MYTHOS — Ninive et la bibliothèque d’Assurbanipal : lire, classer et gouverner le monde
Dossier universitaire inédit — Assyrie, VIIe siècle avant notre ère. La collection de tablettes associée à Assurbanipal est un ensemble exceptionnel de savoirs savants, religieux, littéraires et administratifs. Elle ne doit pas être présentée comme une bibliothèque publique au sens contemporain, ni comme l’ensemble des textes produits en Mésopotamie. Son histoire résulte de la commande royale, des activités de scribes, des destructions et de fouilles commencées au XIXe siècle.
I. Ninive : capitale et centre de décision impériale
Ninive, sur le Tigre, dans la région de l’actuelle Mossoul, devient l’une des grandes capitales du royaume néo-assyrien. Les palais et les espaces religieux ont été transformés au cours des règnes de Sennachérib, Assarhaddon et Assurbanipal. Les aménagements urbains, remparts, canaux et résidences royales témoignent du travail de nombreux spécialistes, mais ils ne constituent pas tous une seule campagne de travaux.
Les campagnes militaires, les déplacements de populations et les prélèvements sont essentiels pour comprendre les ressources qui rendent possible la monumentalité de la capitale. Les reliefs de palais présentent des opérations de guerre et des scènes de cour, mais ils sélectionnent les moments qui servent l’image royale. Leur lecture demande de distinguer la représentation de la victoire et le résultat politique réel.
L’Assyrie du VIIe siècle se trouve insérée dans un réseau complexe de gouverneurs, de villes, de temples et de groupes de scribes. Une collection savante située dans la capitale n’est pas détachée des moyens de commandement, de surveillance et de légitimation du souverain.
II. Pourquoi parler de « bibliothèque » avec prudence ?
Les collections de Kouyunjik comprennent des tablettes et fragments provenant de plusieurs espaces, notamment de palais. Les conditions de découverte ont évolué depuis Austen Henry Layard et Hormuzd Rassam jusqu’aux recherches archéologiques ultérieures. Jonathan Taylor, dans le projet Ashurbanipal Library, documente les campagnes successives et les différents numéros de collections : les tablettes attribuées au même lieu n’ont pas toutes la même provenance stratigraphique.
La bibliothèque d’Assurbanipal est donc à la fois un programme de rassemblement de textes et un corpus reconstitué après les fouilles. Les chiffres varient selon qu’on compte tablettes, fragments, objets joints ou exemplaires d’une même œuvre. Une tablette brisée en quatre fragments peut être comptée de plusieurs façons ; les expressions « trente mille livres » ou « encyclopédie complète » exigent de préciser l’unité.
Les découvertes ont été dispersées, réunies, recopiées et parfois réattribuées à un seul texte grâce à des raccords matériels. Certaines tablettes identifiées aujourd’hui ensemble étaient séparées dans les collections de différents musées. Le travail de reconstitution de cette bibliothèque est toujours une opération philologique.
III. Le roi lettré : autorité et savoir technique
Les inscriptions royales attribuent à Assurbanipal une maîtrise des savoirs scribaux et des arts de l’interprétation. Cette présentation fait partie de la représentation voulue d’un souverain capable de commander à la fois les armées et l’accès à la connaissance. Elle ne garantit pas qu’il ait personnellement rédigé chaque tablette ou surveillé la copie de toutes les séries.
Les lettres et colophons éclairent les relations avec les spécialistes. Des textes étaient recherchés, recopiés ou envoyés depuis des centres savants de Babylonie. Une copie de Ninive ne prouve donc pas que l’œuvre fut composée à Ninive. L’histoire des connaissances mésopotamiennes comprend des lieux de formation beaucoup plus anciens, et leur conservation à la cour assyrienne est une étape de transmission.
L’écriture cunéiforme est un système graphique utilisé pour plusieurs langues. La présence de signes que l’on sait lire n’implique pas que tous les habitants de l’empire pouvaient interpréter les séries techniques. L’accès aux savoirs spécialisés supposait une formation et une maîtrise de listes et conventions.
IV. Les présages : chercher des signes dans les événements
Une partie importante des collections concerne la divination et les présages. Les séries savantes interprètent des phénomènes célestes, des anomalies, des naissances, des observations rituelles ou des signes du corps. Le présage n’est pas un rapport scientifique moderne isolé d’une croyance religieuse : il appartient à un régime de savoir où l’on cherche à établir des conséquences et à proposer, parfois, des rituels de protection.
Les savants peuvent communiquer leurs observations au roi et confronter les possibilités d’interprétation. L’autorité politique dépend donc d’expertises qui ne sont pas toujours univoques. Une tablette décrivant une éclipse ne peut être utilisée directement comme date astronomique d’un événement sans examiner son statut : observation, copie d’une série d’augures, schéma traditionnel ou simulation.
Le savoir divinatoire montre aussi que lire un signe est un acte de médiation. Les dieux n’inscrivent pas un décret administratif sur la tablette : les scribes transmettent et interprètent des formulations héritées. L’historien doit séparer le phénomène, la prescription du texte et la décision prise à la cour.
V. Médecine, rituels et classification des connaissances
Les collections comportent des textes médicaux, diagnostics, prescriptions et incantations. Leurs catégories ne doivent pas être traduites immédiatement dans le langage d’une maladie actuelle. Un symptôme peut être décrit à partir de plusieurs registres de causalité et de traitement ; il faut identifier la tablette, sa série, sa langue et son statut avant de proposer une interprétation.
Les listes lexicales, synonymiques et bilingues permettent aux scribes d’apprendre les signes et d’associer mots, matières, animaux ou métiers. Elles contribuent à l’organisation savante du monde, mais on ne peut les prendre pour une description exhaustive des classes sociales de l’empire.
Dans les rituels de protection, un objet, une formule et une suite de gestes peuvent être combinés. Un texte conservé n’assure pas que toutes les étapes ont toujours été réalisées exactement dans l’ordre prescrit, ni que tous les milieux de l’empire pratiquaient les mêmes rites.
VI. Gilgameš : une tradition bien plus ancienne que son collectionneur
Des témoins de l’Épopée de Gilgameš ont été trouvés à Ninive, mais le héros et ses récits possèdent une histoire de transmission antérieure à Assurbanipal. La version dite standard babylonienne est elle-même connue par plusieurs copies et variantes. Affirmer que l’épopée fut « écrite par Assurbanipal » effacerait des siècles de traditions sumériennes et akkadiennes.
La neuvième tablette concerne notamment le voyage de Gilgameš après la mort d’Enkidu. Le British Museum conserve le fragment K.2360, identifié à cette section ; d’autres fragments de la même tablette ont dû être rapprochés pour la reconstituer. La dixième tablette, dont K.3382 constitue un témoin, appartient à la suite du voyage et de la confrontation à la condition mortelle.
L’étude philosophique du héros doit commencer par cette histoire de manuscrits. Une interprétation de la mort, de la gloire ou de l’amitié ne saurait ignorer les lacunes et les variantes des traductions modernes. Le « texte de Gilgameš » cité aujourd’hui est souvent le résultat d’une édition critique de témoins multiples.
VII. Un catalogue antique des récits mythologiques
Le fragment K.9717, identifié par le British Museum comme catalogue assyrien de légendes, mentionne notamment Gilgameš, l’histoire d’Etana et celle du Renard. Ce document est particulièrement intéressant pour MYTHOS : il ne transmet pas le récit complet, mais prouve que les scribes classaient des œuvres sous des désignations reconnaissables.
Un catalogue est une source à part entière. Il peut conserver le nom d’une œuvre dont le contenu est perdu, montrer des regroupements ou aider à reconnaître une série fragmentaire. Il serait toutefois erroné de déduire l’intrigue complète d’une œuvre à partir de son seul titre.
La distinction entre œuvre conservée, extrait, catalogue et reconstitution moderne doit être systématique dans l’encyclopédie. Elle s’applique tout autant aux tragédies grecques perdues qu’aux récits d’Assyrie.
VIII. La fin de Ninive et le destin matériel de la collection
En 612 avant notre ère, la chute de Ninive met fin à un ordre politique néo-assyrien. Les destructions et l’incendie peuvent contribuer à durcir certaines tablettes d’argile, mais cette préservation n’est ni universelle ni représentative de tous les textes. Les supports périssables, les archives déplacées et des documents non retrouvés manquent aujourd’hui.
La fin du gouvernement impérial ne signifie pas que les pratiques savantes mésopotamiennes disparaissent en 612. Les traditions de lecture et de copie continuent dans des centres de Babylonie, notamment sous les royaumes néo-babyloniens et après la conquête perse.
Les fouilles du XIXe siècle et les pratiques de partage des découvertes ont façonné les collections actuelles. L’accès à des images et translittérations numériques ne rétablit pas toutes les provenances anciennes ; il permet cependant de confronter des fragments et des catalogues avec une précision accrue.
IX. Nietzsche et Hegel : le savoir peut-il devenir un pouvoir ?
Une comparaison philosophique peut interroger la relation entre la concentration d’archives et la souveraineté. Un roi capable de faire rechercher des textes dans différents centres accroît les moyens d’information de sa cour ; il présente aussi cette capacité comme une preuve de sagesse et de légitimité.
Chez Hegel, on peut poser la question des médiations qui rendent possible une autorité institutionnelle. Chez Nietzsche, celle de la valeur et de l’interprétation du signe. Il s’agit de perspectives modernes et non de doctrines formulées par les scribes de Ninive.
La question centrale est historique : quels savoirs pouvait-on mobiliser, qui les maîtrisait et qui en décidait de l’usage ? Une bibliothèque royale ne constitue pas automatiquement une sphère publique ouverte à tous.
X. Trois objets vérifiables
K.9717 : fragment de catalogue de récits, mentionnant Gilgameš, Etana et le Renard. British Museum — notice d’objet K.9717.
K.2360 : fragment de la neuvième tablette de Gilgameš, avec colophon et relations à d’autres fragments. British Museum — K.2360.
K.3382 : fragment de la dixième tablette de Gilgameš. British Museum — K.3382.
XI. Sources et bibliographie
ORACC — Ashurbanipal Library Project, « Which Tablets Are Which » : contexte et provenance des tablettes.
Andrew R. George, The Babylonian Gilgamesh Epic, 2 vol., Oxford University Press, 2003 ; Frances Reynolds, études sur les bibliothèques savantes assyriennes ; travaux de l’Ashurbanipal Library Project au British Museum et d’ORACC.
MYTHOS — Gilgameš, épopée et mortalité · Mésopotamie : panorama historique.
