MYTHOS — Encyclopédie des tragédies grecques — Volume CXLIV (144)
Eschyle, Pénélope (Πηνελόπη) — Le retour d'Ulysse, le mensonge crétois et l'épreuve de la reconnaissance
Édition universitaire de travail — 3 novembre 2026. Tragédie perdue attribuée à Eschyle. Le seul fragment attribué avec sûreté au titre dans la numérotation de Radt est TrGF 3 F 187. Le chapitre distingue constamment A. texte transmis, B. témoignage indirect, C. tradition homérique, D. hypothèse dramaturgique, E. interprétation philosophique moderne. Aucune scène, réplique ou date de représentation n'est inventée.
Série : MYTHOS — Encyclopédie des tragédies grecques, volume CXLIV, immédiatement après le volume CXLIII, Les Évocateurs d'âmes.
Auteur : Eschyle (attribution traditionnelle). Titre : Πηνελόπη (Pēnelópē).
Source textuelle directe : fr. 187 Radt, également fr. 102 Smyth ; Etymologicum Genuinum et tradition lexicographique apparentée.
Proposition de cycle : Psychagōgoí — Pénélope — Ostológoi — Circé, ordre et genre de certaines pièces contestés.
Distinction majeure : le texte de l'Odyssée est conservé ; la tragédie d'Eschyle ne l'est pas.
Première partie — Corpus, sources et critique philologique
I. La place de Pénélope dans la série MYTHOS
Le volume CXLIII examinait la consultation des morts par Ulysse dans Les Évocateurs d'âmes. Le titre Pénélope invite maintenant à passer de la connaissance du destin à la question du retour : comment celui qui a traversé la mer et les morts peut-il retrouver sa maison sans être immédiatement reconnu ? Le mouvement d'un volume à l'autre est thématique ; il ne prouve pas l'ordre des représentations eschyléennes.
La présente étude ne reprend pas le récit de la Nekyia et ne prétend pas compléter ses fragments. Elle aborde un autre titre du catalogue d'Eschyle, dont la documentation est beaucoup plus réduite : une seule ligne, préservée non pour sa beauté dramatique mais pour sa forme grammaticale.
II. L'état matériel de la documentation
Le titre Pénélope est conservé dans la tradition des catalogues d'Eschyle. Aucun manuscrit continu de la tragédie n'est connu, aucun papyrus n'en fournit une scène suivie, aucun argument antique complet n'en résume l'action. Les noms des personnages autres que ceux impliqués par le fragment, l'identité du chœur, la distribution des épisodes et la fin de l'œuvre restent inconnus.
Ce constat impose une limite ferme : on ne peut décrire une entrée de Pénélope, une reconnaissance avec Ulysse, un concours de l'arc ou une vengeance des prétendants comme des scènes conservées d'Eschyle. On peut étudier pourquoi elles sont proposées par la critique et quelles autres solutions demeurent possibles.
III. La numérotation critique : Radt 187 et Smyth 102
La numérotation de référence est celle de Stefan Radt, Tragicorum Graecorum Fragmenta, vol. 3 : F 187. Dans l'édition et traduction antérieure de Herbert Weir Smyth, le même témoignage apparaît sous fragment 102, rubrique Pênelopê. Ces chiffres ne désignent donc pas deux vers distincts.
L'index des pièces perdues publié dans The Lost Plays of Greek Tragedy, vol. 2, par Matthew Wright, confirme le dossier « Penelope (TrGF 3 F187) ». Les fragments 179–180 Radt relèvent des Ramasseurs d'ossements (Ostologoi), non de Pénélope. Le fr. 188, souvent cité comme maxime sur le silence, n'est pas une deuxième réplique certaine de cette tragédie : sa place dans le corpus est distincte. Ce point évite une inflation artificielle du texte.
IV. Le seul vers transmis : texte grec et traduction
La forme citée par l'Etymologicum Genuinum est :
ἐγὼ γένος μὲν εἰμι Κρῆς ἀρχέστατον.
Traduction de travail : « Quant à mon origine, je suis Crétois d'une très ancienne lignée. »
Le texte est attesté par la documentation lexicographique et reproduit dans l'étude scientifique de la Digital Encyclopedia of Atticism. Une variante de transmission apparaît dans une autre notice lexicographique, qui omet notamment le pronom initial et donne une formulation légèrement différente. La traduction ci-dessus correspond à la première version, et non à un texte intégral de scène.
Le vers est attribué à Pénélope d'Eschyle. L'identification du locuteur à Ulysse est une inférence très forte, parce que le héros raconte précisément une fausse origine crétoise dans l'Odyssée. Le nom du locuteur n'est pas donné par une didascalie dramatique conservée.
V. Pourquoi un grammairien a-t-il sauvé cette ligne ?
Le témoin antique s'intéresse à ἀρχέστατον, forme superlative poétique signifiant « très ancien », comparée à d'autres formations de degré. Les lexicographes conservent ainsi un vers de théâtre parce qu'il illustre une particularité linguistique, et non parce qu'il résume l'action.
La conséquence historique est considérable : ce qui survit de la tragédie n'est pas nécessairement ce qui en constituait le centre émotionnel. Une scène entière de reconnaissance pourrait avoir disparu, tandis qu'une formule de présentation généalogique a été préservée pour un seul mot. La nature du témoin doit donc guider notre prudence.
VI. Le problème de la variante textuelle
La Digital Encyclopedia of Atticism distingue la citation de l'Etymologicum Genuinum et celle d'une tradition apparentée, avec les formulations ἐγὼ γένος μὲν εἰμι Κρῆς ἀρχέστατον et γένος μέν τ’ εἰμι Κρὴς ἀρχέστατον. La différence porte notamment sur le début du vers.
La coexistence de ces formes ne suffit pas à identifier une révision d'auteur, deux représentations ou une seconde réplique. Elle signale les aléas de la transmission grammaticale. Pour toute citation savante, le texte grec doit être accompagné de la référence TrGF 3 F187, du témoin lexicographique et de l'édition utilisée.
VII. Un vers de mensonge, non un aveu autobiographique
L'homme qui dit être Crétois ne doit pas être traité comme un personnage réellement crétois sans examen. Dans l'Odyssée, Ulysse forge plusieurs biographies crétoises incompatibles. L'origine alléguée fait partie de ses stratégies de dissimulation.
Si le locuteur eschyléen est bien Ulysse, le fragment donne à voir un héros dont la parole ne coïncide pas avec l'identité. Il se présente sous un nom ou une origine destinés à protéger son retour et à éprouver ses interlocuteurs.
Mais le vers ne dit pas à qui il parle. L'hypothèse d'un entretien avec Pénélope est particulièrement plausible, non démontrée par la seule citation.
VIII. Le dossier des trois tragédies odysséennes
Une reconstruction fréquemment discutée associe Les Évocateurs d'âmes, Pénélope et Les Ramasseurs d'ossements à une série de tragédies sur Ulysse. Circé est parfois proposée comme drame satyrique associé.
Zoe Kalamara étudie cet ensemble comme une trilogie du nostos, c'est-à-dire du retour. Katie E. Gilchrist souligne toutefois que l'ordre et la composition de la tétralogie restent discutés et que certains savants ont même envisagé Les Ramasseurs d'ossements comme drame satyrique.
La conclusion éditoriale est nette : la parenté des sujets est une hypothèse solide ; la reconstitution d'une tétralogie intégralement certaine ne l'est pas.
IX. Le rapport avec Les Ramasseurs d'ossements
Le dossier Ostologoi conserve des fragments évoquant les violences des prétendants, notamment Eurymachos. Ces témoignages permettent de penser qu'Eschyle a développé les conséquences de leur comportement dans une œuvre apparentée.
Il serait cependant incorrect d'importer ces fragments dans Pénélope. Une scène de banquet ou une description de l'humiliation d'Ulysse peut relever d'une autre pièce du groupe. La proximité narrative ne change pas l'attribution éditoriale.
Le prochain volume MYTHOS pourra traiter Ostologoi en propre, après contrôle du catalogue, sans recycler les fragments comme s'ils appartenaient à Pénélope.
X. Date, lieu et chœur : ce qui manque
Aucune date de représentation ne peut être établie avec certitude. Il est tentant de situer l'action à Ithaque, parce que le mythe du retour s'y déroule, mais le fragment n'indique aucun lieu. La maison d'Ulysse est un cadre probable, non une didascalie attestée.
Le titre féminin n'autorise pas davantage à conclure que le chœur était composé de femmes d'Ithaque. Dans le théâtre grec, le titre peut désigner le personnage principal sans déterminer le chœur. Toute liste précise de personnages serait ici conjecturale.
Deuxième partie — Le récit homérique : contexte, non résumé d'Eschyle
XI. Pénélope avant le retour
Dans l'Odyssée, Pénélope gouverne une maison fragilisée par l'absence d'Ulysse. Les prétendants consomment les biens du palais et cherchent à imposer un remariage. Télémaque grandit dans une position incertaine, entre héritier légitime et jeune homme incapable d'écarter seul les hommes qui occupent la demeure.
Pénélope n'est pas seulement l'épouse fidèle d'un héros absent. Elle doit gérer l'incertitude, préserver sa position et décider à qui accorder confiance. Sa marge de manœuvre est limitée, mais elle n'est pas inexistante.
La tragédie perdue pouvait mettre l'accent sur un autre aspect de cette figure. Le seul fragment ne permet pas de choisir.
XII. Le tissu de Laërte : temporiser par le travail
Dans l'Odyssée II, 93–110, Antinoos raconte comment Pénélope promet de choisir un époux après avoir achevé un linceul pour Laërte, puis défait de nuit le travail réalisé le jour. L'épisode réapparaît dans les récits du poème.
Le tissage devient un instrument de contrôle du temps. Une activité domestique conventionnelle sert à retarder une décision politique et matrimoniale. La ruse de Pénélope répond, dans un autre registre, aux ruses d'Ulysse.
Limite : rien n'atteste que la tragédie d'Eschyle représentait le métier à tisser ni la découverte de la tromperie.
XIII. Les prétendants et l'occupation de l'oikos
La violence des prétendants consiste à consommer les ressources d'une maison qui ne leur appartient pas, à menacer Télémaque et à contraindre progressivement Pénélope. Le problème dépasse la rivalité amoureuse : il touche à la transmission de la richesse, à l'hospitalité et à la légitimité du pouvoir.
Dans l'Odyssée, les prétendants violent les normes de l'accueil en s'imposant comme invités permanents. Leur présence transforme la demeure en espace de prédation.
Une tragédie intitulée Pénélope pouvait privilégier la perception de cette occupation par la reine plutôt que les exploits du guerrier revenu.
XIV. Les récits crétois d'Ulysse
Ulysse invente plusieurs identités crétoises. Devant Eumée, au chant XIV, il présente une biographie imaginaire. Devant Pénélope, au chant XIX, il se dit notamment issu de la famille de Deucalion et lié à Idoménée.
Le fragment d'Eschyle conserve une formule de la même famille narrative : l'affirmation d'une origine crétoise ancienne. Le rapprochement avec le chant XIX est donc précis et utile. Mais la ligne eschyléenne n'indique ni le nom d'Aithon, ni la filiation par Deucalion, ni les autres détails du récit homérique.
L'intertextualité est probable ; l'identité complète des deux discours ne l'est pas.
XV. La première rencontre sans reconnaissance
Au chant XIX de l'Odyssée, Pénélope converse avec le mendiant qui est en réalité Ulysse. Elle l'interroge sur ses origines et sur son époux disparu. Ulysse lui répond par une fiction qui contient des détails plausibles.
La scène repose sur une distribution inégale du savoir : le public connaît l'identité du héros, tandis que Pénélope ne dispose pas encore des preuves suffisantes. L'émotion naît de cette proximité entre les époux qui ne peuvent se reconnaître ouvertement.
Le fragment F187 suggère une situation comparable chez Eschyle, sans conserver l'ensemble de l'entretien.
XVI. La cicatrice et la reconnaissance d'Euryclée
Toujours au chant XIX, la vieille nourrice reconnaît Ulysse à sa cicatrice pendant le lavage des pieds. L'identité du héros est alors attestée par une marque corporelle liée à son passé.
La reconnaissance par Euryclée ne signifie pas que Pénélope reconnaisse elle aussi immédiatement son mari. Le poème distingue plusieurs étapes et plusieurs personnes dans le dévoilement de l'identité.
Nous ignorons si Eschyle reprenait la cicatrice, substituait un autre signe ou supprimait cet épisode.
XVII. Le concours de l'arc
Au chant XXI, Pénélope annonce l'épreuve de l'arc d'Ulysse et des haches alignées. L'objet que les prétendants ne peuvent maîtriser devient le signe d'une identité héroïque et d'un pouvoir légitime.
Le concours met en relation l'intimité conjugale et la capacité guerrière. Celui qui peut bander l'arc possède une compétence que les occupants de la maison ne parviennent pas à imiter.
Katie E. Gilchrist a proposé, comme reconstruction possible de la tragédie d'Eschyle, une focalisation sur la décision de Pénélope d'organiser ce concours. Cette proposition est argumentée, mais demeure une hypothèse.
XVIII. La vengeance et ses conséquences
Au chant XXII, Ulysse tue les prétendants avec l'aide de Télémaque et de ses alliés. Le récit homérique présente la restauration du foyer comme inséparable d'une violence extrême.
Le retour ne s'achève pourtant pas par le massacre. Il faut encore rétablir la relation conjugale et résoudre les conséquences collectives de la vengeance.
La question de savoir si Pénélope d'Eschyle montrait, racontait ou écartait la tuerie reste ouverte. Une tragédie peut mettre la violence hors scène et privilégier ses effets ; rien n'atteste ici le procédé choisi.
XIX. Le lit d'olivier : l'épreuve finale
Au chant XXIII, Pénélope met Ulysse à l'épreuve en évoquant le déplacement de leur lit. Ulysse réagit parce qu'il sait que ce lit, construit autour d'un olivier vivant, ne peut être déplacé sans destruction. Le savoir partagé devient une preuve d'identité.
Ce test se distingue de la reconnaissance par la cicatrice : il concerne l'histoire commune du couple et l'architecture intime de sa maison.
Il est particulièrement tentant d'y voir le dénouement d'une tragédie intitulée Pénélope. Aucun fragment ne permet pourtant d'affirmer qu'Eschyle utilisait le lit d'olivier.
XX. La fin de l'Odyssée n'est pas une fin tragique obligatoire
Le chant XXIV prolonge le retour par les réactions des familles des prétendants et l'intervention d'Athéna. Le poème articule restauration domestique et pacification politique.
Une tragédie pouvait sélectionner une partie de cette matière, la déplacer ou en modifier l'issue. Le fait qu'Eschyle connaisse un mythe ne signifie pas qu'il en reproduise exactement la clôture épique.
La reconstruction doit donc rester ouverte : Pénélope pouvait s'achever sur une reconnaissance, sur une menace, sur un récit de vengeance ou sur une autre scène aujourd'hui inconnue.
Troisième partie — Reconstruction critique : plusieurs scénarios, aucune scène inventée
XXI. Hypothèse A : le dialogue entre Pénélope et l'étranger
Point d'appui : le fragment F187 contient une identité crétoise fictive, très proche des récits qu'Ulysse adresse à Pénélope dans l'Odyssée XIX.
Reconstruction prudente : Ulysse pourrait se présenter comme étranger devant la reine et la soumettre à une épreuve de confiance.
Ce qui manque : la désignation du destinataire, la suite du dialogue, la réaction de Pénélope, le rôle éventuel du chœur. Il ne faut pas écrire de répliques fictives sous le nom d'Eschyle.
XXII. Hypothèse B : Pénélope au centre du concours
Point d'appui : le titre de la pièce et la structure homérique de la décision de Pénélope au chant XXI.
Reconstruction prudente : l'action aurait pu culminer dans le choix d'une épreuve qui transforme l'attente en décision.
Ce qui manque : toute attestation du concours de l'arc dans la pièce. L'idée est dramaturgiquement forte, mais elle ne découle pas du fragment crétois.
XXIII. Hypothèse C : une tragédie de reconnaissance
Point d'appui : le thème du retour d'un homme méconnaissable et la présence possible d'une fausse identité.
Reconstruction prudente : le cœur de l'action pourrait être la difficulté de passer de la vraisemblance à la certitude.
Ce qui manque : le signe de reconnaissance, le moment où il intervient et l'issue. Il est impossible de décider si la cicatrice, le lit ou un autre objet était utilisé.
XXIV. Hypothèse D : la violence reléguée au récit
Point d'appui : les possibilités du théâtre tragique, où des événements violents peuvent être rapportés plutôt que montrés.
Reconstruction prudente : Pénélope pourrait apprendre par un messager la mort des prétendants, ce qui déplacerait l'intérêt vers sa réaction.
Ce qui manque : aucun messager, aucun récit et aucune annonce de massacre ne sont attestés dans F187. Cette hypothèse ne doit pas être présentée comme une scène eschyléenne.
XXV. Hypothèse E : une intrigue moins homérique
Le titre pourrait désigner une pièce centrée sur une autre période de la vie de Pénélope, ou sur une variante du retour. Les traditions grecques ne forment pas un canon unique, et le théâtre tragique transforme fréquemment ses matériaux.
La fausse identité crétoise rend toutefois l'épisode du retour d'Ulysse plus probable que des épisodes antérieurs à son mariage. L'hypothèse d'une pièce entièrement étrangère au nostos doit donc être tenue pour moins économique, sans être logiquement impossible.
XXVI. Tableau de contrôle des hypothèses
| Énoncé | Niveau de certitude | Source ou limite |
|---|---|---|
| Eschyle a composé une œuvre intitulée Pénélope | Attesté | Catalogue et tradition fragmentaire |
| Le fragment 187 Radt appartient à Pénélope | Attesté | Tradition lexicographique |
| Le vers revendique une origine crétoise ancienne | Attesté | Texte conservé |
| Ulysse prononçait ce vers | Inférence forte | Parallèles homériques |
| Le vers était adressé à Pénélope | Hypothèse plausible | Aucun interlocuteur transmis |
| Le chœur était composé de servantes | Inconnu | Aucune donnée directe |
| Le concours de l'arc figurait dans la pièce | Hypothèse | Analogie homérique |
| Le lit d'olivier concluait la pièce | Hypothèse | Analogie homérique |
| Les fragments 179–180 Radt appartiennent à Pénélope | Faux | Ils relèvent des Ostologoi |
| La trilogie et le drame satyrique sont fixés sans débat | Faux | Reconstruction moderne discutée |
Quatrième partie — Analyses philosophiques autonomes
Les sections suivantes étudient des questions philosophiques suscitées par le dossier. Elles ne constituent pas des commentaires vers par vers d'un texte qui n'existe plus.
XXVII. La vérité à travers le mensonge
Le retour d'Ulysse exige une contradiction : pour retrouver son identité, le héros doit d'abord la dissimuler. Son mensonge n'est pas seulement une protection contre les prétendants ; il lui permet de mesurer les intentions de ceux qu'il rencontre.
Cette logique oppose vérité factuelle et vérité relationnelle. Un récit d'origine faux peut révéler quelque chose de vrai sur la fidélité, la prudence ou les désirs de l'interlocuteur. Mais le fait que la tromperie soit utile n'abolit pas sa dimension morale.
Le fragment F187 est précieux parce qu'il laisse entrevoir ce paradoxe à l'intérieur de la tragédie perdue.
XXVIII. Platon : l'identité, l'apparence et le mensonge
Platon examine les rapports entre vérité, imitation et tromperie, notamment dans la République II–III. Le problème d'Ulysse se prête à une comparaison : celui qui se présente sous une fausse origine produit volontairement une représentation de soi différente de ce qu'il est.
Cependant, les dialogues platoniciens ne livrent pas une condamnation simple de toute fiction dans toutes les circonstances. La distinction entre mensonge nuisible, fiction pédagogique et parole stratégiquement ajustée exige une lecture précise.
Comparaison, non influence : la tragédie d'Eschyle précède Platon ; aucune intention platonicienne ne peut lui être attribuée.
XXIX. Aristote : reconnaissance et changement de fortune
Dans la Poétique, Aristote analyse la reconnaissance (anagnôrisis) comme passage de l'ignorance à la connaissance, souvent lié à un renversement de situation. Le retour d'Ulysse et la reconnaissance de Pénélope constituent un matériau exemplaire pour réfléchir à ces mécanismes.
L'épreuve du lit dans l'Odyssée est particulièrement intéressante : la connaissance d'un objet singulier remplace les preuves visibles que d'autres pourraient imiter.
Mais Aristote ne nous fournit pas ici une analyse conservée de la Pénélope d'Eschyle. Les catégories de la Poétique éclairent une reconstruction possible ; elles ne confirment pas la présence d'une scène.
XXX. Hegel : la reconnaissance réciproque et le foyer
La philosophie hégélienne permet de distinguer le simple retour physique et la reconnaissance sociale. Ulysse ne retrouve pleinement sa place qu'à condition d'être reconnu comme époux, père et maître de maison ; Pénélope, de son côté, doit pouvoir identifier celui qui revendique cette place.
Une reconnaissance authentique ne saurait être réduite à l'affirmation unilatérale du revenant. Elle implique des preuves et une réponse de l'autre. La prudence de Pénélope devient alors une exigence de réciprocité plutôt qu'un défaut de confiance.
Cette lecture est contemporaine ; elle ne constitue pas une doctrine formulée dans F187.
XXXI. Nietzsche : le masque et la pluralité du moi
Ulysse est un héros des identités successives : roi, naufragé, mendiant, Crétois fictif, vainqueur et époux. Une lecture nietzschéenne peut s'interroger sur le rapport entre le masque et la capacité d'agir.
Le masque n'est pas nécessairement l'opposé de la profondeur : il peut être la condition de survie d'un être exposé à des forces hostiles. Pourtant, une existence entièrement faite de rôles soulève la question de ce qui peut encore être reconnu comme « soi ».
Il serait abusif d'assimiler cette complexité à une doctrine de la volonté de puissance ou de faire d'Eschyle un philosophe nietzschéen avant la lettre.
XXXII. Hannah Arendt : la maison et l'espace public
L'oikos d'Ithaque est un lieu de subsistance, de parenté et de transmission. Son occupation par les prétendants révèle que l'espace domestique n'est pas à l'abri des rapports de pouvoir.
Une comparaison avec Hannah Arendt peut aider à penser la distinction entre le privé et le politique. Le conflit autour du foyer engage aussi l'autorité et la continuité d'une communauté.
Mais les catégories arendtiennes décrivent un autre horizon intellectuel ; elles ne doivent pas effacer les institutions spécifiques de la Grèce archaïque.
XXXIII. Pénélope et l'éthique de l'attente
L'attente de Pénélope n'est pas un simple vide entre deux actions masculines. Elle comporte des décisions répétées, des évaluations de risque et une gestion de l'incertitude. L'immobilité apparente peut être une forme d'action.
Cette perspective corrige une lecture trop étroite qui réduirait la reine à un symbole de chasteté. L'épreuve qu'elle impose à Ulysse dans le poème montre qu'elle ne confond pas fidélité et crédulité.
Nous ne pouvons pas savoir si la pièce d'Eschyle lui donnait cette autonomie dramatique ; le titre permet néanmoins de poser la question.
XXXIV. La critique féministe et la fabrication d'un modèle
Katie E. Gilchrist a montré comment Pénélope, personnage complexe du récit homérique, a été progressivement transformée en paradigme de l'épouse fidèle. La réception simplifie parfois ce qui, dans l'Odyssée, reste ambivalent : prudence, intelligence, soupçon, pouvoir limité et négociation.
Une étude critique doit éviter deux excès : reproduire sans examen l'idéal conjugal traditionnel, ou projeter sur l'Antiquité un modèle contemporain d'émancipation.
La bonne question n'est pas « Pénélope était-elle moderne ? », mais « quelles formes d'initiative les récits anciens lui permettent-ils, et lesquelles leur réception a-t-elle occultées ? ».
XXXV. Le pouvoir du récit : qui définit l'identité d'Ulysse ?
Dans le fragment, l'identité est affirmée à la première personne. Le locuteur se donne une généalogie ; l'auditeur doit décider de le croire. Le récit produit ainsi une identité provisoire.
La reconnaissance finale, si elle figurait dans la tragédie, aurait confronté cette identité racontée à une identité éprouvée par l'histoire commune. Le contraste entre parole fabriquée et preuve partagée constitue une hypothèse philosophique particulièrement féconde.
Il demeure impossible d'établir que cette opposition organisait l'ensemble de la pièce.
Cinquième partie — Comparaisons, réception et iconographie
XXXVI. Pénélope et les Choéphores : deux retours, deux foyers
Dans les Choéphores d'Eschyle, Oreste revient dans une maison dominée par ceux qu'il considère comme des usurpateurs. Il cache son identité et participe à une vengeance sanglante. Le parallèle avec Ulysse est réel : retour secret, reconnaissance différée, restauration contestée d'une maison.
La différence est tout aussi essentielle. Oreste tue sa mère ; Ulysse, dans l'Odyssée, retrouve Pénélope. Les deux récits ne produisent donc pas la même crise familiale ni la même justification de la violence.
La comparaison avec une pièce conservée d'Eschyle ne prouve pas que Pénélope suivait le même schéma scénique.
XXXVII. Pénélope et Clytemnestre : une opposition à interroger
La tradition grecque oppose volontiers Pénélope, épouse fidèle, à Clytemnestre, qui participe au meurtre d'Agamemnon. L'Odyssée elle-même fait de cette différence un élément du jugement porté sur les retours de guerre.
Mais une opposition binaire peut masquer les circonstances : Agamemnon et Ulysse ne reviennent pas dans des situations identiques, et les deux femmes sont construites par des récits aux intérêts différents.
Une lecture universitaire doit comparer les dispositifs narratifs, pas seulement classer les personnages en « bonne » et « mauvaise » épouse.
XXXVIII. Pénélope et Déjanire : l'action dans l'incertitude
Dans les Trachiniennes de Sophocle, Déjanire agit alors qu'elle ignore une part essentielle des événements concernant Héraclès. Son intervention produit une catastrophe. Pénélope, dans l'Odyssée, doit également décider sans disposer d'une information complète.
Le rapprochement, proposé dans la recherche sur la tragédie perdue, éclaire la situation d'une épouse dont l'action dépend d'un mari absent et d'informations incertaines. Il ne suppose pas que les deux œuvres aient eu une intrigue parallèle.
XXXIX. Le retour du voyageur : comparatisme sans généalogie fictive
Le motif du conjoint absent qui revient sous une apparence méconnaissable est largement diffusé dans les contes. Les classifications folkloriques ont identifié des types de « retour du mari » et de reconnaissance différée.
Une ressemblance de structure ne suffit pas à prouver une origine indo-européenne unique ni un emprunt direct. Pour établir une relation historique, il faudrait documenter les voies de transmission, les variantes datées et les fonctions narratives spécifiques.
Le mythe d'Ulysse conserve sa singularité : la ruse du héros, l'épreuve de l'arc et le lit d'olivier sont articulés à la restauration d'un oikos grec.
XL. La question de la violence légitime
Le massacre des prétendants, dans l'Odyssée, est présenté comme une restauration de la justice domestique, mais il n'efface pas automatiquement le problème de la violence. Les familles des morts peuvent réclamer réparation, ce qui prolonge le récit au-delà de la vengeance.
Une tragédie aurait pu accentuer la tension entre justice et vengeance. Les Euménides montrent qu'Eschyle savait dramatiser la transformation d'un conflit de sang en problème d'ordre collectif.
Hypothèse seulement : nous ne savons pas si Pénélope interrogeait la légitimité du massacre.
XLI. Iconographie vérifiée : le skyphos de Chiusi
Objet : skyphos attique à figures rouges attribué au Peintre de Pénélope, vers le milieu du Ve siècle av. J.-C.
Conservation : Museo Archeologico Nazionale di Chiusi, inventaire 1831 ; Beazley Archive Pottery Database 216789.
Décor : sur une face, Pénélope assise près du métier à tisser avec Télémaque ; sur l'autre, reconnaissance d'Ulysse par une femme âgée lors du lavage des pieds, en présence d'Eumée selon l'identification habituelle.
La notice du Perseus Art and Archaeology Browser et les données Beazley permettent d'identifier l'objet. La scène du lavage présente des détails différents du récit homérique, notamment le nom peint de la nourrice dans certaines lectures. Elle atteste la circulation des motifs de reconnaissance dans l'imagerie du Ve siècle, pas la scénographie de la pièce d'Eschyle.
Notice documentaire : https://perseus-aa.github.io/items/aa_5676.html .
Photographie sous licence CC BY-SA 4.0, auteur ArchaiOptix : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Penelope_Painter_-_ARV_1300_2_-_Telemachos_leaving_Penelope_-_Odysseus_recognized_by_his_nurse_-_Chiusi_MAN_1831_-_03.jpg .
La photographie n'est pas recopiée dans le dépôt lors de cette livraison : son éventuelle intégration doit respecter l'attribution, la licence et la politique de conservation des médias de MYTHOS.
XLII. La « pose de Pénélope » : une image à ne pas surinterpréter
L'iconographie classique représente souvent Pénélope assise, la tête appuyée sur la main, dans une posture de pensée ou de deuil. Katie E. Gilchrist souligne que cette posture apparaît aussi chez d'autres figures féminines et ne suffit pas toujours à identifier Pénélope.
La lecture des images exige donc des critères convergents : inscriptions, attributs, présence de Télémaque, métier à tisser, contexte de découverte et parallèles iconographiques.
Une femme assise et songeuse n'est pas automatiquement Pénélope ; une image de Pénélope n'est pas automatiquement une illustration d'Eschyle.
XLIII. Réception : de la reine rusée à l'épouse exemplaire
Les traditions postérieures ont souvent réduit Pénélope à la fidélité conjugale. Pourtant, le poème homérique lui attribue aussi une intelligence pratique et une maîtrise de l'épreuve finale.
La disparition de la tragédie d'Eschyle empêche de savoir quelle image de Pénélope elle favorisait. Le titre, plutôt que celui d'Ulysse, invite néanmoins à envisager une focalisation sur la femme qui demeure dans le foyer.
Cette possibilité est une question de recherche, non une preuve de perspective féminine dans le texte perdu.
Sixième partie — Appareil critique, bibliographie et synthèse
XLIV. Sources primaires, avec statut documentaire
- Eschyle, Pénélope, TrGF 3 F187 : unique vers attribué sûrement au titre ; comparer Smyth, fr. 102.
- Etymologicum Genuinum, notice sur les formes comparatives et superlatives poétiques ; citation d'Eschyle reprise dans les traditions lexicographiques associées à Philoxène.
- Homère, Odyssée II, 93–110 : ruse du linceul.
- Homère, Odyssée XIV : récit crétois adressé à Eumée.
- Homère, Odyssée XIX : conversation entre Pénélope et le faux Crétois ; reconnaissance par la nourrice.
- Homère, Odyssée XXI : concours de l'arc.
- Homère, Odyssée XXII : vengeance contre les prétendants.
- Homère, Odyssée XXIII : épreuve du lit et reconnaissance conjugale.
- Homère, Odyssée XXIV : suites politiques de la vengeance.
- **Eschyle, *Les Choéphores*** : comparaison d'un retour secret et d'une vengeance.
- **Sophocle, *Les Trachiniennes*** : comparaison avec une épouse agissant dans l'incertitude.
- Aristote, Poétique, chapitres 11 et 16 : reconnaissance et dispositifs de l'intrigue ; non témoignage direct sur Pénélope.
XLV. Bibliographie critique vérifiée
- Radt, Stefan (éd.), Tragicorum Graecorum Fragmenta, vol. 3, Aeschylus, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1985, F187.
- Sommerstein, Alan H. (éd. et trad.), Aeschylus, vol. III, Fragments, Loeb Classical Library 505, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2008.
- Smyth, Herbert Weir (éd. et trad.), Aeschylus, Fragments, Loeb Classical Library, 1926, rubrique Pênelopê, fr. 102. Consultation : https://www.theoi.com/Text/AeschylusFragments2.html .
- Wright, Matthew, The Lost Plays of Greek Tragedy, vol. 2, Aeschylus, Sophocles and Euripides, Londres, Bloomsbury Academic, 2018 ; index « Penelope (TrGF 3 F187) ».
- Kalamara, Zoe, « Odysseus in Aeschylean Drama: Revisiting the Fragments », CHS Research Bulletin 8, 2020, Center for Hellenic Studies : https://research-bulletin.chs.harvard.edu/2020/09/30/odysseus-in-aeschylean-drama-revisiting-the-fragments/ .
- Gilchrist, Katie E., Penelope: A Study in the Manipulation of Myth, thèse de doctorat, University of Oxford, 1997, chapitre 7 sur Pénélope dans la tragédie grecque et chapitre sur l'iconographie : https://ora.ox.ac.uk/objects/uuid:bf177f9d-14d2-4764-8806-99fe114078ce .
- Digital Encyclopedia of Atticism, « ἀφθονέστερον, ἀρχαιέστερον », notice et sources de F187, projet PURA : https://atticism.eu/corpus/item/view?id=56f418c3-bb86-4aaa-a356-2a4e96ab5168 .
- Gantz, Timothy, Early Greek Myth: A Guide to Literary and Artistic Sources, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1993.
- Katz, Marilyn A., Penelope's Renown: Meaning and Indeterminacy in the Odyssey, Princeton, Princeton University Press, 1991.
- Felson-Rubin, Nancy, Regarding Penelope: From Character to Poetics, Princeton, Princeton University Press, 1994.
- Doherty, Lillian E., Siren Songs: Gender, Audiences, and Narrators in the Odyssey, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1995.
- Murnaghan, Sheila, Disguise and Recognition in the Odyssey, Princeton, Princeton University Press, 1987.
- Williams, Bernard, Shame and Necessity, Berkeley, University of California Press, 1993, pour le cadre éthique grec ; pas une édition du fragment.
XLVI. Questions ouvertes pour la recherche
Le dossier laisse six questions irrésolues : la place exacte de Pénélope dans une éventuelle tétralogie ; la composition du chœur ; le destinataire du mensonge crétois ; la présence du concours de l'arc ; le moment de la reconnaissance ; le traitement du massacre des prétendants.
L'absence de réponse ne justifie ni de multiplier les scènes fictives ni de renoncer à toute interprétation. Elle exige une hiérarchie explicite des preuves et la conservation des variantes.
XLVII. Résultats établis et portée du volume
Le résultat philologique central est limité mais sûr : Eschyle a écrit une Pénélope dont un vers, F187 Radt, transmet une affirmation d'origine crétoise. Le rapprochement avec les récits mensongers d'Ulysse dans l'Odyssée rend très probable un traitement du retour du héros et de la reconnaissance différée.
La reconstruction d'une intrigue précise reste impossible. La richesse du sujet réside dans les questions que la comparaison avec Homère rend intelligibles : qui a le droit de définir une identité, quand faut-il croire un récit, comment reconnaître l'autre après une longue absence et à quelles conditions la restauration d'un foyer peut-elle être tenue pour juste ?
XLVIII. Conclusion générale
Pénélope d'Eschyle est un cas exemplaire de dissymétrie entre la célébrité d'un mythe et la pauvreté de sa transmission dramatique. L'unique vers conservé est une parole d'identité suspecte : un homme affirme être Crétois, alors que le récit homérique nous apprend qu'Ulysse peut inventer une telle origine. Une tragédie entière s'est effacée, mais une phrase suffit à faire apparaître le problème de la confiance.
La prudence documentaire interdit d'affirmer que le lit d'olivier, l'arc ou la vengeance figuraient dans la pièce. L'analyse philosophique peut néanmoins confronter le mensonge protecteur à la vérité relationnelle, la puissance héroïque à la reconnaissance mutuelle et l'attente de Pénélope à une forme d'action sous contrainte.
Continuité MYTHOS : volume CXLIV (144) après CXLIII (143) ; aucune confusion entre F187 Radt et F102 Smyth ; aucun emprunt des fragments 179–180 Radt aux Ostologoi ; aucune scène inventée ; aucun document privé ; aucune modification de WordPress. Suite éditoriale possible : CXLV, Les Ramasseurs d'ossements (Ostologoi), sous réserve de contrôle du dépôt au moment de la prochaine livraison.