MYTHOS — Encyclopédie universitaire des tragédies grecques
Volume CVIII (108) — Eschyle, Les Jeunes Gens (Neaniskoi, Νεανίσκοι)
La jeunesse devant Dionysos : une tragédie presque muette de la Lycurgie
Continuité éditoriale : CVI, Les Édoniens ; CVII, Les Bassarides ; CVIII, *Les Jeunes Gens***. **Auteur : Eschyle. État : tragédie perdue. Édition : Stefan Radt, Tragicorum Graecorum Fragmenta III, F 146–148. Statut des propositions : attesté, probable, conjectural ou non documenté, indiqué tout au long de l'étude.
I. Pourquoi ce volume suit les Bassarides
Le contrôle du dépôt public MYTHOS confirme que le volume CVII, Les Bassarides, existe déjà. Il serait donc contraire à la continuité éditoriale de le réécrire sous le même numéro. La troisième tragédie traditionnellement attribuée à la Lycurgie d'Eschyle porte le titre Neaniskoi, « Les Jeunes Gens ». Le drame satyrique Lycurgue est généralement placé en quatrième position. Cette séquence est une tradition de classement, non une preuve que l'intrigue de chaque pièce nous soit connue.
II. Une œuvre attestée, une intrigue inconnue
Le titre est ancien ; le contenu de la pièce demeure obscur. Les fragments édités par Radt, F 146–148, ne forment ni une scène suivie ni un résumé narratif. L'historien peut parler avec assurance de l'existence d'une tragédie portant ce titre dans le corpus eschyléen, mais il ne peut assigner une identité précise aux « jeunes gens » ni restituer leur destinée. La disproportion entre la solidité de l'attribution et la pauvreté du texte est la donnée principale du dossier.
III. Les limites du titre
Neaniskoi désigne des jeunes hommes. Le pluriel suggère un groupe, mais ne prouve pas que celui-ci constituait le chœur. Les titres des tragédies grecques peuvent désigner le chœur, des personnages centraux ou une catégorie collective évoquée dans l'action. La jeunesse peut être comprise comme âge de formation, de service militaire ou d'initiation ; ces pistes sont pertinentes pour une étude comparée, mais aucune n'est attestée comme thème propre de la pièce.
IV. Les fragments 146–148 Radt : inventaire prudent
F 146 : vestige textuel transmis indirectement, trop bref pour établir un personnage, une scène ou un événement. F 147 : témoignage fragmentaire, sans contexte dramaturgique permettant une attribution de parole assurée. F 148 : unité de transmission tout aussi limitée. Nous retenons leur numérotation dans Radt sans leur attribuer artificiellement des actes ou une succession chronologique. Une numérotation critique ordonne les témoignages modernes ; elle ne restitue pas l'ordre original des vers dans la représentation.
Le traitement spécifique de F 146–148 est signalé dans l'étude universitaire Dionysiac Dialogues, section « Neaniskoi », et dans Alan H. Sommerstein, Aeschylus: Fragments (2008). La consultation de l'édition critique imprimée reste nécessaire pour tout établissement littéral du grec. Nous n'imprimons pas de citation grecque conjecturale.
V. Le contexte de la Lycurgie
Les Édoniens mettent en jeu le refus du culte de Dionysos par le roi Lycurgue. Les Bassarides sont associées par le Pseudo-Ératosthène à la mise à mort d'Orphée par des femmes envoyées par Dionysos. Ces informations éclairent le monde mythique dans lequel Les Jeunes Gens a pu être représentée. Elles ne suffisent pas à établir son intrigue. En particulier, rien ne prouve que le protagoniste de cette troisième pièce était Lycurgue lui-même.
VI. Homère : le plus ancien dossier sur Lycurgue
Dans l'Iliade VI, 130–140, Lycurgue poursuit les nourrices de Dionysos ; le dieu se réfugie dans la mer auprès de Thétis ; les dieux frappent ensuite le persécuteur. Le passage atteste l'ancienneté du conflit, mais non sa répartition entre les tragédies d'Eschyle. Il ne faut pas répartir mécaniquement les épisodes homériques entre Les Édoniens, Les Bassarides et Les Jeunes Gens.
VII. Le Pseudo-Apollodore : une version différente
La Bibliothèque III, 5, 1 raconte la folie de Lycurgue, le meurtre de son fils Dryas, la stérilité du territoire et la mort du roi. Le récit est précieux pour l'histoire du mythe. Mais il est postérieur à Eschyle et n'identifie pas de manière sûre les scènes des Neaniskoi. L'idée que la troisième tragédie traitait de Dryas est une conjecture, pas une restitution fondée sur des vers conservés.
VIII. La tentation de reconstruire le chœur
On pourrait imaginer un chœur de jeunes Thraces, de compagnons du roi ou d'initiés. La pluralité du titre rend ces hypothèses concevables. Cependant, aucun témoignage conservé ne permet de les départager. La seule formulation scientifique admissible est : « Le titre désigne des jeunes gens ; leur fonction dramatique demeure inconnue. »
IX. L'initiation dionysiaque : comparaison, non identification
Les cultes de Dionysos comportent des pratiques de transformation des statuts, de musique, de danse et de participation collective. La jeunesse peut, dans plusieurs sociétés grecques, être un âge de transition. On peut comparer ces données aux significations possibles du titre. Mais il n'est pas démontré que Les Jeunes Gens mettait en scène une cérémonie d'initiation. L'existence de rites dionysiaques n'autorise pas à en fabriquer un dans une tragédie perdue.
X. La violence sacrée dans les deux premières tragédies
Dans les Édoniens, le refus du dieu se heurte à une puissance religieuse envahissante. Dans les Bassarides, la tradition associe la vengeance dionysiaque au démembrement d'Orphée. La violence est donc un élément du contexte mythique. Elle pourrait avoir des conséquences pour les jeunes gens du troisième volet, mais leur rôle exact dans cette chaîne causale n'est pas documenté.
XI. Orphée : une absence qu'il faut respecter
Le Pseudo-Ératosthène, Catastérismes 24, rattache la mort d'Orphée aux Bassarides. Rien ne permet de transporter cet épisode dans les Neaniskoi. De même, le thème ultérieur de la tête chantante d'Orphée ne saurait être introduit dans le troisième volet comme un fait scénique. Il appartient à l'histoire plus vaste des traditions orphiques.
XII. La jeunesse et la cité
Dans la cité grecque, l'âge structure des responsabilités militaires, familiales et civiques. Une tragédie intitulée Les Jeunes Gens peut inviter le lecteur moderne à interroger la transmission de l'autorité et la place des générations. Mais une telle analyse reste thématique : la pièce ne nous a pas transmis de discours sur l'éphébie athénienne, institution dont l'histoire classique est elle-même complexe.
XIII. Autorité politique et autorité religieuse
Le conflit de Lycurgue pose une question générale : jusqu'où un souverain peut-il interdire un culte ? La Lycurgie oppose une prétention royale à la puissance de Dionysos. Pour la troisième pièce, il serait possible que cette opposition ait pris une forme collective ; il serait tout aussi possible qu'elle ait été déplacée vers une autre dimension du mythe. Le titre seul ne permet pas de conclure.
XIV. Dionysos : ne pas confondre le dieu et une idée abstraite
Les lectures modernes opposent volontiers ordre et désordre, raison et ivresse. Mais Dionysos, dans les traditions grecques, n'est pas simplement un principe abstrait de chaos. Il est une divinité de cultes concrets, de pratiques rituelles et de récits multiples. Sans texte continu des Neaniskoi, nous ne savons pas quel visage du dieu Eschyle y donnait à voir.
XV. La folie de Lycurgue : prudence sur le diagnostic narratif
La folie infligée à Lycurgue dans certains récits constitue une sanction mythique, non un tableau clinique. Il serait anachronique d'en tirer un diagnostic psychiatrique moderne. Il serait également fautif de décrire avec précision une crise de folie sur scène dans Les Jeunes Gens, puisque nous ne possédons aucun récit direct de cet épisode dans la pièce.
XVI. Les dieux peuvent-ils être injustes ?
Si l'on replace la pièce dans l'ensemble de la Lycurgie, une question apparaît : la punition divine est-elle proportionnée au refus humain ? Les versions mythiques qui font mourir des proches du souverain rendent cette question aiguë. Mais elle concerne d'abord le cycle narratif ; on ne peut attribuer à Eschyle une réponse doctrinale précise à partir de fragments lexicaux.
XVII. Platon : la mania et ses distinctions
Dans le Phèdre 244a–245a, Platon examine des formes de folie d'origine divine qui ne sont pas toutes mauvaises. Ce texte fournit un outil comparatif pour distinguer inspiration rituelle, possession et égarement destructeur. Il ne commente pas les Neaniskoi. Sa pertinence réside dans le refus de traiter toute sortie des comportements ordinaires comme une réalité uniforme.
XVIII. Platon : l'éducation des jeunes et la représentation des dieux
La République II–III interroge les récits transmis aux jeunes et les représentations morales des divinités. Le titre Les Jeunes Gens rend possible un rapprochement sur la formation des générations. Mais nous ignorons si Eschyle faisait parler ses personnages de l'éducation ou de la transmission. Le rapprochement est philosophique, non documentaire.
XIX. Hegel : conflit des autorités
Dans une perspective hégélienne, le conflit entre Lycurgue et Dionysos peut être analysé comme une collision entre une autorité politique constituée et une puissance religieuse qui réclame reconnaissance. La tragédie n'exige pas nécessairement qu'un des deux pôles soit réduit à l'absence totale de légitimité. Pour Les Jeunes Gens, cette grille reste une lecture de la tétralogie, non une analyse d'une intrigue connue.
XX. Hegel : la succession des générations
La jeunesse représente potentiellement la continuité ou la rupture d'un ordre social. Si les Neaniskoi traitaient des conséquences du conflit dionysiaque sur une nouvelle génération, l'enjeu serait considérable. Mais la proposition est conditionnelle. La réflexion hégélienne sur la transmission des institutions n'autorise pas à transformer cette possibilité en fait.
XXI. Nietzsche : l'apollinien et le dionysiaque
Dans La Naissance de la tragédie, Nietzsche oppose et articule deux tendances artistiques, l'apollinien et le dionysiaque. Le cycle d'Eschyle fournit un terrain de comparaison intéressant, notamment après l'opposition d'Orphée et de Dionysos dans les Bassarides. Mais nous ne savons pas si la troisième tragédie mettait elle-même en scène une confrontation analogue. La philosophie de Nietzsche éclaire des tensions culturelles ; elle ne remplace pas les fragments perdus.
XXII. Nietzsche : le chœur comme question ouverte
Nietzsche donne au chœur tragique un rôle majeur dans sa généalogie de la tragédie. Un titre collectif comme Les Jeunes Gens pourrait sembler confirmer l'importance du groupe. Pourtant, l'identification des jeunes gens au chœur n'est pas établie. Il faut résister à une démonstration circulaire qui déduirait la distribution scénique d'une théorie philosophique.
XXIII. Aristote : ce que l'absence d'intrigue empêche
La Poétique donne une importance primordiale à l'agencement de l'action (mythos). Or cet agencement est précisément ce que nous ne possédons pas. Il serait donc impossible de classer la pièce de manière fiable parmi les intrigues complexes, simples ou fondées sur une reconnaissance. Le cadre aristotélicien est utile pour identifier les informations manquantes plutôt que pour les inventer.
XXIV. Comparaison avec les Bacchantes d'Euripide
Dans les Bacchantes, Penthée refuse de reconnaître Dionysos et finit victime d'une catastrophe familiale. Le rapprochement avec Lycurgue est ancien et pertinent. Mais Euripide écrit une œuvre distincte, dans une tradition qui a évolué. Ni les dialogues entre Dionysos et Penthée ni la scène de reconnaissance d'Agavé ne peuvent être transférés dans les Neaniskoi.
XXV. Comparaison mésopotamienne : générations et légitimité
Les mythes mésopotamiens mettent souvent en scène des conflits entre générations divines, des changements de souveraineté et des rapports difficiles entre ordre cosmique et violence. On peut comparer ces problèmes généraux avec ceux que soulève la Lycurgie. Il n'existe toutefois aucune preuve qu'Eschyle ait construit Les Jeunes Gens à partir d'un récit mésopotamien particulier. Le parallèle reste typologique.
XXVI. Comparaison égyptienne : la succession sans assimilation
Dans les traditions égyptiennes relatives à Osiris, Isis, Seth et Horus, la succession dynastique et la légitimation d'un héritier occupent une place importante. Cette structure invite à penser les relations entre jeunesse, autorité et violence. Mais l'absence d'intrigue conservée des Neaniskoi empêche toute comparaison narrative précise. Il faut éviter d'assimiler Dryas à Horus ou Lycurgue à Seth.
XXVII. Iconographie : que peut-on montrer ?
Les représentations antiques de Dionysos, des ménades, de Lycurgue et d'Orphée peuvent documenter l'univers mythique de la Lycurgie. Elles ne prouvent pas que tel vase illustre Les Jeunes Gens. Pour une édition illustrée, il conviendra de privilégier des notices muséales datées et inventoriées, en légendant explicitement « contexte mythologique » plutôt que « scène de la tragédie » lorsque le lien n'est pas établi. Aucune image non vérifiée n'est ici attribuée à la pièce.
XXVIII. Tableau de certitude documentaire
| Énoncé | Statut |
|---|---|
| Tragédie intitulée Neaniskoi | Attesté |
| Appartenance traditionnelle à la Lycurgie | Attestée dans le classement |
| Fragments 146–148 Radt | Référence critique |
| Identité des jeunes gens | Inconnue |
| Chœur composé de jeunes gens | Possible, non démontré |
| Présence de Lycurgue sur scène | Non établie |
| Meurtre de Dryas dans cette pièce | Non établi |
| Récit de la mort d'Orphée dans cette pièce | Non établi |
| Apparition physique de Dionysos | Non établie |
| Déroulement et dénouement | Inconnus |
XXIX. Bibliographie et sources primaires
Éditions et études :
- Stefan Radt (éd.), Tragicorum Graecorum Fragmenta, III, Aeschylus, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1985, F 146–148.
- Alan H. Sommerstein (éd. et trad.), Aeschylus: Fragments, Loeb Classical Library, Harvard University Press, 2008.
- Georgia Xanthaki-Karamanou, Dionysiac Dialogues: Aeschylus' and Euripides' Dionysiac Plays, De Gruyter, 2022, section « Neaniskoi », F 146–148 : https://urn.ub.unibe.ch/urn%3Ach%3Aslsp%3A9783110764345%3Aihv%3Apdf
- M. L. West, Studies in Aeschylus, Stuttgart, Teubner, 1990, étude de la Lycurgie.
- Charles Segal, Orpheus: The Myth of the Poet, Johns Hopkins University Press, 1989, pour le contexte orphique de la pièce précédente.
Sources antiques à ne pas confondre avec le texte de la pièce :
- Homère, Iliade VI, 130–140, Lycurgue et Dionysos.
- Pseudo-Apollodore, Bibliothèque III, 5, 1, variante tardive du mythe de Lycurgue.
- Pseudo-Ératosthène, Catastérismes 24, Orphée et les Bassarides : https://livingpoets.awh.durham.ac.uk/w/index.php/Eratosthenes_Catasterisms_24
- Euripide, Bacchantes, comparaison dramatique.
- Platon, Phèdre 244a–245a ; République II–III.
- Aristote, Poétique.
XXX. Conclusion : l'éthique de l'incertitude
Les Jeunes Gens offrent moins une intrigue accessible qu'un cas exemplaire de la fragilité de la transmission tragique. Le titre, le classement traditionnel et trois fragments attestent une œuvre ; ils ne permettent pas de retrouver ses scènes. La place de la jeunesse dans la violence religieuse et politique constitue un axe d'interprétation stimulant, mais demeure une hypothèse. La conclusion scientifique centrale est que l'importance d'une tragédie perdue ne dispense jamais de distinguer ce que l'Antiquité a transmis de ce que le lecteur moderne souhaite y trouver.
Suite éditoriale envisagée : volume CIX, Lycurgue (drame satyrique), si la série accepte cette transition générique ; sinon, sélectionner une tragédie différente après vérification du catalogue.