MYTHOS — Encyclopédie des comédies grecques, volume I
Eupolis, Astrateutoi ou Androgynoi : les hommes qui refusent de partir
Étude philologique, historique, philosophique et dramaturgique. Dossier public inédit, 2 novembre 2026. La numérotation « volume I » désigne le premier fichier de la nouvelle série Markdown GitHub chapitres/comedies/ ; elle ne renumérote ni les dossiers historiques du site, ni les autres séries MYTHOS.
Convention documentaire impérative. [A] = témoignage antique, fragment effectivement transmis ou fait historiquement documenté ; [B] = hypothèse de restitution ou interprétation moderne, toujours révocable ; [C] = création dramatique contemporaine, sans prétention à restituer les paroles d'Eupolis. Une citation antique ne vaut que pour les mots transmis ; elle ne valide ni le contexte de scène, ni le locuteur supposé. Les traductions françaises sont des reformulations de travail, non des traductions éditoriales autorisées.
Résumé. Les Astrateutoi (« Ceux qui ne partent pas à l'armée », ou « Les Réfractaires ») forment un observatoire particulièrement précis de la citoyenneté athénienne en guerre. Leur autre titre, Androgynoi, est attesté de façon plus fragile et ne prouve pas un travestissement effectif du chœur. L'intrigue est perdue. Mais plusieurs fragments permettent de distinguer l'évitement de l'appel, la réputation de lâcheté, les listes civiques, les lieux de préparation corporelle et la circulation de paroles accusatrices. Le problème philosophique central n'est pas de décider abstraitement qui est « courageux » : il consiste à comprendre comment une démocratie répartit les risques, comment elle juge les absents et comment la comédie fabrique la figure du « mauvais citoyen ».
I. [A] État du texte et précautions d'attribution
La pièce d'Eupolis ne nous est pas parvenue comme texte suivi. Nous possédons des fragments cités par des auteurs et lexicographes postérieurs, édités sous les numéros 35–46 Kassel–Austin et commentés dans S. Douglas Olson, Fragmenta Comica 8.1 (2017), p. 154–179. Les fragments ne sont ni des scènes successives garanties ni une liste exhaustive de personnages.
La Souda, conservant une notice biographique attribuée à la tradition d'Hésychios, donne une forme problématique du double titre : Astrateutos ê Androgynoi (« Le non-enrôlé ou les androgynes »). Les autres attestations privilégient le pluriel Astrateutoi. Olson souligne qu'une opposition entre personnage singulier et chœur pluriel pourrait expliquer cette variante, mais cette construction reste conjecturale. Il n'existe pas de distribution authentique, de didascalie complète, ni de date de représentation certaine.
Le titre ne prouve pas que les acteurs portaient des vêtements féminins. Androgynos peut fonctionner comme une injure de genre dans la rhétorique comique : la représentation de l'absence de courage par la féminisation est un procédé de disqualification sociale, non un témoignage neutre sur les femmes ou sur les identités vécues. On doit étudier la violence de ce langage sans en reprendre la valeur normative.
Repère critique : Olson, introduction aux Astrateutoi, p. 154–155.
II. [A/B] Les mots de la guerre : astrateia, désertion, lâcheté
Le grec astrateia désigne le fait de se soustraire au service requis, avant de rejoindre les rangs. Il convient de ne pas le confondre avec les catégories de la désertion une fois incorporé, ou avec la lâcheté en combat. Les sources judiciaires athéniennes distinguent ces conduites, même si les invectives politiques les mêlent volontiers. Le langage de la honte efface précisément les distinctions que l'analyse juridique doit maintenir.
La citoyenneté athénienne n'est pas un droit détaché de toute obligation. Le citoyen adulte de sexe masculin peut être appelé à contribuer par son corps, son équipement et ses ressources. La démocratie produit ainsi un paradoxe structurel : ceux qui participent aux décisions collectives ne supportent pas toujours également les risques décidés. Les exemptions, la richesse, l'âge, la capacité d'équipement, les responsabilités et les interventions personnelles rendent la distribution effective plus complexe que l'idéal civique.
Matthew R. Christ a montré que la figure du citoyen défaillant doit être étudiée comme pratique et comme accusation. Une accusation de lâcheté peut viser un manquement réel ; elle peut aussi servir à abîmer la réputation d'un adversaire. La comédie ancienne participe à cet espace de compétition symbolique. Il serait méthodologiquement fautif de déduire de la seule satire la culpabilité historique d'un individu.
Sources et études : Lysias, Contre Alcibiade I (discours 14), à lire avec prudence car postérieur à la pièce ; Matthew R. Christ, The Bad Citizen in Classical Athens (2006), chap. 2 ; compte rendu critique de Forsdyke et Sobotková (2007).
III. [A] Fragment 35 : Pisandre et la bataille dont le nom vacille
Le fragment 35 K.-A., conservé par une scholie aux Oiseaux d'Aristophane (vers 1556), prend pour cible Pisandre (Peisandros), présenté comme un combattant particulièrement mauvais. Le lieu mentionné dans la tradition manuscrite est Paktolos, le fleuve lydien associé à l'or ; une correction savante ancienne de l'édition moderne propose Spartolos, ville de Chalcidique où les Athéniens subirent une défaite en 429 av. J.-C. (Thucydide II, 79).
L'alternative n'est pas anecdotique. Si le manuscrit donne bien Paktolos, le vers peut produire une géographie grotesque ou une allusion aux richesses et à la lâcheté. Si la correction Spartolos est juste, il renverrait à un épisode militaire identifiable. La correction n'est pas une donnée transmise : on ne peut donc pas dater la comédie de 429 simplement en l'adoptant.
L'accusation portée contre Pisandre relève d'un registre où le personnage public est ramené à la peur. La comédie n'a pas besoin d'une enquête judiciaire : elle suffit à fixer un surnom, une réputation, une silhouette de « mauvais soldat ». Cela explique sa force et son danger comme source historique.
Référence textuelle : Olson, p. 155–157, fr. 35, variantes et contexte scholastique.
IV. [A] Fragment 36 : Hékadémos, l'Académie avant Platon
Le fragment 36 K.-A., transmis par Diogène Laërce III, 7–8, mentionne les pistes ou espaces ombragés associés au héros Hékadémos. Ce vers est important parce qu'il est cité dans une discussion ancienne sur le nom du lieu qui sera plus tard associé à l'Académie de Platon.
Il faut éviter deux anachronismes. Le vers d'Eupolis ne décrit pas l'école philosophique de Platon, postérieure à la comédie. Il n'atteste pas davantage un entraînement militaire du chœur : le lieu pouvait accueillir diverses activités corporelles. La présence d'un espace d'exercice dans une comédie sur les obligations militaires ouvre une possibilité dramaturgique, sans démontrer une scène de préparation au combat.
La philologie révèle ici un phénomène décisif : nous possédons un vers non parce qu'un copiste voulait conserver le théâtre d'Eupolis, mais parce qu'un auteur ultérieur s'intéressait à un nom de lieu. Le hasard de la transmission oriente donc les questions que nous pouvons poser.
Référence : Olson, p. 158–159, fr. 36.
V. [A/B] Fragments 37–38 : les listes et Minoia
Le commentaire d'Olson du fragment 37 étudie notamment le vocabulaire de l'inscription ou de l'enrôlement sur des listes. Des listes publiques servaient à différentes fins dans la cité : inscription des citoyens dans les dèmes, recensement d'obligations, désignation de personnes susceptibles de servir. Dans une pièce intitulée Astrateutoi, l'association avec les listes de mobilisables est plausible ; elle n'est pas prouvée par le fragment isolé.
Le fragment 38 fait référence à Minoia, position proche du port mégarien de Nisaia. Thucydide III, 51 rapporte la prise de Minoia par les Athéniens en 427 av. J.-C. ; Thucydide IV, 66–69 décrit d'autres opérations dans la région en 424. Kassel–Austin ont envisagé un rapprochement avec la seconde opération ; Olson rappelle que le vers ne permet pas de trancher. Même si le fragment évoque un commandement militaire, l'identité de celui qui parle et la scène ne sont pas conservées.
La convergence de deux fragments sur la guerre donne une cohérence thématique. Elle n'autorise ni une chronologie définitive ni un synopsis détaillé. Un titre, une liste et un nom de lieu ne constituent pas trois actes retrouvés.
Références : Olson, p. 161–163, frr. 37–38 ; Thucydide, Guerre du Péloponnèse III, 51 ; IV, 66–69.
VI. [A] Fragment 39 : « chanter la même chanson » et la parole inutile
Le fragment 39 K.-A., cité par Photius, conserve un tour où aeidein (« chanter ») renvoie à une parole répétée ou sans effet. Les variantes de la fin du vers montrent que même une formule apparemment simple dépend de choix éditoriaux.
Ce fragment est précieux pour l'histoire du langage comique : la dénonciation peut se retourner contre ceux qui répètent des slogans de courage sans répondre de leurs actes. Mais nous ne savons pas si la formule était prononcée par un militaire, un réfractaire, un magistrat ou un membre du chœur. Lui attribuer une fonction précise dans une confrontation entre personnages serait une reconstruction.
Le théâtre fait ici apparaître une opposition philosophique entre le mot et l'acte : chanter le devoir ne suffit pas à l'accomplir ; à l'inverse, prononcer la condamnation d'autrui ne démontre pas sa culpabilité. La comédie peut exposer les deux impostures, sans que nous sachions laquelle dominait la pièce perdue.
Référence : Olson, p. 164–165, fr. 39 et discussion lexicographique.
VII. [B] La honte comme institution informelle
Dans une cité où les citoyens se rencontrent à l'Assemblée, au tribunal, au gymnase et dans les fêtes, la réputation fonctionne comme un mécanisme de régulation. Le refus de servir ne relève pas seulement de sanctions légales : il peut être rendu visible par le rire public. Une comédie transforme un grief en image mémorable, parfois plus durable qu'une accusation formelle.
Cette dimension permet de préciser la fonction de la caricature. L'opposition « brave / lâche » simplifie un ensemble de situations inégales : maladie, fortune, équipement, commandement, relations personnelles, peur ordinaire. Une démocratie en guerre peut réclamer la solidarité tout en produisant des asymétries dans l'exposition au danger. Le « mauvais citoyen » devient alors à la fois une réalité possible et une figure commode pour masquer les inégalités de la mobilisation.
On ne doit cependant pas idéaliser les réfractaires. L'évitement d'une obligation collective peut reporter sur d'autres le risque de mourir. La critique de la honte ne supprime pas la question de la responsabilité partagée ; elle exige simplement qu'on la pose avec des critères historiques, et non à partir de l'insulte comique.
VIII. [B] L'épreuve du genre : Androgynoi et le vocabulaire de l'injure
Le second titre possible, Androgynoi, rapproche l'évitement militaire d'une disqualification de la virilité. Aristophane, Nuées 691–692, mobilise un procédé comparable lorsqu'un personnage est féminisé parce qu'il ne sert pas. Ce parallélisme confirme un répertoire de plaisanteries, non un costume précisément attesté chez Eupolis.
La féminisation injurieuse révèle la structure normative de la citoyenneté masculine : le citoyen est censé prouver sa valeur en acceptant le risque guerrier. La satire peut ainsi discipliner les corps par le langage. Il faut distinguer cette construction ancienne de nos catégories contemporaines : ni le titre ni les fragments ne documentent directement une identité de genre moderne.
L'hypothèse d'un chœur travesti demeure intéressante pour une mise en scène expérimentale, mais elle doit être annoncée comme choix de création. Olson signale explicitement que le titre alternatif ne suffit pas à la démontrer.
Référence : Olson, introduction, p. 154.
IX. [B] Hegel : reconnaissance, universalité civique et contrainte
Une lecture hégélienne peut éclairer la tension entre liberté individuelle et obligations communes. Le citoyen ne se définit pas seulement par ses intérêts privés : il se reconnaît aussi dans un ordre politique auquel il contribue. Mais cette reconnaissance se dérègle lorsque la cité exige un sacrifice qu'elle répartit inégalement.
Le refus de combattre peut signifier une rupture du lien civique ; l'accusation de lâcheté peut aussi devenir un instrument d'exclusion. Le conflit n'oppose donc pas mécaniquement un État juste à un individu égoïste. Il met en jeu la légitimité des décisions, la réciprocité des obligations et le droit de juger.
Limite méthodologique : Eupolis ne formule aucune théorie hégélienne de l'État. Hegel est ici un outil de lecture contemporain, et non une source permettant de restituer les intentions du dramaturge.
X. [B] Nietzsche : la généalogie du courage proclamé
Nietzsche aide à déplacer la question : qui a intérêt à appeler un autre « lâche » ? Une valeur proclamée peut être authentique, mais elle peut également masquer un calcul de pouvoir. Le courage peut devenir un idéal vécu, une posture publique ou une arme polémique.
La comédie ancienne travaille précisément sur la différence entre réputation et conduite. Le grand discours sur le devoir, prononcé par un homme qui évite le risque, offre une structure comique immédiatement intelligible. À l'inverse, la peur d'un homme ordinaire n'est pas nécessairement la preuve d'une indignité morale : elle peut révéler la violence de la situation.
Le rapprochement avec La Généalogie de la morale et Par-delà bien et mal ne prétend pas découvrir un Nietzsche avant Nietzsche. Il met à l'épreuve les catégories par lesquelles la cité distribue honneur et mépris.
XI. [B] Vernant et Détienne : la parole publique, l'épreuve du corps
Les travaux de Jean-Pierre Vernant invitent à replacer les représentations de la valeur guerrière dans les institutions, les pratiques collectives et les formes de pensée de la cité. Marcel Détienne permet d'interroger la parole qui prétend faire autorité : qui peut définir publiquement le courage ? Le stratège, l'orateur, le juge, le poète, le chœur ?
Dans la comédie, ces autorités ne coïncident pas nécessairement. Le personnage qui parle avec assurance peut se dérober ; celui qui est ridiculisé peut énoncer une vérité dérangeante. Cette instabilité fait du théâtre un espace de mise en concurrence des discours.
Une lecture strictement dumézilienne serait ici fragile. Les Astrateutoi ne livrent aucun système narratif démontrant la tripartition des fonctions souveraine, guerrière et productive. On peut signaler que l'imaginaire guerrier appartient à l'un des domaines étudiés par Georges Dumézil, sans attribuer au fragmentaire corpus une architecture indo-européenne qui n'y est pas attestée.
XII. [B] Dialogue critique avec Aristophane et les Taxiarques
Les Acharniens interrogent le prix de la guerre pour les habitants de l'Attique ; La Paix met en scène le désir de sortir du conflit ; les Nuées donnent des exemples de féminisation injurieuse. Les Taxiarchoi d'Eupolis, autre pièce perdue, associent Dionysos et la discipline militaire sous la figure de Phormion. Ces rapprochements permettent de construire une constellation de problèmes : obéir, décider, subir, se montrer brave, fuir ou négocier.
Ils ne prouvent pas que les Astrateutoi furent conçus comme une réponse directe aux Taxiarchoi, ni qu'Eupolis défendait une position pacifiste cohérente. La comédie ancienne est un lieu de conflits et de contradictions, pas un éditorial univoque.
Pour éviter les doublons, voir les études historiques déjà présentes dans MYTHOS : Les Acharniens, La Paix et Eupolis, Taxiarchoi. Les renvois sont comparatifs ; ils ne remplacent pas le présent dossier.
XIII. [C] Scène originale I — « Le registre des absents »
Création contemporaine MYTHOS, sans fragment antique repris. Personnages inventés : un greffier, un citoyen, un vétéran, un chœur de voisins. L'usage du registre est inspiré de pratiques civiques documentées, mais la scène n'est pas une restitution.
LE GREFFIER. — J'ai les noms des hommes qui doivent partir.
LE CITOYEN. — As-tu les noms de ceux qui ont décidé que nous partirions ?
LE GREFFIER. — Ils sont sur une autre tablette.
LE CITOYEN. — Et ceux qui ont voté la guerre ?
LE GREFFIER. — Ceux-là rempliraient toute la place.
LE VÉTÉRAN. — Ne fais pas semblant d'ignorer le danger : d'autres partiront si tu restes.
LE CITOYEN. — Je le sais. C'est pour cela que je demande qui reste.
LE CHŒUR. — Comptez les boucliers, comptez les lances ; personne ne compte les absences.
LE GREFFIER. — Une absence est facile à écrire.
LE VÉTÉRAN. — Et une blessure ?
LE GREFFIER. — Il faut plusieurs lignes.
LE CITOYEN. — Alors ton registre est plus exact sur ceux qui n'ont pas combattu que sur ceux qui ont souffert.
LE CHŒUR. — Il faut une tablette pour la gloire, une pour la honte, et une troisième pour les raisons que personne n'écoute.
Note de création : cette scène oppose la nécessité d'une obligation collective au risque d'un jugement administratif réducteur. Elle n'attribue pas une politique particulière à Eupolis.
XIV. [C] Scène originale II — « Le tribunal du courage »
Création contemporaine, non antique. Personnages inventés : l'Accusateur, le Soldat, la Peur, la Cité.
L'ACCUSATEUR. — Celui qui a peur ne mérite pas le nom de citoyen.
LE SOLDAT. — J'ai eu peur pendant toute la bataille.
L'ACCUSATEUR. — Tu te dénonces toi-même !
LE SOLDAT. — Pourtant, je suis revenu avec ceux que j'avais juré de protéger.
LA PEUR. — Je suis entrée avec lui dans les rangs.
L'ACCUSATEUR. — Qui t'a permis de venir ?
LA PEUR. — Aucun général ne m'a jamais empêchée d'entrer.
LA CITÉ. — Je demande des actes, non des âmes sans tremblement.
L'ACCUSATEUR. — Alors comment distinguer le brave du lâche ?
LA CITÉ. — Commence par regarder ce qu'ils ont fait, avant de décider ce qu'ils sont.
LA PEUR. — Et souviens-toi que je connais aussi les accusateurs.
Note de création : ce dialogue ne réhabilite pas indistinctement tous les refus de servir. Il distingue émotion, action et qualification morale.
XV. [B] Trois hypothèses de mise en scène — et leurs limites
Hypothèse minimale. Le titre Astrateutoi suggère un collectif de personnes accusées de se soustraire au service. La pièce pourrait faire entendre leurs justifications et les dénonciations de leurs adversaires. Indice : le titre ; lacune : aucune parodos conservée.
Hypothèse du contrôle civique. Les allusions aux listes et aux lieux de préparation physique pourraient être organisées autour d'un appel militaire, d'une inscription ou d'une inspection. Indices : fragments 36–37 ; lacune : aucune scène d'enrôlement attestée.
Hypothèse de la réputation renversée. Le fragment sur Pisandre et les injures de genre pourraient opposer les beaux parleurs aux hommes exposés au combat. Indices : fragment 35 et titre alternatif ; lacune : ni la distribution des répliques ni l'issue de l'intrigue ne sont connues.
Ces trois modèles sont mutuellement compatibles mais non cumulativement prouvés. Une adaptation théâtrale peut en choisir un, à condition de déclarer son statut de création.
XVI. Conclusion : une démocratie peut-elle juger équitablement la peur ?
La question laissée ouverte par les Astrateutoi est plus vaste que le ridicule des insoumis. Une cité en guerre a besoin que ses citoyens prennent part aux risques communs ; elle a également besoin de critères pour distinguer le refus fautif, l'impossibilité de servir, la critique politique et l'accusation opportuniste.
Le rire d'Eupolis — tel que nous pouvons seulement l'entrevoir — rend visibles les mécanismes de réputation qui soutiennent ou déforment ces jugements. Il montre comment un corps absent devient une cible, comment un nom propre devient une injure et comment la parole publique peut simplifier l'expérience de la guerre.
Conclusion critique : la comédie fragmentaire ne nous livre pas une doctrine d'Eupolis sur le devoir militaire. Elle offre des indices permettant d'étudier la fabrication sociale du courage et de la honte. Toute certitude supplémentaire doit venir de nouveaux témoins, non de la seule vraisemblance narrative.
XVII. Appareil critique : inventaire raisonné des preuves
| Dossier | Statut | Ce que l'on peut affirmer | Ce qu'il faut laisser ouvert |
|---|---|---|---|
| Titre Astrateutoi | [A] | Titre majoritairement transmis au pluriel | Identité précise du chœur et intrigue |
| Variante Androgynoi | [A/B] | Attestation dans la tradition de la Souda | Costumes féminins, distribution, fonction scénique |
| Fr. 35, Pisandre | [A] | Attaque comique conservée par scholie | Paktolos ou Spartolos ; date de la pièce |
| Fr. 36, Hékadémos | [A] | Mention du lieu d'exercice | Scène d'entraînement militaire |
| Fr. 37, listes | [A/B] | Vocabulaire d'inscription examiné par les éditeurs | Nature exacte du registre dans la scène |
| Fr. 38, Minoia | [A] | Allusion à un lieu d'opérations militaires | Épisode de 427, 424 ou autre |
| Fr. 39, parole répétée | [A] | Expression transmise par Photius | Locuteur, destinataire, fonction dans l'intrigue |
| Scènes « Registre » et « Tribunal » | [C] | Créations MYTHOS contemporaines | Aucune attribution antique possible |
XVIII. Bibliographie vérifiable
Sources primaires et éditions
- Eupolis, Astrateutoi ê Androgynoi, frr. 35–46 dans Rudolf Kassel et Colin Austin, Poetae Comici Graeci, vol. V, Berlin–New York, De Gruyter, 1986. Les variantes et incertitudes sont essentielles : consulter l'édition plutôt que citer un texte reconstitué comme certain.
- S. Douglas Olson, Eupolis: Testimonia and Aiges–Demoi (frr. 1–146), Fragmenta Comica 8.1, Heidelberg, 2017, p. 154–179, édition académique numérisée. Point d'entrée prioritaire pour les fragments 35–46.
- Thucydide, Guerre du Péloponnèse, II, 79 ; III, 51 ; IV, 66–69. Les événements militaires cités ne datent pas automatiquement la représentation.
- Aristophane, Nuées 691–692 ; Oiseaux 1556 et scholies ; La Paix 395 ; Les Acharniens. Comparaisons de langage et de satire, non témoignages directs sur l'intrigue perdue.
- Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, III, 7–8 : transmission du fragment 36.
- Photius, Lexique, s.v. aeidein homoion : transmission du fragment 39.
- Lysias, Contre Alcibiade I, discours 14 : témoignage judiciaire postérieur, à distinguer des conditions de la représentation.
Études modernes
- Ian C. Storey, Eupolis: Poet of Old Comedy, Oxford University Press, 2003, spécialement la discussion des Astrateutoi et de la chronologie, notice de l'éditeur.
- Matthew R. Christ, The Bad Citizen in Classical Athens, Cambridge University Press, 2006, chap. 2, « The Reluctant Conscript », éditeur et DOI.
- Sara Forsdyke et Adéla Sobotková, compte rendu de Christ, Bryn Mawr Classical Review, 2007.09.44. Discussion critique des preuves et des limites du concept de « mauvais citoyen ».
- Hegel, Principes de la philosophie du droit, parties sur la société civile et l'État : comparaison conceptuelle moderne, non influence historique.
- Nietzsche, Par-delà bien et mal ; La Généalogie de la morale : étude contemporaine des évaluations et de la honte.
- Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs ; Marcel Détienne, Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque : outils pour contextualiser parole, autorité et représentation.
- Georges Dumézil, Mythe et épopée, 3 vol. : référence comparative dont aucune application trifonctionnelle à la pièce n'est démontrée.
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