MYTHOS — Encyclopédie universitaire des tragédies grecques
Volume CXVIII (118) — Eschyle, Hypsipyle (Ὑψιπύλη)
La reine de Lemnos, Jason et les Argonautes : violence collective, souveraineté féminine et reconstruction de la communauté
Continuité éditoriale : CXVII Les Cabires → CXVIII *Hypsipyle***. **Auteur : Eschyle. Genre : attribution incertaine ; généralement cataloguée parmi les pièces perdues, parfois discutée comme drame satyrique. Fragments : Stefan Radt, Tragicorum Graecorum Fragmenta III, F 247–248. Témoin narratif majeur : scholies à Apollonios de Rhodes, Argonautiques I, 769–773. Prudence : deux fragments lexicaux ne constituent pas un texte continu ; les versions d'Euripide, Sophocle, Apollonios et Ovide sont distinctes.
I. La question de la source
Le titre Hypsipyle est attesté dans le catalogue des œuvres d'Eschyle. La documentation verbale est presque nulle. Une scholie aux Argonautiques d'Apollonios de Rhodes transmet toutefois une information déterminante : dans la pièce d'Eschyle, les Lemniennes s'avancent armées contre les Argonautes, alors que ceux-ci sont éprouvés par la tempête, et ne les laissent débarquer qu'après une promesse d'union. Ce témoignage permet de dégager une situation dramatique, non d'écrire un scénario complet.
II. Lemnos avant l'arrivée de Jason
Le mythe des femmes de Lemnos est célèbre pour le massacre des hommes de l'île. Les récits divergent : colère d'Aphrodite, répulsion des époux envers leurs femmes, préférence accordée à des captives thraces. Apollonios de Rhodes, Argonautiques I, 609–639, fournit une version développée, mais hellénistique et postérieure à Eschyle. Elle doit être présentée comme une tradition comparative.
III. La faute collective et ses variantes
La violence des Lemniennes a parfois été interprétée comme une inversion radicale de l'ordre familial. Pourtant, la cause et l'étendue du massacre changent selon les auteurs. Le mot « crime lemnien » dans les Choéphores d'Eschyle (631–636) atteste la notoriété du motif, non la totalité de l'intrigue d'Hypsipyle. Une reconstruction doit éviter de transformer les différentes versions en un récit uniforme.
IV. Hypsipyle et son père Thoas
Hypsipyle, fille de Thoas, épargne son père dans plusieurs versions. Elle s'oppose ainsi à la violence collective. Selon les traditions, elle le dissimule ou l'aide à quitter l'île. Nous ne savons pas si Eschyle représentait cet épisode dans Hypsipyle ou s'il était seulement présupposé par l'action.
V. Une reine après le massacre
Dans la tradition argonautique, Hypsipyle gouverne Lemnos après la disparition des hommes. Son autorité apparaît dans une situation de crise démographique et politique. Cette royauté féminine constitue un matériau exceptionnel pour la tragédie grecque : elle pose la question de la légitimité d'un pouvoir né d'une rupture meurtrière. Mais aucun discours de souveraine n'est conservé chez Eschyle.
VI. Les Argonautes à l'approche de l'île
Jason conduit un équipage héroïque vers la Colchide. La scholie antique précise que les femmes s'opposent à leur débarquement alors qu'ils sont éprouvés par la tempête. Le motif du navire en détresse donne à l'accueil une dimension de nécessité. L'identité des porte-parole et le nombre des Argonautes présents sur scène demeurent inconnus.
VII. Les Lemniennes en armes
Le témoignage le plus caractéristique d'Eschyle est celui d'un groupe de femmes armées s'avançant contre les étrangers. Cette image rompt avec une représentation passive de l'hospitalité. Elle manifeste une communauté capable de défendre militairement son territoire. La forme précise de leurs armes et leur éventuelle participation à un chœur ne sont pas documentées.
VIII. L'interdiction du débarquement
L'accès à la terre est conditionné par une décision des femmes. Les Argonautes, pourtant héros prestigieux, ne disposent pas automatiquement du droit d'entrer. Le conflit met en scène une souveraineté territoriale exercée par une communauté féminine. Cette interprétation politique est déduite du témoignage, non d'une déclaration conservée de la reine.
IX. La promesse d'union
Selon la scholie, les femmes exigent une promesse d'union sexuelle avant d'autoriser le débarquement. La formulation antique suggère une négociation collective. Elle peut être comprise dans le contexte d'une île privée d'hommes, mais la réduction de l'accord à une politique démographique reste interprétative. On ignore si Eschyle présentait cette exigence comme comique, inquiétante ou solennelle.
X. Consentement et contrainte
La situation renverse les positions habituelles du récit héroïque : les voyageurs ont besoin d'accoster, les femmes disposent des moyens de leur refuser l'accès. Le consentement est problématique des deux côtés, puisque la promesse est obtenue sous condition. Une analyse contemporaine doit reconnaître la tension sans imposer aux Grecs du Ve siècle une terminologie juridique moderne.
XI. Hypsipyle et Jason
La tradition mythique unit Hypsipyle à Jason, dont elle a des fils. Homère, Iliade VII, 467–471, connaît Euneos, fils de Jason et d'Hypsipyle. Le lien est donc antérieur à Eschyle. Mais aucune scène de déclaration amoureuse, de mariage ou de séparation n'est conservée dans sa pièce.
XII. Le témoignage d'Homère
L'Iliade VII, 467–471, mentionne les navires de Lemnos chargés de vin envoyés par Euneos aux Achéens. Ce passage rattache Hypsipyle à la généalogie héroïque et à l'économie maritime de l'île. Il ne permet pas de déduire l'intrigue d'Eschyle, mais démontre l'ancienneté de la tradition de Jason et d'Hypsipyle.
XIII. La différence avec Euripide
Euripide a écrit une autre Hypsipyle, dont des papyrus conservent des portions substantielles. Cette pièce se déroule à Némée, lorsque l'héroïne, exilée de Lemnos, devient nourrice du jeune Opheltès. Elle ne doit pas être confondue avec la pièce d'Eschyle, centrée, d'après la scholie, sur l'arrivée des Argonautes à Lemnos. Les fragments euripidéens relèvent de TrGF V.2, F 752–770, non de Radt III, F 247–248.
XIV. La différence avec Sophocle
Sophocle a également traité les Lemniennes. La même scholie à Apollonios évoque un combat violent dans une version sophocléenne. Cette divergence est précieuse : les poètes pouvaient traiter un même mythe de façons différentes. Il faut éviter de transférer chez Eschyle les combats ou les personnages attestés seulement pour Sophocle.
XV. Le fragment 247 Radt
Le fragment 247 conserve une forme abrégée du nom d'Hypsipyle, généralement transcrite « Hypsô ». Cette familiarité lexicale a été invoquée pour envisager un ton non solennel, voire satyrique. Elle ne prouve pas à elle seule le genre de la pièce, car un diminutif isolé ne fournit ni contexte ni identité du locuteur.
XVI. Le fragment 248 Radt
Le fragment 248 est un autre vestige lexical, transmis par Hésychios. Son sens exact et sa portée dramatique font l'objet de discussions philologiques ; certains y reconnaissent une suggestion érotique. Le commentaire doit se garder d'en produire une traduction longue et assurée. L'état du texte n'autorise pas de dialogue reconstruit.
XVII. La question du genre
Les catalogues modernes classent souvent Hypsipyle parmi les tragédies perdues d'Eschyle. D'autres études ont envisagé un drame satyrique, en raison du diminutif et de l'intrigue érotique rapportée par la scholie. Aucun fragment de chœur satyrique ne tranche la question. Le présent volume appartient à l'encyclopédie des tragédies grecques au sens large du théâtre d'Eschyle, sans certitude sur son genre.
XVIII. La trilogie lemnienne : hypothèse
Les titres Les Lemniens ou Les Lemniennes, Hypsipyle et Les Cabires ont été rapprochés en un cycle argonautique, parfois avec Argo. L'existence d'une tétralogie exactement composée de ces quatre pièces demeure conjecturale. Le volume CXVII étudiait Les Cabires ; leur proximité thématique ne garantit ni un ordre de représentation ni une continuité dramatique.
XIX. Le massacre comme mémoire collective
Le souvenir des hommes tués structure l'identité de la communauté féminine. L'arrivée des Argonautes peut être perçue comme une occasion de réintégrer des hommes dans la société. Mais cette interprétation suppose un horizon narratif tiré des mythographes. Aucun fragment ne décrit les débats intérieurs des Lemniennes.
XX. La souveraineté féminine
Le témoignage de femmes en armes offre un cas remarquable de pouvoir collectif féminin. Il peut être étudié à côté des Amazones, sans les identifier. Les Amazones forment une société guerrière dans d'autres traditions ; les Lemniennes sont des femmes d'une communauté bouleversée par un massacre. Leurs motivations et leurs institutions ne sont pas les mêmes.
XXI. La place de l'étranger
L'arrivée des Argonautes introduit des hommes extérieurs dans une île où les hommes locaux ont été supprimés. L'étranger peut apparaître simultanément comme menace et ressource. La promesse d'union négocie cette ambivalence. Le thème de l'hospitalité prend ainsi une forme singulière : l'accès au rivage dépend d'un accord intime.
XXII. Le politique et l'érotique
Le désir n'est pas ici une affaire strictement privée. Il devient la condition d'un acte public : l'autorisation de débarquer. Le mythe permet de réfléchir à la manière dont les rapports sexuels peuvent être instrumentalisés pour restaurer un ordre social. Cette lecture ne présuppose pas qu'Eschyle formulait une théorie du mariage.
XXIII. Platon : cité et désir
La République de Platon articule le gouvernement de la cité à l'ordonnancement des désirs. Une comparaison avec Lemnos interroge la relation entre communauté politique et unions sexuelles. Il serait toutefois anachronique de présenter Hypsipyle comme une dirigeante appliquant les institutions de la cité idéale platonicienne.
XXIV. Platon : les femmes et le pouvoir
Dans la République V, Platon discute l'éducation des femmes gardiennes et leur participation à certaines fonctions politiques. Les Lemniennes armées constituent un contrepoint mythologique intéressant : leur puissance est issue d'une catastrophe, non d'un projet éducatif. La comparaison révèle des différences fondamentales entre récit tragique et philosophie politique.
XXV. Hegel : la reconnaissance de l'étranger
Une lecture hégélienne peut voir dans la négociation entre femmes et Argonautes un passage de l'affrontement à la reconnaissance mutuelle. Mais l'accord reste asymétrique : les navigateurs ont besoin d'une terre d'accueil, les femmes conditionnent cette hospitalité à l'union. Il s'agit d'une interprétation moderne, non d'un commentaire d'Hegel sur la pièce.
XXVI. Hegel : famille et communauté
La disparition des hommes a brisé les liens familiaux et les formes ordinaires de succession. L'arrivée des Argonautes peut être interprétée comme une tentative de reconstruction des familles. Dans une perspective hégélienne, le problème est celui de la médiation entre désir individuel et continuité collective. Les fragments ne prouvent pas que cette problématique était explicitement débattue sur scène.
XXVII. Nietzsche : l'origine violente de l'ordre
Le massacre lemnien rappelle que certaines communautés mythiques se constituent ou se reconstituent après une rupture sanglante. Une lecture nietzschéenne peut interroger les récits qui dissimulent ou justifient cette violence. Il ne faut pas transformer l'œuvre en illustration de la Généalogie de la morale, postérieure de plus de deux millénaires.
XXVIII. Nietzsche : l'instinct et la loi
La négociation de l'union entre les Lemniennes et les Argonautes met en tension désir, nécessité et règle collective. Une analyse inspirée de Nietzsche examine la façon dont des pulsions deviennent des obligations sociales. Elle doit rester prudente : la scholie n'indique ni le ton de la scène ni les motivations psychologiques des personnages.
XXIX. Aristote : action et péripétie
La Poétique permet de s'interroger sur le renversement d'une hostilité initiale en accord. Mais l'issue exacte de la pièce demeure inconnue. Il serait abusif de lui attribuer une reconnaissance ou une catastrophe déterminée. La seule action directement documentée est l'opposition armée suivie d'une condition d'accueil.
XXX. Comparaison avec les Amazones
Les femmes guerrières de Lemnos et les Amazones ont en commun une remise en question des rôles masculins dans la guerre. Mais les Amazones sont décrites comme un peuple mythique spécifique, tandis que les Lemniennes vivent dans une cité bouleversée. L'analogie est thématique et non généalogique.
XXXI. Comparaison avec Médée
Jason rencontre ensuite Médée en Colchide. Les deux récits présentent une femme qui contribue au destin des Argonautes. Hypsipyle et Médée diffèrent toutefois par leur situation politique et leurs choix. Les épisodes ultérieurs de la Médée d'Euripide ne doivent pas être projetés sur la pièce perdue d'Eschyle.
XXXII. Comparaisons interculturelles
Les récits de violence collective, de femmes exerçant le pouvoir et de communautés recomposées existent dans de nombreuses traditions. Une comparaison avec les mythes proche-orientaux peut éclairer des structures narratives, mais aucun emprunt direct de la légende lemnienne à un récit mésopotamien ou égyptien précis n'est établi.
XXXIII. Iconographie
Les vases grecs représentent Jason, Hypsipyle et parfois les femmes de Lemnos. Chaque image doit être datée et reliée à son contexte archéologique. Une scène de Jason avec Hypsipyle n'est pas automatiquement une illustration d'Eschyle. Pour le site, utiliser les catalogues de musées et le Lexicon Iconographicum Mythologiae Classicae, entrée « Hypsipyle », avec crédits et droits vérifiés.
XXXIV. Tableau de certitude
| Proposition | Statut |
|---|---|
| Eschyle a écrit Hypsipyle | Titre attesté |
| Fragments F 247–248 Radt | Édition critique |
| Les Lemniennes s'opposaient en armes au débarquement | Témoignage de scholie |
| Les Argonautes promettaient une union avant d'accoster | Témoignage de scholie |
| Le massacre des hommes de Lemnos est connu d'Eschyle | Choéphores 631–636 |
| Hypsipyle a épargné Thoas dans la pièce | Non démontré |
| Le chœur était composé de Lemniennes | Plausible, non attesté |
| L'œuvre était assurément une tragédie | Genre discuté |
| Le texte conservé contient une scène entre Jason et Hypsipyle | Faux |
| L'Hypsipyle d'Euripide est la même pièce | Faux |
| Les Cabires formaient assurément la quatrième pièce de la même tétralogie | Hypothèse |
XXXV. Sources primaires
- Eschyle, Hypsipyle, F 247–248 Radt.
- Scholie à Apollonios de Rhodes, Argonautiques I, 769–773, éd. C. Wendel, Scholia in Apollonium Rhodium vetera, Berlin, 1935.
- Eschyle, Choéphores 631–636 : le crime lemnien.
- Homère, Iliade VII, 467–471 : Euneos, fils de Jason et d'Hypsipyle.
- Apollonios de Rhodes, Argonautiques I, 609–921 : récit hellénistique du séjour à Lemnos.
- Pseudo-Apollodore, Bibliothèque I, 9, 17 : version mythographique.
- Ovide, Héroïdes VI : lettre d'Hypsipyle à Jason, réception latine postérieure.
- Euripide, Hypsipyle, F 752–770 Kannicht : autre tragédie, située à Némée.
XXXVI. Bibliographie critique
- Stefan Radt (éd.), Tragicorum Graecorum Fragmenta, III, Aeschylus, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1985, F 247–248.
- Alan H. Sommerstein (éd. et trad.), Aeschylus: Fragments, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, Loeb Classical Library, 2008.
- Matthew Wright, The Lost Plays of Greek Tragedy, vol. 2, Aeschylus, Sophocles and Euripides, Londres, Bloomsbury, 2019.
- Timothy Gantz, Early Greek Myth: A Guide to Literary and Artistic Sources, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1993 ; dossier « The Women of Lemnos » : https://open.online.uga.edu/gantzmythsources/chapter/p-345-lower/
- C. Wendel (éd.), Scholia in Apollonium Rhodium vetera, Berlin, Weidmann, 1935.
- Euripides, Hypsipyle, éd. et commentaire G. W. Bond, Oxford, Clarendon Press, 1963, pour comparaison seulement.
- Apollonios de Rhodes, Argonautiques, éd. Francis Vian, Paris, Les Belles Lettres, 1974–1981.
- Étude philologique récente sur les papyrus d'Eschyle : Tragic Papyri: Aeschylus' Theoroi, Hypsipyle, Laios, Prometheus Pyrkaeus and Sophocles' Inachos, De Gruyter, 2022.
- Étude du dossier mythique des Lemniennes et de l'Hypsipyle d'Eschyle : https://www.uv.es/tycho/cas/01/tycho01.pdf
- Analyse des scholies et des questions de genre : https://dokumen.pub/tragic-papyri-aeschylus-theoroi-hypsipyle-laos-prometheus-pyrkaeus-and-sophocles-inachos-9783110796605-9783110796483-9783110796698-2022939845.html
XXXVII. Conclusion : la violence et les conditions de la réconciliation
L'Hypsipyle d'Eschyle appartient à un dossier documentaire particulièrement réduit. Deux fragments lexicaux subsistent, tandis qu'une scholie conserve l'essentiel d'une situation dramatique : des femmes armées refusent le débarquement aux Argonautes avant d'obtenir leur promesse d'union. Cette scène suggère un affrontement entre souveraineté territoriale, nécessité du voyage et reconstruction d'une communauté frappée par la violence.
Thèse interprétative : l'arrivée des Argonautes peut être lue comme une tentative de recomposition sociale après le massacre des hommes de Lemnos. Mais l'accord qui permet leur débarquement n'est pas une réconciliation libre de toute contrainte : il associe accueil et obligation sexuelle. Le drame interroge ainsi, au moins pour le lecteur moderne, la relation entre hospitalité, pouvoir et consentement.
Continuité éditoriale : CXVII Les Cabires → CXVIII Hypsipyle. Le volume CXIX devra être choisi après contrôle des œuvres déjà publiées, sans inventer de titre ni attribuer à Eschyle les scènes d'Euripide.