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TOME I — HOHLE FELS ET LES PREMIÈRES IMAGES

Hohle Fels — La naissance des images, des sons et des signes dans l’Europe glaciaire

MYTHOS · Édition de travail · 30 octobre 2026

Introduction — un laboratoire de l'esprit symbolique

Hohle Fels, parfois orthographié Hohler Fels, n'est pas une « grotte aux origines de la religion » au sens où l'on pourrait identifier un sanctuaire, un clergé ou une divinité. C'est un ensemble archéologique exceptionnel où plusieurs familles d'objets — sculptures, instruments de musique, pigments, parures, outils et restes de faune — peuvent être observées dans leur contexte stratigraphique. L'intérêt du site est précisément cette association : elle invite à étudier les pratiques sociales et symboliques des populations du Paléolithique, sans transformer des hypothèses en certitudes.

Les pièces qui ont rendu la grotte célèbre appartiennent surtout à l'Aurignacien, première grande tradition technique du Paléolithique supérieur européen, généralement liée à l'expansion d'Homo sapiens. La séquence archéologique ne se limite toutefois pas à cette période : elle s'étend jusqu'au Paléolithique moyen, associé aux Néandertaliens, et comprend également des occupations gravettiennes et magdaléniennes. L'analyse doit donc se garder de réunir artificiellement, sous une même « religion de Hohle Fels », des objets séparés par plusieurs millénaires.

1. Géographie et environnement glaciaire

La grotte se trouve près de Schelklingen, dans la vallée de l'Ach, au sud-ouest de l'Allemagne, au sein du Jura souabe (Bade-Wurtemberg). Elle est creusée dans des calcaires jurassiques. Selon le musée de Blaubeuren, un couloir d'environ vingt mètres débouche sur une grande salle d'environ 500 m². Le contexte karstique a favorisé la conservation de niveaux archéologiques particulièrement riches.

À l'époque aurignacienne, le paysage régional n'avait rien de l'Allemagne forestière actuelle. Dans des conditions généralement froides et souvent ouvertes, les hommes côtoyaient des mammouths, des chevaux sauvages, des rennes, des bouquetins, des ours des cavernes et des carnivores. Les changements climatiques et la mobilité saisonnière influençaient probablement l'exploitation de la vallée, l'accès aux matières premières et l'organisation des haltes.

Le site appartient à un ensemble de six grottes inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l'UNESCO en 2017 : dans la vallée de l'Ach, Hohle Fels, Geißenklösterle et Sirgenstein ; dans celle de la Lone, Vogelherd, Hohlenstein-Stadel et Bockstein. Ces noms sont essentiels pour comparer les traditions régionales sans confondre les lieux de découverte.

2. Deux siècles d'archéologie et de réévaluation

Les premières recherches remontent à 1870-1871, notamment avec Oscar Fraas et le pasteur Hartmann. Elles participaient aux débats du XIXe siècle sur l'ancienneté de l'humanité et sa coexistence avec la faune fossile. Les techniques d'excavation d'alors ne permettaient évidemment pas toujours le contrôle stratigraphique que l'on exige aujourd'hui. Cette première phase révèle autant l'histoire de l'archéologie que celle du site.

Après plusieurs campagnes intermittentes, les travaux systématiques de l'université de Tübingen reprennent en 1977 sous la direction de Joachim Hahn ; Nicholas J. Conard dirige des campagnes régulières depuis 1997. La fouille par unités fines, le tamisage humide des sédiments et les analyses de laboratoire rendent possible la récupération de minuscules fragments d'ivoire, d'os et de pigments. Plusieurs découvertes remarquables sont ainsi apparues non seulement dans la tranchée, mais au cours de l'examen du matériel tamisé.

L'archéologie ne livre donc pas les objets tous faits : elle recompose, fragment après fragment, un contexte. Chaque attribution culturelle dépend de la position stratigraphique, des relations de terrain, des datations et des comparaisons technologiques. C'est une condition indispensable de toute interprétation de l'art ou du rituel.

3. Stratigraphie : Néandertaliens, Aurignacien, Gravettien, Magdalénien

Les couches profondes renferment une industrie du Paléolithique moyen comportant notamment des techniques de débitage Levallois, attribuées aux Néandertaliens. Une zone relativement pauvre en vestiges sépare certains niveaux de cet ensemble des occupations postérieures. Les couches aurignaciennes ont livré des milliers d'éclats et d'outils, ainsi que des objets en os, en bois de cervidé et en ivoire.

Les niveaux gravettiens renseignent sur des occupations ultérieures. Un cas spectaculaire concerne une vertèbre d'ours des cavernes portant une pointe lithique et des traces de découpe, documentant un épisode de mise à mort ou de chasse humaine. Enfin, au Magdalénien, les occupants ont laissé des industries lithiques et osseuses différentes, des objets de parure et des pierres ornées de points rouges. Les pierres peintes ne doivent pas être attribuées par défaut à l'époque de la Vénus : une partie essentielle de cet assemblage appartient à la fin du Paléolithique supérieur.

Point de méthode : « Hohle Fels » désigne un lieu utilisé à plusieurs époques, pas une culture homogène. On ne saurait dater une peinture, une flûte et un outil uniquement en invoquant le nom de la grotte.

4. Comment dater des œuvres vieilles d'environ 40 000 ans ?

Les chiffres cités dans les publications ne sont pas tous équivalents. Un âge radiocarbone brut (en années 14C BP) doit être calibré pour être traduit en années calendaires ; « BP » renvoie conventionnellement à 1950. La matière organique analysée se trouve parfois près de l'objet, plutôt que dans l'objet lui-même. La datation résulte alors d'un faisceau d'indices : stratigraphie, datations radiocarbone multiples et cohérence de l'association archéologique.

Pour la Vénus, Nicholas Conard écrivait en 2009 qu'elle avait été réalisée au moins 35 000 années calendaires auparavant. Le musée de Blaubeuren la présente aujourd'hui comme une figurine d'environ 40 000 ans. Il est donc raisonnable de retenir l'ordre de grandeur d'environ 40 000 ans, tout en précisant que le chiffre n'est pas une date annuelle exacte.

La couche Vb, à la base de l'Aurignacien de la grotte, revêt une importance majeure. Pour les flûtes et d'autres objets associés, l'âge avoisine également la phase ancienne de cette occupation. Une prudence supplémentaire s'impose lorsqu'une publication ancienne et un article récent utilisent des courbes de calibration différentes.

5. Les habitants : économie, chasse et techniques

Les chasseurs-cueilleurs aurignaciens n'étaient pas des hommes « primitifs » au sens d'une incapacité technique. Leur équipement associait lames et outils de pierre, pointes de projectile, aiguilles ou alênes selon les contextes, objets d'os et de bois de cervidé et travaux élaborés sur l'ivoire. Les fossiles animaux, les fractures et les traces de coupe aident à reconstruire les gestes de boucherie, le traitement des peaux et la consommation.

Les restes de mammouth, de cheval, de renne et de bouquetin révèlent la place de la grande faune dans ces environnements glaciaires. Mais l'ivoire n'était pas seulement une réserve de matière utilitaire : la fabrication de perles, de pendentifs, de figurines et d'instruments mobilisait des savoir-faire spécialisés.

Il serait excessif d'imaginer une communauté de sculpteurs séparée des autres activités, ou d'attribuer l'ensemble des œuvres à un sexe déterminé. L'archéologie permet de reconnaître une chaîne opératoire et parfois un usage ; elle ne permet que rarement d'identifier un artiste, un commanditaire ou un « spécialiste religieux ».

6. L'ivoire de mammouth : une matière transformée

Une défense de mammouth est une matière dure, composite et courbe. La sculpter implique d'en détacher des volumes, de les réduire, de les régulariser, de les graver et de les polir avec des outils disponibles à l'époque. Les dizaines de milliers de déchets lithiques et les nombreux fragments liés au travail de l'ivoire montrent une activité de production sur place, non la simple présence occasionnelle d'objets finis.

Les pièces d'Hohle Fels offrent une véritable leçon d'archéologie expérimentale : pour comprendre une statuette, il faut documenter le temps de travail, la manière dont la défense est exploitée, les marques d'outil, la possibilité d'une suspension et les altérations postérieures à l'enfouissement.

Cette production oblige à dépasser l'opposition commode entre « art » et « technique ». Un objet figuratif pouvait être beau, transportable, socialement important, manipulé, réparé ou réemployé. La polyvalence de ces artefacts ne rend pas leur signification arbitraire ; elle explique au contraire pourquoi il est si difficile d'en retrouver une fonction unique.

7. La Vénus : description minutieuse d'une figure féminine

Découverte en septembre 2008 en plusieurs fragments puis réassemblée, la Vénus de Hohle Fels mesure 5,97 cm et pèse 33,3 g d'après la fiche d'inventaire du musée de Blaubeuren. Elle est taillée dans l'ivoire de mammouth. Les seins sont volumineux ; la région génitale est clairement signalée ; les bras sont courts et les mains détaillées. Les incisions sur le corps n'ont pas toutes une interprétation certaine.

À la place d'une tête identifiable, la figure possède une saillie perforée. Cette particularité a conduit à la considérer comme un pendentif ou un objet suspendu. La suspension est plausible, sans qu'on puisse identifier le porteur, la fréquence d'utilisation ou les circonstances de sa présentation.

L'expression « Vénus » appartient au vocabulaire moderne de l'archéologie. Elle n'indique ni continuité avec Aphrodite, ni culte établi d'une « Grande Déesse » à la préhistoire. Le terme décrit une convention de classement, pas le nom indigène de l'objet. Quant à la grossesse, elle n'est pas directement démontrée par l'anatomie de la sculpture et ne doit pas être présentée comme un fait.

8. La Vénus : hypothèses et controverses

Plusieurs lectures ont été proposées : accentuation de la sexualité, représentation d'un corps féminin, objet de protection, support identitaire, amulette, mémoire d'une expérience corporelle ou élément d'un récit. Une interprétation en divinité de la fécondité demeure possible au sens large, mais elle n'est ni contrôlable ni supérieure par défaut aux autres.

L'article de Melissa K. Stannard et Michelle C. Langley, publié en ligne en 2020 puis dans le Cambridge Archaeological Journal de 2021, a rouvert la question de la tête. Et si la sculpture avait comporté un élément organique aujourd'hui disparu ? Et si elle avait été réparée ou remaniée après une cassure ? Ces scénarios restent des hypothèses, mais ils rappellent que l'état archéologique d'un objet n'est pas forcément son état initial.

La lecture d'une « déesse-mère » pose un problème méthodologique : elle projette sur le Paléolithique les catégories, bien plus tardives, des panthéons antiques documentés. On ne peut déduire un monothéisme féminin, un matriarcat ou une organisation politique de la seule présence d'une figurine sexuée. L'image constitue une donnée ; le culte, la doctrine et le mythe sont des reconstructions possibles qui demandent d'autres indices.

9. Animaux sculptés : cheval, oiseau et petites sculptures

En 2003, Nicholas Conard a publié trois figurines d'ivoire provenant de la grotte : un équidé interprété comme une tête de cheval, un oiseau aquatique et une figure composite présentant des traits humains et félins. Ces œuvres attestent une représentation très précoce des animaux et une capacité à sélectionner leurs traits distinctifs.

Les animaux peints ou sculptés ne sont pas de simples « illustrations de chasse ». Un oiseau peut être observé comme ressource alimentaire, comme élément saisonnier du milieu, comme objet d'identification ou comme figure de récit. L'archéologie ne permet pas toujours de départager ces fonctions. Il faut éviter de confondre l'identification zoologique d'une sculpture avec la restitution d'un récit mythologique précis.

La découverte d'objets de très petit format favorise l'hypothèse d'images manipulables et transportables. Le polissage et l'usure peuvent suggérer l'usage répété, mais ils ne donnent pas directement accès à la parole, à l'émotion ou au geste rituel associé.

10. Figures hybrides : humains et animaux

Le petit être anthropo-félin découvert à Hohle Fels constitue l'une des données les plus stimulantes pour l'histoire de l'imagination humaine. Il ne faut pas le confondre avec le grand Löwenmensch (« Homme-lion »), célèbre sculpture provenant de Hohlenstein-Stadel, autre grotte du Jura souabe. La ressemblance thématique n'efface pas la différence des sites et des objets.

Une figure composite manifeste la possibilité de combiner, dans une même représentation, des attributs appartenant à plusieurs catégories d'êtres. Elle peut être rapprochée, sur le plan conceptuel, des créatures hybrides de mythologies postérieures, mais ce rapprochement est analogique et non généalogique. Nous ne savons pas si la figure évoquait une transformation, un déguisement, un ancêtre, une entité surnaturelle ou un jeu d'imagination.

Parler de « chamanisme » est également délicat : le mot renvoie à des institutions ethnographiques précises et sa transposition au Paléolithique ne saurait être automatique. L'hypothèse est pertinente à discuter, non à proclamer.

11. La flûte : son, geste, mémoire collective

Environ soixante-dix centimètres séparaient la découverte de la Vénus et celle de fragments d'une flûte en os de vautour fauve. L'instrument, reconstitué à partir de douze fragments, conserve un embouchure, cinq trous de jeu et atteint environ 21,8 cm. Il constitue un témoignage matériel exceptionnel de la musique aurignacienne, autour de 40 000 ans avant le présent.

La publication de Conard, Malina et Münzel dans Nature (2009) décrit aussi des flûtes en ivoire et en os dans les grottes voisines. Il faut distinguer la preuve de l'instrument de toute reconstitution d'une mélodie ancienne : aucun air, rythme ou répertoire musical de Hohle Fels n'a été transmis. Les reconstructions sonores modernes sont des expériences, pas des enregistrements historiques.

La musique permet néanmoins de discuter la coordination collective, l'apprentissage, la mémoire des gestes et la possibilité de performances sociales. Elle aurait pu accompagner la danse, des récits, le repos, le jeu ou un rituel. Dans l'état des connaissances, ces possibilités ne peuvent être classées par certitude.

12. Ocre, peinture et signes

Une étude systématique publiée par Velliky et ses collègues en 2018 a recensé 869 artefacts d'ocre dans la séquence du Paléolithique supérieur de Hohle Fels ; 27 présentaient des modifications attribuables à l'action humaine. Le matériel témoigne d'utilisations répétées des pigments au fil d'occupations distinctes.

Des pierres décorées de rangées de points rouges appartiennent notamment aux niveaux magdaléniens. Leur existence ne prouve pas la présence d'une grande galerie peinte de la même époque que la Vénus. L'ocre a pu servir à colorer des surfaces ou des objets, à préparer des matériaux, à marquer des corps ou à exécuter des images ; l'emploi exact de chaque pièce doit être reconstruit indépendamment.

Le débat central n'est pas seulement « peinture ou non ? », mais la façon dont les matières colorantes participaient aux techniques et aux signes sociaux. Une matière pigmentaire devient document sur la pensée humaine lorsque son contexte, son emploi et ses transformations sont étudiés ensemble.

13. Un outil pour fabriquer des cordes : la technique invisible

Un bâton d'ivoire perforé, découvert en 2015 dans une couche aurignacienne, mesure environ 20,4 cm. Il possède quatre ouvertures finement aménagées avec des rainures hélicoïdales. L'étude expérimentale de Nicholas Conard et Veerle Rots, publiée dans Science Advances en 2024, a montré que des répliques pouvaient servir à aligner et transformer des fibres en cordelettes ou cordes.

Des analyses de traces et de résidus soutiennent cette interprétation fonctionnelle. Elle reste une proposition archéologique argumentée par une convergence de résultats, plutôt qu'une scène filmée du passé. La découverte donne surtout accès à une technologie qui conserve mal ses produits : fibres, nœuds, cordages, systèmes de fixation.

Des cordes pouvaient servir à transporter, réparer, attacher, assembler ou tendre des matériaux. Leur fabrication suppose un savoir de la torsion et du comportement des fibres. L'objet est décisif parce qu'il replace l'art dans un univers de compétences techniques complémentaires, plutôt que dans une sphère isolée de contemplation.

14. Bijoux, parures et identité

La grotte a livré des pendentifs en ivoire, des dents perforées et divers objets qui attestent des pratiques de parure. Leur taille et leurs perforations montrent une attention à la fixation sur des cordons, des vêtements ou le corps. La parure peut indiquer un style partagé, une relation, un événement, un apprentissage ou une appartenance ; sa signification exacte reste non documentée.

Dans une société dont on ne possède ni archives ni récits écrits, la circulation de petites pièces est difficile à reconstruire. Les comparaisons typologiques entre grottes voisines peuvent toutefois aider à dessiner des réseaux de formes et de matières. Il s'agit alors d'analyser les connexions sociales à travers la répétition de gestes et de motifs, sans inventer une identité tribale ou une autorité sacerdotale.

15. Actualité scientifique : deux oiseaux découverts en 2025, présentés en 2026

Le 29 juillet 2026, l'université de Tübingen et le musée de Blaubeuren ont présenté deux nouvelles figurines d'oiseaux en ivoire, issues de la campagne de 2025. Leur morphologie évoque des lagopèdes (Lagopus sp.) : l'une semble au repos ; l'autre présente des ailes déployées. Chacune mesure seulement deux à trois centimètres.

La présentation de ces pièces a été accompagnée de nouveaux fragments de flûte en os de vautour. Cette actualité, relayée par Nature le 29 juillet 2026, montre que l'inventaire symbolique de Hohle Fels est loin d'être clos. Les nouvelles découvertes modifient la compréhension de la diversité zoologique représentée et soulignent le rôle du tamisage dans la reconnaissance de minuscules sculptures.

Réserve documentaire : l'annonce publique et la publication initiale des trouvailles ne signifient pas qu'une monographie définitive de toutes leurs fonctions, associations et datations soit déjà disponible. Il est nécessaire de suivre les publications stratigraphiques et techniques à venir.

16. Chronologie comparative mondiale

Les découvertes du Jura souabe appartiennent aux plus anciennes traditions connues de sculpture figurative en trois dimensions. Elles ne doivent cependant plus être présentées comme « le premier art figuratif au monde ». Des images peintes plus anciennes ont été datées en Asie du Sud-Est. Une étude de 2024 dans Nature propose un âge minimal de 51 200 ans pour une scène figurative à Leang Karampuang, sur l'île de Sulawesi (Indonésie).

Il existe également en Afrique des incisions et autres manifestations graphiques remontant bien au-delà de 40 000 ans. Une histoire globale doit distinguer l'art figuratif sur support mobilier, la peinture pariétale, les gravures géométriques, les parures et la musique. Ce sont des catégories de preuve différentes, souvent conservées selon des conditions inégales.

Pour l'Europe, on peut utilement rapprocher Hohle Fels de Geißenklösterle et Vogelherd, mais aussi du grand Homme-lion de Hohlenstein-Stadel, puis des ensembles de l'art pariétal tels que Chauvet. La profondeur chronologique interdit de supposer une « naissance soudaine de l'art » dans une seule vallée.

17. Le problème du sacré : hypothèse et preuve

Les statuettes, les instruments, les pigments et les figurations hybrides soulèvent une question légitime : ont-ils été mobilisés dans des gestes que nous qualifierions de religieux ou de rituels ? La réponse courte est que des pratiques symboliques complexes sont bien attestées, mais qu'aucune cosmologie complète n'est récupérable à partir des objets seuls.

Trois erreurs sont à éviter. La première est de baptiser « déesse » toute figure féminine. La deuxième consiste à prendre chaque animal pour un totem ou chaque hybride pour un dieu. La troisième est d'expliquer tous les vestiges par une religion unique, persistante pendant des dizaines de millénaires. À l'inverse, refuser toute possibilité de comportement rituel serait également excessif.

Une démarche équilibrée confronte les interprétations aux observations. Un objet porté en pendentif est peut-être une parure, un signe identitaire, une protection symbolique ou plusieurs de ces choses simultanément ; seule l'identification d'indices spécifiques permet de hiérarchiser les hypothèses.

18. Anthropologie, mémoire et naissance des récits

MYTHOS peut traiter la grotte comme un point d'entrée dans une histoire très longue des capacités narratives humaines, à condition de préciser ce qui relève de la continuité générale et ce qui relève de filiations historiques documentées. Les êtres composites montrent que l'imagination peut articuler les catégories « humain » et « animal ». Les figurines sexuelles montrent une sélection et une amplification de traits corporels. La flûte suggère une pratique sonore organisée. Mais aucune de ces pièces ne livre le texte d'un mythe.

Les comparaisons avec l'Égypte, la Mésopotamie, la Grèce ou les traditions autochtones permettent de construire des questions : comment une communauté personnifie-t-elle le non-humain ? Comment un corps devient-il porteur de sens ? Quel rôle jouent les performances sonores dans la transmission collective ? Il faut toutefois rappeler qu'un parallèle fonctionnel n'est pas la preuve d'une filiation culturelle.

Hohle Fels démontre surtout qu'une pensée symbolique élaborée, ancrée dans des productions matérielles et corporelles, précédait de très loin l'écriture, les cités et les grands panthéons antiques. C'est une antériorité de facultés humaines, non une généalogie automatique des dieux historiques.

19. Les niveaux de certitude — méthode MYTHOS

Attesté par les vestiges : la présence d'une figurine féminine en ivoire, d'une flûte en os de vautour, de sculptures animales et composites, de parures, d'outils spécialisés, d'ocre et d'occupations de plusieurs périodes. La localisation des trouvailles, les dimensions des objets et les caractères matériels sont vérifiables.

Interprétations fortes : une pratique figurative et musicale ancienne ; une technologie du travail de l'ivoire ; une fabrication plausible de cordes à l'aide du bâton perforé, étayée par des expériences ; des usages de pigments au cours du Paléolithique supérieur.

Hypothèses ouvertes : signification sexuelle ou protectrice de la Vénus, identité des personnes qui portaient les objets, caractère rituel des performances musicales, rôle des figures hybrides, existence d'un élément périssable complétant la tête de la figurine.

Non démontré : nom des divinités éventuelles, « religion de la Grande Déesse », matriarcat paléolithique, mélodies jouées, récits mythologiques particuliers ou ligne directe reliant la Vénus à Aphrodite et à d'autres déesses antiques.

20. Conservation, musée et avenir des recherches

L'ensemble des grottes du Jura souabe est inscrit au patrimoine mondial depuis 2017 en raison de la valeur exceptionnelle de ses témoignages de création figurative et musicale. L'inscription vise aussi à protéger un patrimoine fragile, dont les dépôts archéologiques continuent de livrer des données.

Les principaux originaux issus de Hohle Fels sont présentés au Museum für Urgeschichte und Eiszeitkunst (URMU) de Blaubeuren. Les catalogues numériques du musée permettent d'étudier les fiches d'objets, et certaines ressources sont consultables en trois dimensions. La recherche associe fouilles, archéozoologie, analyses de résidus, datations, microscopie et expérimentations.

La priorité scientifique n'est pas de décréter un « premier homme artiste », mais de préciser les chronologies, la formation des dépôts, les modalités de fabrication, les contextes d'utilisation et les relations entre les différentes vallées et les autres régions du monde.

Conclusion générale

Hohle Fels est essentiel non parce qu'il livrerait une religion perdue dont nous pourrions déchiffrer les croyances, mais parce qu'il documente la densité technique, matérielle et symbolique de groupes humains très anciens. La Vénus révèle une figuration remarquable du corps ; les oiseaux et les formes hybrides, la capacité de représentation et de combinaison ; les flûtes, une pratique sonore élaborée ; les objets de parure et le bâton perforé, l'intégration des savoir-faire dans la vie sociale.

Pour MYTHOS, la conclusion doit demeurer exigeante : avant les théogonies écrites, les mythes nommés et les temples, il existait déjà des humains capables de fabriquer des images, d'organiser des sons, de produire des signes et, vraisemblablement, de transmettre des récits. Les objets de Hohle Fels éclairent cette capacité ; ils ne permettent pas de transcrire des mythes oubliés.

Bibliographie