MYTHOS — Les origines du sacré — Tome XLVI, chapitre 514
Les images divines : statues vivantes, aniconisme, iconoclasme et représentation de l'invisible
Étude universitaire comparative. Suite du chapitre 513. « Idole » est un terme historiquement polémique : il n'est pas utilisé ici comme classification neutre de toutes les images religieuses.
514.1. Pourquoi représenter une puissance invisible ?
Une statue de culte, un relief, un symbole abstrait, une pierre non figurative et une icône peinte peuvent organiser des relations très différentes avec le divin. Représenter n'est pas nécessairement « enfermer » un dieu dans la matière ; refuser les images figuratives ne signifie pas toujours refuser tout support matériel. Il faut distinguer la figuration, la présence rituelle, la consécration, la médiation, l'interdiction de certaines images et leur destruction intentionnelle.
L'archéologie établit la fabrication, le déplacement et parfois le traitement d'un objet. Les textes et les pratiques éclairent les significations attribuées à celui-ci. La découverte d'une figurine ne prouve pas à elle seule l'existence d'un culte.
514.2. Préhistoire : les limites de l'interprétation des figurines
Les figurines paléolithiques, comme celle de Hohle Fels, et les représentations néolithiques sont des témoins matériels majeurs. Leur fonction reste discutée : symbolisme corporel, transmission sociale, rituel ou autres usages. Il serait méthodologiquement abusif de qualifier automatiquement chaque figure féminine de « Grande Déesse ».
L'iconographie ne suffit pas à reconstruire une théologie. Il faut examiner le contexte de découverte, les traces d'usage, la chronologie et les comparaisons réellement pertinentes. Les travaux d'Ian Hodder à Çatalhöyük ont contribué à réviser des interprétations trop générales du culte d'une déesse-mère néolithique.
514.3. Grèce : agalma, xoanon et statue cultuelle
Le grec agalma peut désigner un objet précieux ou une offrande honorant une divinité ; xoanon désigne, dans des usages anciens et des descriptions ultérieures, certaines images cultuelles souvent associées au bois. Aucun des deux termes ne correspond parfaitement au mot moderne « idole ».
Pausanias décrit des statues de culte, des traditions de fabrication et des images considérées comme anciennes. À Athènes, la grande Athéna Parthénos chryséléphantine de Phidias et l'image ancienne d'Athéna Polias n'avaient pas des fonctions identiques. Les rites de vêtement, de purification ou de procession concernent des objets déterminés et des calendriers locaux.
Dans République II–III, Platon critique certaines représentations poétiques des dieux ; cela ne constitue pas un programme général de destruction de statues. La philosophie grecque a discuté le rapport entre forme sensible et réalité divine sans produire une doctrine unique de l'image.
514.4. Égypte : la statue comme support de présence
Les statues égyptiennes de dieux et de défunts étaient intégrées à des systèmes rituels de purification, d'offrandes et d'entretien. Le rite d'ouverture de la bouche, attesté dans plusieurs contextes et périodes, visait à rendre opérantes certaines facultés du défunt ou de l'image. Il ne faut pas l'assimiler sans examen aux rituels mésopotamiens qui portent des noms analogues.
Dans les temples, l'accès à certaines images pouvait être réservé à des officiants. Les reliefs montrant le souverain offrant aux dieux représentent une idéologie rituelle ; ils ne décrivent pas nécessairement la présence physique du roi à chaque cérémonie. Jan Assmann et David Frankfurter permettent de situer les transformations des images et des cultes sur la longue durée.
514.5. Mésopotamie : mīs pî et pīt pî
Les textes akkadiens décrivent des procédures de « lavage de la bouche » (mīs pî) et d'« ouverture de la bouche » (pīt pî) concernant les statues divines. Le travail des artisans est rituellement requalifié afin que l'image puisse être traitée comme présence divine. Les versions textuelles sont diverses ; leur analyse exige des éditions philologiques.
Le déplacement d'une statue pouvait signifier l'absence ou le retour d'une divinité dans les récits royaux. La destruction d'une image pouvait être un acte de guerre et d'humiliation politique. Michael B. Dick et Christopher Walker ont étudié les textes rituels de fabrication et de consécration des images.
514.6. Israël ancien : interdits, images et pluralité historique
Exode 20, 4–5 et Deutéronome 5, 8–9 formulent des interdits concernant les images et leur adoration dans un cadre religieux déterminé. Leur interprétation a varié dans l'histoire juive et chrétienne. L'archéologie du Levant révèle néanmoins une diversité d'objets figuratifs et de pratiques dans les sociétés de l'âge du Fer ; les textes normatifs ne décrivent pas mécaniquement tous les comportements historiques.
Le sanctuaire de Jérusalem, les chérubins et les représentations symboliques posent des questions distinctes de celles des statues divines anthropomorphes. Le terme « aniconisme » doit être précisé : absence d'image du dieu, rejet de certaines figures ou préférence pour des signes non anthropomorphes ne sont pas identiques.
514.7. Christianismes : icônes, incarnation et querelles byzantines
Les controverses iconoclastes byzantines des VIIIe et IXe siècles opposèrent plusieurs positions théologiques et politiques. Le second concile de Nicée (787) distingua la vénération honorifique des images de l'adoration due à Dieu. La restauration officielle des icônes en 843, commémorée dans l'orthodoxie comme le Triomphe de l'orthodoxie, ne signifie pas la disparition de toutes les controverses sur les images.
Jean Damascène défendit les images en articulant représentation et incarnation. Ses arguments ne doivent pas être présentés comme la position de tous les chrétiens. Les traditions protestantes modernes ont à leur tour développé des attitudes très diverses envers les images, les statues et leur place dans le culte.
514.8. Islam : figuration et espaces religieux
Les traditions islamiques ne se réduisent pas à une interdiction uniforme de toute image. Les débats juridiques et théologiques sur la représentation d'êtres animés varient selon les époques, les régions et les contextes. L'art des manuscrits persans et ottomans comprend des images figuratives ; l'ornementation géométrique, calligraphique et végétale occupe une place majeure dans de nombreux espaces religieux.
L'absence habituelle de représentation divine anthropomorphe dans les mosquées ne permet pas de qualifier l'ensemble de l'art islamique d'« aniconique » au même degré. Les études de Finbarr Barry Flood montrent comment les images et leur destruction ont été interprétées dans des situations politiques et religieuses distinctes.
514.9. Inde : mūrti, vision et installation
Dans plusieurs traditions hindoues, une mūrti est une forme ou image cultuelle qui peut être installée et honorée dans un temple ou un espace domestique. Les pratiques de prāṇa-pratiṣṭhā, souvent décrites comme une installation de vie ou de présence, varient selon les traditions. Il serait inexact de traduire mécaniquement mūrti par « idole » au sens polémique.
Le darśan — voir et être vu dans un contexte dévotionnel — souligne que l'image est prise dans une relation de regard et de présence. Diana Eck et Richard Davis ont montré l'importance de ces opérations, ainsi que les déplacements et biographies politiques des images.
514.10. Bouddhismes : du symbole à la figure du Bouddha
Les premières représentations bouddhiques ont employé différents signes : roue du Dharma, arbre de l'Éveil, empreintes et trônes. L'ancienne théorie selon laquelle il aurait existé une phase universelle strictement « aniconique » suivie d'une invention soudaine de la statue du Bouddha est aujourd'hui discutée. Les régions de Gandhāra et Mathurā ont joué des rôles majeurs dans l'histoire des images anthropomorphes, sans qu'un récit linéaire unique fasse consensus.
Les images du Bouddha peuvent être objets de vénération, supports de méditation ou éléments narratifs. Les pratiques diffèrent selon les écoles, les périodes et les lieux.
514.11. Afrique et Amériques : objets actifs et erreurs de traduction
Les figures nkisi des traditions kongo et d'autres objets africains ont été fréquemment décrits dans les sources coloniales avec le terme dépréciatif de « fétiche ». Ce vocabulaire obscurcit leurs usages juridiques, thérapeutiques et relationnels. Les objets ne sont pas interchangeables et leurs fonctions doivent être établies par contexte.
En Mésoamérique, les images des divinités, les costumes rituels et les dépôts cérémoniels participaient de systèmes religieux complexes. Les chroniques coloniales sont des sources indispensables mais orientées ; elles doivent être confrontées aux codex, à l'archéologie et aux recherches linguistiques.
514.12. Iconoclasme : détruire une image, modifier un ordre
La destruction d'une image peut relever d'un conflit théologique, d'une conquête, d'une réforme, d'une politique d'État ou d'une violence dirigée contre une communauté. Le terme « iconoclasme » est souvent employé trop largement. Il faut distinguer effacement d'un nom, mutilation ciblée, destruction d'un sanctuaire et réemploi de matériaux.
Les travaux de David Freedberg et de Finbarr Barry Flood montrent que l'image suscite des réponses qui ne se réduisent pas à l'opposition entre croyance naïve et rationalité moderne. Détruire une image peut paradoxalement manifester qu'on lui attribue une puissance symbolique ou sociale.
514.13. Philosophie : la représentation peut-elle rendre présent ?
Platon invite à interroger la relation entre image, imitation et vérité ; Aristote distingue diverses fonctions de la représentation. Hegel réfléchit aux formes historiques de l'art et du religieux ; ses catégories ne doivent pas être imposées comme chronologie universelle des civilisations. Nietzsche interroge les rapports entre apparence, puissance créatrice et vérité, notamment dans La Naissance de la tragédie.
Durkheim explique comment des collectifs investissent des signes de valeur sacrée. Alfred Gell propose d'étudier l'agentivité des objets d'art ; Hans Belting insiste sur les relations entre image, corps et médium. Vernant et Detienne permettent de situer les images grecques dans leurs institutions ; Eliade propose des modèles de manifestation du sacré dont la généralité doit être testée.
La question comparative est donc moins « les anciens adoraient-ils des pierres ? » que : comment une communauté distingue-t-elle la matière, l'image et la présence qu'elle lui associe ?
514.14. Faits, controverses et hypothèses
Attesté : statues cultuelles grecques et égyptiennes ; rituels mésopotamiens d'installation ; débats byzantins et décisions de Nicée II ; traditions indiennes de consécration ; iconoclasmes documentés.
Controversé : interprétation de figurines préhistoriques ; portée exacte des interdits anciens ; histoire de l'« aniconisme » bouddhique ; motivations de destructions particulières.
Hypothèse : les conflits autour des images portent souvent autant sur l'autorité de ceux qui les consacrent et les gardent que sur leur matérialité. Cette hypothèse exige des vérifications locales.
514.15. Conclusion
Les images divines ne sont ni de simples copies de croyances, ni des objets passifs universellement compris. Elles peuvent être fabriquées, consacrées, vêtues, déplacées, dissimulées, vénérées, contestées ou détruites. Leur histoire révèle les rapports entre présence, matière, institutions et pouvoir. La comparaison devient rigoureuse lorsqu'elle distingue les catégories de chaque tradition et les différents régimes de représentation.
Sources primaires
- Pausanias, Description de la Grèce, livres I et VIII (statues et sanctuaires).
- Platon, République, livres II–III et X.
- Exode 20, 4–5 ; Deutéronome 5, 8–9.
- Jean Damascène, Discours contre ceux qui rejettent les saintes images.
- Actes du second concile de Nicée (787), définitions relatives aux images.
- Textes rituels akkadiens mīs pî / pīt pî.
- Textes égyptiens du rituel d'ouverture de la bouche, selon éditions et périodes.
- Sources āgamiques et rituelles hindoues, traditions multiples.
Bibliographie universitaire
- Walter Burkert, Greek Religion, Harvard University Press, 1985.
- Jan Assmann, The Search for God in Ancient Egypt, Cornell University Press, 2001.
- Michael B. Dick (dir.), Born in Heaven, Made on Earth, Eisenbrauns, 1999.
- Richard H. Davis, Lives of Indian Images, Princeton University Press, 1997.
- Diana L. Eck, Darśan: Seeing the Divine Image in India, Columbia University Press, 1998.
- David Freedberg, The Power of Images, University of Chicago Press, 1989.
- Finbarr Barry Flood, Objects of Translation: Material Culture and Medieval “Hindu-Muslim” Encounter, Princeton University Press, 2009.
- Hans Belting, Likeness and Presence, University of Chicago Press, 1994.
- Alfred Gell, Art and Agency, Oxford University Press, 1998.
- Émile Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, 1912.
- Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, 1965.
- Marcel Detienne, Comparer l'incomparable, Seuil, 2000.
Note : les doctrines de présence et les affirmations de puissance des images sont présentées comme des conceptions religieuses historiquement situées, non comme des effets surnaturels vérifiés.