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MYTHOS — Encyclopédie universitaire des tragédies grecques

Volume CIII (103) — Eschyle, Memnon (Μέμνων)

Le fils de l'Aurore devant Achille : deuil d'Antiloque, gloire guerrière, deux mères divines et destin mortel

Série : Tragédies grecques — volume CIII. Auteur traditionnel : Eschyle, Ve siècle av. J.-C. Œuvre : tragédie perdue. Référence critique : Stefan Radt, Tragicorum Graecorum Fragmenta III, Aeschylus, fragments 127–129. Continuité : C, Les Myrmidons ; CI, Les Néréides ; CII, Les Phrygiens / La Rançon d'Hector ; CIII, *Memnon***. **Suite envisagée : CIV, La Pesée des âmes (Psychostasia), dossier distinct.

Avertissement méthodologique. Nous possédons trois très courts fragments rangés sous le titre Memnon dans l'édition Radt et quelques témoignages anciens sur la mise en scène. L'intrigue précise, le chœur, les interlocuteurs et le dénouement sont inconnus. Le résumé de l'Éthiopide, les textes homériques, les peintures de vases et les récits postérieurs décrivent le mythe, non le texte conservé d'Eschyle. Les lectures de Platon, Aristote, Hegel et Nietzsche proposées ci-dessous sont des interprétations comparatives, non des commentaires attestés de la pièce.

I. Pourquoi Memnon après Les Phrygiens ?

La trilogie traditionnellement appelée « Achilléide » a été étudiée dans les volumes C à CII. Le volume CII s'achevait avec Priam et la restitution du corps d'Hector. Dans le cycle épique troyen, la guerre ne s'arrête pas là : après les funérailles d'Hector, de nouveaux défenseurs rejoignent Troie. Penthésilée, puis Memnon, affrontent Achille. Le déplacement vers Memnon ne suppose pas que la tragédie ait été représentée immédiatement après Les Phrygiens : il s'agit d'une continuité mythologique et éditoriale, et non d'une chronologie de représentation vérifiée.

Le choix d'étudier Memnon avant la Psychostasia respecte également une hypothèse fréquente selon laquelle ces deux pièces étaient associées, Memnon précédant une œuvre consacrée à la pesée des destins. Mais leur association, leur ordre et l'identité d'une éventuelle troisième tragédie restent débattus. M. L. West a réexaminé ces questions et jusqu'à l'attribution de la Psychostasia à Eschyle lui-même.

II. Un dossier documentaire exceptionnellement mince

L'édition de référence est Stefan Radt, TrGF III (1985), F 127–129. La plage est confirmée dans l'inventaire de Matthew Wright, The Lost Plays of Greek Tragedy, volume II, section « Memnon ». Les fragments sont si brefs qu'ils ne livrent ni récit suivi ni monologue identifiable. Deux paraissent contenir des restes de description guerrière ; le troisième n'autorise aucune reconstitution de l'intrigue.

Une difficulté supplémentaire est capitale : les auteurs qui citent ces petits fragments les attribuent à un Agamemnon, non à un Memnon***. L'édition critique les regroupe sous *Memnon après examen des traditions et des variantes du titre. Il faut donc parler de fragments **éditorialement attribués à la pièce, et non de trois passages conservés par une transmission parfaitement univoque.

Leur numérotation Radt ne doit pas être confondue avec les numéros de Herbert Weir Smyth (édition Loeb de 1926), où les « fragments 57 et 58 » sont présentés dans la section Memnon. Une concordance automatique entre ces systèmes serait fautive. Nous n'imprimons aucun vers grec dont l'établissement n'a pas été contrôlé dans une édition critique.

III. Le fragment 127 Radt : un reste de langage martial

F 127 est l'un des témoins minuscules traditionnellement associés à une description de combat. La tradition indirecte et les hésitations d'attribution limitent considérablement son exploitation. Nous pouvons constater l'existence d'un vocabulaire compatible avec l'univers guerrier ; nous ne pouvons identifier avec certitude ni le locuteur, ni le destinataire, ni la scène, ni la position du passage dans l'œuvre.

La méthode impose ici de ne pas fabriquer un discours d'arrivée de Memnon, une harangue troyenne ou un récit de messager. Chacune de ces solutions serait dramaturgiquement concevable, mais aucune n'est conservée.

IV. Le fragment 128 Radt : équipement et difficultés textuelles

F 128 est également très bref et associé à un langage d'armement. Les lexicographes anciens ont transmis des mots dont l'interprétation et parfois la graphie posent problème. Les éditeurs modernes doivent départager des leçons concurrentes et d'anciennes attributions à Agamemnon.

On ne peut déduire de ce fragment la forme exacte du bouclier de Memnon, ni supposer que le personnage exhibait sur scène l'ensemble des armes décrites dans l'Éthiopide. La source épique parle d'armes façonnées par Héphaïstos ; le passage tragique survivant ne permet pas de restituer une scène complète d'armement.

V. Le fragment 129 Radt : ce qu'un numéro critique ne garantit pas

Le troisième fragment ne permet pas davantage de reconstruire un épisode entier. Son intérêt réside surtout dans l'existence d'une tradition de citations et dans les choix d'attribution opérés par les éditeurs. Il ne faut pas confondre l'exactitude de la référence bibliographique avec la certitude d'une interprétation dramatique.

Pour MYTHOS, les trois numéros sont donc consignés sans leur assigner des personnages ou des actes inventés. La preuve la plus informative concernant la pièce provient paradoxalement moins des fragments que des témoignages sur sa représentation.

VI. Le témoignage de Pollux : quatre personnages parlants ?

Julius Pollux, Onomasticon, IV, 109, rapporte à propos du Memnon une particularité concernant le nombre d'interprètes : la pièce aurait requis, à certains moments, quatre acteurs parlants. Le témoignage est tardif et doit être utilisé avec précaution. S'il est exact, il nuance la vision trop rigide selon laquelle les premières tragédies d'Eschyle n'auraient jamais dépassé un dispositif de trois acteurs.

L'affirmation ne permet pas de dresser la liste de ces personnages. Nous ne pouvons pas décider si Memnon, Achille, Priam, un messager, Nestor ou un dieu parlaient ensemble. La différence entre « quatre rôles dans une pièce » et « quatre acteurs simultanément en scène » doit elle-même être soigneusement contrôlée à partir du grec et du contexte du témoignage.

VII. Aristophane : la puissance spectaculaire de Memnon

Dans les Grenouilles, vers 962–963, Aristophane évoque de manière satirique les effets spectaculaires d'Eschyle, notamment Memnon et ses chevaux impressionnants. La plaisanterie présuppose qu'un public athénien pouvait associer le théâtre eschyléen à des apparitions martiales et à une pompe visuelle extraordinaire.

La comédie caricature cependant ses adversaires. On ne saurait en déduire le nombre de chevaux, leur présence matérielle sur l'orchestra, le type de char ni une entrée précise du personnage. Le témoignage confirme une réputation scénique, non un plan de mise en scène.

VIII. Memnon dans l'Éthiopide : la trame mythique la mieux documentée

Le résumé de l'Éthiopide, transmis sous le nom de Proclos, est la principale source ancienne pour la séquence narrative. Après l'épisode de Penthésilée, Memnon arrive au secours des Troyens. Il est fils d'Éos, l'Aurore ; ses armes sont forgées par Héphaïstos. Thétis avertit Achille du danger. Memnon tue Antiloque, fils de Nestor. Achille tue ensuite Memnon. Éos obtient de Zeus une forme d'immortalisation pour son fils. La guerre se poursuit et Achille lui-même trouve la mort peu après.

Ce résumé ne reproduit pas le poème complet : l'Éthiopide est perdue. Il est donc impossible d'assurer que toutes ces étapes figuraient dans la tragédie d'Eschyle, ou dans le même ordre. Le résumé fournit un cadre comparatif, non un scénario dramatique authentifié.

IX. Qui est Memnon ? Filiation, origine et identité

Memnon est traditionnellement le fils de Tithonos et d'Éos, déesse de l'Aurore. Tithonos appartient au monde troyen par sa généalogie. Memnon apparaît comme un chef venu d'un horizon lointain, souvent qualifié d'« Éthiopien » dans les traditions grecques.

Le mot grec Aithiopes ne correspond pas simplement aux frontières de l'État contemporain d'Éthiopie. Il désigne dans les textes antiques des populations et des régions lointaines, principalement situées vers les marges méridionales ou orientales du monde imaginé par les Grecs, avec des variations considérables selon les auteurs. Il faut éviter de projeter sur Memnon des catégories nationales modernes.

Le personnage n'est pas pour autant un simple « étranger » interchangeable. Son ascendance divine, son lien familial avec Troie et sa puissance militaire en font un adversaire comparable à Achille. L'imaginaire grec peut à la fois marquer son éloignement géographique et reconnaître son excellence héroïque.

X. L'arrivée du renfort : une seconde espérance pour Troie

Après la mort d'Hector, l'arrivée d'un grand allié renouvelle l'espérance des Troyens. Ce ressort dramatique pourrait expliquer l'intérêt d'Eschyle pour le personnage. Memnon offre une réponse provisoire à la perte du principal défenseur de la ville.

Toutefois, aucun fragment ne confirme une scène de conseil de Priam, une ambassade préalable ou une cérémonie d'accueil. Les récits tardifs qui développent ces épisodes ne peuvent être transférés sans réserve dans la pièce.

L'enjeu interprétatif est clair : la cité assiégée cherche à prolonger son existence grâce à une puissance extérieure, mais cette puissance possède elle aussi des limites mortelles.

XI. Antiloque : le second deuil d'Achille

Le meurtre d'Antiloque par Memnon est un élément central de la tradition épique. Antiloque est fils de Nestor. L'Odyssée, IV, 187–188, et XXIV, 76–84, conserve le souvenir de sa proximité avec Achille et Patrocle. Pindare, Pythiques VI, 28–42, met en valeur son dévouement envers son père.

Après Patrocle, Antiloque représente une nouvelle perte dans l'entourage d'Achille. Mais l'importance dramatique précise de cet épisode dans Memnon est inconnue. On peut supposer qu'il motivait le duel final ; on ne peut affirmer qu'Eschyle lui consacrait une scène complète.

La répétition des deuils ouvre une question : Achille combat-il pour gagner une gloire nouvelle, ou parce que chaque disparition d'un proche rend la guerre plus inexorable ?

XII. Achille et Memnon : deux fils de déesses, deux destins mortels

Le parallélisme le plus frappant est généalogique. Achille est fils de Thétis ; Memnon est fils d'Éos. Tous deux sont des guerriers d'exception ; tous deux ont une mère divine ; aucun n'échappe à la mort.

Le contraste est moins celui d'un « Grec civilisé » contre un « étranger barbare » que celui de deux héroïsmes symétriques. Les deux camps disposent d'un champion aimé des dieux et promis à la perte. Cette symétrie permet une lecture tragique plus complexe que la simple célébration du vainqueur.

Les mères incarnent deux espaces cosmiques différents : la mer pour Thétis, l'aurore pour Éos. Leurs domaines n'abolissent pas la condition mortelle des fils. La mythologie oppose ainsi la permanence du monde divin à la brièveté des générations humaines.

XIII. Héphaïstos et les armes : la technique divine face à la mort

Dans l'Iliade XVIII, Héphaïstos forge les nouvelles armes d'Achille. Dans le résumé de l'Éthiopide, il fabrique également celles de Memnon. Le rapprochement est significatif : l'excellence technique divine peut servir des combattants appartenant à des camps ennemis.

L'armure accroît les capacités de défense ; elle ne garantit pas l'immortalité. L'objet parfait ne supprime pas le risque. Le dieu artisan fournit une protection, mais ne gouverne pas nécessairement l'issue du combat.

Il serait pourtant erroné d'attribuer à Eschyle une description parallèle des deux armures. Aucune telle scène continue ne nous est parvenue.

XIV. Une victoire qui annonce la mort du vainqueur

La mort de Memnon ne constitue pas la conclusion du destin d'Achille. Dans l'Éthiopide, Achille poursuit les Troyens, puis meurt à son tour, frappé par Pâris avec l'intervention d'Apollon. Le champion victorieux devient bientôt lui-même victime.

Ce voisinage narratif produit une ironie tragique : la mort de Memnon semble confirmer la supériorité d'Achille, mais elle précède sa disparition. La gloire la plus éclatante peut coïncider avec la proximité du terme.

On ne sait pas si la tragédie Memnon allait jusqu'à la mort d'Achille. L'existence d'autres œuvres associées à ce cycle rend cette hypothèse particulièrement incertaine.

XV. Memnon et Psychostasia : deux pièces qu'il ne faut pas fusionner

La Psychostasia (« Pesée des âmes ») est une autre œuvre perdue traditionnellement attribuée à Eschyle, TrGF III, F 279–280a. Plutarque, Comment écouter les poètes (Moralia, 16F–17A selon les références), rapporte que Thétis et Éos se tenaient de part et d'autre de la balance de Zeus pour plaider en faveur de leurs fils.

Cette scène **n'est pas attestée comme scène du Memnon***. Elle relève du dossier de la *Psychostasia, qui fera l'objet du volume CIV. Il faut donc distinguer le combat épique, la pièce Memnon, la pesée des âmes et les images figurées représentant Hermès avec une balance.

M. L. West, « Iliad and Aethiopis on the Stage: Aeschylus and Son », Classical Quarterly 50 (2000), p. 338–352, remet en discussion les associations de pièces et propose même de considérer l'attribution de la Psychostasia au fils d'Eschyle, Euphorion. Cette hypothèse doit rester identifiée comme telle.

XVI. Un chœur impossible à identifier avec certitude

Le titre Memnon désigne le personnage principal, non nécessairement le chœur. Nous ignorons si les choreutes représentaient des guerriers éthiopiens, des Troyens, des vieillards, des compagnons du héros ou une autre communauté.

Le choix d'un chœur d'Éthiopiens serait dramaturgiquement imaginable ; le présenter comme un fait serait une invention. Il en va de même pour les chants de lamentation supposés après le duel.

Le silence des sources ne doit pas être comblé par l'habitude : une tragédie portant le nom d'un héros ne fournit pas, par son titre, l'identité de ses chanteurs.

XVII. Reconstruction minimale : quatre niveaux de preuve

Élément possible Base documentaire Évaluation
Existence d'une tragédie intitulée Memnon Témoignages et tradition éditoriale Attestée, malgré les difficultés d'attribution des citations
F 127–129 Radt Citations indirectes, très courtes Corpus critique identifié ; contenu insuffisant pour une intrigue
Mise en scène réputée spectaculaire Aristophane, Grenouilles 962–963 Témoignage satirique, à interpréter
Particularité du nombre d'acteurs Pollux, Onomasticon IV, 109 Témoignage tardif, discuté
Arrivée de Memnon au secours de Troie Résumé de l'Éthiopide Attestée pour le mythe, non pour une scène d'Eschyle
Mort d'Antiloque Éthiopide et autres traditions Attestée pour le mythe ; traitement tragique inconnu
Duel et mort de Memnon Éthiopide Attestés pour le mythe ; mise en scène inconnue
Prières d'Éos et Thétis devant une balance Plutarque sur la Psychostasia Ne doit pas être déplacé dans Memnon
Chœur d'Éthiopiens Aucune preuve décisive Hypothèse seulement
Mort d'Achille à la fin de Memnon Aucune preuve décisive Hypothèse non retenue

Il n'existe donc aucune base pour rédiger des dialogues prétendument « retrouvés », attribuer des tirades à Éos ou décrire avec assurance l'exodos.

XVIII. Aristote : l'action tragique ne se réduit pas au duel

La Poétique d'Aristote, notamment les chapitres 6, 9 et 11, insiste sur la composition de l'action, la nécessité ou la vraisemblance de ses enchaînements et les renversements de fortune. Appliquées au mythe de Memnon, ces catégories éclairent une progression possible : arrivée d'un sauveur, victoire sur Antiloque, défaite devant Achille, deuil maternel.

Mais ce schéma n'est pas le plan attesté de la pièce. Il sert seulement de modèle analytique. La différence entre récit épique et action tragique importe ici : un poème peut juxtaposer de nombreux épisodes, tandis qu'une tragédie peut concentrer son intérêt sur une crise unique.

XIX. Platon : la valeur du courage et les limites de la gloire

Dans l'Apologie de Socrate, 28c–d, Platon évoque Achille comme exemple de l'homme qui préfère affronter le danger plutôt que vivre dans le déshonneur. La référence porte sur le héros homérique, non sur le Memnon d'Eschyle.

Cette conception du courage permet néanmoins d'interroger la symétrie des deux adversaires. Si chacun se bat en vertu d'obligations reconnues comme nobles par son camp, le seul résultat du duel ne suffit pas à démontrer la supériorité morale du survivant.

La réflexion platonicienne oblige à distinguer l'efficacité guerrière de la vertu. Un vainqueur peut être plus fort sans être plus juste. Un vaincu peut manifester du courage sans obtenir la gloire durable du premier.

XX. Hegel : la reconnaissance du héros ennemi

Dans une lecture inspirée de Hegel, la tragédie apparaît lorsque des prétentions dotées chacune d'une légitimité entrent en conflit. Memnon vient défendre une cité alliée ; Achille combat pour les Achéens et pour ses compagnons perdus. La défaite de l'un n'annule pas nécessairement la valeur de sa cause.

Cette analyse n'est pas une lecture de Memnon par Hegel. Elle applique à un récit ancien une interrogation sur la reconnaissance : la grandeur d'Achille exige-t-elle que Memnon soit réduit à une figure insignifiante ? Au contraire, plus l'adversaire est reconnu comme valeureux, plus la victoire devient problématique, car elle détruit un être digne d'estime.

L'épopée héroïque peut exalter le triomphe ; la perspective tragique peut montrer simultanément ce qu'il coûte à l'autre camp.

XXI. Nietzsche : l'éclat de la vie sous l'horizon de la mort

La réflexion de Nietzsche dans La Naissance de la tragédie (1872) permet d'interroger le rapport entre beauté héroïque et souffrance. Memnon est associé à l'aurore, au commencement lumineux du jour ; sa mort introduit une fin dans cette image de naissance perpétuelle.

L'opposition n'est pas une allégorie attestée chez Eschyle. Elle constitue une lecture philosophique de la généalogie du héros. L'Aurore renaît chaque matin, mais son fils ne renaît pas comme elle. Le contraste entre cycle cosmique et vie individuelle devient un instrument de pensée.

La grandeur d'Achille connaît la même contradiction. Sa gloire semble survivre au temps ; son corps, lui, demeure mortel. Nietzsche aide à penser l'art tragique non comme la suppression de la souffrance, mais comme la possibilité de la représenter sans effacer la force de l'existence.

XXII. Comparaisons mythologiques : précautions et différences

Thétis et Éos. Le parallèle est interne à la mythologie grecque et solidement fondé : deux mères divines, deux fils mortels, deux camps opposés. Les gestes précis des déesses varient selon les œuvres et les images.

Éos et Tithonos. Le mythe de Tithonos, bénéficiaire d'une immortalité qui n'empêche pas le vieillissement dans certaines traditions, distingue nettement durée sans fin et existence heureuse. Il ne faut pas l'attribuer automatiquement à la tragédie Memnon.

Gilgamesh et Enkidu. Dans l'épopée mésopotamienne, la mort du compagnon provoque une interrogation sur la condition mortelle. Le parallèle avec les deuils successifs d'Achille est structurel ; il ne prouve aucune dépendance textuelle de la pièce perdue.

L'Égypte ancienne. Les récits de mères divines protectrices, notamment Isis et Horus, permettent une comparaison limitée sur la sollicitude divine. Mais Horus n'est pas un équivalent de Memnon : les fonctions cultuelles, la temporalité et l'issue des récits sont différentes. Aucune filiation entre ces mythes et Memnon n'est démontrée.

XXIII. Iconographie : deux ensembles indépendants de la tragédie

1. Amphore attique, vers 530 av. J.-C., Metropolitan Museum of Art, New York, inv. 98.8.13. Le revers représente Memnon entre deux écuyers éthiopiens. L'objet est antérieur à la carrière dramatique d'Eschyle et prouve la diffusion ancienne de la figure du héros. Notice officielle : https://www.metmuseum.org/art/collection/search/246725 .

2. Stamnos attique à figures rouges, vers 490–480 av. J.-C., Museum of Fine Arts, Boston, inv. 10.177, attribué au Peintre de Syracuse. Une scène de pesée des destinées associe les mères divines et une divinité tenant la balance. La notice iconographique répertorie les figures et l'inventaire : https://www.theoi.com/Gallery/T19.9.html . Cette image sera étudiée en détail dans le volume CIV consacré à la Psychostasia ; elle ne prouve pas qu'une balance figurait dans la tragédie Memnon.

3. Amphore attique et duel d'Achille contre Memnon au musée des Beaux-Arts de Lyon. Renée Mulot, « Le duel d'Achille et de Memnon. Une amphore attique », Bulletin des musées et monuments lyonnais 4/4 (1969), p. 225–238 : https://www.persee.fr/doc/bmml_0521-7032_1969_num_4_4_1512 . Les images de cette publication sont soumises à des restrictions : MYTHOS renvoie à la notice sans recopier de reproduction non autorisée.

Aucune de ces œuvres ne doit être présentée comme photographie d'une représentation théâtrale antique.

XXIV. Bibliographie critique vérifiée

  1. Stefan Radt, Tragicorum Graecorum Fragmenta, III, Aeschylus, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1985, F 127–129 et témoignages associés. Référence bibliographique : https://search.worldcat.org/title/Tragicorum-graecorum-fragmenta-%3A-%28TrGF%29.-Vol.-3-Aeschylus/oclc/222370449 .
  2. Alan H. Sommerstein, Aeschylus, III, Fragments, Loeb Classical Library 505, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2008/2009 selon les catalogues. Traduction et commentaire des tragédies perdues.
  3. Matthew Wright, The Lost Plays of Greek Tragedy, vol. II, Aeschylus, Sophocles and Euripides, Bloomsbury, 2019, rubrique « Memnon (TrGF 3 F127–9) ». Présentation de la transmission, des fragments et des témoignages de Pollux et d'Aristophane.
  4. M. L. West, « Iliad and Aethiopis on the Stage: Aeschylus and Son », The Classical Quarterly, 50/2 (2000), p. 338–352, DOI : https://doi.org/10.1093/cq/50.2.338 . Hypothèses concurrentes sur les ensembles dramatiques et l'attribution de la Psychostasia.
  5. Pantelis Michelakis, Achilles in Greek Tragedy, Cambridge University Press, 2002. Analyse des transformations tragiques du héros.
  6. Timothy Gantz, Early Greek Myth: A Guide to Literary and Artistic Sources, Johns Hopkins University Press, 1993. Dossier des traditions épiques et iconographiques.
  7. Jonathan S. Burgess, The Death and Afterlife of Achilles, Johns Hopkins University Press, 2009. Comparaison des récits de Memnon, des représentations de pesée et du destin d'Achille.
  8. Renée Mulot, « Le duel d'Achille et de Memnon. Une amphore attique », Bulletin des musées et monuments lyonnais, 4/4 (1969), p. 225–238, DOI : https://doi.org/10.3406/bmml.1969.1512 .

Sources primaires et leur fonction exacte

XXV. Conclusion — Le héros venu de l'Aurore et l'impossibilité de sauver les fils

Le Memnon perdu d'Eschyle nous oblige à mesurer la distance entre une histoire abondamment représentée et une tragédie presque entièrement effacée. La tradition épique raconte l'arrivée du héros, la mort d'Antiloque, le duel contre Achille et l'intervention d'Éos. La documentation dramatique ne conserve que trois fragments infimes et quelques indications de représentation. Il serait intellectuellement trompeur de transformer le récit épique en pièce retrouvée.

Cette pauvreté documentaire n'interdit pas l'analyse, à condition d'en annoncer le statut. Memnon constitue un miroir d'Achille : chacun possède une mère divine et une excellence guerrière, mais aucun n'échappe au destin mortel. Le héros vainqueur prépare sa propre disparition ; la mère immortelle ne peut empêcher la perte du fils.

Thèse interprétative du volume CIII : la mort de Memnon dévoile le caractère réversible de la gloire guerrière. L'ennemi tué ressemble suffisamment au vainqueur pour que la victoire révèle, plutôt qu'elle ne supprime, la vulnérabilité de celui qui triomphe. Cette proposition n'est pas une citation d'Eschyle.

Le prochain volume, **CIV (104), Psychostasia / La Pesée des âmes***, examinera séparément les témoignages sur Zeus, Thétis, Éos et les balances du destin, sans attribuer au *Memnon une scène conservée seulement pour l'autre tragédie.


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