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MYTHOS — Encyclopédie universitaire des tragédies grecques

Volume CIX (109) — Eschyle, Lycurgue (Lykourgos, Λυκοῦργος)

La bière, le vin, les satyres captifs et la parodie de la souveraineté : le dénouement satyrique de la Lycurgie

Série : MYTHOS — Théâtre grec, cycle des tragédies et de leurs drames satyriques associés. Auteur : Eschyle (Ve siècle av. J.-C.). Genre exact : drame satyrique perdu, non une tragédie. Position : quatrième pièce de la tétralogie dite Lycurgie. Référence critique : Stefan Radt, Tragicorum Graecorum Fragmenta III, F 124–126. Continuité : CVI Les Édoniens → CVII Les Bassarides → CVIII Les Jeunes Gens → CIX *Lycurgue***. **Prochain volume : nouvelle tragédie, après contrôle du catalogue existant.

Avertissement éditorial : Ce dossier conserve la continuité de la tétralogie sans confondre les genres. Lycurgue est le drame satyrique qui clôt les trois tragédies déjà étudiées. Les fragments 124–126 Radt sont très brefs. Aucun texte complet, prologue, chant choral, dialogue continu ni dénouement n'est transmis. Les reconstructions modernes seront qualifiées comme telles. La traduction française des passages antiques est une paraphrase critique, non un vers grec inventé.

I. Pourquoi intégrer un drame satyrique dans cette série ?

Les tragédies grecques étaient souvent présentées en ensembles dramatiques dont la quatrième pièce était un drame satyrique. La Lycurgie constitue un exemple traditionnellement identifié de cet agencement : Édoniens, Bassarides, Neaniskoi, Lykourgos. Omettre la quatrième œuvre romprait la continuité des pièces appartenant au même ensemble. L'inclure ne revient pas à l'appeler « tragédie ». La distinction doit être visible dans le titre, les métadonnées et la navigation du site. Le drame satyrique est lié au théâtre de Dionysos, mais son registre, ses figures chorales et ses ressorts dramaturgiques diffèrent de ceux de la tragédie.

II. Une tétralogie attestée, un ordre de représentation peu documenté

Une scholie à Aristophane, Thesmophories 135, énumère les trois tragédies de la Lycurgie et le drame satyrique Lycurgue. La séquence est reçue dans les éditions modernes. L'année de représentation n'est pas connue avec certitude ; il serait imprudent de lui assigner une date précise. L'architecture dramatique suggère un parcours du refus royal de Dionysos vers ses conséquences, mais l'enchaînement détaillé des intrigues demeure en grande partie perdu.

III. Le dossier documentaire : trois fragments seulement

Le texte survivant est classé F 124, F 125 et F 126 Radt, édition TrGF III (1985). Ce classement est confirmé dans l'étude de Georgia Xanthaki-Karamanou, Dionysiac Dialogues (2022), section 1.1.4.1. L'édition antérieure de H. W. Smyth utilise une numérotation différente : son fragment 56 correspond au passage sur la bière transmis par Athénée. Il ne faut donc jamais écrire « fragment 56 Radt ». Les fragments ne sont pas les trois scènes successives de la pièce : ce sont trois restes textuels isolés, cités pour des raisons érudites par des auteurs postérieurs.

IV. F 124 Radt : la bière de Lycurgue

Source : Athénée, Deipnosophistes X, 447c. Le passage évoque un personnage qui boit du brytos, boisson d'orge fermentée, et s'en vante dans un contexte associé à la virilité ou à la salle des hommes. La forme grecque transmise présente plusieurs difficultés textuelles : le référent du démonstratif initial est perdu ; la leçon relative à « l'andréia » a été corrigée diversement ; le lien entre le fait de boire, le temps et le dessèchement est discuté. La traduction exacte des deux vers varie donc selon les éditeurs. Il serait abusif d'imprimer une version française unique comme indiscutable.

La référence au brytos est solide. L'idée que la boisson serait nécessairement mauvaise ou que la pièce prêcherait simplement l'abandon de la bière pour le vin relève de l'interprétation. Une étude récente du Journal of Hellenic Studies souligne que la scène peut concerner non seulement le type de boisson, mais aussi la manière de boire, le récipient, la vantardise et les codes de masculinité.

V. L'ethnographie comique du brytos

Les Grecs associaient volontiers le vin au banquet civique et à Dionysos, tandis que la bière pouvait servir à représenter certaines pratiques étrangères. Mais l'opposition « vin grec / bière barbare » ne suffit pas à interpréter toute la scène. La Thrace est un espace mythique vu depuis Athènes ; les habitudes prêtées au roi peuvent être stylisées pour produire un contraste comique. Le spectateur rit peut-être d'une prétention masculine, d'une pratique de consommation ou d'un excès de brutalité. Nous ne pouvons identifier le mécanisme précis sans le contexte du fragment.

VI. Le boire et le pouvoir

Le roi qui se vante de boire manifeste un type de souveraineté performative : il proclame sa valeur dans une pratique de banquet. Si Dionysos lui oppose le vin, la dispute porte symboliquement sur la capacité à définir le plaisir légitime. Cependant, la victoire du vin sur la bière est une reconstruction du scénario, non une conclusion attestée par F 124. Le fragment autorise une analyse du vocabulaire de la boisson et de la vantardise, pas une reconstitution du dénouement.

VII. F 125 Radt : les « muselières de la bouche »

Source : scholie à Aristophane, Cavaliers 1150a. Le fragment conserve une expression mentionnant des kêmoi, « muselières », appliquées à la bouche. La scholie explique l'emploi figuré du terme pour des entraves. La présence d'un vocabulaire de musellement ou de lien est donc attestée. L'identification des captifs avec les satyres est très vraisemblable dans un drame satyrique, mais le texte conservé ne fournit pas le dialogue complet ni les circonstances exactes de l'emprisonnement.

Le mot kêmos peut désigner un dispositif empêchant un animal de mordre ou de manger. Son emploi pour des êtres à la fois humains et équins — les satyres — crée une ambiguïté dégradante et comique. Le pouvoir royal chercherait à traiter les compagnons de Dionysos comme un troupeau disciplinable.

VIII. Le silence imposé au chœur

Si les muselières concernent les satyres, la violence est aussi musicale. Ces créatures accompagnent habituellement Dionysos de chants et de danses. Leur imposer le silence revient à supprimer l'expression collective de leur identité. L'interprétation est particulièrement intéressante pour le théâtre, dont la voix chorale constitue un élément fondamental. Mais nous ignorons si les satyres étaient effectivement muets pendant une partie de la représentation, si l'expression était métaphorique ou si l'objet était visible sur scène.

IX. F 126 Radt : l'injonction d'écouter

Source : scholie à Sophocle, Œdipe à Colone 674 ; rapprochement avec la Souda. Le fragment conserve une injonction à écouter attentivement, avec l'image de l'oreille dressée. Son destinataire n'est pas nommé. Il pourrait s'agir d'un satyre ou de Silène recevant un ordre. L'hypothèse d'une menace royale, dans le prolongement de F 125, est plausible, mais le passage ne dit pas explicitement que Lycurgue parle. La prudence impose de conserver le statut conjectural de cette attribution.

X. Les trois fragments forment-ils une intrigue ?

F 124 évoque la boisson ; F 125, les entraves ; F 126, l'écoute forcée. On peut imaginer une action où un roi prétentieux retient les satyres, leur impose sa discipline et se voit finalement démenti par Dionysos. Cette reconstruction présente une cohérence générique. Elle n'est pas pour autant une preuve. Nous ne savons pas si F 124 se situait avant ou après les autres, ni si tous appartenaient à une seule confrontation scénique.

XI. Le chœur satyrique : un genre et non une simple plaisanterie

Le drame satyrique met fréquemment en scène des satyres conduits par Silène, dont les désirs, les peurs et les comportements contrastent avec la gravité du mythe. Leurs apparitions ne sont pas de simples interruptions comiques : elles réorganisent la manière dont les personnages héroïques ou divins sont perçus. La confrontation avec Lycurgue pourrait avoir déplacé le centre du récit depuis la souffrance du roi et de ses proches vers l'expérience de serviteurs captifs et turbulents.

XII. La captivité des satyres : un motif générique

La captivité et la libération des satyres sont attestées dans plusieurs drames satyriques, dont le Cyclope d'Euripide, œuvre intégralement conservée. Dans cette pièce, Silène et les satyres servent le Cyclope et aspirent à retrouver Dionysos. La comparaison rend plausible un dispositif analogue chez Eschyle. Elle ne prouve pas que la libération des satyres constituait le dernier épisode du Lycurgue.

XIII. Lycurgue, souverain et maître de maison

Dans la tradition mythologique, Lycurgue est roi des Édoniens et adversaire de Dionysos. Dans une hypothétique action satyrique, il pourrait devenir maître de maison, geôlier et organisateur d'un banquet où il prétend contrôler la boisson et les chants. Cette transformation du roi en maître tyrannique de serviteurs est un schéma dramatique possible. Elle reste conjecturale tant que les fragments ne confirment pas le lieu, les personnages et l'ordre des événements.

XIV. L'ombre de la catastrophe tragique

Le problème de continuité est sérieux : dans certaines versions du mythe, Lycurgue connaît une fin atroce. Comment un drame satyrique portant son nom pouvait-il conclure une tétralogie tragique ? Plusieurs réponses ont été proposées : retour comique à un épisode antérieur, version parallèle de la confrontation, survie temporaire du roi ou accent mis sur la libération des satyres plutôt que sur sa mort. Aucune solution ne peut être présentée comme certaine. La tétralogie n'oblige pas à supposer une chronologie linéaire.

XV. Homère : Lycurgue et Dionysos avant le théâtre

Dans l'Iliade VI, 130–140, Lycurgue poursuit les nourrices de Dionysos ; le dieu se réfugie dans la mer auprès de Thétis, et les dieux châtient le roi. Ce témoignage est antérieur à Eschyle et démontre l'ancienneté du conflit. Il ne mentionne ni la bière, ni les muselières, ni le banquet des satyres. Ces éléments ne doivent donc pas être introduits dans l'épopée homérique.

XVI. Le Pseudo-Apollodore : une autre configuration de la violence

Dans la Bibliothèque III, 5, 1, Dionysos fuit, ses suivantes et les satyres sont capturés, puis la folie de Lycurgue provoque le meurtre de son fils Dryas. La terre devient stérile et le roi est finalement détruit. La mention des satyres captifs rend cette tradition particulièrement intéressante pour le drame satyrique. Mais le mythographe est tardif ; son récit n'est pas un argument permettant d'attribuer à Eschyle toutes les péripéties décrites.

XVII. Nonnos : un écho tardif, pas un texte d'Eschyle

Dans les Dionysiaques, chant XX, Nonnos décrit un Lycurgue cruel qui menace les satyres, évoque leurs queues et voudrait les soumettre à son propre service. Ces passages ont nourri des reconstructions modernes de la pièce d'Eschyle. Leur distance chronologique est considérable. Il peut s'agir d'une réélaboration de motifs anciens, d'une tradition indépendante ou d'une combinaison. Il faut proscrire la présentation de Nonnos comme témoin direct de la mise en scène eschyléenne.

XVIII. Une hypothèse spectaculaire : couper les queues des satyres

Certains commentateurs ont proposé que Lycurgue cherchât à « domestiquer » les satyres en supprimant leurs attributs animaux et en les forçant à chanter pour lui ou pour Arès. L'idée est suggestive, notamment à la lumière de Nonnos. Mais aucun des trois fragments F 124–126 ne conserve explicitement une scène de coupe des queues. Dans MYTHOS, cette proposition doit rester une reconstruction iconique et dramaturgique, non une scène retrouvée.

XIX. La masculinité en question

F 124 peut jouer sur le vocabulaire de l'andreia et sur la prétention du buveur à se présenter comme viril. Dans une pièce avec des satyres, dont la sexualité et la corporéité sont souvent exagérées, cette prétention peut devenir comique. La question ne se réduit pas à savoir quelle boisson est « masculine ». Elle touche au contrôle de soi, à la violence, à l'excès et au regard grec porté sur un souverain étranger. L'interprétation du grec est disputée ; les lectures modernes doivent signaler cette incertitude.

XX. Le rire comme critique de la violence

La présence de satyres peut désamorcer la solennité d'un conflit religieux sans l'effacer. Une figure de roi qui cherche à imposer silence et obéissance à un chœur d'êtres indisciplinés devient vulnérable au ridicule. Le rire peut montrer l'échec de l'autorité là où la tragédie avait exposé ses conséquences mortelles. Cela ne signifie pas que le drame satyrique était une satire politique explicite de l'Athènes contemporaine : aucun fragment ne permet de l'affirmer.

XXI. Platon : mania, plaisir et maîtrise de soi

Dans le Phèdre 244a–245a, Platon distingue des formes de mania d'origine divine ; dans les Lois, il réfléchit aux usages collectifs du vin, de la musique et de l'éducation. Ces textes fournissent un cadre comparatif pour interroger les liens entre ivresse, rituel et contrôle des passions. Ils ne sont pas des commentaires du Lycurgue. Le drame satyrique ne doit pas être transformé en exposé anticipé d'une philosophie platonicienne de la tempérance.

XXII. Hegel : l'autorité qui se retourne contre elle-même

Une lecture inspirée de Hegel peut souligner que Lycurgue prétend définir seul la norme du comportement collectif. En réduisant les compagnons du dieu au silence, il refuse de reconnaître une autre forme de légitimité. Si le drame montrait la libération des satyres, celle-ci pourrait symboliser le renversement d'une domination unilatérale. Cette lecture n'est ni une reconstruction textuelle ni un commentaire connu de Hegel sur la pièce ; elle examine une structure possible de reconnaissance et de domination.

XXIII. Nietzsche : le dionysiaque n'est pas simplement l'ivresse

Dans La Naissance de la tragédie, Nietzsche associe le dionysiaque à la musique, au dépassement de l'individuation et à l'expérience collective. Les satyres captifs constituent un objet comparatif remarquable : la tentative de les museler serait aussi une tentative de réduire la puissance chorale. Il faut néanmoins éviter une lecture simpliste selon laquelle bière égale ordre et vin égale libération. Le texte perdu ne permet pas d'établir une telle équation, et Nietzsche ne fournit pas la clé historique unique du théâtre d'Eschyle.

XXIV. Aristote : la différence des genres

La Poétique distingue les transformations de l'art dramatique et rappelle les origines liées au satyrique, sans livrer une théorie complète du Lycurgue. Le drame satyrique ne se confond ni avec la tragédie, ni avec la comédie politique. Sa fonction dans les concours dramatiques implique un rapport spécifique entre mythe héroïque, chœur de satyres et tonalité burlesque. Cette distinction justifie que MYTHOS conserve une étiquette générique explicite.

XXV. Comparaison avec le Cyclope d'Euripide

Le Cyclope montre un monstre qui tient des satyres en servitude et se confronte au vin. La comparaison avec le Lycurgue est particulièrement utile parce qu'elle associe captivité, boisson, souveraineté domestique et libération. Mais Euripide écrit plus tard et dans un autre contexte. On ne saurait transposer les ruses d'Ulysse, l'aveuglement de Polyphème ou les répliques de Silène dans la pièce d'Eschyle.

XXVI. Comparaisons mythologiques prudentes

Les récits du Proche-Orient ancien et de l'Égypte présentent des conflits entre souveraineté humaine et puissances divines, ainsi que des formes de banquet et d'ivresse rituelle. Ces rapprochements sont thématiques, non généalogiques. Aucune source ne démontre que le Lycurgue satyrique reprend un modèle mésopotamien ou égyptien de « roi buveur ». L'analogie doit servir à poser des questions comparatives, non à fabriquer une chaîne de transmission.

XXVII. Iconographie : le dossier de Lycurgue

Les vases grecs et italiotes ont représenté Lycurgue, Dionysos et les satyres dans divers épisodes. L'étude d'Erika Simon sur la Lycurgie et le cratère de Derveni, ainsi que les travaux sur les représentations apuliennes, sont pertinents pour le contexte figuré. Mais aucune image ne peut être identifiée sans discussion comme la reproduction d'une scène du Lycurgue satyrique. Les notices du Lexicon Iconographicum Mythologiae Classicae (LIMC), entrées « Lykourgos » et « Dionysos », constituent des points de départ. Pour une future illustration, préférer une image institutionnelle avec numéro d'inventaire et licence explicite plutôt qu'une attribution scénique non fondée.

XXVIII. Tableau de certitude documentaire

Énoncé Niveau de preuve
Lycurgue clôt la Lycurgie Attesté par la tradition des titres
L'œuvre est un drame satyrique Attesté
TrGF III F 124–126 Numérotation critique vérifiée
Référence au brytos Attestée par Athénée
Muselières/entraves de bouche Attestées par scholie
Injonction à écouter Attestée par scholie
Lycurgue parle dans les trois fragments Non démontré
Les satyres sont captifs Reconstruction fortement plausible
Le chœur est composé de satyres Attendu par le genre, sans liste conservée
Dionysos convertit Lycurgue au vin Hypothèse
Lycurgue coupe les queues des satyres Hypothèse fondée sur des parallèles tardifs
Le roi meurt sur scène Non attesté
La pièce reproduit la chronologie des trois tragédies Non établi
Le public voyait un banquet complet Non établi

XXIX. Sources et bibliographie

Sources anciennes

Éditions et études

XXX. Conclusion — Une autorité ridiculisée, une voix rendue au chœur ?

Le Lycurgue d'Eschyle est perdu presque en totalité. Trois fragments laissent pourtant entrevoir une configuration suggestive : un univers de banquet et de vantardise, des entraves associées à la bouche, une injonction autoritaire à écouter. Dans le contexte d'un drame satyrique consacré au persécuteur de Dionysos, ces vestiges autorisent une réflexion sur la manière dont la domination cherche à contrôler les corps et les voix.

La reconstruction d'un roi qui emprisonne les satyres avant d'être défait par Dionysos est cohérente, mais non démontrée. La thèse interprétative du volume est que le drame satyrique pouvait rejouer, dans le registre du rire, la crise de souveraineté exposée tragiquement dans la Lycurgie : ce que le roi veut museler revient sous forme de chant, de désir et de désordre collectif. Le conditionnel est essentiel.

Continuité complète : CVI Les Édoniens ; CVII Les Bassarides ; CVIII Les Jeunes Gens ; CIX Lycurgue (drame satyrique). Le volume CX devra revenir à une tragédie grecque, après vérification des titres déjà archivés dans le dépôt MYTHOS.