MYTHOS — Volume XCIV — Chapitre 312
ATHÉNA ET POSÉIDON — L'OLIVIER SACRÉ, LA MER ET LA SOUVERAINETÉ RELIGIEUSE DE L'ATTIQUE
Collection : Grande encyclopédie universitaire MYTHOS — mythologie grecque, cycles attiques. Continuité : chapitre 311 Arès, Alcippe et l'Aréopage → chapitre 312 Athéna et Poséidon. Nature : étude publique ; distinction entre récit mythique, pratiques cultuelles, sources historiques et hypothèses.
Introduction
Deux dieux revendiquent l'Attique. Poséidon frappe le rocher de l'Acropole avec son trident et fait surgir une eau salée ; Athéna y fait apparaître l'olivier. La déesse obtient la prééminence, mais Poséidon conserve des honneurs dans la cité. Le concours, souvent réduit à une opposition entre agriculture et navigation, est en réalité une réflexion grecque sur la souveraineté, la pluralité des cultes et la mémoire des origines.
I. Sources et chronologie
Le Pseudo-Apollodore, Bibliothèque III, 14, 1, fournit une narration mythographique détaillée. Hérodote VIII, 55 évoque les traces sacrées du concours sur l'Acropole, l'olivier et l'eau salée. Pausanias I, 24, 3 et I, 26-27 décrit les monuments et traditions à l'époque impériale. Le fronton occidental du Parthénon, sculpté au Ve siècle avant notre ère, témoigne matériellement de la centralité du conflit dans l'imaginaire civique classique. Ces sources n'ont pas la même date ni le même statut.
II. Philologie
Ἀθηνᾶ (Athēnâ) désigne la déesse ; la relation linguistique entre son nom et celui de la cité d'Athènes est complexe et ne permet pas une étymologie certaine. Ποσειδῶν (Poseidôn) est un théonyme attesté déjà en grec mycénien sous la forme po-se-da-o-ne, dans des contextes cultuels ; cette ancienneté ne prouve pas l'existence du concours à l'âge du Bronze. ἐλαία (elaía) signifie olivier ; θάλασσα (thálassa) désigne la mer. Les valeurs symboliques de ces mots doivent être étudiées dans les récits et pratiques, non déduites automatiquement de leur sens lexical.
III. Le concours chez le Pseudo-Apollodore
Dans Bibliothèque III, 14, 1, Poséidon manifeste sa prétention par un coup de trident ; Athéna plante un olivier. Zeus fait intervenir les douze dieux comme arbitres. Cécrops témoigne en faveur de la priorité d'Athéna, qui obtient le territoire. Le récit s'inscrit dans la généalogie de Cécrops, déjà étudiée au chapitre 310, mais le présent dossier porte sur la répartition des prérogatives divines et ses matérialisations cultuelles.
IV. Les variantes du jugement
Certaines traditions mettent l'accent sur le jugement des dieux, d'autres sur celui de figures locales ou sur des récits de vote. Il serait erroné de présenter un scrutin populaire comme un événement historique de l'Athènes primitive. Les variations montrent que le récit pouvait être réinterprété en fonction des représentations du pouvoir et de l'appartenance civique.
V. La colère de Poséidon
La défaite de Poséidon peut être suivie d'une réaction destructrice, notamment une inondation dans des versions mythographiques. Cette colère ne signifie pas son exclusion du paysage religieux. Le conflit dramatise au contraire la nécessité d'une coexistence entre plusieurs puissances. Le polythéisme grec admet des hiérarchies locales sans supposer l'anéantissement du dieu qui n'obtient pas la première place.
VI. L'olivier : économie et sacralité
L'olivier fournit huile, fruits, bois et ressources commerciales. Sa place dans le récit est néanmoins religieuse avant d'être une simple leçon d'économie agricole. Athéna donne un signe durable de sa protection. L'arbre sacré se distingue des oliviers ordinaires, même si les deux appartiennent à une culture matérielle commune. L'huile intervient dans des usages alimentaires, techniques, athlétiques et rituels.
VII. L'olivier après l'incendie perse
Hérodote VIII, 55 raconte qu'après l'incendie de l'Acropole en 480 avant notre ère, l'olivier sacré aurait produit une nouvelle pousse. Il s'agit d'un témoignage sur la mémoire de la catastrophe et sur la persistance du culte. L'historien moderne ne doit pas transformer ce récit en preuve botanique d'un miracle. Sa valeur réside notamment dans la manière dont Athènes représentait sa survie après la destruction.
VIII. La mer dans la roche
L'eau salée attribuée à Poséidon et les marques du trident faisaient partie des signes sacrés décrits sur l'Acropole. Hérodote VIII, 55 et Pausanias I, 26, 5 sont essentiels. Le phénomène est présenté comme une marque de présence divine ; il ne faut pas réduire le récit à une tentative archaïque d'explication géologique, même si la topographie réelle pouvait nourrir la tradition.
IX. L'Érechthéion et les cultes associés
L'Érechthéion, construit à la fin du Ve siècle, accueille des espaces liés à Athéna Polias, Poséidon-Érechthée, Boutès et Héphaïstos. Le Musée de l'Acropole précise que l'architecture irrégulière répond à la pluralité des lieux et objets sacrés, ainsi qu'aux différences de niveau du terrain. Le monument intègre la mémoire de l'olivier, du trident et de l'eau salée. Source institutionnelle : https://www.theacropolismuseum.gr/en/node/16472 .
X. Athéna Polias et Athéna Parthénos
Athéna Polias est la protectrice civique dont l'image ancienne reçoit le culte traditionnel. Athéna Parthénos est notamment associée à la grande statue chryséléphantine de Phidias dans le Parthénon. Confondre les deux images et leurs fonctions conduit à une vision simplifiée de la religion athénienne. Le concours d'Athéna et de Poséidon ne doit pas être lu comme la seule justification du programme monumental de Périclès.
XI. Le fronton occidental du Parthénon
Le fronton occidental, sculpté vers 437-432 avant notre ère, représentait le concours. Athéna et Poséidon occupaient le centre de la composition ; les extrémités accueillaient des figures liées au paysage attique. Des fragments subsistent au Musée de l'Acropole et dans d'autres collections. Les notices officielles documentent les fragments d'Athéna (Acr. 6655) et de Poséidon (Acr. 885) : https://www.theacropolismuseum.gr/en/parthenon-west-pediment-athena et https://www.theacropolismuseum.gr/en/node/23827 . Les reconstitutions modernes de l'ensemble restent en partie hypothétiques.
XII. Cécrops et les figures locales du fronton
Le programme iconographique associe les dieux rivaux à des figures fondatrices de l'Attique. Les identifications de plusieurs sculptures fragmentaires demeurent débattues. Le musée conserve des éléments attribués à Cécrops et Pandrosos, ainsi qu'à d'autres personnages locaux. Une attribution muséale probable ne doit pas être transformée en certitude absolue. Cette présence des héros locaux met en scène le territoire comme témoin du choix divin.
XIII. Les fleuves de l'Attique
L'Ilissos et le Céphise figurent parmi les identifications traditionnelles des personnages occupant les angles du fronton. Leur présence relie la rivalité olympienne à une géographie précise. Elle permet de représenter la cité comme un espace peuplé de puissances fluviales, et non comme un simple décor vide. Les identifications iconographiques exigent prudence, en raison de l'état fragmentaire des sculptures.
XIV. L'Acropole : paysage rituel
La coexistence de l'olivier, de l'eau salée et des autels montre que la topographie sacrée pouvait accueillir des traditions apparemment contradictoires. Le sanctuaire ne raconte pas nécessairement une victoire qui élimine le vaincu : il matérialise une hiérarchie et une complémentarité. La proximité des cultes est attestée ; leur explication philosophique reste une interprétation.
XV. Le problème de la souveraineté
Le concours suppose qu'une divinité puisse revendiquer une prérogative territoriale et que cette revendication soit arbitrée. La souveraineté n'est donc pas présentée comme une simple possession de fait. Le récit établit une légitimité par la manifestation d'un don et par une décision. Toutefois, il ne constitue pas un traité grec de droit public. La lecture politique éclaire la construction narrative sans en faire une constitution historique.
XVI. L'agriculture contre la navigation ?
L'opposition entre olivier et eau salée a souvent été interprétée comme la victoire d'une société agricole sur la puissance maritime. Cette lecture est trop étroite : Athènes devient une grande puissance navale tout en honorant Athéna, et Poséidon continue d'y recevoir un culte. Le mythe oppose deux signes de puissance divine plutôt que deux programmes économiques exclusifs. Une interprétation plus prudente étudie comment la cité rassemble les deux domaines.
XVII. Le concours et la démocratie
Les versions où le jugement implique un vote peuvent sembler anticiper les institutions démocratiques. Mais les traditions mythiques ont été remodelées à des époques où les Athéniens connaissaient déjà des procédures civiques. On ne peut donc en déduire que la démocratie existait au temps de Cécrops. La fonction idéologique du récit et son éventuelle ancienneté doivent être distinguées.
XVIII. Les Panathénées
Les Panathénées célèbrent Athéna comme puissance protectrice de la cité. Le concours avec Poséidon contribue à expliquer cette prééminence, mais il n'épuise pas la signification de la fête, de ses processions, sacrifices, concours et offrandes. L'étude du rite doit s'appuyer sur les inscriptions, les témoignages littéraires et l'archéologie. La frise du Parthénon, étudiée au chapitre 304, appartient à un dossier iconographique distinct ; son interprétation ne doit pas être confondue avec celle du fronton occidental.
XIX. Tableau critique
| Énoncé | Sources | Statut |
|---|---|---|
| Athéna et Poséidon revendiquent l'Attique | Pseudo-Apollodore III, 14, 1 | Tradition mythographique |
| Olivier et eau salée sur l'Acropole | Hérodote VIII, 55 ; Pausanias I, 26 | Témoignages antiques sur des signes cultuels |
| Repousse de l'olivier après 480 | Hérodote VIII, 55 | Récit historique transmis, interprétation religieuse |
| Concours représenté au Parthénon | Sculptures du fronton occidental | Fait iconographique |
| Identification de chaque personnage | Notices et reconstructions | Degrés variables de certitude |
| Vote démocratique primordial | Aucune preuve historique | Hypothèse anachronique à rejeter |
| Exclusion cultuelle de Poséidon | Contredite par les sanctuaires | Faux |
XX. Pour écouter et voir
Audio universitaire francophone de contexte : Vinciane Pirenne-Delforge, « Sacrifice et citoyenneté des Athéniens », Collège de France, 19 février 2026 : https://www.college-de-france.fr/fr/agenda/cours/dans-les-cites-la-grece-comme-culture-sacrifiante/sacrifice-et-citoyennete-des-atheniens . Le cours permet d'étudier les rapports entre religion et appartenance civique ; il n'est pas exclusivement consacré au concours.
Vidéo scientifique francophone de contexte, vérifiée : Vinciane Pirenne-Delforge, « Les Grecs et leur “miracle” », conférence au Collège de France, 16 octobre 2025, publiée le 24 octobre 2025 : https://www.youtube.com/watch?v=quwDoMUiQbQ . Elle éclaire la prudence méthodologique nécessaire face aux récits grecs et à leur récupération moderne ; elle ne présente pas une reconstitution du concours.
Documents visuels institutionnels : notices du Musée de l'Acropole sur le fronton occidental et sur l'Érechthéion, citées aux sections IX-XII.
XXI. Bibliographie
Sources antiques : Pseudo-Apollodore, Bibliothèque III, 14, 1 ; Hérodote, Histoires VIII, 55 ; Pausanias, Description de la Grèce I, 24, 3 et I, 26-27 ; Sophocle, Œdipe à Colone 694-706, pour l'éloge de l'olivier ; Aristophane, Nuées 1005 et passages sur l'éducation civique, pour un contexte différent, non comme source du concours.
Études : Robert Parker, Athenian Religion: A History (Oxford, 1996) ; Robert Parker, Polytheism and Society at Athens (Oxford, 2005) ; Walter Burkert, Greek Religion: Archaic and Classical (Cambridge MA, 1985) ; Jeffrey M. Hurwit, The Athenian Acropolis: History, Mythology, and Archaeology from the Neolithic Era to the Present (Cambridge, 1999) ; Jenifer Neils (dir.), The Parthenon: From Antiquity to the Present (Cambridge, 2005) ; Timothy Gantz, Early Greek Myth (Baltimore, 1993).
XXII. Conclusion
La victoire d'Athéna sur Poséidon ne constitue pas une exclusion du dieu marin. Le concours ordonne les puissances protectrices de la cité, tandis que l'Érechthéion conserve les marques sacrées de leur rivalité. L'olivier manifeste la permanence civique ; l'eau salée et le trident maintiennent la présence de Poséidon. Les textes, les sanctuaires et le fronton du Parthénon montrent comment Athènes a transformé une compétition divine en représentation durable de son territoire.
XXIII. Index éditorial
Série : MYTHOS, Grande encyclopédie universitaire ; volume XCIV ; chapitre 312. Précédent : 311 Arès, Alcippe et l'Aréopage. Suivant proposé : 313 à déterminer après vérification des thèmes déjà couverts. Personnages : Athéna, Poséidon, Cécrops, Érechthée, Pandrosos. Lieux : Acropole, Érechthéion, Pandroséion, Parthénon. Sources : Pseudo-Apollodore, Hérodote, Pausanias. Statut : étude publique destinée à GitHub ; ne constitue pas une sauvegarde intégrale de MYTHOS.