MYTHOS — Volume LXXXIX — Chapitre 307
ORITHYIE ET BORÉE — LE VENT DU NORD, L’ENLÈVEMENT ATTIQUE ET LA DIPLOMATIE DES DIEUX
Collection : Grande encyclopédie universitaire MYTHOS — Mythologie grecque, cycles attiques.
Continuité : chapitre 305 « Pandion, Procné et Philomèle » ; chapitre 306 « Érechthée et Boutès » ; présent chapitre 307.
Objet : généalogies, variantes mythiques, topographie de l’Ilissos, cultes du vent, guerre médique, iconographie, épistémologie et histoire politique.
Méthode : séparer les témoignages antiques, les attestations matérielles, les reconstructions historiographiques et les interprétations philosophiques modernes.
Introduction — Quand un vent devient le gendre d’Athènes
Orithyie, fille du roi Érechthée, est enlevée par Borée, puissance divine du vent du Nord. Ce récit possède une particularité rare : il ne reste pas cantonné à la généalogie héroïque. Au Ve siècle avant notre ère, les Athéniens expliquent par cette parenté leur relation privilégiée avec le vent septentrional, auquel ils attribuent une aide décisive contre la flotte perse. Le même mythe apparaît dans une discussion philosophique de Platon sur la possibilité de rationaliser les récits merveilleux. Il devient enfin l’un des sujets favoris des peintres de vases attiques.
Trois problèmes structurent ce dossier. Comment un enlèvement, acte de violence dans le récit, peut-il devenir une alliance protectrice dans la mémoire civique ? Comment un phénomène météorologique acquiert-il une identité divine et une généalogie ? Comment les Grecs eux-mêmes distinguaient-ils le mythe, l’observation de la nature et la croyance religieuse ?
La réponse exige de ne pas confondre le temps des récits héroïques, les cultes historiquement attestés, l’événement des guerres médiques et les lectures philosophiques postérieures.
I. Philologie : Ὠρείθυια et Βορέας
Ὠρείθυια / Ὀρείθυια (Ōreíthyia / Oreíthyia), généralement transcrit Orithyie ou Oréithyie, est le nom de la princesse athénienne. Les rapprochements avec ὄρος (« montagne ») et une famille verbale exprimant l’élan ou la précipitation ont suscité des propositions étymologiques. Ils conviennent au contexte des vents violents et des reliefs, mais leur valeur comme démonstration linguistique demeure incertaine. Une étymologie poétiquement séduisante ne suffit pas à établir l’origine historique d’un nom.
Βορέας (Boréas) désigne le vent du Nord et le dieu qui le personnifie. Il ne faut pas déduire de cette double valeur qu’un Grec employant le nom de Borée faisait toujours référence à un récit mythique précis : le même mot peut fonctionner comme désignation météorologique, puissance divine et personnage généalogique selon le contexte.
ἄνεμος (ánemos) signifie « vent » ; ἁρπάζω (harpázō) signifie « enlever, saisir, emporter ». La polysémie de « l’enlèvement » importe ici : le souffle violent peut arracher un corps à son lieu, tandis que le récit héroïque donne à cette force la forme d’une action personnelle.
Βορεάδαι (Boreádai), les Boréades, désigne les fils ailés de Borée. Χιόνη (Khiónē), Chioné, évoque directement la neige (χιών, khiṓn). L’ensemble forme une constellation de noms et de fonctions liés au froid, au souffle et au mouvement, sans autoriser une réduction de chaque personnage à une simple « allégorie météorologique ».
II. La place d’Orithyie dans la dynastie d’Érechthée
Le Pseudo-Apollodore, Bibliothèque III, 15, 1, présente Érechthée et Praxithéa comme parents de plusieurs enfants, dont Procris, Créuse, Chthonia et Orithyie. La jeune fille appartient ainsi à la même génération que les héroïnes étudiées dans le chapitre 306.
La structure familiale permet de suivre des directions mythiques différentes. Procris ouvre le cycle de Céphale ; Créuse relie Athènes à Ion et aux traditions d’ascendance ionienne ; Chthonia rattache la maison royale à Boutès et à la prêtrise ; Orithyie introduit un lien entre l’Attique et les puissances du Nord.
Le récit de Borée ne doit donc pas être isolé de la généalogie civique. Dans une tradition où les alliances et les filiations permettent de penser la place d’Athènes parmi les cités et les peuples, la fille d’un roi autochtone peut devenir le point de jonction entre la terre athénienne et un dieu extérieur au territoire.
Limite documentaire : la généalogie de la Bibliothèque est une mise en ordre mythographique tardive. Elle ne démontre pas l’existence historique d’une famille royale dont les membres auraient vécu à une date déterminable.
III. Borée dans la famille des vents
Hésiode, Théogonie 378-382, présente les grands vents issus de l’union d’Astréos (Astraios) et d’Éos, l’Aurore. Borée appartient ainsi à une famille de puissances célestes où figurent également Zéphyr et Notos. Dans le même ensemble généalogique, les astres et les vents se trouvent articulés à la succession des phénomènes du ciel.
Cette parenté importe pour la continuité de MYTHOS : Éos a fait l’objet du chapitre 257, tandis qu’Hélios et Séléné ont été étudiés dans les chapitres 259 et 258. Le cycle attique réintroduit maintenant l’une de ces puissances cosmiques dans l’histoire d’une famille humaine.
Borée n’est pas Zeus, maître de la souveraineté olympienne ; il n’est pas non plus un simple serviteur sans personnalité. Il possède une puissance propre, des déplacements et une descendance. La mythologie grecque n’ordonne pas toujours ses divinités selon une administration rigide : leurs compétences se chevauchent et se négocient selon les contextes.
IV. L’enlèvement près de l’Ilissos
Le Pseudo-Apollodore, Bibliothèque III, 15, 2, raconte qu’Orithyie se trouvait près de l’Ilissos lorsque Borée l’enleva. Le récit mentionne ensuite leur union et la naissance de quatre enfants.
L’Ilissos, cours d’eau de l’Attique, possède une importance topographique et religieuse. Il ne s’agit pas d’un paysage indifférent : l’enlèvement s’inscrit dans un espace que les Athéniens pouvaient situer, parcourir et désigner.
L’enlèvement est un acte imposé par le dieu. Les textes ne permettent pas de transformer rétrospectivement cette violence en mariage librement négocié. Que le couple soit ensuite décrit comme une famille divine ne supprime pas la contrainte initiale.
Dans la poésie grecque, l’union entre divinité et mortelle est souvent marquée par une dissymétrie fondamentale de puissance. Le récit d’Orithyie donne à cette dissymétrie une forme météorologique : la force du vent rend possible une saisie soudaine, presque irrésistible.
V. Les variantes de lieu : Ilissos, Brilessos et Aréopage
Les récits ne s’accordent pas toujours sur le point exact de l’enlèvement. Le témoignage attribué à Simonide, conservé indirectement par un scholiaste d’Apollonios de Rhodes, situe le départ au Brilessos et l’arrivée en Thrace près de la roche Sarpédonienne. Dans le Phèdre de Platon, 229b-230a, Socrate évoque le site traditionnel de l’Ilissos et signale qu’une autre version plaçait l’événement près de l’Aréopage ; la transmission de ce dernier détail présente elle-même des problèmes textuels.
Ces divergences ne doivent pas être artificiellement harmonisées. Elles montrent que la mémoire du récit pouvait être attachée à plusieurs lieux de l’Attique et à différents parcours.
Il serait imprudent d’identifier sans réserve un emplacement archéologique précis à la « véritable » scène de l’enlèvement. Les indications des auteurs sont des témoignages sur une géographie mythique et cultuelle, non un relevé cadastral.
VI. La Thrace : horizon septentrional et altérité
Borée emporte Orithyie vers la Thrace, région située au nord de l’Égée et associée dans l’imaginaire grec à des vents froids, des montagnes et des territoires éloignés.
Chez Apollonios de Rhodes, Argonautiques I, 211-223, le récit évoque le déplacement de la princesse vers les confins thraces. La scène conjugue le mouvement violent du vent et la traversée de l’espace.
La Thrace du mythe n’est pas une entité politique unique et immuable. Les peuples, les royaumes et les contacts grecs avec la région ont évolué au cours des siècles. Il faut distinguer la géographie littéraire d’un poète hellénistique de l’histoire des communautés thraces.
La trajectoire d’Orithyie produit une parenté paradoxale : la fille d’un roi athénien, symbole d’enracinement local, devient l’épouse d’une puissance qui traverse les frontières et demeure associée au Nord.
VII. Les quatre enfants : deux fils ailés et deux filles
Le Pseudo-Apollodore nomme quatre enfants : Zétès, Calaïs, Cléopâtre et Chioné (Bibliothèque III, 15, 2).
Les deux garçons héritent de la mobilité aérienne de leur père. Ils sont représentés avec des ailes dans les traditions littéraires et figurées. Cléopâtre est associée au roi Phinée ; Chioné est rattachée à Poséidon et à Eumolpos.
La généalogie n’est pas une simple accumulation de noms. Elle crée deux ramifications majeures :
- La branche de Zétès et Calaïs conduit aux Argonautes et au combat contre les Harpyes.
- La branche de Chioné conduit à Eumolpos et ramène, par un détour généalogique, au conflit entre Athènes et Éleusis.
Cette seconde ramification est particulièrement significative, car elle fait d’un descendant d’Orithyie un adversaire de la maison de son propre grand-père Érechthée.
VIII. Zétès et Calaïs dans l’expédition des Argonautes
Dans les Argonautiques I, 211-223, Apollonios présente les deux fils de Borée parmi les compagnons de Jason. Leurs ailes leur confèrent une capacité de déplacement extraordinaire.
Leur fonction ne se réduit pas à un décor merveilleux. Ils sont particulièrement aptes à poursuivre d’autres créatures ailées. Cette aptitude devient décisive lors de la rencontre avec Phinée, roi affligé par les Harpyes.
Le récit montre comment une propriété héritée de la parenté divine peut se transformer en compétence héroïque. La filiation n’est pas seulement un titre de prestige : elle donne aux personnages des moyens d’action particuliers.
La tradition de leur mort varie. Le Pseudo-Apollodore, III, 15, 2, signale une version dans laquelle ils périssent en poursuivant les Harpyes, et une autre, attribuée à Acousilaos, où Héraclès les tue à Ténos. Il serait donc faux de donner une fin unique à leur histoire.
IX. Phinée, les Harpyes et l’intervention d’Iris
Les Harpyes tourmentent Phinée et rendent ses repas impossibles. Les Boréades s’élancent à leur poursuite. Dans les Argonautiques II, autour des vers 178-300, la poursuite s’achève par une intervention d’Iris, qui empêche la mise à mort des Harpyes et garantit qu’elles cesseront de nuire au roi.
La scène réunit plusieurs puissances aériennes : les fils du vent du Nord, les Harpyes rapides et Iris, messagère divine.
Ce rapprochement n’autorise pas à considérer ces figures comme identiques. Les Harpyes, Iris et les Boréades possèdent des généalogies et des fonctions différentes. Leur confrontation permet néanmoins au poète d’explorer un même espace, celui de la vitesse et des déplacements entre ciel et terre.
La présence d’Iris renvoie au chapitre 255 de MYTHOS, mais le présent dossier se concentre sur la fonction des Boréades dans le cycle attique et argonautique, sans répéter l’étude de la messagère.
X. Cléopâtre et la tragédie de Phinée
Cléopâtre, fille de Borée et d’Orithyie, épouse Phinée. Dans la tradition du Pseudo-Apollodore, III, 15, 3, elle lui donne deux fils, Plexippos et Pandion. Une seconde épouse de Phinée les accuse faussement ; leur père les fait aveugler.
Cette branche prolonge la violence familiale du cycle. L’enlèvement initial d’Orithyie débouche, deux générations plus tard, sur une autre histoire où des enfants deviennent victimes d’un conflit domestique.
Les versions du destin de Phinée et de ses fils varient selon les auteurs. Les traditions relatives aux Harpyes et celles de l’aveuglement ne se combinent pas partout de la même façon.
Le nom de Cléopâtre doit être replacé dans son contexte mythique : il ne désigne évidemment pas ici la reine lagide d’Égypte.
XI. Chioné, Poséidon et Eumolpos : le retour du conflit attique
La Bibliothèque III, 15, 4, rapporte que Chioné s’unit à Poséidon et donne naissance à Eumolpos. Craignant la réaction de son père, elle abandonne l’enfant dans la mer. Poséidon le sauve et le confie à Benthésicymé.
Devenu adulte, Eumolpos traverse plusieurs épisodes avant de rejoindre les Éleusiniens. Il combat finalement Athènes et meurt de la main d’Érechthée. Poséidon détruit alors le roi athénien.
Le paradoxe généalogique est saisissant :
Érechthée → Orithyie → Chioné → Eumolpos.
Dans la construction du Pseudo-Apollodore, Eumolpos est ainsi l’arrière-petit-fils d’Érechthée, contre lequel il combat. Le mythe ne présente pas seulement un affrontement entre Athènes et une puissance extérieure : il révèle une violence qui revient à l’intérieur de la descendance royale.
Cette relation doit toutefois être rapportée à la source qui l’énonce. D’autres traditions donnent à Eumolpos des filiations différentes et le rattachent à l’histoire religieuse d’Éleusis autrement.
Le chapitre 306 avait examiné la guerre d’Éleusis du point de vue d’Érechthée. Le présent chapitre en révèle la généalogie septentrionale.
XII. Hérodote : Borée devient le « gendre » des Athéniens
L’événement décisif pour l’histoire religieuse se trouve chez Hérodote, Histoires VII, 189.
Lors de l’expédition de Xerxès contre la Grèce en 480 avant notre ère, une tempête frappe la flotte perse sur la côte de Magnésie, près du cap Sépias. Hérodote rapporte que les Athéniens, suivant une interprétation oraculaire, avaient invoqué leur « gendre » ou allié par mariage : Borée.
Le raisonnement est explicitement généalogique. Orithyie est fille d’Érechthée ; Borée a épousé Orithyie ; il peut donc être considéré comme apparenté aux Athéniens.
Les Athéniens lui demandent de nuire aux navires ennemis. Après la guerre, ils lui consacrent un sanctuaire près de l’Ilissos.
Hérodote ne prétend pas démontrer que le dieu a causé la tempête. Il signale expressément son incertitude. Il rapporte ce que les Athéniens racontent et laisse ouverte la question de la causalité.
Cette réserve est capitale. L’historien conserve la mémoire d’une pratique religieuse sans présenter l’intervention divine comme un fait établi par enquête météorologique.
XIII. La tempête de 480 : événement, interprétation et mémoire
Trois niveaux doivent être séparés.
Premier niveau : l’événement historique. Des conditions météorologiques violentes endommagent la flotte perse pendant la campagne de Xerxès. Le récit d’Hérodote constitue une source antique majeure, à confronter à l’ensemble de son enquête.
Deuxième niveau : l’interprétation religieuse. Les Athéniens invoquent Borée et Orithyie ; ils attribuent au vent du Nord une assistance conforme à leur parenté mythique.
Troisième niveau : la mémoire civique. Le récit de l’aide divine légitime un sanctuaire et inscrit une victoire dans la longue histoire des ancêtres d’Athènes.
La distinction empêche deux erreurs symétriques : prendre la croyance comme preuve d’une intervention surnaturelle ou, inversement, traiter le témoignage religieux comme dépourvu de valeur historique. La croyance et les pratiques qui l’accompagnent sont elles-mêmes des faits d’histoire.
XIV. Le sanctuaire de Borée sur l’Ilissos
Hérodote VII, 189 rapporte qu’un sanctuaire fut consacré à Borée près de l’Ilissos. Platon, Phèdre 229c, mentionne également un autel de Borée dans le secteur où Socrate et Phèdre se promènent.
Ces témoignages se renforcent mutuellement pour établir une tradition cultuelle athénienne. Ils ne permettent pas, en revanche, d’identifier sans débat l’emplacement exact de chaque installation.
Le dossier cultuel est remarquable parce qu’il articule un récit d’enlèvement, une relation de parenté divine et une pratique collective de remerciement.
Il n’existe pas pour autant de preuve que Borée ait disposé dans toutes les cités grecques d’un culte comparable à celui d’Athènes. Le contexte local, celui des guerres médiques et de la mémoire attique, demeure déterminant.
La place d’Orithyie est également importante : Hérodote mentionne l’invocation conjointe du dieu et de son épouse. La princesse n’est donc pas seulement un personnage narratif ; elle joue un rôle dans la relation cultuelle invoquée par la cité.
XV. Platon, Phèdre 229b-230a : faut-il croire aux enlèvements divins ?
Le dialogue s’ouvre dans le paysage de l’Ilissos. Phèdre demande à Socrate si l’histoire d’Orithyie enlevée par Borée s’est réellement produite.
Socrate évoque la possibilité d’une explication naturaliste : un souffle violent aurait projeté la jeune fille contre les rochers ; après sa mort, on aurait raconté qu’elle avait été « emportée par Borée ».
Mais Socrate refuse de consacrer son temps à expliquer de cette manière tous les récits merveilleux. Il mentionne les Centaures, la Chimère, les Gorgones et Pégase. Sa priorité est ailleurs : l’examen de soi.
Ce passage ne prouve ni une croyance littérale de Platon à tous les mythes ni une réfutation globale des traditions religieuses. Il présente une réflexion sur la méthode et sur les limites d’un rationalisme appliqué à chaque détail narratif.
La scène est d’autant plus significative qu’elle se déroule dans le lieu même où le mythe est localisé. Le paysage rend visible la coexistence de plusieurs manières de parler du monde : récit traditionnel, hypothèse physique et interrogation philosophique.
XVI. Le problème de Pharmakéia
Dans le Phèdre 229c, Socrate imagine Orithyie jouant avec Pharmakéia lorsque le souffle la précipite. Le nom renvoie à un contexte local et appartient à la scène de rationalisation proposée par Socrate.
Il faut éviter de transformer cette mention en récit indépendant entièrement reconstitué. Le dialogue n’offre pas de biographie de Pharmakéia ni une théorie détaillée de sa fonction religieuse.
L’étymologie du nom peut inviter à des rapprochements avec les remèdes ou les substances, mais ces rapprochements ne justifient pas de présenter la jeune fille comme victime d’une intoxication. Cette dernière hypothèse n’est pas énoncée par Platon.
L’exemple montre l’importance de distinguer la lecture philologique d’une invention narrative contemporaine.
XVII. La mythologie du vent et la navigation
Les vents jouent un rôle décisif dans la navigation antique. Ils peuvent favoriser une traversée, retarder une flotte ou provoquer une catastrophe.
La personnification de Borée ne remplace pas cette expérience concrète. Elle lui donne un langage religieux et narratif.
L’épisode d’Hérodote révèle précisément cette articulation. La tempête est un événement qui affecte les navires. Son interprétation athénienne mobilise une divinité dont le domaine d’action est le souffle septentrional.
Il ne faut pas projeter sur la Grèce ancienne les modèles de la météorologie moderne. Mais il serait tout aussi faux de supposer que les Grecs ne distinguaient jamais l’observation du vent et les récits de ses puissances.
Le passage du Phèdre démontre que cette distinction pouvait elle-même devenir un objet de débat.
XVIII. Borée dans l’iconographie attique
Les peintres de vases attiques ont représenté Borée poursuivant ou saisissant Orithyie. Le dieu apparaît généralement sous les traits d’un homme ailé, parfois barbu, vêtu d’un costume caractérisé comme thrace.
L’un des objets conservés au British Museum est un cratère à colonnettes à figures rouges, inventaire 1849,0518.9, montrant Borée poursuivant Orithyie. Les vêtements du dieu, ses ailes et le mouvement de fuite de la jeune femme rendent la scène identifiable. La notice du musée constitue une référence matérielle vérifiable : https://www.britishmuseum.org/collection/object/G_1849-0518-9
D’autres fragments attiques, inventaire 2000,1101.52, datés approximativement de 440-430 avant notre ère, montrent la poursuite et une hydrie tombant entre les jambes du dieu. La présence de l’objet renversé intensifie l’effet de surprise et de violence : https://www.britishmuseum.org/collection/object/G_2000-1101-52
Ces objets montrent la diffusion du récit dans l’art attique du Ve siècle. Ils ne permettent pas, à eux seuls, d’affirmer que chaque spectateur interprétait l’enlèvement comme une célébration patriotique.
XIX. Un vase d’Italie grecque : la circulation du mythe
Le British Museum conserve aussi un grand cratère à volutes apulien, inventaire 1931,0511.1, attribué au Peintre de Lycurgue et daté d’environ 350-340 avant notre ère. Une face représente Borée saisissant Orithyie près d’un autel ; une prêtresse s’enfuit en laissant tomber une clé de temple. La notice signale que certains éléments peuvent évoquer une inspiration théâtrale : https://www.britishmuseum.org/collection/object/G_1931-0511-1
Ce document ne doit pas être classé comme un vase attique. Il appartient à la production grecque d’Italie méridionale, à une période postérieure.
Il atteste néanmoins la circulation du thème au-delà de l’Attique et sa capacité à être recomposé dans un langage visuel différent.
L’identification d’une scène inspirée d’une œuvre dramatique précise demeure une hypothèse iconographique et non un fait assuré.
XX. La Tour des Vents : du dieu au système des directions
À Athènes, la Tour des Vents, édifiée à la fin de l’époque hellénistique, porte des reliefs représentant huit vents personnifiés. Borée occupe le côté nord. Le monument associait représentation des directions, cadrans solaires et dispositif hydraulique de mesure du temps.
La tour appartient à une époque beaucoup plus tardive que les premiers témoignages sur l’enlèvement d’Orithyie. Elle ne constitue donc pas une preuve directe du culte de Borée au Ve siècle.
Son intérêt est ailleurs : elle montre comment les figures des vents ont pu être intégrées à un système savant d’orientation et de mesure. Le personnage mythique devient aussi une figure de lecture de l’espace.
Notice de contexte : https://www.thisisathens.org/antiquities/tower-winds
XXI. La tradition tragique perdue : l’Orithyie d’Eschyle
Les sources anciennes mentionnent une pièce perdue attribuée à Eschyle et consacrée à Orithyie. Les fragments conservés sont extrêmement limités. Ils ne permettent pas de restituer avec certitude une intrigue complète, un nombre de personnages ou la disposition des scènes.
L’existence d’un traitement dramatique du mythe importe toutefois : le récit pouvait être adapté au théâtre, avec des enjeux de mariage, de conflit entre père et prétendant et de puissance divine.
Toute reconstitution développée d’une telle pièce devrait être présentée comme une création moderne fondée sur des fragments, jamais comme le texte antique retrouvé.
Cette remarque préserve la séparation entre la présente encyclopédie mythologique et la série MYTHOS consacrée aux tragédies perdues.
XXII. La réception latine : Ovide
Ovide, Métamorphoses VI, 675-721, propose une version littérairement développée de l’enlèvement. Borée, irrité par le refus de sa demande, déploie sa violence et emporte Orithyie. Le poème insiste sur le mouvement, le fracas et la puissance physique du vent.
Cette version romaine éclaire la postérité du récit, mais ne doit pas être utilisée sans précaution pour reconstruire le mythe athénien archaïque.
La chronologie des témoignages est déterminante : l’épopée hésiodique, les récits grecs classiques, la mythographie et la poésie augustéenne ne représentent pas une même couche documentaire.
La réception moderne a fréquemment repris la scène de l’enlèvement dans la peinture et la sculpture européennes, en privilégiant tantôt l’élan spectaculaire, tantôt la violence du rapt.
XXIII. Philosophie politique : transformer un ravisseur en protecteur
Le récit contient une contradiction qui ne doit pas être effacée. Borée enlève la fille d’Érechthée. Plusieurs siècles plus tard, la cité invoque ce même dieu comme un allié familial.
Le passage de l’acte violent à la relation diplomatique constitue l’un des phénomènes les plus intéressants de la mémoire mythique. Le mariage, même imposé dans le récit, produit une parenté qui peut être mobilisée pour justifier une aide.
Une interprétation critique peut montrer que le discours civique privilégie ici les bénéfices politiques de la parenté plutôt que l’expérience d’Orithyie.
Il ne faut pas prétendre que les Athéniens formulaient tous explicitement cette contradiction en termes contemporains de consentement et de violence de genre. Mais le texte autorise à poser la question : qui bénéficie d’une alliance mythique, et qui en supporte la violence initiale ?
La comparaison avec Procné, fille de Pandion mariée à Térée, est instructive. Dans les deux cycles, une princesse athénienne est déplacée vers le Nord et l’union met en jeu des rapports de pouvoir. Les destins divergent : l’union de Procné provoque une catastrophe familiale ; celle d’Orithyie peut être réinterprétée comme une protection de la cité.
XXIV. Philosophie des sciences : expliquer sans dissoudre
Le passage de Platon montre qu’une explication physique peut être formulée sans que le philosophe fasse de l’élimination des mythes sa tâche principale.
La rationalisation suppose de traduire une action divine en événement naturel : « Borée a enlevé Orithyie » devient « un coup de vent l’a précipitée ». Mais cette traduction ne répond pas à toutes les questions. Elle explique un mécanisme possible ; elle n’explique pas, à elle seule, pourquoi le récit s’est fixé sur un lieu, pourquoi la cité a consacré un sanctuaire ou comment la parenté avec le vent a été mobilisée en temps de guerre.
L’histoire des religions exige donc plusieurs niveaux d’analyse. L’explication météorologique étudie les phénomènes physiques ; l’enquête historique examine les pratiques et les témoignages ; l’analyse littéraire étudie les formes narratives ; la philosophie interroge la valeur et les limites de chaque explication.
Le mythe d’Orithyie est particulièrement fécond parce que ces niveaux apparaissent déjà côte à côte dans les sources antiques.
XXV. Pour écouter et voir — ressources authentifiées
Audio universitaire en français — Vinciane Pirenne-Delforge, « Tradition et piété à l’épreuve des événements : Athènes 415 et 403 », Collège de France, 12 février 2026. Cours avec enregistrement audio en accès libre : https://www.college-de-france.fr/fr/agenda/cours/dans-les-cites-la-grece-comme-culture-sacrifiante/tradition-et-piete-epreuve-des-evenements-athenes-415-et-403 . Cette intervention ne porte pas directement sur Borée ; elle explique comment la cité d’Athènes réorganise et mobilise ses traditions cultuelles dans des circonstances historiques. Elle complète les sections XII à XIV sur l’usage civique du mythe et le sanctuaire de l’Ilissos.
Audio historique en français — Jean-Pierre Vernant, « Les récits de la création dans la Grèce archaïque », entretien de 1983 avec Ruth Scheps, rediffusé dans Les Nuits de France Culture, 29 juillet 2026, 32 min 41. Page de l’épisode vérifiée : https://podcast.fr/episode/les-cosmologies-mythes-et-sciences-du-monde-10-22-jean-pierre-vernant-et-les-recits-de-la-creation-dans-la-grece-archaique/ . Ressource de contexte, non spécifique à Orithyie : elle éclaire les généalogies des puissances naturelles, notamment les sections II et III.
Vidéo en français — « Les Grands Mythes — L’Iliade (2/10) : L’heure des sacrifices », série conçue par François Busnel, réalisation Sylvain Bergère, ARTE, 2018, 26 minutes. https://www.arte.tv/fr/videos/080116-002-A/les-grands-mythes-l-iliade-2-10/ . Le documentaire aborde la flotte immobilisée par l’absence de vents favorables dans le cycle d’Iphigénie. Il sert de comparaison contextuelle, et non de traitement direct de Borée : les vents sont également au cœur des rapports entre dieux, navigation et décision politique.
Vidéo scientifique en français — Jean-Pierre Vernant, « Vernant, la Gorgone et le miroir », CNRS Images, 2007, 22 minutes. https://images.cnrs.fr/video/1835 . Ressource méthodologique : Vernant analyse les représentations figurées des mythes et les transformations de leurs significations. Elle accompagne les sections XVIII à XX consacrées aux images de Borée, mais ne traite pas spécifiquement Orithyie.
Documents visuels authentifiés : British Museum, cratère attique 1849,0518.9 ; fragments attiques 2000,1101.52 ; cratère apulien 1931,0511.1. Ces notices sont des ressources iconographiques, pas des vidéos. Les droits des images doivent être vérifiés avant toute réutilisation sur MYTHOS.
XXVI. Tableau de critique des sources
| Énoncé | Statut documentaire |
|---|---|
| Borée appartient à la descendance d’Éos et d’Astréos | Attesté chez Hésiode, Théogonie 378-382 |
| Orithyie est fille d’Érechthée et de Praxithéa | Attesté dans la généalogie du Pseudo-Apollodore |
| Borée enlève Orithyie près de l’Ilissos | Attesté dans une tradition mythographique |
| Toutes les sources placent l’enlèvement au même endroit | Faux ; variantes de lieu |
| Zétès et Calaïs sont les fils ailés du couple | Attesté |
| Cléopâtre et Chioné sont leurs filles | Attesté dans la Bibliothèque |
| Eumolpos descend d’Orithyie par Chioné | Attesté chez le Pseudo-Apollodore ; variantes ailleurs |
| Les Athéniens invoquent Borée pendant la guerre contre Xerxès | Rapporté par Hérodote |
| Borée a objectivement provoqué la tempête | Non démontré ; Hérodote exprime sa réserve |
| Un sanctuaire de Borée existait près de l’Ilissos | Témoignages d’Hérodote et de Platon |
| Le lieu exact du sanctuaire est identifié avec certitude | Non démontré |
| Platon propose une rationalisation météorologique | Attesté, Phèdre 229c-d |
| Platon impose cette rationalisation comme seule vérité | Faux |
| Des vases grecs représentent l’enlèvement | Fait matériel vérifiable |
| Les Athéniens ont transformé la parenté divine en argument politique | Interprétation historiographique appuyée sur Hérodote |
| Le mythe exprime une tension entre violence conjugale et protection civique | Interprétation philosophique contemporaine |
XXVII. Bibliographie universitaire et éditions
Sources antiques
- Hésiode, Théogonie 378-382 : origine des vents. Édition commentée : M. L. West, Hesiod: Theogony, Oxford, Clarendon Press, 1966.
- Hérodote, Histoires VII, 188-190, spécialement VII, 189 : tempête, invocation et sanctuaire de Borée. Traduction A. D. Godley, Loeb Classical Library, 1922-1925. Texte consultable : https://en.wikisource.org/wiki/Herodotus_The_Persian_Wars_(Godley)/Book_VII
- Platon, Phèdre 229b-230a : localisation et rationalisation du mythe. Édition grecque de John Burnet, Oxford, 1901 : https://beta.perseus.tufts.edu/urn:cts:greekLit:tlg0059.tlg012.perseus-grc2:229/
- Pseudo-Apollodore, Bibliothèque III, 15, 1-4 : généalogie, enlèvement, enfants, Eumolpos. Traduction J. G. Frazer, Loeb Classical Library, 1921 : https://www.theoi.com/Text/Apollodorus3.html
- Apollonios de Rhodes, Argonautiques I, 211-223 et II, 178-300 : Boréades et Harpyes. Édition critique : Hermann Fränkel, Apollonii Rhodii Argonautica, Oxford, 1961.
- Pindare, Pythiques IV, autour des vers 179-183 : les fils de Borée parmi les Argonautes ; les découpages varient selon les éditions.
- Ovide, Métamorphoses VI, 675-721 : réécriture latine de l’enlèvement.
- Eschyle, Orithyie, fragments attribués, texte perdu ; consulter l’édition de Stefan Radt, Tragicorum Graecorum Fragmenta, vol. 3, Göttingen, 1985. Toute reconstitution dramatique est hypothétique.
Études modernes
- Timothy Gantz, Early Greek Myth: A Guide to Literary and Artistic Sources, 2 vol., Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1993.
- Robert Parker, Athenian Religion: A History, Oxford, Clarendon Press, 1996.
- Robert Parker, Polytheism and Society at Athens, Oxford, Oxford University Press, 2005.
- Walter Burkert, Greek Religion: Archaic and Classical, trad. J. Raffan, Cambridge (MA), Harvard University Press, 1985.
- Nicole Loraux, Les Enfants d’Athéna : idées athéniennes sur la citoyenneté et la division des sexes, Paris, Maspero, 1981.
- Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, Paris, Maspero, 1965 ; éditions ultérieures.
- John Boardman, Athenian Red Figure Vases: The Archaic Period, Londres, Thames & Hudson, 1975.
- Robin Hard, The Routledge Handbook of Greek Mythology, Londres/New York, Routledge, 2004.
Méthode bibliographique : les références antiques ci-dessus désignent des passages vérifiables ; les ouvrages modernes constituent une bibliographie de travail, non l’affirmation que chaque auteur soutient toutes les interprétations proposées dans le chapitre.
XXVIII. Conclusion — La parenté comme mémoire du vent
Le cycle d’Orithyie et de Borée met en relation trois échelles de l’expérience grecque.
La première est familiale. Une princesse athénienne est arrachée à son territoire par une puissance divine ; sa descendance relie les récits d’Érechthée, des Argonautes et d’Éleusis.
La deuxième est civique. Au moment de la guerre contre les Perses, les Athéniens interprètent la puissance du vent comme l’aide d’un allié apparenté à leur maison royale. Le récit devient une ressource de mémoire collective et de pratique cultuelle.
La troisième est intellectuelle. Sur les rives de l’Ilissos, Platon montre qu’une même histoire peut être comprise comme récit traditionnel, hypothèse physique et occasion de réflexion sur la connaissance de soi.
Le mythe ne prouve pas que le vent ait une volonté. Il prouve que les Grecs pouvaient donner à un phénomène naturel une identité, une généalogie, une histoire et une place dans la cité.
La force d’Orithyie et de Borée réside dans cette tension : une violence mythique fonde une parenté protectrice, tandis que le paysage d’Athènes devient simultanément un lieu de culte, un objet de mémoire et un espace de questionnement philosophique.
XXIX. Index éditorial MYTHOS
| Champ | Référence |
|---|---|
| Collection | MYTHOS — Grande encyclopédie universitaire |
| Volume | LXXXIX |
| Chapitre | 307 |
| Titre | Orithyie et Borée — Le vent du Nord, l’enlèvement attique et la diplomatie des dieux |
| Série | Mythologie grecque — cycles attiques |
| Chapitre précédent | 306 — Érechthée et Boutès |
| Chapitre suivant proposé | 308 — Procris et Céphale : jalousie, chasse, erreur et responsabilité |
| Généalogie | Érechthée, Praxithéa, Orithyie, Borée, Zétès, Calaïs, Cléopâtre, Chioné, Eumolpos |
| Sources majeures | Hésiode ; Hérodote VII, 189 ; Platon, Phèdre 229b-230a ; Pseudo-Apollodore III, 15 ; Apollonios de Rhodes |
| Géographie | Ilissos, Athènes, Thrace, Brilessos, Aréopage, cap Sépias, Éleusis |
| Culte | Borée et Orithyie à Athènes, sanctuaire de l’Ilissos |
| Archéologie et art | Cratères et fragments du British Museum ; Tour des Vents |
| Philosophie | Violence et alliance ; interprétation religieuse des événements ; rationalisation du mythe |
| Ressources audiovisuelles | Audio du Collège de France ; Vernant sur France Culture ; ARTE ; CNRS Images |
| Nature du document | Étude publique rédigée pour archivage GitHub |
| Protection des contenus | Aucun brouillon privé ni document confidentiel inclus |
Index des personnes et puissances : Orithyie, Borée, Érechthée, Praxithéa, Éos, Astréos, Zéphyr, Notos, Zétès, Calaïs, Chioné, Cléopâtre, Eumolpos, Poséidon, Phinée, Harpyes, Iris, Jason, Socrate, Phèdre.
Index thématique : vent du Nord, mariage mythique, enlèvement, autochtonie, parenté civique, guerres médiques, oracle, tempête, Ilissos, sanctuaire, rationalisation, épistémologie, peinture de vases, navigation.
Continuité : 305 Pandion/Procné/Philomèle → 306 Érechthée/Boutès → 307 Orithyie/Borée → 308 Procris/Céphale (sous réserve de vérification de l’absence d’une livraison ultérieure).
Note d’archivage : les lacunes éventuelles entre les chapitres 261 et 304 ne doivent pas être comblées par des textes nouveaux présentés comme les manuscrits originaux. Leur récupération nécessite les livraisons sources correspondantes. Le présent chapitre n’est pas une sauvegarde intégrale du projet.