savoir et autorité
[A] Les Nuées met en scène une caricature de l'enseignement intellectuel et de l'argumentation. [I] Le problème de l'accès égal à l'éducation peut être formulé à partir de Rawls, mais il serait abusif d'en faire une revendication de la pièce. La comédie pose plutôt, sous des formes polémiques, la question du pouvoir de la parole experte et de ses effets sur les hiérarchies familiales et civiques.
31. Assemblée des femmes : redistribution et fiction
[A] L'Assemblée des femmes (début du IVe siècle av. n. è.) imagine une prise de contrôle féminine des institutions et des transformations radicales de la propriété et de la vie collective. [I] L'égalité des ressources y devient un matériau comique ambigu, non un modèle de l'État-providence. La confrontation avec Rawls distingue redistribution uniforme, protection des libertés et amélioration effective de la condition des moins favorisés.
32. Hegel : institutions et vie éthique
[R] Dans les Principes de la philosophie du droit (1821), Hegel pense la liberté au sein d'institutions objectives et différenciées. [I] Rawls partage le refus de réduire la justice aux intentions individuelles, mais s'écarte d'une justification dépendant d'une conception philosophique englobante de l'État éthique. Le dialogue porte sur la question de savoir si des institutions justes peuvent être défendues sans accord sur la signification ultime de la vie bonne.
33. Nietzsche : généalogie et soupçon
[A] Nietzsche, Généalogie de la morale I–II, enquête sur l'histoire des évaluations morales, de la dette et de la culpabilité. [I] Une objection nietzschéenne pourrait soupçonner les principes d'égalité de masquer des rapports de forces et des affects de ressentiment. Rawls répliquerait que la justification publique n'exige pas l'absence de conflits généalogiques, mais des règles équitables pour des citoyens considérés comme égaux. [L] Cette réplique est une reconstruction comparative, non un débat historique entre les deux auteurs.
34. Vernant et Detienne : le danger des équivalences rapides
[R] Jean-Pierre Vernant a étudié les relations entre formes de pensée, organisation de la cité et représentations religieuses ; Marcel Detienne a interrogé les régimes de vérité, les traditions et les catégories comparatives. [I] Leur apport méthodologique invite à ne pas convertir dikē, alētheia et isonomia en équivalents intemporels de « justice », « vérité » et « égalité ». La comparaison avec Rawls est féconde précisément parce qu'elle fait apparaître des écarts de contextes et de pratiques.
35. Rawls et Habermas : raison publique
[R] Dans Political Liberalism (1993), Rawls élabore le problème de la légitimité entre citoyens qui soutiennent des doctrines morales, philosophiques et religieuses différentes. La raison publique concerne la justification des questions constitutionnelles essentielles et de justice fondamentale. [I] Habermas insiste davantage sur les procédures discursives de formation démocratique de la volonté ; Rawls construit un cadre de réciprocité pour justifier les normes fondamentales. Les deux démarches se recoupent sans se confondre.
36. Le fait du pluralisme raisonnable
[R] Une société libre engendre durablement des convictions différentes, même lorsque ses membres raisonnent de bonne foi. Le pluralisme raisonnable n'est pas identique à la simple coexistence de toutes les croyances, y compris celles qui refusent la réciprocité. Rawls ne demande pas que chacun abandonne sa religion ou sa philosophie ; il cherche une justification politique partageable malgré les désaccords sur les vérités ultimes.
37. Consensus par recoupement
[R] Un « overlapping consensus » désigne l'appui apporté à une conception politique de la justice par des doctrines raisonnables pour des raisons qui peuvent différer. Ce n'est pas un compromis tactique entre forces momentanées. [I] Le modèle répond partiellement au problème du pluralisme posé par Connolly, mais reste exposé à une objection : les identités marginalisées ont-elles une chance réelle de peser sur la définition préalable de ce qui est jugé raisonnable ?
38. Rawls, Mouffe et Rancière
[I] Mouffe (LXXVIII) insiste sur la persistance des antagonismes et sur la nécessité de leur donner une forme agonistique ; Rancière (LXXVII) interroge la capacité des exclus à apparaître comme sujets politiques. Rawls met l'accent sur les principes qui rendent la coopération équitable. La tension la plus productive n'oppose pas simplement consensus et conflit : elle porte sur la manière de réviser des principes institutionnels lorsque les voix exclues contestent les conditions mêmes de la délibération.
39. Rawls et Connolly : égalité et différence
[I] Connolly défend une éthique de la réceptivité à des différences émergentes ; Rawls exige que les institutions ne privilégient pas arbitrairement des positions de départ. Une théorie de la justice peut manquer des différences qu'elle ne sait pas nommer ; une éthique du pluralisme peut rester insuffisante lorsqu'il faut répartir les ressources rares. Les deux perspectives peuvent se corriger mutuellement sans être fusionnées artificiellement.
40. Objection libertarienne : Nozick
[R] Robert Nozick, Anarchy, State, and Utopia (1974), conteste les principes distributifs fondés sur un modèle de résultat et défend une théorie historique des acquisitions et transferts légitimes. [I] Le désaccord porte sur le statut moral des possessions et des avantages accumulés : sont-ils simplement le produit de choix libres ou dépendent-ils d'une structure institutionnelle qui doit être justifiée à tous ?
41. Objection communautarienne : Sandel
[R] Michael Sandel, Liberalism and the Limits of Justice (1982), critique certaines présuppositions du sujet moral rawlsien. [I] L'objection demande si une personne peut être représentée indépendamment de ses attachements constitutifs. Rawls précise cependant que la position originelle est un dispositif de représentation politique, non une anthropologie affirmant l'existence d'individus sans histoire ni appartenance.
42. Objection des capabilités : Sen et Nussbaum
[R] Sen et Nussbaum soulignent que des ressources comparables peuvent correspondre à des libertés réelles très inégales. [I] Le défi concerne les différences corporelles, sociales et environnementales qui affectent la conversion des biens premiers en possibilités effectives. Une politique de justice doit donc mesurer davantage que les revenus et les droits formels, sans présumer qu'un seul indicateur suffise.
43. Justice mondiale : la frontière du contrat
[R] Dans The Law of Peoples (1999), Rawls propose une réflexion distincte sur les relations internationales. [I] Les critiques cosmopolites interrogent la limitation des exigences distributives les plus fortes au cadre d'une société politique. La comparaison avec l'impérialisme athénien fait apparaître le danger d'une justice exigeante entre membres mais permissive envers les populations dominées au-dehors.
44. Économie politique et propriété
[R] Rawls distingue des régimes économiques selon leur aptitude à disperser les ressources productives et à protéger la valeur équitable des libertés politiques. Il considère favorablement une démocratie de propriétaires ou certaines formes de socialisme libéral, et critique le capitalisme de l'État-providence lorsqu'il laisse se concentrer le pouvoir économique. [I] Il ne suffit donc pas de verser des compensations après coup si les institutions reconduisent une oligarchie patrimoniale.
45. Égypte ancienne : Maât
[A] Les sources égyptiennes attestent la centralité de mꜣꜥt (Maât), notion complexe d'ordre, de rectitude et de vérité, dans les discours de légitimation et les pratiques rituelles. [H] La comparaison avec Rawls peut porter sur l'idée qu'un ordre politique doit se justifier par autre chose que la force. Mais l'architecture royale, cosmologique et cultuelle de Maât n'est pas une anticipation de la position originelle. Toute analogie directe entre « ordre juste » et « justice comme équité » doit être rejetée.
46. Mésopotamie : droit royal et protection
[A] Le prologue et l'épilogue du monument de Hammurabi mettent en scène une royauté investie d'une mission de justice et de protection des vulnérables. [I] On peut comparer les justifications publiques de l'autorité et les protections différenciées des personnes. [L] Les statuts juridiques mésopotamiens ne correspondent pas à des droits égaux pour tous ; le texte monumental n'est pas non plus un registre exhaustif des décisions effectivement appliquées.
47. Perse achéménide : pluralité et empire
[A] Les inscriptions royales de Darius, notamment Behistoun, articulent légitimité, vérité et opposition au mensonge dans une perspective monarchique. [H] Le pluralisme administratif d'un empire peut inviter à comparer des formes de gestion de la diversité, mais ne prouve aucune doctrine de réciprocité entre citoyens libres et égaux. Les catégories impériales et rawlsiennes restent historiquement hétérogènes.
48. Étude de cas : une constitution sous le voile
[H] Imaginons que des représentants doivent définir les règles d'une cité sans savoir s'ils naîtront riches ou pauvres, hommes ou femmes, libres ou esclaves, citoyens ou étrangers. Ils auraient de fortes raisons de rejeter la distribution héréditaire des droits politiques et de protéger des garanties universelles. [I] L'expérience rend visibles les limites du dēmos antique, mais ne prétend pas reconstituer un débat athénien réel.
49. Étude de cas : financer les institutions
[H] Deux systèmes assurent des libertés égales. Le premier donne une grande richesse aux élites et laisse les moins favorisés sans instruction ; le second produit une richesse globale légèrement inférieure, mais garantit à tous une éducation de qualité et une meilleure position aux plus défavorisés. [R] Sous réserve d'une comparaison empirique complète et de l'égalité équitable des chances, le principe de différence favorise le second. Le raisonnement n'est pas une hostilité de principe à toute incitation économique.
50. Étude de cas : la valeur du vote
[H] Une constitution garantit formellement le vote universel mais permet qu'une poignée de fortunes contrôle presque toutes les voies d'information et de financement politique. [R] L'exigence rawlsienne de valeur équitable des libertés politiques met en cause cette asymétrie, même si chaque bulletin est compté de façon identique. [I] Ce point prolonge les volumes sur Habermas, Rancière et Mouffe en montrant que la justice des procédures dépend aussi de leur environnement matériel.
51. Limites du modèle
[I] Trois difficultés demeurent. Premièrement, l'abstraction peut masquer les expériences de groupes insuffisamment représentés. Deuxièmement, la détermination du groupe le moins avantagé est controversée. Troisièmement, le passage des principes aux politiques concrètes suppose des enquêtes empiriques complexes et des désaccords démocratiques légitimes. La théorie ne dispense ni de l'histoire sociale ni de l'analyse économique.
52. Conclusion : de la reconnaissance à la répartition
Le parcours LXXVII–LXXX peut désormais être lu comme une série de questions complémentaires : qui peut parler (Rancière) ? Comment les adversaires coexistent-ils (Mouffe) ? Comment accueillir des identités émergentes (Connolly) ? Selon quelles règles distribuer équitablement les libertés et les moyens de vivre (Rawls) ? [I] La justice démocratique exige à la fois reconnaissance, contestabilité, impartialité et attention aux conséquences matérielles. Aucun de ces termes ne peut remplacer tous les autres.
53. Bibliographie primaire moderne
- John Rawls, A Theory of Justice, Harvard University Press, 1971 ; revised edition, 1999.
- John Rawls, Political Liberalism, Columbia University Press, 1993 ; expanded edition, 2005.
- John Rawls, The Law of Peoples, Harvard University Press, 1999.
- John Rawls, Justice as Fairness: A Restatement, éd. Erin Kelly, Harvard University Press, 2001.
- John Rawls, Collected Papers, éd. Samuel Freeman, Harvard University Press, 1999.
- Robert Nozick, Anarchy, State, and Utopia, Basic Books, 1974.
- Michael Sandel, Liberalism and the Limits of Justice, Cambridge University Press, 1982.
- Amartya Sen, The Idea of Justice, Harvard University Press, 2009.
- Martha C. Nussbaum, Frontiers of Justice, Harvard University Press, 2006.
54. Sources grecques primaires
- Hésiode, Travaux et Jours, 213–285.
- Hérodote, Histoires, III, 80–83 ; V, 66–69.
- Thucydide, Guerre du Péloponnèse, III, 36–49 ; V, 84–116.
- Platon, République, II, 359b–360d ; IV, 433a–434c.
- Aristote, Éthique à Nicomaque, V, 3–4 (1131a–1132b).
- Aristote, Politique, I, 4–7 ; III, 1 et 9–13 ; IV, 9.
- Pseudo-Aristote, Constitution d'Athènes, 6, 9, 21.
- Eschyle, Euménides, 470–489, 681–710.
- Sophocle, Antigone, 450–470.
- Aristophane, Les Cavaliers, Les Guêpes, Les Nuées, L'Assemblée des femmes.
55. Études historiques et philosophiques complémentaires
- Jean-Pierre Vernant, Les Origines de la pensée grecque, 1962.
- Marcel Detienne, Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, 1967.
- Nicole Loraux, L'Invention d'Athènes, 1981.
- Moses I. Finley, Democracy Ancient and Modern, 1973.
- Josiah Ober, Mass and Elite in Democratic Athens, 1989.
- G. W. F. Hegel, Principes de la philosophie du droit, 1821.
- Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la morale, 1887.
- Jürgen Habermas, Between Facts and Norms, 1992 (original allemand).
- Jacques Rancière, La Mésentente, 1995.
- Chantal Mouffe, The Democratic Paradox, 2000.
- William E. Connolly, Pluralism, 2005.
56. Contrôle des sources et précautions de lecture
La présentation générale de la position originelle, des deux principes, de leurs priorités, du pluralisme raisonnable et des institutions économiques a été confrontée aux notices universitaires suivantes, consultées le 3 novembre 2026 :
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, « John Rawls » : https://plato.stanford.edu/entries/rawls/
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Original Position » : https://plato.stanford.edu/entries/original-position/
Les références antiques indiquent des divisions canoniques permettant un contrôle dans les éditions critiques. Les comparaisons avec Rawls sont explicitement signalées [I] ou [H] : elles ne constituent pas des affirmations sur les intentions des auteurs anciens. Les textes égyptiens, mésopotamiens et perses ne sont mobilisés ici qu'à titre comparatif et demanderaient, pour une étude philologique indépendante, la confrontation aux éditions des inscriptions et aux langues originales.
Continuité : volume LXXIX, Connolly, achevé ; présent volume LXXX, Rawls ; volume LXXXI proposé : Amartya Sen et Martha Nussbaum, capabilités, liberté réelle et critique de l'indice des biens premiers.