MYTHOS — Encyclopédie universitaire du théâtre grec
Volume CXVII (117) — Eschyle, Les Cabires (Kabeiroi, Κάβειροι)
Jason, les Argonautes et les divinités mystérieuses de Lemnos : navigation, hospitalité et initiation
Continuité contrôlée : CXVI Glaucos marin → CXVII *Les Cabires***. **Genre : pièce perdue, parfois considérée comme satyrique ; attribution générique non certaine. Édition critique : Stefan Radt, Tragicorum Graecorum Fragmenta III (1985), F 95–97. Dossier : trois fragments très brefs, témoignages d'Athénée X, 428f et de la scholie à Pindare, Pythiques IV. Prudence : aucun rituel d'initiation précis n'est conservé dans le texte d'Eschyle ; ne pas inventer de paroles sacrées ni de scènes secrètes.
I. Les Cabires dans l'histoire religieuse grecque
Les Cabires sont des divinités énigmatiques attestées dans plusieurs espaces cultuels, notamment Lemnos, Samothrace et la région de Thèbes. Leurs identités, leurs généalogies et leurs fonctions varient selon les traditions. Le rapprochement avec les Grands Dieux de Samothrace est ancien, mais il ne permet pas de fusionner tous les cultes sous une religion uniforme. Les recherches modernes insistent sur la diversité locale des rituels.
II. Lemnos, Héphaïstos et la métallurgie
Lemnos est associée à Héphaïstos, dieu du feu et de l'artisanat. Certaines généalogies rattachent les Cabires à Héphaïstos et à la nymphe Cabeirô. Cette filiation est transmise par des mythographes, non par les fragments conservés de la pièce. La proximité entre divinités mystérieuses, feu et techniques métallurgiques constitue une hypothèse de contexte, non un scénario eschyléen.
III. Jason et l'expédition des Argonautes
Jason conduit les Argonautes vers la Colchide pour rapporter la Toison d'or. Leur traversée de l'Égée les expose à des îles, des peuples et des puissances divines. Athénée atteste que les Argonautes figuraient dans Les Cabires. Une scholie à Pindare mentionne un catalogue de l'équipage. Il est donc raisonnable de situer le drame dans le cycle argonautique, sans en connaître l'ordre exact des épisodes.
IV. Une pièce de la trilogie lemnienne ?
Les Cabires sont souvent rapprochés d'autres œuvres eschyléennes concernant Lemnos, notamment Les Lemniens ou Les Lemniennes et Hypsipylé. Le regroupement en trilogie est une reconstruction savante, non une didascalie conservée avec date et ordre assurés. Matthew Wright souligne combien les titres et fragments sont insuffisants pour établir un ordre ferme.
V. La nature du genre
Le ton des fragments évoque le vin, l'hospitalité et une plaisanterie sur le vinaigre. Certains chercheurs y reconnaissent une atmosphère satyrique. Pourtant, aucune preuve décisive ne démontre que le drame était une pièce satyrique au sens formel. La prudence consiste à parler d'une œuvre perdue aux éléments comiques ou festifs attestés.
VI. Les trois fragments Radt
Le corpus principal comprend F 95, parole concernant un présage et le voyage ; F 96, promesse d'abondance de jarres, de vin et d'eau ; F 97, menace plaisante de manquer de vinaigre. Le caractère très réduit de ces fragments interdit de restituer la distribution complète des rôles ou la progression dramatique. Voir E. Cole, « Fragments, Immersivity, and Reception: Punchdrunk on Aeschylus’ Kabeiroi », International Journal of the Classical Tradition (2021) : https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC7936584/
VII. F 95 : présage et départ
La formule conservée évoque un signe de voyage. On ignore l'identité du locuteur et la situation exacte. Le vocabulaire du présage est cohérent avec les dangers de la navigation, mais rien ne prouve qu'un oracle occupait le centre de la pièce. Une interprétation doit rester limitée à l'idée d'un signe favorable ou défavorable discuté dans un contexte de déplacement.
VIII. F 96 : la promesse de l'abondance
Le chœur annonce qu'une maison prospère ne manquera ni de jarres ni de vin et d'eau. La formulation met en scène l'hospitalité, la richesse et la consommation collective. Elle peut être associée à un banquet rituel ou à une réception des navigateurs. L'existence d'une cérémonie d'initiation n'est cependant pas attestée par ce fragment.
IX. F 97 : la plaisanterie du vinaigre
Plutarque, Questions de table II, 1, 1 (Moralia 632f), rapporte une plaisanterie des Cabires menaçant de vider la maison de son vinaigre. L'image peut évoquer l'excès de boisson et la démesure festive. Elle ne suffit pas à établir un chœur ivre pendant toute la représentation. La plaisanterie doit être lue comme un vestige d'un registre ludique.
X. Athénée et l'ivresse des Argonautes
Athénée, Deipnosophistes X, 428f, mentionne l'ivresse des Argonautes dans la pièce d'Eschyle et la présente comme un cas remarquable sur la scène tragique. Le témoignage ne livre pas les paroles des navigateurs ivres. Il renseigne sur la réception antique de l'œuvre et sur la surprise qu'a pu susciter un traitement festif de héros prestigieux.
XI. Le catalogue des Argonautes
Une scholie à Pindare, Pythiques IV, atteste un catalogue de membres de l'expédition dans Les Cabires. La liste exacte n'est pas conservée. Il serait incorrect de transcrire dans le drame les catalogues d'Apollonios de Rhodes ou d'autres mythographes. La tradition de l'équipage varie selon les auteurs.
XII. Les Cabires comme chœur
Le titre au pluriel et les fragments attribués au chœur rendent vraisemblable que les Cabires formaient le chœur. Cette hypothèse est fortement soutenue par la recherche. Mais le nombre de choristes, leurs costumes, leurs masques et leur chorégraphie ne sont pas documentés. Le caractère mystérieux du culte ne permet pas d'imaginer librement leur apparence.
XIII. La question de l'initiation
Dans des traditions ultérieures, les Argonautes sont associés aux mystères de Samothrace et à la protection divine des marins. Il est tentant d'imaginer leur initiation par les Cabires. Aucun des trois fragments ne décrit une cérémonie d'initiation. Le dossier de la pièce ne peut servir de preuve d'un rite précis, d'un mot de passe ou d'un contenu secret.
XIV. Les Grands Dieux de Samothrace
Le sanctuaire des Grands Dieux de Samothrace était célèbre pour ses initiations et son lien avec la navigation. La relation entre ces divinités et les Cabires de Lemnos est débattue. Il faut éviter d'identifier mécaniquement tous les noms divins et tous les rituels. Les sources tardives peuvent harmoniser des traditions auparavant distinctes.
XV. Les Cabires de Thèbes
La Béotie connaît également un culte des Cabires, notamment près de Thèbes. Les données archéologiques témoignent d'offrandes et de pratiques locales. Mais rien ne prouve que la pièce d'Eschyle se déroulait à Thèbes. Le lien avec Jason et Lemnos oriente plutôt l'interprétation vers l'Égée septentrionale.
XVI. Le vin et l'hospitalité
Le vin n'est pas seulement une boisson : il marque la sociabilité, le banquet et l'accueil de l'étranger. Dans Les Cabires, il pourrait participer à la réception des Argonautes. Le fragment F 96 souligne l'abondance ; le F 97 joue sur le manque paradoxal d'une denrée secondaire. Cette opposition peut produire un effet comique sans nécessiter une scène de banquet complète.
XVII. Le danger du retour des navigateurs
L'expédition des Argonautes est une traversée risquée. Les cultes protecteurs des marins prennent sens dans un monde où le voyage dépend du vent, des courants et des caprices divins. La présence des Cabires peut évoquer cette protection. Mais nous ne savons pas si la pièce racontait une tempête, un naufrage ou une délivrance.
XVIII. Le rite et la représentation
Le théâtre grec peut évoquer des pratiques religieuses sans en reproduire les secrets. Les mystères comportent des degrés d'accès et des restrictions. Aristote mentionne une accusation contre Eschyle liée à la divulgation de secrets religieux, mais il ne la rattache pas aux Cabires. Il serait abusif de faire de cette pièce une preuve de profanation des mystères.
XIX. La parole du chœur
Le chœur promet, plaisante et participe à la situation d'hospitalité. Sa parole peut être collective et performative : elle annonce une abondance qui crée symboliquement la communauté du banquet. Le fragment ne permet pas de préciser si cette parole était chantée, récitée ou accompagnée d'une danse spécifique.
XX. La tension entre sacré et burlesque
Le contraste est saisissant : des divinités liées aux mystères parlent de vin et de vinaigre. La représentation peut associer solennité religieuse et plaisanterie. Cette tension ne signifie pas nécessairement une moquerie du culte. Dans le monde grec, fête, sacrifice, banquet et rire peuvent appartenir à des contextes religieux.
XXI. Platon : le banquet et la mesure
Dans les Lois I–II, Platon examine la valeur éducative et les dangers de la consommation de vin. Les fragments des Cabires peuvent être comparés à cette réflexion sur la maîtrise collective des plaisirs. Il s'agit d'une lecture rétrospective ; Platon ne commente pas la pièce d'Eschyle.
XXII. Platon : les limites du savoir religieux
La tradition des mystères met en jeu une connaissance réservée à des initiés. Les dialogues platoniciens distinguent différents modes de connaissance et utilisent parfois le vocabulaire de l'initiation. Mais aucun fragment des Cabires ne livre une doctrine ésotérique à confronter directement à Platon. Le rapprochement doit rester méthodologique.
XXIII. Hegel : la communauté rituelle
Une lecture hégélienne peut considérer la fête comme une médiation entre individus et communauté. Le banquet accueille des étrangers et les fait participer à un ordre partagé. Les Cabires peuvent symboliser une puissance collective. Cette interprétation ne restitue pas une philosophie explicite d'Eschyle.
XXIV. Hegel : l'étranger et la reconnaissance
Jason et les Argonautes arrivent dans un espace qui n'est pas le leur. L'hospitalité transforme le rapport entre hôtes et voyageurs. La reconnaissance mutuelle peut être analysée comme un passage de l'étrangeté à la communauté. Il n'existe cependant aucun dialogue conservé de Jason exposant cette idée.
XXV. Nietzsche : le dionysiaque et la fête
Le vin, le chœur et la joie collective invitent à une comparaison avec le dionysiaque de La Naissance de la tragédie. Nietzsche insiste sur l'énergie collective et la rupture des limites individuelles. Mais les Cabires ne sont pas Dionysos, et l'ivresse des Argonautes ne prouve pas une intention philosophique nietzschéenne avant la lettre.
XXVI. Nietzsche : le rire des dieux
La plaisanterie sur le vinaigre suggère des puissances divines capables de rire et de menacer sans terreur absolue. Une lecture nietzschéenne peut s'intéresser à cette familiarité entre hommes et dieux. Elle ne doit pas transformer un fragment bref en doctrine religieuse globale.
XXVII. Aristote : le statut de l'action
La Poétique aide à réfléchir à l'unité de l'action et aux différences de genres. Or les trois fragments ne suffisent pas à définir la structure des Cabires. Le titre, le chœur et les témoignages fournissent des éléments d'un monde dramatique, non un argument complet. Toute division en actes ou épisodes serait inventée.
XXVIII. Comparaison avec les cultes de Dionysos
Le vin et l'ivresse invitent à rapprocher les Cabires de l'univers dionysiaque. Mais les cultes cabiriques et dionysiaques ne sont pas identiques. Les ressemblances peuvent relever de pratiques festives communes. Aucun syncrétisme total ne doit être supposé.
XXIX. Comparaison avec les cultes anatoliens
Les Cabires ont parfois été rapprochés des Courètes, des Dactyles idéens et de divinités artisanales anatoliennes. Strabon, Géographie X, 3, rapporte diverses traditions. Ces rapprochements antiques ne démontrent pas une origine unique. L'analyse comparée doit distinguer les identifications faites par les anciens des hypothèses modernes.
XXX. Comparaison mésopotamienne
Les traditions mésopotamiennes connaissent des dieux protecteurs, des banquets divins et des rituels de passage. La comparaison des fonctions est possible, mais aucun texte ne démontre que les Cabires proviennent directement d'un panthéon mésopotamien précis. La prudence évite les généalogies religieuses imaginaires.
XXXI. Iconographie et archéologie
Les sanctuaires cabiriques de Samothrace et de Thèbes ont livré des monuments et des objets votifs. Les images doivent être attribuées à leur lieu et à leur période : une figurine béotienne n'illustre pas automatiquement les Cabires de Lemnos chez Eschyle. Pour MYTHOS, utiliser des notices de musées ou des publications archéologiques avec crédits et droits. Aucune image non vérifiée n'est intégrée.
XXXII. Réception contemporaine
La compagnie Punchdrunk a créé une performance immersive intitulée Kabeiroi. E. Cole a étudié les écarts entre cette réinvention et la pièce antique. L'œuvre moderne est intéressante pour l'histoire de la réception, mais ne fournit aucune donnée sur la scénographie d'Eschyle. Voir https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC7936584/.
XXXIII. Tableau de certitude
| Proposition | Statut |
|---|---|
| Eschyle a écrit Les Cabires | Attesté |
| Les fragments conservés sont F 95–97 Radt | Édition critique |
| Les Argonautes figuraient dans la pièce | Témoignage d'Athénée |
| Un catalogue des Argonautes y était présent | Témoignage d'une scholie à Pindare |
| Les Cabires formaient le chœur | Très probable |
| L'œuvre avait un caractère festif et humoristique | Soutenu par F 96–97 |
| Le genre était nécessairement satyrique | Non établi |
| Une initiation complète de Jason était représentée | Non attesté |
| La pièce dévoilait des secrets religieux | Non attesté |
| La scène se déroulait nécessairement à Samothrace | Non établi |
| La date de représentation est connue | Non |
| Les Cabires de Lemnos et de Thèbes étaient identiques | Non démontré |
XXXIV. Sources primaires
- Eschyle, Les Cabires, F 95–97 Radt.
- Athénée, Deipnosophistes X, 428f : Argonautes et ivresse.
- Plutarque, Questions de table II, 1, 1 (Moralia 632f) : plaisanterie sur le vinaigre.
- Scholie à Pindare, Pythiques IV : catalogue des Argonautes.
- Strabon, Géographie X, 3 : traditions concernant Cabires, Dactyles et Courètes.
- Apollonios de Rhodes, Argonautiques I, 915–921 : traditions sur les mystères de Samothrace, source hellénistique distincte d'Eschyle.
- Diodore de Sicile, Bibliothèque historique IV, 43 et 49 : récits sur les Argonautes et les dieux de Samothrace, source tardive.
XXXV. Bibliographie critique
- Stefan Radt (éd.), Tragicorum Graecorum Fragmenta, III, Aeschylus, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1985, F 95–97.
- Alan H. Sommerstein (éd. et trad.), Aeschylus: Fragments, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, Loeb Classical Library, 2008.
- E. Cole, « Fragments, Immersivity, and Reception: Punchdrunk on Aeschylus’ Kabeiroi », International Journal of the Classical Tradition 28 (2021), pp. 507–523 : https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC7936584/
- Matthew Wright, The Lost Plays of Greek Tragedy, vol. 2, Aeschylus, Sophocles and Euripides, Londres, Bloomsbury, 2019.
- Walter Burkert, Greek Religion, trad. John Raffan, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1985, sections sur les mystères.
- Susan Guettel Cole, Theoi Megaloi: The Cult of the Great Gods at Samothrace, Leiden, Brill, 1984.
- Robert L. Fowler, Early Greek Mythography, vol. II, Oxford, Oxford University Press, 2013, commentaire sur les Cabires.
- Herbert Weir Smyth (éd. et trad.), Aeschylus, vol. II, Loeb Classical Library, 1926, section Kabeiroi : https://www.theoi.com/Text/AeschylusFragments.html
- E. Cole, étude complète avec bibliographie et notes : https://link.springer.com/article/10.1007/s12138-020-00578-9
XXXVI. Conclusion : la fête à la frontière du sacré
Les Cabires associent Jason et les Argonautes à des divinités mystérieuses de l'Égée. Les trois fragments conservés ne révèlent pas une initiation secrète ; ils parlent de voyage, d'abondance, de vin et d'une plaisanterie sur le vinaigre. Les témoignages d'Athénée et d'une scholie à Pindare confirment la présence de l'expédition argonautique et d'un catalogue de ses membres.
Thèse interprétative : la pièce faisait peut-être de l'hospitalité festive une rencontre entre voyageurs et puissances divines locales. Le rire, le vin et le chœur pouvaient donner une forme dramatique à cette rencontre, sans que nous puissions reconstituer ses rites ou son dénouement.
Continuité éditoriale : CXVI Glaucos marin → CXVII Les Cabires. Le prochain volume CXVIII devra être consacré à une autre œuvre attestée après contrôle du catalogue, sans duplication.