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MYTHOS — Volume XCIII — Chapitre 311

ARÈS, ALCIPPE ET L'ARÉOPAGE — VIOLENCE, JUGEMENT DIVIN ET NAISSANCE MYTHIQUE DE LA JUSTICE ATHÉNIENNE

Collection : MYTHOS — Grande encyclopédie universitaire, mythologie grecque, cycles attiques. Continuité : 310 Cécrops et les Cécropides → 311 Arès, Alcippe et l'Aréopage. Nature : étude publique.

Introduction

Le nom de l'Aréopage, « colline d'Arès », appartient à la topographie réelle d'Athènes, mais les récits de son origine mettent en scène des conflits divins. Selon le Pseudo-Apollodore, Bibliothèque III, 14, 2, Arès tue Halirrhothios, fils de Poséidon, après une agression contre Alcippe, fille d'Arès et d'Aglauros. Poséidon porte l'affaire devant les dieux ; Arès est acquitté. Le récit lie la descendance de Cécrops, la rivalité entre puissances divines et la possibilité d'un jugement qui se substitue à la vengeance.

I. Les personnages et leurs filiations

Aglauros, fille de Cécrops, est mère d'Alcippe, dont le père est Arès. Halirrhothios est fils de Poséidon et d'une nymphe nommée Euryté selon le Pseudo-Apollodore. Ces filiations rattachent le litige à deux divinités olympiennes et à la famille royale primordiale d'Athènes. Le caractère mythique de la généalogie ne doit pas être confondu avec l'existence historique d'une famille aristocratique. La variante selon laquelle Aglauros elle-même se trouve au centre d'autres traditions montre la mobilité des personnages attiques.

II. Philologie : Ἄρειος πάγος

Ἄρειος πάγος (Áreios págos) signifie « colline d'Arès ». Le mot πάγος désigne un rocher, une hauteur rocheuse. Le nom du lieu ne démontre pas que l'épisode judiciaire raconté par les mythographes ait eu lieu ; il permet néanmoins de comprendre comment les Grecs ont relié un toponyme à une puissance divine. Le même terme désigne aussi l'institution judiciaire athénienne qui y siégeait.

III. La violence contre Alcippe

Le Pseudo-Apollodore III, 14, 2 rapporte qu'Halirrhothios tente de violenter Alcippe. Arès intervient et le tue. Il ne s'agit pas d'un duel ordinaire entre deux guerriers : le récit articule la protection d'une fille et la mise à mort du fils d'un autre dieu. Le point de vue d'Alcippe demeure largement absent de la version conservée. L'analyse contemporaine peut interroger cette asymétrie narrative sans inventer une parole que les sources ne transmettent pas.

IV. Poséidon porte plainte

Poséidon accuse Arès du meurtre de son fils. La plainte fait sortir le conflit de la seule logique de la représaille. Le Pseudo-Apollodore décrit un jugement devant les douze dieux, au terme duquel Arès est acquitté. Le nombre et l'identité des juges peuvent varier dans les récits d'origine ; il faut préserver le témoignage précis de chaque auteur. L'acquittement n'est pas une preuve que les Athéniens appliquaient historiquement une règle judiciaire identique dans les temps préhistoriques.

V. Arès, une figure inattendue de l'ordre juridique

Arès est surtout associé au combat et à la violence guerrière. Pourtant, ce récit le place au centre d'une procédure qui limite le règlement personnel des conflits. Le dieu n'est pas juge : il est accusé. La tension est féconde. Le récit n'enseigne pas qu'Arès devient pacifique, mais qu'une puissance guerrière peut être soumise à une instance supérieure de décision. La justice apparaît comme une transformation du conflit, non comme la disparition de la violence.

VI. L'Aréopage historique

L'Aréopage fut une institution athénienne réelle. Son conseil possédait des compétences politiques et judiciaires qui ont évolué au fil des siècles. Après les réformes d'Éphialte en 462/461 avant notre ère, une partie de ses pouvoirs fut transférée à d'autres organes de la démocratie ; il conserva des compétences importantes, notamment en matière d'homicide. L'histoire institutionnelle doit être reconstruite à partir des textes politiques et judiciaires, non du procès d'Arès. Aristote, Constitution d'Athènes 3-4 et 25, offre un cadre, tout en exigeant une critique de sa propre perspective historique.

VII. Les Euménides d'Eschyle : un autre procès fondateur

Dans les Euménides, troisième pièce de l'Orestie d'Eschyle, représentée en 458 avant notre ère, Athéna institue un tribunal pour juger Oreste, poursuivi par les Érinyes après le meurtre de sa mère. Le tribunal siège sur l'Aréopage. La déesse participe au règlement du conflit. Il ne s'agit pas du même récit que celui d'Arès et d'Alcippe : les accusés, les crimes et les enjeux diffèrent. Mais les deux traditions font de la colline un lieu où le jugement collectif peut interrompre une succession de représailles. Dans les Euménides 681-710, Athéna formule une réflexion sur l'autorité du tribunal et sur l'équilibre entre crainte et justice.

VIII. Les Érinyes et la mémoire de la vengeance

Les Érinyes incarnent des puissances liées à la poursuite de crimes familiaux. Dans l'Orestie, leur intégration au nouvel ordre civique sous le nom de Semnai Theai, « Déesses vénérables », ne signifie pas l'abolition de leur puissance. Elles obtiennent une place dans le système religieux de la cité. Ce modèle diffère du procès d'Arès : il ne s'agit pas seulement d'un acquittement, mais d'une négociation entre des formes concurrentes de justice.

IX. Le conflit entre Arès et Poséidon

Arès défend Alcippe ; Poséidon défend la mémoire d'Halirrhothios. Les deux dieux peuvent invoquer des liens de parenté. Le jugement doit donc arbitrer entre des revendications dont chacune possède une logique familiale. Cette structure permet de penser le passage d'une justice fondée sur la solidarité de parenté à une décision rendue par une instance extérieure. C'est une interprétation de la construction mythique, non une chronologie vérifiée du développement du droit.

X. Le site de l'Aréopage

La colline de l'Aréopage se trouve au nord-ouest de l'Acropole, à proximité de l'Agora antique. Son relief rocheux est visible aujourd'hui. Sa situation topographique est un fait ; l'identification de chaque surface à une scène mythique précise relève de la tradition. Les cultes des Semnai Theai et les espaces judiciaires appartiennent à une histoire complexe qui ne se résume pas à une seule date de fondation.

XI. Un espace entre l'Acropole et l'Agora

L'Acropole est associée à la protection divine et aux sanctuaires ; l'Agora aux institutions et aux interactions civiques. L'Aréopage occupe une position intermédiaire dans le paysage. Cette situation peut soutenir une lecture symbolique de la relation entre autorité religieuse et justice, mais il ne faut pas transformer une proximité géographique en démonstration de l'intention originelle des fondateurs.

XII. Le meurtre volontaire et la responsabilité

Les discours judiciaires attiques distinguent plusieurs formes d'homicide. La qualification de l'acte dépend notamment des circonstances et de l'intention. Dans le mythe, Arès tue Halirrhothios en réaction à l'agression contre Alcippe. Son acquittement invite à réfléchir aux conditions de justification d'un acte mortel. Le texte ne livre pas de raisonnement juridique détaillé des douze dieux : toute reconstruction de leurs arguments doit rester hypothétique.

XIII. Justice divine et justice humaine

La présence de dieux juges peut donner au tribunal un prestige particulier. Mais elle ne signifie pas que toutes les décisions de la justice athénienne aient été considérées comme divinement inspirées. L'histoire religieuse doit distinguer les récits d'institution, les serments prêtés dans les procédures et le fonctionnement concret des tribunaux. Les mythes peuvent légitimer un lieu sans décrire sa pratique quotidienne.

XIV. Alcippe et les limites de la mémoire civique

Alcippe est le personnage dont la protection motive l'action d'Arès. Pourtant, la mémoire du récit porte surtout sur le meurtrier, le père du mort et le tribunal. Cette disproportion est un fait de composition narrative. Une lecture critique peut mettre au centre la personne menacée, sans prétendre retrouver un récit complet de son expérience. Elle rejoint les questions abordées dans le chapitre 305 sur Procné et Philomèle, mais le dénouement judiciaire distingue profondément les deux dossiers.

XV. L'image d'Arès

Dans l'iconographie grecque, Arès apparaît fréquemment comme guerrier, équipé d'un casque, d'une lance ou d'un bouclier. Une représentation armée ne peut cependant pas être identifiée automatiquement comme une scène du procès d'Alcippe. Les œuvres liées aux Euménides et au procès d'Oreste constituent un corpus distinct. Une étude iconographique exige provenance, datation, attributs et contexte muséal avant toute attribution.

XVI. La chronologie des sources

La tragédie d'Eschyle date du Ve siècle avant notre ère ; le Pseudo-Apollodore est un mythographe de l'époque impériale. Il serait erroné de conclure que la version écrite la plus tardive a nécessairement été inventée à cette époque, mais tout aussi erroné de la traiter comme un récit archaïque parfaitement conservé. L'historien doit distinguer date du témoignage, ancienneté possible du motif et usages politiques ultérieurs.

XVII. Tableau critique

Énoncé Source Statut
Alcippe est fille d'Arès et d'Aglauros Pseudo-Apollodore III, 14, 2 Généalogie mythique
Arès tue Halirrhothios Même source Récit mythique
Arès est acquitté par les dieux Même source Récit étiologique
L'Aréopage fut un tribunal réel Sources historiques et judiciaires Fait institutionnel
Athéna établit le tribunal d'Oreste Eschyle, Euménides Construction dramatique
Les deux procès décrivent une même séance Aucune source À rejeter
Le mythe explique directement le droit positif Inférence moderne Non démontré

XVIII. Pour écouter et voir

Audio universitaire en français, contexte vérifié : Vinciane Pirenne-Delforge, « Sacrifice et serment : de l'Iliade à l'Athènes classique », Collège de France, 2 avril 2026 : https://www.college-de-france.fr/fr/agenda/cours/dans-les-cites-la-grece-comme-culture-sacrifiante/sacrifice-et-serment-de-iliade-athenes-classique . Le cours, disponible en audio, examine notamment les serments dans l'Athènes classique et éclaire le lien entre engagement religieux et institutions. Il ne porte pas spécifiquement sur le procès d'Arès.

Vidéo : aucune conférence audiovisuelle francophone exclusivement consacrée à Alcippe et au premier procès d'Arès n'a été confirmée lors de cette livraison. Il serait inexact de présenter un documentaire général sur Athènes comme un traitement spécialisé de cet épisode. Une vidéo institutionnelle sur les Euménides pourra être ajoutée après vérification directe.

XIX. Bibliographie

Antiquité : Pseudo-Apollodore, Bibliothèque III, 14, 2 ; Eschyle, Euménides, notamment 566-753 ; Aristote, Constitution d'Athènes 3 et 25 ; Démosthène, Contre Aristocrate 65-73 (tribunaux d'homicide) ; Pausanias, Description de la Grèce I, 28, 5-6.

Études modernes : Robert Parker, Athenian Religion: A History (Oxford, 1996) ; Robert Parker, Polytheism and Society at Athens (Oxford, 2005) ; Douglas M. MacDowell, Athenian Homicide Law in the Age of the Orators (Manchester, 1963) ; Edward M. Harris, Democracy and the Rule of Law in Classical Athens (Cambridge, 2006) ; Alan H. Sommerstein, Aeschylus: Eumenides (Cambridge, 1989) ; Nicole Loraux, La Cité divisée (Paris, 1997).

XX. Conclusion

Le procès d'Arès propose une origine mythique à l'autorité de l'Aréopage. La violence commise pour protéger Alcippe ne s'achève pas par une représaille automatique de Poséidon : elle est soumise à un jugement. Les Euménides d'Eschyle racontent un autre procès fondateur, où la cité cherche à intégrer les puissances de la vengeance. L'ensemble ne prouve pas une évolution historique linéaire du droit, mais révèle la puissance des récits par lesquels Athènes pensait la justice, les liens familiaux et l'autorité des institutions.

XXI. Index éditorial

Collection : MYTHOS — Grande encyclopédie universitaire. Volume XCIII ; chapitre 311. Précédent : 310 Cécrops et les Cécropides. Suivant proposé : 312 Le concours d'Athéna et Poséidon — l'olivier, la mer et la souveraineté attique, sous réserve de contrôle des doublons. Personnages : Arès, Alcippe, Aglauros, Halirrhothios, Poséidon, Athéna, Oreste, Érinyes. Lieux : Aréopage, Acropole, Agora. Thèmes : justice, homicide, légitimité, parenté, tribunal, étiologie. Ce document n'est pas une sauvegarde intégrale du projet.