Eupolis — Taxiarchoi (Les Taxiarques) : Dionysos, Phormion, guerre et discipline
MYTHOS — Monographie universitaire. Eupolis, Taxiarchoi (Ταξίαρχοι, « Les Taxiarques »). Le texte complet de cette comédie est perdu. Convention : [A] fragments ou témoignages anciens attestés ; [B] interprétations et hypothèses modernes ; [C] créations dramatiques contemporaines. La date de représentation est discutée. Aucune reconstruction n’est présentée comme un texte retrouvé.
I. [A] Le titre et le cadre institutionnel
Le taxiarchos était un officier lié à l’organisation de l’infanterie civique athénienne ; dix taxiarques étaient associés aux dix tribus. Le titre au pluriel ne garantit pas que le chœur reproduisait exactement ce nombre. L’œuvre appartient à la comédie ancienne, qui peut mettre en scène des institutions réelles tout en déformant leurs proportions. L’idée d’un chœur de responsables militaires demeure plausible, mais sa composition n’est pas établie. Olson, commentaire, p. 367.
II. [A] Phormion : de l’histoire à la scène
Phormion, fils d’Asopios, général athénien, remporta en 429 av. J.-C. deux succès navals dans le golfe de Corinthe (Thucydide, II, 83–92). Les scholies de La Paix d’Aristophane (v. 348), ainsi que la Souda (φ 604), le décrivent comme endurant et signalent sa présence dans les Taxiarchoi. [B] Son prestige militaire fournissait un point d’appui à la caricature : le commandant austère pouvait contraster avec un novice incapable de supporter les privations. Cette opposition ne permet pas de connaître la position politique globale de la pièce. Olson, p. 369.
III. [A] Dionysos apprend les usages de la guerre
Le témoignage ancien attaché à La Paix 348 rapporte que Dionysos apprend auprès de Phormion les usages des généraux et de la guerre. Il confirme une situation d’enseignement comique, sans expliquer pourquoi le dieu a choisi cette expérience, ni établir qu’il était présent dans chaque scène. [B] Le ressort dramatique tient au renversement des hiérarchies : un dieu, maître des fêtes et du théâtre, doit acquérir auprès d’un mortel les compétences d’un soldat. Le prestige religieux ne remplace pas l’apprentissage pratique. Olson, p. 365, testimonia.
IV. [A] Le papyrus P.Oxy. 2740 et le statut du fragment 268
Le P.Oxy. 2740 transmet des lemmes du texte d’Eupolis accompagnés d’un commentaire ancien. Cette distinction est fondamentale : tout ce que le papyrus conserve ne relève pas de la parole des acteurs. Le texte est lacunaire, les séparations de lemmes sont parfois identifiées grâce aux marques matérielles du papyrus et certaines restitutions modernes sont conjecturales. [B] Une hypothèse de scène de nage fondée sur un passage commentant un proverbe n’a pas la force d’un témoignage scénique certain. Olson, p. 388, fr. 268m.
V. [A/B] Le fragment 269 : l’ordre de tracer un cercle
Pollux, Onomasticon IX, 102, cite Phormion demandant de tracer un cercle ; l’interlocuteur répond en évoquant jeux et nourriture. [A] La mention de Phormion est conservée ; le nom du répondant ne l’est pas. [B] Il pourrait s’agir de Dionysos, mais l’identification reste hypothétique. La plaisanterie oppose l’intention d’un commandement et une interprétation décalée. Olson met en garde contre l’invention d’une instruction technique militaire à partir de cette seule expression. Olson, p. 396.
VI. [A] Le fragment 270 : des unités de poids, non des monnaies
Dans un échange cité par Pollux IX, 58, un vêtement autrefois relativement neuf est comparé à son état présent, chargé d’une quantité invraisemblable de saleté. Le passage oppose des statères de tissu à des talents de crasse. Point philologique : les deux termes sont ici des unités de poids, non des prix en argent. La comédie transforme ainsi la dégradation matérielle du vêtement en hyperbole mesurable. Rien ne démontre que l’habit appartenait à Dionysos. Olson, p. 398, fr. 270.
VII. [A/B] Les fragments 271 et 272 : le banquet contre le bivouac
Athénée II, 52b–c, cite un passage sur les amandes et le vin de Naxos (fr. 271). Pollux X, 63, conserve l’évocation d’une baignoire et d’un récipient de bronze, avec une comparaison satirique visant une jeune mère d’Ionie (fr. 272). [A] Ces objets et produits sont textuellement attestés ; [B] leur distribution entre personnages et scènes ne l’est pas. Le contraste entre confort et privations du camp est une lecture plausible, non une reconstitution certaine. Le cliché sur l’Ionie est un stéréotype de la comédie antique, pas une donnée ethnographique. Olson, p. 401 ; p. 406.
VIII. [A/B] Les fragments 273 et 274 : violence et couchage militaire
Le fr. 273, transmis par Pollux, mentionne une personne à emmener et à mettre en vente, ainsi que des archers. Le contexte manque : il serait infondé de faire de Phormion le donneur d’ordre. Le fr. 274, transmis par les scholies de La Paix et la Souda, concerne les stibades (στιβάδες), lits de camp rudimentaires. La tradition textuelle présente des variantes verbales et probablement une lacune : une traduction française fluide ne doit pas dissimuler ces difficultés. Olson, p. 409 ; p. 411.
IX. [B] La date de représentation : un désaccord documenté
Une datation haute, vers les premières années 420 av. J.-C., paraît vraisemblable si Phormion était encore vivant lors de la représentation. Une datation plus tardive, vers le milieu des années 410, a également été défendue, notamment à partir de céramiques figurées parfois associées à la pièce. L’ostrakon retrouvé dans un même contexte archéologique ne suffit pas à dater précisément la comédie. Keith Sidwell et S. Douglas Olson discutent explicitement cette controverse. Il faut donc conserver la mention « date incertaine » plutôt que fabriquer une année assurée. Sidwell, étude chronologique ; Olson, p. 371.
X. [B] Philosophie politique : le dieu face à l’institution
Phormion représente une compétence acquise dans le commandement ; Dionysos incarne un statut divin qui ne garantit aucune compétence technique. Le conflit fait apparaître un problème politique : pourquoi obéir à un ordre, et qu’est-ce qui fonde l’autorité de celui qui le prononce ? La compétence du chef peut être reconnue sans sacraliser son pouvoir ; l’inaptitude du novice peut être tournée en dérision sans condamner toute liberté individuelle. Il serait abusif d’affirmer que la pièce était résolument pacifiste : ses fragments permettent aussi une lecture favorable à la discipline et hostile à la mollesse.
XI. [B] Hegel, Nietzsche, Vernant, Détienne et Dumézil : comparaisons contrôlées
Hegel : la reconnaissance sociale ne se confond pas avec le prestige d’un statut ; l’autorité se mesure à l’exercice d’une compétence. Nietzsche : le Dionysos de la comédie ne doit pas être identifié sans examen au principe dionysiaque de La Naissance de la tragédie, et Phormion n’est pas un substitut d’Apollon. Vernant : la mise en scène d’un dieu dans un cadre civique rend visible l’articulation du mythe et de l’institution. Détienne : le dionysisme ne constitue pas une essence uniforme ; ses représentations dépendent de leurs contextes. Dumézil : aucune structure trifonctionnelle n’est démontrable à partir des fragments, si bien que son modèle ne doit pas être appliqué artificiellement. Ce sont des lectures modernes, non des influences attestées.
XII. [B] Aristophane et la prudence comparative
Dans Les Grenouilles (405 av. J.-C.), Dionysos affronte lui aussi des situations exigeant des compétences qui lui manquent. L’analogie relève d’une technique comique générale. On a voulu déceler dans Taxiarchoi un précédent à une scène de rame ; Olson estime toutefois l’appui textuel très faible. La comparaison avec La Paix est plus directement fondée, car ses scholies transmettent des renseignements sur Phormion. Aucune dépendance littéraire précise ne peut être affirmée sans autre preuve. Olson, p. 368.
XIII. [C] Scène originale — Le cercle et l’ordre
Invention dramatique contemporaine MYTHOS, sans aucun vers attribué à Eupolis.
PHORMION. Trace un cercle assez grand pour tous.
DIONYSOS. Pour danser ?
PHORMION. Pour apprendre à se tenir en ordre.
DIONYSOS. Alors pourquoi choisir un cercle, qui n’a ni tête ni queue ?
PHORMION. Parce qu’il faut commencer quelque part.
DIONYSOS. Voilà la première vérité militaire que je comprenne : on ne sait pas où l’on commence.
PHORMION. Et demain nous marcherons avant l’aube.
DIONYSOS. Dis donc à l’aube de ne pas être en retard.
XIV. [C] Scène originale — La baignoire au tribunal du camp
Invention dramatique contemporaine MYTHOS, inspirée seulement du contraste documentaire entre confort et privations.
LE SOLDAT. Cette baignoire est inutile à la guerre.
DIONYSOS. La guerre rend-elle tout ce qui est agréable inutile ?
LE SOLDAT. Un homme brave supporte la poussière.
DIONYSOS. Supporter n’est pas désirer.
LE SOLDAT. La discipline consiste à renoncer.
DIONYSOS. Renonce donc à me donner des ordres sur l’eau chaude.
LE SOLDAT. Tu n’apprendras jamais à être soldat.
DIONYSOS. Et toi, apprendras-tu un jour à cesser de l’être ?
XV. Appareil critique et bibliographie vérifiable
Sources anciennes : Eupolis, Taxiarchoi, fragments 268–285 dans R. Kassel et C. Austin, Poetae Comici Graeci, V ; P.Oxy. 2740 ; scholies d’Aristophane, Paix 346–348 ; Souda φ 604 ; Pollux, Onomasticon IX, 58, 102 et X, 63 ; Athénée, Deipnosophistes II, 52b–c ; Thucydide II, 83–92.
Études : S. Douglas Olson, Eupolis: Heilotes–Chrysoun genos (frr. 147–325), Fragmenta Comica 8.2, Heidelberg, 2016, p. 365–434, édition numérique ; Ian C. Storey, Eupolis: Poet of Old Comedy, Oxford University Press, 2003, notice académique ; Keith Sidwell, Aristophanes the Democrat, Cambridge University Press, 2009, appendice 4, datation des Taxiarchoi ; Kenneth Dover, « Eupolis », Oxford Classical Dictionary.
Comparaisons : Hegel, Phénoménologie de l’esprit ; Nietzsche, La Naissance de la tragédie ; J.-P. Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs ; M. Détienne, Dionysos à ciel ouvert ; G. Dumézil, Mythe et épopée. Ces références servent à une interprétation contemporaine explicitement distincte de la documentation antique.
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