title: "MYTHOS — Comédies grecques, volume IX : Cratinos, Cheirones" description: "Étude critique des Chirons de Cratinos : Chiron, Périclès, Stasis, Chronos, Aspasie, parodie théogonique, fragments et dramaturgie originale."
MYTHOS — Encyclopédie des comédies grecques, volume IX
Cratinos, Cheirones (Χείρωνες) — Les Chirons : la cité, le maître et la naissance du pouvoir
Monographie philologique, historique, philosophique et dramaturgique. Série publique GitHub, 2 novembre 2026. Volume IX après Odysseis (VIII). Le corpus historique MYTHOS reste intact.
Protocole de vérification. [A] = texte ou témoignage antique identifiable, sans extrapolation de sa portée ; [B] = reconstruction, interprétation, analogie ou hypothèse moderne ; [C] = création dramatique contemporaine, jamais présentée comme un fragment antique. Les numéros de fragments suivent Kassel–Austin (PCG) lorsqu'ils sont indiqués. Les formulations françaises des sources sont des paraphrases de travail, non des citations grecques inventées.
I. [A] L'œuvre et l'état de transmission
Cratinos appartient, avec Eupolis et Aristophane, aux grandes figures de la Comédie ancienne. Cheirones est une œuvre perdue, transmise par fragments, citations indirectes et commentaires postérieurs. Le titre pluriel renvoie aux « Chirons » et suggère un groupe associé au centaure Chiron, éducateur traditionnel des héros ; il ne nous autorise pas à affirmer la composition exacte du chœur, le nombre de centaures ni le déroulement des épisodes.
Le texte intégral et la didascalie permettant une date de représentation certaine ne nous sont pas parvenus. Toute intrigue complète proposée aujourd'hui est une construction moderne.
Références : Cratinos, Cheirones, dans R. Kassel et C. Austin, Poetae Comici Graeci, vol. IV (1983), notamment fr. 258 ; Kenneth Dover, « Cratinus », Oxford Classical Dictionary (2015), https://doi.org/10.1093/acrefore/9780199381135.013.1916.
II. [A] Chiron dans les traditions grecques : savoir et transmission
Chiron est un centaure distinct des figures de violence que représentent d'autres centaures mythiques. La tradition l'associe à l'éducation de héros tels qu'Achille, à des savoirs de guérison et à des règles de conduite. Homère, Iliade XI, 828–832, évoque les remèdes appris d'Achille auprès de Chiron ; Pindare, Pythiques III, traite de la formation d'Asclépios et de son rapport à Chiron.
Ces parallèles sont attestés dans les sources citées ; ils ne prouvent pas que Cratinos ait mis en scène Achille ou Asclépios. Le titre permet une enquête sur la valeur comique d'un maître mythique confronté à la cité contemporaine, non une liste assurée de personnages.
III. [A] Le fragment 258 : une théogonie politique
Le fragment 258 K–A, cité par Plutarque dans la Vie de Périclès 3, recourt à une généalogie parodique. Stasis — la discorde ou le conflit civique — et Chronos, le Temps, interviennent dans la naissance figurée d'un souverain évoquant Périclès. La formule composée qui désigne la tête de Périclès associe la moquerie de sa morphologie à une réécriture du langage épique et divin.
La cible ne se réduit pas à une caricature de son crâne : l'image fait de l'homme politique le produit d'une généalogie du conflit. Maria Noussia montre que le fragment articule moquerie corporelle, assemblée des citoyens et lexique de la tyrannie ; elle insiste sur la densité de la parodie théogonique (The Cambridge Classical Journal 49 [2003], p. 74–88, DOI 10.1017/S006867350000095X).
Limite : Plutarque cite le passage dans son propre dispositif biographique. Le contexte scénique initial, le locuteur et la position du fragment dans la pièce restent inconnus.
IV. [B] Le problème philologique : Chronos et Cronos
L'examen du fragment doit distinguer Chronos (Χρόνος, le Temps) de Cronos (Κρόνος, le Titan). La proximité sonore rend possibles des effets de contamination ou de jeu étymologique, mais les deux noms ne sont pas interchangeables dans une transcription critique. Dans une parodie de généalogie divine, cette ambiguïté peut elle-même produire du sens.
Il serait donc trompeur de raconter comme fait attesté que « Cronos et la Discorde engendrent Périclès ». Une étude doit respecter la leçon éditée, puis présenter séparément l'hypothèse d'un écho au dieu Cronos et aux récits d'âge d'or. Cette précaution est essentielle pour distinguer la satire de la simple adaptation mythologique.
V. [B] Le pouvoir de Périclès : souveraineté ou domination ?
Le fragment fait apparaître la question de la domination personnelle dans un régime qui se représente comme démocratique. Dans l'Athènes du Ve siècle, Périclès exerce une influence politique majeure ; cela ne signifie pas qu'il porte institutionnellement le titre de tyran. La comédie peut précisément exploiter cet écart entre pouvoir légal, prestige personnel et accusation de tyrannie.
Thucydide, Guerre du Péloponnèse II, 65, formule rétrospectivement le paradoxe d'une démocratie conduite sous l'autorité du premier citoyen. Cette comparaison aide à poser la question historique, mais ne doit pas servir à transformer la caricature de Cratinos en compte rendu factuel de la constitution athénienne.
Le mécanisme comique réside dans une opération de déplacement symbolique : l'orateur qui rassemble les citoyens est figuré comme une puissance mythique issue du conflit.
VI. [A/B] Aspasie : la personne, la figure comique, le stéréotype
Des traditions de satire ancienne rapprochent Aspasie de figures mythologiques, notamment Héra, dans les attaques dirigées contre Périclès. Les testimonia et les attributions de fragments doivent être lus avec attention : les scholies tardives mêlent parfois plusieurs auteurs comiques, et une mention d'Aspasie chez Eupolis n'établit pas automatiquement une réplique de Cheirones.
[A] Aspasie de Milet est connue par plusieurs sources antiques, notamment Plutarque, Périclès 24, et Platon, Ménexène 235e–236c, dont les intentions littéraires sont différentes.
[B] La satire visant Aspasie permet d'examiner la transformation d'une femme historiquement située en emblème des peurs politiques masculines. Elle ne constitue pas une preuve de ses responsabilités dans la guerre ou de sa conduite privée. Les caricatures sont des documents sur le discours public et ses mécanismes d'exclusion.
VII. [A/B] Solon, la mémoire des anciens et la critique du présent
Un fragment attribué aux Cheirones (fr. 246 K–A) est associé à l'évocation de Solon et au temps de Cronos. Le rapprochement du législateur archaïque avec le passé idéal peut fournir un contrepoint au monde politique de Périclès.
[B] Les chercheurs ont proposé que Solon revienne sur scène comme témoin de la dégradation de la vie civique. Mais nous ignorons s'il prononçait le prologue, s'il était évoqué par un personnage ou s'il intervenait dans une scène déterminée. L'interprétation d'un « retour des grands hommes » ne peut pas devenir une description certaine du spectacle.
Cette incertitude distingue Cheirones d'une œuvre conservée comme Les Grenouilles d'Aristophane, où la rencontre avec les morts est directement observable dans la dramaturgie.
VIII. [B] Le centaure maître et la cité désapprenante
Si Chiron est un éducateur, que peut-il enseigner à des citoyens déjà convaincus de savoir gouverner ? Le potentiel comique du titre tient à cette inversion : la cité qui prétend former les hommes pourrait être examinée par un maître issu du monde mythique.
On peut distinguer trois conceptions de l'éducation : acquisition de techniques, transmission de normes, apprentissage du jugement. Une satire des pratiques politiques et musicales peut viser l'écart entre la réputation des maîtres et la conduite de leurs élèves. Mais la nature précise de cet enseignement dans la pièce demeure discutée.
L'interprétation ne suppose pas que Cratinos ait présenté Chiron comme un philosophe moderne, ni que les fragments suffisent à reconstruire un programme pédagogique complet.
IX. [B] L'éducation musicale : entre mémoire et innovation
Les fragments attribués aux Cheirones ont suscité des rapprochements avec les débats sur les transformations de la musique et de la culture athéniennes. Dans la comédie, la critique d'un art « nouveau » peut fonctionner comme langage de conflit générationnel : on se dispute moins sur les notes que sur l'autorité de décider ce qui vaut.
Comparer Aristophane, Les Nuées, notamment le débat éducatif, sans en inférer une dépendance directe. Les dates, les milieux de représentation et la matérialité des fragments doivent rester distincts.
Le thème ouvre une question de philosophie de l'éducation : la tradition transmet-elle une compétence ou une obéissance ? Le nouveau vaut-il par sa nouveauté ou par ses effets ?
X. [B] Hegel : la reconnaissance et le pouvoir de la parole
Dans une comparaison contemporaine avec Hegel, la capacité d'un homme politique à rassembler les citoyens peut être interrogée à partir de la reconnaissance : la communauté reconnaît-elle librement une autorité, ou produit-elle elle-même les conditions de sa dépendance ?
La généalogie comique de Périclès, issue de Stasis, permet de penser l'autorité comme résultat d'un conflit, non comme donnée naturelle. Il ne s'agit pas d'une anticipation de la Phénoménologie de l'esprit par Cratinos : l'analogie met en évidence des problèmes communs à des textes historiquement éloignés.
XI. [B] Nietzsche : généalogie et démystification
La parodie théogonique fournit un cas particulièrement intéressant de généalogie dégradante. Une figure de pouvoir que l'on pourrait présenter comme quasi divine reçoit pour parents la discorde et le temps ; le rire défait l'évidence de sa grandeur.
Nietzsche, dans La Généalogie de la morale, étudie les conditions de formation et les intérêts associés aux valeurs. La comparaison méthodologique consiste à demander : qui gagne à nommer un homme « sauveur », « maître » ou « tyran » ? Elle ne doit pas attribuer à Cratinos une théorie nietzschéenne de la morale.
XII. [B] Vernant et Détienne : la mythologie comme instrument civique
La parodie du langage théogonique ne se contente pas d'importer les dieux sur scène ; elle mobilise des catégories mythiques pour parler du pouvoir. Les recherches de Jean-Pierre Vernant sur la pensée grecque et celles de Marcel Détienne sur les procédures de fabrication et d'interprétation du mythe permettent d'éviter une lecture purement décorative.
Il faut cependant conserver l'historicité de chaque usage : la théogonie hésiodique, le discours civique du Ve siècle et les constructions analytiques modernes ne forment pas un système unique. Les comédies fragmentaires imposent une discipline supplémentaire : l'absence de scène conservée ne peut être comblée par une synthèse mythologique séduisante.
XIII. [B] Dumézil : comparaison possible, preuve insuffisante
Chiron est un maître de héros et peut, dans les traditions mythiques, associer guérison, conduite guerrière et normes de vie. Il serait tentant de répartir ces savoirs selon les fonctions duméziliennes de souveraineté, guerre et fécondité.
Mais aucun ensemble conservé des Cheirones ne permet de démontrer une structure trifonctionnelle de l'intrigue. L'approche de Georges Dumézil ne peut donc être mentionnée ici que comme contre-épreuve méthodologique : une ressemblance de thèmes n'établit pas une homologie de structures.
XIV. [B] Le fragment 258 et l'histoire des émotions politiques
La satire n'est pas seulement un discours sur des institutions ; elle produit des affects. Elle peut susciter le rire contre un dirigeant, encourager la défiance ou souder momentanément une communauté de spectateurs contre une cible commune.
Sebastián Carrizo, dans « Making enemies: Pericles in Cratinus' comedy and the comic construction of the ἐχθρός » (2025), étudie précisément la construction de l'ennemi politique dans les fragments de Cratinos. Cette lecture rappelle que l'émotion comique est historiquement organisée, non une réaction spontanée universelle.
Précaution : nous ne possédons pas les réactions du public aux Cheirones. Il serait infondé de déduire du texte conservé un résultat électoral, une condamnation populaire ou un consensus politique.
XV. [B] Trois reconstructions incompatibles de la dramaturgie
Modèle 1 — Le procès du présent. Des figures mythiques évaluent les dirigeants de la cité. Ce modèle exploite le titre et la satire politique, mais le tribunal n'est pas attesté.
Modèle 2 — Le retour des éducateurs. Un maître archaïque tente de corriger les pratiques des citoyens. La scène est plausible par analogie avec les traditions de Chiron, mais non transmise.
Modèle 3 — La théogonie parodique. Une séquence de généalogies grotesques présente Périclès et son entourage comme puissances issues de la discorde. Ce modèle possède un ancrage textuel dans le fragment 258, mais sa place dans l'œuvre demeure inconnue.
Ces trois possibilités ne doivent pas être assemblées en un « résumé » affirmatif. Elles représentent des instruments d'exploration, non des actes authentiques de la pièce.
XVI. [C] Scène originale I — Le maître et l'Assemblée
Dialogue inventé par MYTHOS, non traduit d'Eupolis.
CHIRON — On m'a dit que vous saviez gouverner la cité.
LE CITOYEN — Nous le décidons ensemble.
CHIRON — Et comment apprenez-vous à décider ?
LE CITOYEN — Nous écoutons ceux qui parlent le mieux.
CHIRON — Qui vous apprend à distinguer le mieux du plus fort ?
LE CITOYEN — Le peuple juge.
CHIRON — Et qui apprend au peuple à juger ?
LE CITOYEN — Tu tournes en cercle, centaure.
CHIRON — Non. Je cherche l'endroit où commence votre éducation.
LE CITOYEN — Peut-être commence-t-elle quand nous acceptons de ne pas savoir.
CHIRON — Alors vous venez de prononcer votre première bonne leçon.
XVII. [C] Scène originale II — La naissance du chef
Création contemporaine MYTHOS. Les personnifications et répliques ci-dessous ne constituent pas un fragment retrouvé.
STASIS — Je suis la discorde. Chacun me déteste, chacun me nourrit.
CHRONOS — Je suis le temps. Je laisse les réputations grandir, puis je les use.
LE FLATTEUR — Ensemble, vous avez produit un homme extraordinaire !
STASIS — Il a appris à parler pendant que les autres se disputaient.
CHRONOS — Et ils ont fini par croire que sa voix était plus ancienne que leur querelle.
LE CITOYEN — Est-il notre maître ?
STASIS — Demande à ceux qui le suivent.
CHRONOS — Demande plutôt à ceux qui n'osent plus le contredire.
LE FLATTEUR — On ne contredit pas un homme nécessaire !
LE CITOYEN — Alors le plus grand danger n'est peut-être pas qu'il commande, mais que nous oubliions de juger.
XVIII. [B] Ce que les fragments permettent réellement de conclure
Le fragment 258 atteste une satire politique construite à partir de la généalogie mythique et du langage de la souveraineté. Il permet une lecture précise des relations entre discours, domination et représentation de Périclès.
Le titre et les autres témoignages invitent à interroger l'éducation, la mémoire des anciens et la critique du présent. Mais ni l'architecture complète de la comédie, ni l'identité de tous ses personnages, ni sa réception effective ne sont conservées.
Le gain scientifique du dossier réside donc dans la formulation contrôlée des questions, et non dans la prétention de « retrouver » la pièce perdue.
XIX. Sources primaires et appareil critique
- Cratinos, Cheirones, fragments dans R. Kassel et C. Austin (éd.), Poetae Comici Graeci, IV, Berlin–New York, 1983, particulièrement fr. 258. Les attributions discutées ne doivent pas être utilisées sans consultation de l'apparat.
- Plutarque, Vie de Périclès 3 (transmission du fragment 258) et 24 (traditions concernant Aspasie).
- Thucydide, Guerre du Péloponnèse II, 65 (appréciation rétrospective du gouvernement de Périclès).
- Homère, Iliade XI, 828–832 (remèdes associés à Chiron).
- Pindare, Pythiques III (Chiron et l'éducation d'Asclépios).
- Hésiode, Théogonie (cadre comparatif des généalogies divines, non source directe prouvée du fragment).
XX. Bibliographie universitaire vérifiable
- Emmanuela Bakola, Cratinus and the Art of Comedy, Oxford University Press, 2010, présentation de l'ouvrage.
- Maria Noussia, « The language of tyranny in Cratinus, PCG 258* », The Cambridge Classical Journal 49 (2003), 74–88, DOI 10.1017/S006867350000095X.
- Sebastián Carrizo, « Making enemies: Pericles in Cratinus' comedy and the comic construction of the ἐχθρός », Cuadernos de Filología Clásica. Estudios griegos e indoeuropeos (2025), article.
- Kenneth Dover, « Cratinus », Oxford Classical Dictionary, 2015, DOI 10.1093/acrefore/9780199381135.013.1916.
- Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs ; Marcel Détienne, L'Invention de la mythologie ; Georges Dumézil, Mythe et épopée (comparaisons méthodologiques).
- G. W. F. Hegel, Principes de la philosophie du droit ; Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la morale (comparaisons philosophiques, sans filiation historique alléguée).
XXI. Navigation et continuité
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