MYTHOS — Encyclopédie universitaire du théâtre grec
Volume CXIV (114) — Eschyle, Amymoné (Ἀμυμώνη)
L'eau sacrée, le désir des dieux et la condition féminine dans la mythologie des Danaïdes
Continuité vérifiée : CXIII, Les Tireurs de filets → CXIV, *Amymoné***. **Genre : drame satyrique, non tragédie. Corpus : Stefan Radt, Tragicorum Graecorum Fragmenta III, F 13–15. Statut : texte presque entièrement perdu ; trois fragments très courts, sans scène continue. Prudence : les récits du Pseudo-Apollodore et d'Hygin ne sont pas des transcriptions d'Eschyle.
I. Le cycle des Danaïdes
Amymoné est généralement reconnue comme la pièce satyrique qui clôt la tétralogie des Danaïdes. Les tragédies associées sont Les Suppliantes, Les Égyptiens et Les Danaïdes. L'ordre des deux premières œuvres et la datation exacte ont fait l'objet de discussions ; le papyrus P.Oxy. XX 2256 est essentiel à la reconstitution du concours. La datation vers 463 av. J.-C. est souvent proposée, sans constituer une certitude absolue.
II. Les Suppliantes : la liberté devant le mariage
Dans Les Suppliantes, les filles de Danaos demandent protection au roi d'Argos contre leurs cousins, les fils d'Égyptos. La pièce articule la supplication, le consentement politique de la cité et la résistance à une union imposée. Elle constitue un contexte pertinent pour Amymoné, mais ne révèle pas le détail de l'intrigue du drame satyrique.
III. Les Égyptiens et les Danaïdes
Les deux autres tragédies sont perdues. La tradition des Danaïdes comprend les mariages avec les fils d'Égyptos, leur mise à mort par les épouses et l'exception d'Hypermnestre. La distribution exacte de ces événements entre les deux tragédies reste incertaine. Le fragment 44 Radt des Danaïdes fait intervenir Aphrodite et l'union cosmique, sans autoriser à reconstituer toutes les scènes.
IV. Amymoné, une Danaïde particulière
Amymoné appartient aux cinquante filles de Danaos. Dans la tradition mythographique, elle est envoyée chercher de l'eau en Argolide. Son récit se distingue de la résistance collective des sœurs par une rencontre individuelle avec un satyre puis Poséidon. Il n'est pas certain qu'Eschyle ait conservé toutes les étapes du récit dans le même ordre.
V. La sécheresse d'Argos
Pseudo-Apollodore, Bibliothèque II, 1, 4, explique que Poséidon avait tari les sources d'Argos parce qu'Inachos avait attribué le pays à Héra lors d'une rivalité divine. Le manque d'eau crée la nécessité de la quête d'Amymoné. Cette étiologie religieuse exprime une relation entre souveraineté divine, paysage et survie humaine.
VI. Le javelot et le satyre
Dans la version du Pseudo-Apollodore, Amymoné vise un cerf mais atteint un satyre endormi. Le satyre se réveille et tente de lui imposer un rapport sexuel. Hygin, Fabulae 169 et 169a, présente des variantes de la rencontre. Le détail du cerf peut provenir d'une combinaison de versions ; on ne doit pas le considérer comme une action certaine de la pièce.
VII. L'intervention de Poséidon
Poséidon apparaît, éloigne le satyre et s'unit à Amymoné. Le Pseudo-Apollodore emploie une formulation qui peut suggérer une union consentie ; d'autres témoins antiques, notamment latins, sont plus explicites sur la contrainte ou la poursuite. La divergence interdit d'imposer une seule lecture morale à toutes les versions. Voir Alan H. Sommerstein, Aeschylus: Fragments, et les analyses de Nikos Manousakis.
VIII. L'eau de Lerne
Poséidon révèle à Amymoné les sources de Lerne. Selon Hygin, le dieu frappe la terre de son trident, d'où jaillit l'eau. La source constitue une explication mythique d'un lieu naturel. Le geste du trident n'est pas attesté dans les fragments verbaux d'Eschyle, même s'il figure dans la tradition iconographique.
IX. Le fragment 13 Radt
Le fragment 13, cité par Ammonios dans son traité sur les mots de forme similaire et de sens différent, associe l'union de la femme et celle de l'homme à la nécessité du destin. Son sens général concerne le mariage ou l'union sexuelle. L'identité du locuteur reste discutée : Poséidon est souvent proposé, mais Silène a également été envisagé. Une lecture en plaisanterie érotique satyrique est possible. Voir Manousakis, « Aesch. fr. 13 Radt: A Sexual Pun? », Logeion 10 (2020).
X. Le fragment 14 Radt
Athénée transmet une brève formule évoquant les parfums et les aromates. Elle témoigne d'un registre sensuel, compatible avec une scène de séduction. Elle ne permet pas de fixer avec certitude le personnage qui parle, ni l'emplacement du passage. La reconstruction qui attribue le fragment au satyre plutôt qu'à Poséidon est une hypothèse.
XI. Le fragment 15 Radt
Le troisième fragment est très court et n'autorise aucune restitution sûre de l'action. Les trois fragments représentent seulement quelques mots du drame. La faiblesse quantitative du corpus oblige à travailler avec des degrés de certitude explicitement signalés.
XII. Le problème de la reconstruction
Une reconstruction courante propose : quête de l'eau, rencontre du satyre, appel à Poséidon, intervention du dieu, union, révélation de la source. Ce déroulement repose principalement sur les mythographes. Il est cohérent avec le genre satyrique, mais aucune scène intégrale d'Eschyle ne le confirme. La succession des fragments 13–15 n'est pas nécessairement chronologique.
XIII. Le drame satyrique et les personnages féminins
Le drame satyrique associe souvent un chœur de satyres à un héros ou à une héroïne du mythe. Les satyres peuvent être ridicules, mais aussi menaçants. Le personnage féminin peut se trouver pris entre leur désir et la puissance d'un dieu. L'absence de texte continu ne permet pas de savoir comment Amymoné résistait, négociait ou parlait.
XIV. Comparaison avec Les Tireurs de filets
Le volume CXIII étudiait Danaé face à Silène et aux satyres. Amymoné présente, dans la tradition mythographique, une autre femme menacée par un satyre. Le rapprochement éclaire les motifs récurrents d'Eschyle et du genre. Il ne prouve pas que les deux pièces avaient les mêmes dialogues ni le même dénouement.
XV. Le rire et la violence
Le désir du satyre peut produire une situation comique pour le public antique ; pour Amymoné, il représente une menace. Cette asymétrie oblige à distinguer l'effet théâtral et le vécu du personnage. L'étude contemporaine peut analyser cette violence sans attribuer à Eschyle une intention morale dont nous n'avons pas la preuve.
XVI. Poséidon, sauveur et partenaire
Le dieu chasse le satyre puis devient lui-même le partenaire d'Amymoné. Le passage de la protection à la relation sexuelle crée une ambiguïté fondamentale. La différence de puissance entre une divinité et une mortelle ne disparaît pas parce que le récit attribue au dieu un rôle salvateur. Les sources divergent sur le degré de consentement.
XVII. Une source en échange de l'union ?
La tradition rapproche l'union avec Poséidon et la découverte des eaux de Lerne. Il serait tentant d'y voir un échange, mais aucun fragment ne garantit une négociation explicite. Le don de l'eau peut avoir une fonction étiologique et religieuse indépendante d'une logique contractuelle.
XVIII. La topographie sacrée de Lerne
Lerne, en Argolide, est un espace de sources, de marais et de traditions mythiques. Le lieu est également associé à l'Hydre dans le cycle d'Héraclès. La convergence de récits souligne l'importance religieuse de la région, sans démontrer une identité de cultes ou une intrigue commune.
XIX. L'eau comme condition de la vie civique
La recherche d'eau met en rapport un besoin matériel et l'intervention divine. Une communauté ne peut survivre sans accès aux ressources. Le récit d'Amymoné explique l'abondance d'un lieu par la relation d'une femme à Poséidon. Il peut être interprété comme une fondation symbolique de la prospérité locale.
XX. Platon : désir et justice
Les livres VIII–IX de la République analysent les effets des désirs qui dominent l'âme et la cité. Cette réflexion éclaire les figures du satyre et du dieu lorsqu'elles cherchent à obtenir Amymoné. Mais Platon ne commente pas la pièce d'Eschyle : il s'agit d'un rapprochement philosophique rétrospectif.
XXI. Platon : la nécessité et le consentement
Le fragment 13 emploie le vocabulaire du destin ou de la nécessité matrimoniale. Le problème philosophique est de savoir si l'invocation d'une nécessité peut justifier la volonté d'un partenaire plus puissant. Une analyse contemporaine distingue destin narratif, consentement et contrainte. Le fragment ne suffit pas à établir la réponse dramatique.
XXII. Hegel : reconnaissance et asymétrie
Une lecture hégélienne peut analyser la rencontre comme une relation où l'autonomie d'Amymoné risque de ne pas être reconnue. Le dieu et le satyre disposent d'une puissance que la jeune femme ne partage pas. L'intérêt de cette lecture est de faire apparaître l'écart entre puissance et légitimité, sans prétendre que Hegel ait étudié Amymoné.
XXIII. Hegel : la nature et l'institution
Le récit relie l'eau naturelle à une histoire divine qui donne sens au territoire. La source peut devenir un signe durable de mémoire collective. Dans une perspective hégélienne, cette transformation d'un élément naturel en référence publique peut être comprise comme une médiation symbolique. Ce n'est pas une restitution du propos d'Eschyle.
XXIV. Nietzsche : la puissance dionysiaque
Les satyres appartiennent à l'univers dionysiaque que Nietzsche examine dans La Naissance de la tragédie. Leur énergie est à la fois festive, corporelle et potentiellement menaçante. La pièce rappelle qu'une célébration de la vitalité ne suffit pas à résoudre les questions de violence et de consentement.
XXV. Aristote et les limites des catégories
La Poétique distingue les formes dramatiques et réfléchit à l'action, mais elle ne fournit pas un résumé d'Amymoné. Le genre satyrique peut articuler mythologie et rire ; son analyse exige de ne pas projeter automatiquement sur lui les règles de la tragédie.
XXVI. Comparaison avec les Danaïdes
Le cycle des Danaïdes interroge la résistance au mariage imposé. Amymoné semble, d'après le fragment 13 et les mythographes, confronter une Danaïde à un discours présentant l'union comme nécessaire. Le contraste est significatif : l'œuvre satyrique peut rejouer, sur un mode différent, le conflit central de la trilogie. Cette lecture a été développée dans la recherche, mais son détail dramaturgique reste conjectural.
XXVII. Comparaison avec les récits de sources
Les mythologies grecques associent fréquemment une source à une nymphe, à une intervention divine ou à une métamorphose. Le cas d'Amymoné se distingue par le contexte de sécheresse et la relation à Poséidon. Les comparaisons avec des mythes mésopotamiens ou égyptiens de fertilité doivent rester fonctionnelles : aucun emprunt direct n'est établi.
XXVIII. L'iconographie d'Amymoné
Des vases grecs représentent Amymoné avec Poséidon, parfois avec un trident, une hydrie ou des personnages secondaires. Ils documentent la diffusion du mythe. Ils ne prouvent pas que le peintre a reproduit une scène d'Eschyle. Pour une illustration du site, utiliser des notices muséales et le Lexicon Iconographicum Mythologiae Classicae, entrée « Amymone », en indiquant datation, provenance et attribution. Ne pas publier une image sans droits vérifiés.
XXIX. La question de la datation
Le concours des Danaïdes est souvent daté autour de 463 av. J.-C., notamment à partir de P.Oxy. 2256 et de la mention de Sophocle. Les propositions restent discutées ; l'ancienne datation très haute des Suppliantes a été remise en cause. La date précise d'Amymoné ne doit pas être affirmée comme un fait indiscutable.
XXX. Tableau de certitude
| Proposition | Statut |
|---|---|
| Eschyle a composé Amymoné | Attesté |
| L'œuvre est un drame satyrique | Consensus critique solide |
| Corpus F 13–15 Radt | Édition critique |
| Amymoné est une fille de Danaos | Tradition mythique |
| Elle cherche de l'eau et rencontre un satyre | Récit mythographique |
| Poséidon chasse le satyre et révèle une source | Récit mythographique |
| Le fragment 13 concerne une union présentée comme nécessaire | Attesté |
| Le locuteur du fragment 13 est Poséidon | Attribution discutée |
| Le fragment 14 évoque des parfums | Attesté |
| Le dieu frappe la terre de son trident sur scène | Non attesté |
| Amymoné consent explicitement dans la pièce | Non démontré |
| L'œuvre a été représentée exactement en 463 | Datation probable, non certaine |
XXXI. Sources primaires
- Pseudo-Apollodore, Bibliothèque II, 1, 4 : Amymoné, le satyre, Poséidon et les sources.
- Hygin, Fabulae 169 et 169a : versions latines de la rencontre.
- Eschyle, Les Suppliantes : contexte de la tétralogie.
- Eschyle, Les Danaïdes, F 44 Radt : Aphrodite et l'union cosmique, fragment d'une autre pièce.
- Ammonios, De adfinium vocabulorum differentia 37 : témoin du fragment 13.
- Athénée, Deipnosophistes XV, 490c : témoin du fragment 14.
- P.Oxy. XX 2256 : témoignage sur le concours dramatique.
XXXII. Bibliographie critique
- Stefan Radt (éd.), Tragicorum Graecorum Fragmenta, III, Aeschylus, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1985, F 13–15.
- Alan H. Sommerstein (éd. et trad.), Aeschylus: Fragments, Harvard University Press, Loeb Classical Library, 2008.
- Paulus B. Cipolla, « On Aeschylus’ satyric Amymone », Symbolae Philologorum Posnaniensium Graecae et Latinae 30 (2020), pp. 53–74 : https://doi.org/10.14746/sppgl.2020.XXX.3
- Nikos Manousakis, « Aesch. fr. 13 Radt: A Sexual Pun? », Logeion 10 (2020) : https://www.logeion.upatras.gr/sites/logeion.upatras.gr/files/pdffiles/LOGEION_10_2020_03_Manousakis.pdf
- « Aeschylus’ Amymone and the mythos of the Satyric Drama », Classics@, Center for Hellenic Studies : https://classics-at.chs.harvard.edu/aeschylus-amymone-and-the-mythos-of-the-satyric-drama/
- D. F. Sutton, « Aeschylus’ Amymone », Greek, Roman and Byzantine Studies 15 (1974), pp. 193–202.
- R. Krumeich, N. Pechstein et B. Seidensticker (dir.), Das griechische Satyrspiel, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1999.
- E. Simon, « Amymone », dans Lexicon Iconographicum Mythologiae Classicae, I, 1981.
- Texte et traductions anciens dans la numérotation Smyth : https://www.theoi.com/Text/AeschylusFragments.html
XXXIII. Conclusion : l'eau, la liberté et le prix du salut
Amymoné relie trois thèmes : la nécessité de l'eau, la puissance divine et la vulnérabilité d'une jeune femme. La tradition mythographique raconte comment une quête vitale expose Amymoné à la violence d'un satyre, puis à la relation ambiguë avec Poséidon. Le dieu apporte l'eau et la protection, mais les versions divergent sur les conditions de leur union. Le fragment 13, centré sur la nécessité matrimoniale, donne à cette ambiguïté une portée philosophique singulière.
Thèse interprétative : le drame satyrique pouvait rejouer, sur un mode érotique et religieux, le conflit du cycle des Danaïdes entre mariage, désir et liberté. Les trois fragments ne permettent pas de reconstituer sa résolution exacte.
Continuité éditoriale : CXIII Les Tireurs de filets → CXIV Amymoné. Pour le volume CXV, vérifier d'abord le catalogue afin de sélectionner une autre œuvre attestée et d'éviter toute répétition.