MYTHOS — Encyclopédie des comédies grecques, volume II
Eupolis, Chrysoun genos (Χρυσοῦν γένος) : l'âge d'or et le jugement du présent
Étude philologique, historique, philosophique et dramaturgique. Série publique GitHub, 2 novembre 2026. Le volume I est consacré aux Astrateutoi d'Eupolis. Ce volume II constitue un dossier distinct et n'efface pas les notices historiques de MYTHOS.
Statut documentaire. [A] désigne les données effectivement attestées par une source antique ou une édition critique ; [B] les hypothèses, rapprochements et interprétations modernes ; [C] les scènes littéraires originales, écrites aujourd'hui. Les citations et numéros de fragments doivent être vérifiés dans l'édition de référence avant toute attribution textuelle : aucune parole inventée n'est présentée comme un vers d'Eupolis.
I. [A] Le titre et l'objet conservé
La tradition des titres attribue à Eupolis une comédie nommée Chrysoun genos, littéralement « Race d'or » ou « Génération d'or ». La pièce n'est pas conservée dans une version continue. Son existence dans les catalogues et les éditions de fragments est distincte de toute certitude concernant son intrigue, ses personnages ou son dénouement.
Le substantif γένος (genos) peut désigner une lignée, une catégorie de personnes, une génération ou un groupe humain. L'adjectif χρυσοῦν (chrysoun) signifie « d'or », mais son emploi peut être matériel, évaluatif ou mythique. Traduire le titre par « Peuple d'or » est une option éditoriale ; elle ne prouve pas que la comédie montrait une population fabuleuse sur scène.
Référence de contrôle : R. Kassel et C. Austin, Poetae Comici Graeci, vol. V, Eupolis ; S. Douglas Olson, Eupolis: Heilotes–Chrysoun genos (frr. 147–325), Fragmenta Comica 8.2, Heidelberg, 2016. L'édition d'Olson distingue explicitement les pièces et leur documentation fragmentaire.
II. [A] L'âge d'or avant Eupolis : Hésiode
Le rapprochement littéraire le plus sûr est extérieur à la comédie perdue : Hésiode, dans Les Travaux et les Jours, vers 109–126, présente la première génération des hommes comme une race d'or, vivant sous Cronos. Elle échappe au labeur et à la détresse qui caractérisent l'humanité postérieure. Après sa disparition, cette génération bénéficie d'un statut religieux particulier dans la description hésiodique.
Ce récit est attesté chez Hésiode ; il n'est pas attesté comme résumé de la pièce d'Eupolis. Une parenté de vocabulaire permet d'ouvrir l'enquête intertextuelle, non d'en déterminer le résultat.
Le mythe hésiodique ne raconte pas un progrès continu. Il ordonne les âges selon une logique de dégradation, interrompue par l'épisode héroïque. L'âge d'or sert ainsi de mesure critique pour penser la distance entre le présent et un passé idéal.
III. [B] Une hypothèse comique : l'utopie comme instrument de satire
La Comédie ancienne aime confronter les usages ordinaires à un monde impossible : inversion des hiérarchies, abolition de la pénurie, abondance automatique, parole accordée à des groupes improbables. Dans cette perspective, Chrysoun genos pourrait avoir fait jouer le mythe de l'âge d'or contre l'Athènes contemporaine.
Mais trois scénarios restent des hypothèses concurrentes, non trois scènes perdues : une évocation nostalgique du règne de Cronos ; une communauté imaginaire prétendant vivre comme les hommes d'or ; une dénonciation ironique de citoyens se proclamant eux-mêmes « d'or ». Le titre ne permet pas de trancher.
La prudence est particulièrement nécessaire lorsque l'on cherche à transformer un thème mythique en programme politique. Une satire de l'avidité, une critique de la guerre ou une parodie des utopies sont possibles dans l'univers comique du Ve siècle ; aucune ne peut être présentée comme le contenu certain de cette œuvre.
IV. [A/B] Aristophane et la nourriture sans travail
Dans Les Oiseaux (414 av. J.-C.), Aristophane fait imaginer une cité alternative où les hommes et les dieux entrent dans un nouvel ordre de dépendance. Dans L'Assemblée des femmes (392 av. J.-C.), il explore comiquement des formes de mise en commun et les contradictions du partage.
[A] Ces intrigues appartiennent aux pièces conservées d'Aristophane. [B] Elles fournissent des parallèles de méthode — la fiction impossible comme critique de la société réelle — et non des preuves d'emprunt à Chrysoun genos. Les dates des comédies d'Aristophane ne datent pas non plus l'œuvre d'Eupolis.
Le motif de l'abondance ne doit pas être réduit à une simple fantaisie gastronomique : il permet de demander qui travaille, qui possède et qui jouit du produit du travail. Il reste néanmoins nécessaire de distinguer ce que le corpus comique rend pensable de ce que le fragment d'une pièce précise autorise à affirmer.
V. [B] L'âge d'or et la contradiction de la mémoire
Une société qui affirme « autrefois tout était meilleur » construit une mémoire normative. Ce passé idéal peut critiquer des injustices présentes ; il peut aussi masquer les violences et exclusions du passé réel. La tension entre mémoire et invention devient ainsi un problème philosophique.
Dans une cité en guerre, la nostalgie de la paix et de l'abondance possède une puissance affective évidente. Cependant, l'association des Chrysoun genos à une conjoncture précise de la guerre du Péloponnèse ne saurait être déduite du seul titre. Il faut résister à la tentation d'utiliser Thucydide comme un scénario substitutif de la pièce perdue.
VI. [B] Hegel : le passé idéal et la réalité historique
Une lecture inspirée de Hegel oppose l'idéal abstrait d'une harmonie immédiate aux médiations concrètes des institutions et du travail. Un monde où tout serait donné sans conflit apparaît séduisant, mais il évite précisément les contradictions à travers lesquelles une communauté se constitue historiquement.
Ce rapprochement est une interprétation moderne. Il ne signifie pas qu'Eupolis anticipait la dialectique hégélienne, ni que sa comédie défendait un dépassement institutionnel de l'âge d'or. Il aide à formuler une question : l'utopie révèle-t-elle l'injustice du présent, ou dispense-t-elle de comprendre ses causes ?
VII. [B] Nietzsche : la généalogie des évaluations
Nietzsche invite à interroger la valeur accordée au passé : qui a intérêt à proclamer un âge « noble », « pur » ou « doré » ? Une telle qualification exprime-t-elle une expérience historique, un désir, ou une hiérarchie imposée au présent ?
Appliquée au titre Chrysoun genos, cette interrogation interdit de traiter « l'or » comme une valeur immédiatement transparente. La noblesse peut désigner une perfection morale, une supériorité sociale ou une richesse matérielle ; le rire comique pourrait précisément jouer de cette ambiguïté. Mais il n'existe pas de preuve que cette équivoque structurait effectivement la pièce.
VIII. [B] Vernant, Détienne et les régimes de vérité du mythe
Jean-Pierre Vernant a montré l'intérêt d'étudier les mythes grecs dans leurs configurations sociales et intellectuelles ; Marcel Détienne a insisté sur la pluralité des usages de la parole mythique et sur les pièges d'une définition intemporelle de « la mythologie ».
Dans ce cadre, l'âge d'or n'est pas un document sur un passé effectivement vécu. Il est une forme de discours susceptible d'être reprise, déplacée ou tournée en dérision. La comédie, qui transforme le prestige des récits en spectacle public, pourrait faire apparaître cette plasticité.
Le rapprochement avec les recherches de Georges Dumézil doit rester limité : aucune répartition trifonctionnelle des personnages ou des groupes ne peut être démontrée pour Chrysoun genos. La comparaison ne remplace pas les fragments absents.
IX. [B] Philologie : trois erreurs à éviter
Première erreur : transformer le titre en synopsis. « Race d'or » n'établit ni un chœur d'hommes d'or ni la venue de Cronos sur scène.
Deuxième erreur : citer Hésiode comme si ses vers étaient ceux d'Eupolis. Une source intertextuelle possible ne devient jamais, par proximité thématique, un fragment de la comédie.
Troisième erreur : attribuer un message politique définitif à une pièce dont la structure dramatique n'est pas connue. La perte du texte impose une gradation explicite de la preuve.
Le dossier de MYTHOS conserve donc séparément l'inventaire des attestations, le commentaire comparatif et l'invention dramatique.
X. [C] Scène originale : « Le marché des âges »
Création contemporaine MYTHOS. Aucun personnage, aucune réplique ni aucun événement ci-dessous ne sont attribués à Eupolis.
LE MARCHAND — Approchez ! Voici l'âge d'or ! Aucun homme n'y travaille, nul n'y manque de pain.
LE PAYSAN — Qui donc a semé le blé ?
LE MARCHAND — Personne. Il pousse tout seul.
LE PAYSAN — Et qui garde le champ ?
LE MARCHAND — Nul besoin de gardien.
LE PAYSAN — Alors pourquoi demandes-tu une obole pour entrer ?
LE MARCHAND — Parce que l'âge d'or est rare.
LE PAYSAN — Tu vends donc un monde où l'on n'achète rien ?
LE MARCHAND — C'est précisément ce qui le rend précieux.
LE PAYSAN — Je comprends : ton âge d'or commence dans ma bourse.
Le Marchand referme son coffre. Le Paysan ramasse une poignée de terre.
LE PAYSAN — Je préfère encore un champ difficile à cultiver qu'un paradis dont tu possèdes la porte.
XI. [C] Scène originale : « Le jugement de Cronos »
Création contemporaine MYTHOS ; non une restitution.
LE PREMIER CITOYEN — Nous voulons le retour de Cronos !
LE SECOND — Pour abolir la faim ?
LE PREMIER — Et les dettes.
LE SECOND — Et la guerre ?
LE PREMIER — Assurément.
LE SECOND — Qui abolira nos querelles ?
LE PREMIER — Cronos.
LE SECOND — Qui empêchera Cronos de devenir notre maître ?
LE PREMIER — Tu poses trop de questions pour l'âge d'or.
LE SECOND — Alors ce n'est pas encore l'âge de la liberté.
XII. Conclusion critique
Le dossier Chrysoun genos vaut d'abord comme exercice de lecture responsable d'une œuvre perdue. Le titre ouvre un champ de possibilités : mémoire hésiodique, critique du présent, rêve d'abondance, ironie sur la richesse et les valeurs. L'historien ne doit pas transformer ces possibilités en faits.
La leçon méthodologique est elle-même philosophique : la force d'une interprétation ne se mesure pas à la quantité de scènes qu'elle invente, mais à la netteté avec laquelle elle distingue les textes transmis de ses propres constructions.
XIII. Sources primaires et bibliographie vérifiable
Sources antiques
- Eupolis, Chrysoun genos, témoignages et fragments dans R. Kassel et C. Austin (éd.), Poetae Comici Graeci, vol. V, Berlin–New York, de Gruyter, 1986. Pour les numéros exacts, consulter l'édition avant toute citation versifiée.
- Hésiode, Les Travaux et les Jours, v. 109–126 : description de la race d'or.
- Aristophane, Les Oiseaux ; L'Assemblée des femmes : parallèles comiques, et non fragments d'Eupolis.
- Thucydide, Guerre du Péloponnèse, livre II : contexte général de la guerre, sans valeur de preuve sur l'intrigue.
Éditions et études
- S. Douglas Olson, Eupolis: Heilotes–Chrysoun genos (frr. 147–325), Fragmenta Comica 8.2, Heidelberg, Verlag Antike, 2016. Édition numérique de l'Académie de Heidelberg.
- Ian C. Storey, Eupolis: Poet of Old Comedy, Oxford, Oxford University Press, 2003.
- Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, Paris, Maspero, 1965.
- Marcel Détienne, L'Invention de la mythologie, Paris, Gallimard, 1981.
- G. W. F. Hegel, Principes de la philosophie du droit, 1821 : outil comparatif moderne.
- Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la morale, 1887 : outil comparatif moderne.
- Georges Dumézil, Mythe et épopée, trois volumes, Paris, Gallimard, 1968–1973 : comparaison méthodologique limitée.