MYTHOS — Encyclopédie universitaire du théâtre grec
Volume CXIII (113) — Eschyle, Les Tireurs de filets (Diktyoulkoi, Δικτυουλκοί)
Danaé et Persée : le sauvetage en mer, les satyres et la violence dissimulée derrière le rire
Continuité vérifiée : CXI, Les Phorcides ; CXII, Polydectès → CXIII, *Les Tireurs de filets***. **Genre : drame satyrique, non tragédie. État : œuvre perdue, conservée par fragments. Édition : Stefan Radt, Tragicorum Graecorum Fragmenta III, F 46a–47c, particulièrement F 46a (PSI 1209) et F 47a (P.Oxy. XVIII 2161). Règle : fragments cités et témoins anciens distingués des hypothèses de reconstruction ; aucun dialogue inventé.
I. Une quatrième pièce du cycle de Persée
La recherche associe généralement Les Tireurs de filets à une tétralogie de Persée comprenant Les Phorcides, Polydectès et une troisième tragédie de titre inconnu. Il ne faut pas inventer ce titre. La position exacte des pièces tragiques demeure débattue, tandis que la fonction satyrique des Diktyoulkoi est solide. La continuité de cette encyclopédie est éditoriale, non une affirmation sur l'ordre originel de représentation.
II. Le titre et la mer
Diktyoulkoi désigne ceux qui tirent un filet. Le mot installe le drame dans un univers de travail maritime. Le coffre contenant Danaé et Persée, abandonné aux flots, est découvert près de Sériphos. L'objet mystérieux suscite d'abord l'effort et la curiosité des pêcheurs. Le ressort spectaculaire repose sur l'écart entre ce qu'ils croient remonter et ce que le public mythologiquement averti peut reconnaître.
III. Le contexte mythique : Acrisios
Acrisios a appris qu'il mourrait par le fils de Danaé. Il tente d'empêcher la naissance ou la survie de cet enfant. Les récits diffèrent dans leurs détails ; le Pseudo-Apollodore, Bibliothèque II, 4, 1, décrit l'enfermement de la mère et de l'enfant dans un coffre lancé à la mer. Ce récit est un arrière-plan mythographique : il ne fournit pas la totalité du texte d'Eschyle.
IV. La valeur des papyrus
La connaissance directe des Diktyoulkoi repose principalement sur PSI 1209 fr. a = F 46a Radt et P.Oxy. XVIII 2161 = F 47a Radt. Ces deux fragments, publiés respectivement en 1933 et 1941, conservent environ 21 et 66 vers fragmentaires. Les portions de P.Oxy. 2161 correspondent aux vers 765–832, comme le confirme une indication stichométrique pour le vers 800. Le dossier F 46a–47c contient également des pièces mineures ; la numérotation ne doit pas être confondue avec celle de Smyth. Voir Dettori 2016 et son compte rendu par Pierre Voelke : https://bmcr.brynmawr.edu/2017/2017.10.24/
V. F 46a : un objet apparaît sur la mer
Le premier papyrus met en scène des personnages qui aperçoivent un objet flottant et cherchent à le ramener. La scène est lacunaire. La plupart des interprétations y reconnaissent Dictys et Silène, mais la distribution de plusieurs répliques reste débattue. Les paragraphes de changement de locuteur ne suffisent pas à résoudre toutes les difficultés. On peut décrire la découverte du coffre ; on ne peut en donner une transcription théâtrale continue.
VI. Dictys, le pêcheur secourable
Dans la tradition de Persée, Dictys recueille Danaé et l'enfant. Le nom du personnage est lié à l'univers des filets. Il s'oppose, dans plusieurs récits, à son frère Polydectès, qui cherchera à imposer ses intentions à Danaé. La différence morale entre les frères éclaire le cycle, mais le fragment F 46a ne livre pas un portrait psychologique complet de Dictys.
VII. Silène : assistant ou prédateur ?
L'identification de Silène comme interlocuteur de Dictys est largement défendue. Son rôle peut d'abord sembler celui d'un compagnon de pêche ou d'un personnage burlesque. Mais le second papyrus lui donne une présence beaucoup plus ambiguë auprès de Danaé. Il serait erroné de le présenter d'emblée comme un protecteur sans examiner les avances inquiétantes des satyres.
VIII. F 47a : une scène tardive
Le fragment F 47a conserve des vers numérotés 765–832. Son emplacement avancé dans la pièce permet de dire que la confrontation entre Danaé et les satyres se déroule tard dans l'action conservée, non au tout début. Cela ne suffit pas à identifier le dénouement. Les vers 765–772 sont souvent attribués à Silène, les vers 773–785 à Danaé ; la distribution des vers 786–832 entre Silène et le chœur reste discutée.
IX. Danaé parle : une détresse non fictive
Dans le passage conservé, Danaé manifeste une vive inquiétude devant les créatures qui l'entourent. Le texte fait apparaître la possibilité d'une contrainte sexuelle et la menace d'un suicide. La tonalité est très différente d'une farce purement inoffensive. Il faut conserver cette gravité sans fabriquer de longues citations grecques ni prétendre connaître tous les gestes scéniques.
X. Le chant de Silène et les satyres
La portion lyrique de F 47a, approximativement vers 786–820, est difficile à répartir entre Silène et les satyres. La métrique et la distribution des répliques sont discutées. Les vers 821–832 comportent des anapestes et des allusions à une union nuptiale. Une étude spécialisée a examiné les changements de locuteur à la fin du fragment : https://www.uni-koeln.de/phil-fak/ifa/zpe/downloads/1989/079pdf/079267.pdf
XI. Le mariage comme langage de la domination
Les satyres peuvent présenter leurs avances comme une proposition de mariage ou d'union. Danaé, elle, les reçoit dans une situation de vulnérabilité. La divergence entre le discours de séduction et l'expérience de la femme est au cœur du malaise dramatique. Une analyse moderne ne doit pas effacer cette asymétrie sous prétexte que le genre est satyrique.
XII. Le rire et ses victimes
Le spectateur peut rire des prétentions de Silène, de la maladresse des satyres et de leur érotisme excessif. Mais le rire n'est pas moralement neutre : il dépend du point de vue adopté. Patrick O'Sullivan a souligné la dimension menaçante de ces satyres et leur ressemblance paradoxale avec Polydectès, autre figure de désir coercitif dans le cycle de Persée. Référence : https://academic.oup.com/bics/article-abstract/62/2/49/5743098
XIII. Une héroïne entre deux violences
Danaé a subi l'autorité de son père Acrisios, qui l'a livrée à la mer. À Sériphos, elle rencontre la menace possible de Silène et, dans la suite mythique, les prétentions de Polydectès. Ces trois configurations ont un trait commun : des hommes cherchent à disposer de son destin. Le rapprochement éclaire la structure mythique ; il ne prouve pas que la pièce énumérait explicitement ces trois violences.
XIV. L'enfant Persée
La présence du jeune Persée dans le coffre est fondamentale. Les satyres sont confrontés non seulement à une femme, mais aussi à un enfant dont l'avenir héroïque est connu du public. La différence entre son impuissance présente et sa gloire future crée une ironie mythologique. Il ne faut pas lui attribuer des paroles ou gestes précis que les papyrus ne conservent pas.
XV. Le travail de la pêche
Le filet est un instrument concret : il transforme un objet inaccessible dans l'eau en prise visible sur la plage. L'effort collectif des tireurs de filets peut devenir une scène comique. Mais ce travail possède aussi une portée symbolique : le destin héroïque arrive par une activité ordinaire, non par un combat glorieux. La dimension sociale de la pêche est un élément original du titre.
XVI. Le coffre comme objet dramatique
Le coffre concentre plusieurs significations : prison imposée par Acrisios, embarcation précaire, espace de survie maternelle et objet de découverte. Le passage de l'enfermement à l'ouverture peut figurer un changement de statut. Nous ne savons pas comment le coffre était fabriqué pour la représentation, ni comment l'enfant était figuré.
XVII. Les satyres et le chœur
Le drame satyrique utilise un chœur de satyres. Leur présence modifie la représentation de la violence mythique : elle introduit la danse, les gestes burlesques, l'excès et le commentaire collectif. Le chœur ne doit cependant pas être supposé unanimement bienveillant. Le fragment F 47a montre qu'il peut participer à une pression exercée sur Danaé.
XVIII. Un genre distinct de la comédie
Le drame satyrique n'est pas une comédie politique au sens d'Aristophane. Il reprend un univers héroïque et y introduit les satyres, généralement après une trilogie tragique. La juxtaposition du grave et du grotesque est constitutive du genre. Le Cyclope d'Euripide, seul drame satyrique intégralement conservé, fournit un parallèle, non un modèle à copier scène par scène.
XIX. Une comparaison avec le Cyclope
Dans le Cyclope, les satyres se trouvent sous la domination de Polyphème et cherchent à échapper à leur servitude. Dans les Diktyoulkoi, ils peuvent au contraire devenir menaçants envers Danaé. La comparaison souligne la plasticité morale des satyres : ils ne sont ni toujours victimes ni toujours protecteurs.
XX. Platon : le désir et la maîtrise
Dans la République VIII–IX, Platon décrit les effets politiques et psychiques des désirs non maîtrisés. Les satyres eschyléens peuvent être comparés à une communauté dont les impulsions deviennent une menace pour autrui. Ce rapprochement est philosophique et postérieur ; Platon ne commente pas cette pièce.
XXI. Platon : l'éducation du regard
Le regard porté sur Danaé est aussi une question de reconnaissance : voit-on une personne vulnérable ou un objet de désir ? Les dialogues platoniciens permettent d'interroger l'éducation du jugement et la hiérarchie des désirs. Mais il serait excessif de transformer le drame satyrique en allégorie platonicienne.
XXII. Hegel : la reconnaissance refusée
Une lecture hégélienne peut considérer que Silène et les satyres échouent à reconnaître Danaé comme sujet autonome. Le comique naît de leur prétention à disposer d'elle ; le pathétique de la scène réside dans le refus qu'elle oppose. Il s'agit d'une analyse moderne, non d'une thèse formulée par Hegel à propos des Diktyoulkoi.
XXIII. Hegel : le renversement du sauvetage
Ceux qui tirent un coffre de la mer peuvent apparaître comme des sauveteurs. Mais certains d'entre eux risquent ensuite de transformer le salut en nouvelle captivité. Cette inversion permet de penser une contradiction de l'action : un geste objectivement secourable ne garantit pas une relation juste. Les fragments ne démontrent pas que le dramaturge ait formulé cette contradiction comme une doctrine.
XXIV. Nietzsche : le dionysiaque sans idéalisation
Les satyres sont associés au monde dionysiaque. Nietzsche les valorise comme figures d'une énergie pré-civique dans La Naissance de la tragédie. Pourtant, leur comportement envers Danaé interdit d'idéaliser toute manifestation d'exubérance. La puissance dionysiaque peut produire une expérience théâtrale intense sans être moralement innocente.
XXV. Aristote : mélange de pathétique et de burlesque
La Poétique permet de distinguer les procédés dramatiques, mais ne donne pas un commentaire détaillé de cette pièce. Le mélange d'angoisse et de plaisanterie invite à analyser les effets produits sur le spectateur : rire, inquiétude, anticipation du destin héroïque. Aucune catégorie aristotélicienne ne permet de restituer les lacunes papyrologiques.
XXVI. Comparaison avec d'autres enfants exposés
Le motif de l'enfant abandonné à l'eau apparaît dans plusieurs traditions, notamment le récit de Sargon d'Akkad transmis par une légende néo-assyrienne et celui de Moïse dans l'Exode. La comparaison doit être rigoureuse : les récits diffèrent par leur datation, leur contexte et leurs finalités. Une parenté de motifs n'établit pas une dépendance littéraire directe d'Eschyle.
XXVII. La mer comme passage
La mer peut être menace, frontière et espace de transformation. Danaé et Persée passent de la condamnation familiale à la possibilité d'une nouvelle vie. Le filet matérialise le franchissement de cette frontière. Cette interprétation symbolique ne remplace pas l'analyse des objets et des mots conservés.
XXVIII. Les images de Danaé et du coffre
La peinture sur vase grecque montre des scènes de Danaé et de Persée enfermés dans un coffre, de leur mise à la mer ou de leur découverte. Certaines représentations ont été rapprochées de la tétralogie de Persée. La datation et la dépendance à une représentation théâtrale demeurent discutées. Pour un catalogue raisonné, consulter le Lexicon Iconographicum Mythologiae Classicae, entrées « Danae », « Perseus », « Diktys ». Ne pas légender un vase comme « scène des Diktyoulkoi » sans argument explicite.
XXIX. La date du cycle
E. A. Goins, « The Date of Aeschylus' Perseus Tetralogy », Rheinisches Museum für Philologie 140 (1997), examine les hypothèses de datation du cycle, parfois situé avant 490 ou dans les années 460 av. J.-C. Les images de vases fournissent des indices discutables. Aucune date précise ne doit être présentée comme certaine. Texte : https://www.rhm.uni-koeln.de/140/Goins.pdf
XXX. Tableau de certitude
| Proposition | Statut |
|---|---|
| Diktyoulkoi est un drame satyrique d'Eschyle | Attesté |
| F 46a = PSI 1209 ; F 47a = P.Oxy. 2161 | Attesté |
| Le second papyrus correspond aux vers 765–832 | Attesté par stichométrie |
| Danaé et l'enfant sont découverts dans un coffre | Solidement étayé |
| Dictys et Silène sont les deux interlocuteurs du début | Identification probable |
| Danaé exprime sa détresse devant les satyres | Attesté par F 47a |
| Silène prononce exactement tous les vers lyriques 786–820 | Attribution discutée |
| Dictys intervient pour sauver Danaé à la fin | Reconstruction probable |
| Le drame fut joué en 460 av. J.-C. | Non établi |
| Les satyres sont simplement bienveillants | Contredit par la complexité du fragment |
| Les papyrus appartiennent à Polydectès | Faux : ils appartiennent aux Diktyoulkoi |
XXXI. Sources primaires et éditions
- PSI 1209 fr. a, fragment 46a Radt, découverte du coffre.
- P.Oxy. XVIII 2161, fragment 47a Radt, vers 765–832.
- Pseudo-Apollodore, Bibliothèque II, 4, 1–3, contexte mythographique de Danaé et Persée.
- Stefan Radt (éd.), Tragicorum Graecorum Fragmenta, III, Aeschylus, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1985, F 46a–47c.
- Alan H. Sommerstein (éd. et trad.), Aeschylus: Fragments, Loeb Classical Library, Harvard University Press, 2008.
XXXII. Bibliographie critique
- Emanuele Dettori, I Diktyoulkoi di Eschilo: testo e commento. Contributo a lingua e stile del dramma satiresco, Rome, Quasar, 2016 ; compte rendu de Pierre Voelke : https://bmcr.brynmawr.edu/2017/2017.10.24/
- Patrick O'Sullivan, « Aeschylus’ Diktyoulkoi: A Typically Atypical Satyr Play? », Bulletin of the Institute of Classical Studies 62.2 (2019), pp. 49–65 : https://academic.oup.com/bics/article-abstract/62/2/49/5743098
- Lyndsay Coo, « Satyric Nostalgia in the Aeschylean Tetralogy », Bulletin of the Institute of Classical Studies 62.2 (2019) : https://research-information.bris.ac.uk/files/216854318/BICS62_2_Coo.pdf
- E. A. Goins, « The Date of Aeschylus' Perseus Tetralogy », Rheinisches Museum für Philologie 140 (1997) : https://www.rhm.uni-koeln.de/140/Goins.pdf
- Henry et Nünlist, « Aeschylus, Dictyulci (fr. 47a Radt) and Isthmiasiae (fr. 78a–d) », Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik 129 (2000) : https://www.uni-koeln.de/phil-fak/ifa/zpe/downloads/2000/129pdf/129013.pdf
- Étude « The Speaker(s) of Aeschylus, Diktyoulkoi fr. 47a Radt (= P. Oxy. 2161) 821–32 », ZPE 79 (1989) : https://www.uni-koeln.de/phil-fak/ifa/zpe/downloads/1989/079pdf/079267.pdf
- Daniel Ogden, Perseus, Routledge, 2008.
- Synthèse de la tradition des papyrus, Theoi : https://www.theoi.com/Text/AeschylusFragments4.html
XXXIII. Conclusion : l'ambivalence du salut
Les Tireurs de filets offrent un témoignage rare sur le drame satyrique d'Eschyle. La découverte d'un coffre par des pêcheurs ouvre sur le destin de Danaé et du futur héros Persée. Mais le sauvetage ne signifie pas la fin du danger. Danaé, qui vient d'échapper à la mort en mer, se trouve confrontée à l'insistance sexuelle de Silène et des satyres. Le rire satyrique coexiste donc avec une véritable inquiétude.
Thèse interprétative : la pièce met en tension le geste du sauvetage et la reconnaissance de l'autonomie de la personne sauvée. La violence ne disparaît pas quand le coffre atteint la terre ferme ; elle peut changer de forme. Cette lecture respecte les éléments attestés sans fabriquer un dénouement.
Continuité éditoriale : CXI Les Phorcides → CXII Polydectès → CXIII Les Tireurs de filets. La troisième tragédie hypothétique du cycle de Persée n'a pas de titre sûr : elle ne recevra pas de numéro fictif. Le volume CXIV devra porter sur une autre œuvre attestée, après vérification du catalogue.