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title: "MYTHOS — Comédies grecques, volume XIII : Eupolis, Demoi" description: "Les Dèmes d'Eupolis : papyrus du Caire, retour des grands Athéniens, mémoire civique, crise de la guerre, datation discutée, analyse philosophique et scènes originales."

MYTHOS — Encyclopédie des comédies grecques, volume XIII

Eupolis, Dēmoi (Δῆμοι) — Les Dèmes : peut-on faire revenir la justice avec les morts ?

Monographie philologique, historique, philosophique et dramaturgique. Édition publique MYTHOS, 2 novembre 2026. Suite du volume XII, consacré aux Archilochoi de Cratinos. Le présent volume complète, sans la remplacer, la notice historique déjà publiée sur les Dèmes.

Protocole critique. [A] = témoignage antique ou donnée documentaire vérifiable, sans restitution automatique de son contexte dramatique ; [B] = hypothèse, interprétation ou comparaison savante ; [C] = création littéraire moderne entièrement originale. Une attribution de paroles à Solon, Miltiade, Aristide ou Périclès dans les scènes [C] ne constitue jamais une citation du texte d'Eupolis. Les fragments sont référencés selon Kassel–Austin, Poetae Comici Graeci (PCG), V, et le commentaire de S. Douglas Olson (2017).

I. [A] Le paradoxe documentaire : une comédie perdue mieux connue que beaucoup d'autres

Aucune copie intégrale des Dēmoi d'Eupolis n'est conservée. Pourtant, parmi les œuvres perdues de la Comédie ancienne, celle-ci est exceptionnellement documentée. La tradition indirecte — auteurs, lexicographes, scholies et commentateurs — a transmis des morceaux isolés ; la découverte publiée en 1911 de feuillets d'un codex conservés au Caire a rendu accessible une séquence beaucoup plus longue, couramment désignée comme le fragment 99 K–A. L'ensemble des fragments conservés permet d'apercevoir des dispositifs comiques, non de reconstituer une partition scénique complète.

P. Cair. 43227 est un témoin matériel tardif, daté de l'Antiquité tardive dans la bibliographie. Il atteste qu'une portion du texte circulait bien après la représentation athénienne. Ce n'est ni un livret de scène du Ve siècle ni un exemplaire autographe. Une copie tardive peut conserver des éléments anciens tout en présentant lacunes, variantes et difficultés d'attribution des répliques. Pour le détail, voir Olson, Fragmenta Comica 8.1, p. 286–471, édition numérique.

Le gain papyrologique ne doit pas devenir une illusion de totalité : disposer d'une séquence de vers ne signifie pas posséder son emplacement certain dans une pièce dont le début et la fin sont largement perdus.

II. [A/B] Que signifie dēmoi ?

Un dème est une unité locale et civique de l'Attique, associée à l'organisation politique issue des réformes de Clisthène. Mais le mot peut également évoquer les districts ruraux et leurs habitants. Olson rappelle que l'identité fortement campagnarde attribuée au chœur dans le fragment 99 rend pertinente une lecture du titre comme « districts ruraux », et non comme simple somme abstraite de tous les citoyens (Olson, p. 295).

Cette nuance est décisive. [A] Le titre est attesté ; [B] l'interprétation exacte du pluriel et la portée représentative du chœur demeurent discutées. Si des campagnards parlent au nom de leurs communautés, leur voix ne coïncide pas nécessairement avec celle de la totalité du corps civique athénien.

La question politique naît de cette différence : qui possède le droit de dire « nous » ? La comédie peut rendre cette prétention visible en matérialisant le groupe dans un chœur. Elle ne garantit pas que tous les habitants de l'Attique soient effectivement entendus.

III. [A] Les quatre revenants : une donnée forte, une mise en scène incertaine

La tradition associe les Dēmoi au retour de Solon, Miltiade, Aristide et Périclès. Le rhéteur Aelius Aristide évoque quatre dirigeants ressuscités ; ses scholies nomment les figures avec des variantes manuscrites. Platônios, dans une réflexion tardive sur les genres comiques, mentionne l'aptitude d'Eupolis à faire remonter des législateurs de l'Hadès pour traiter de lois. Ces témoignages ne sont pas contemporains de la première représentation ; leur valeur exige une critique de transmission.

Il serait imprudent de leur ajouter automatiquement Thémistocle ou Pisistrate comme membres certains du même groupe. Des personnages peuvent être évoqués, débattus ou rejetés sans participer au retour central. La sélection des quatre noms elle-même est transmise à travers des traditions textuelles dont les variantes sont explicitées par Olson (testimonia, p. 286).

[B] Le mécanisme de leur retour — invocation nécromantique, voyage depuis l'Hadès, surgissement théâtral sans rite — n'est pas démontré. Giulia Torello a précisément critiqué les reconstitutions qui imposent une première partie intégralement située aux Enfers. La remontée des morts est une opération dramatique attestée dans son principe, non une scénographie conservée dans tous ses détails.

IV. [A/B] Pyronidès n'est pas automatiquement Myronidès

La reconstruction ancienne identifiait souvent le protagoniste comique au général Myronidès. Une partie de la critique moderne distingue au contraire un personnage nommé Pyronidès, dont la ressemblance sonore avec le nom historique peut avoir encouragé des rapprochements. Torello rappelle que l'identification automatique à Myronidès et l'idée d'une expédition depuis les Enfers reposent sur des prémisses contestées (Torello, Antichthon 42, 2008).

La distinction est méthodologique. Un nom proche peut être un jeu comique ; il ne suffit pas à transformer le personnage en général historique. Dans la présente monographie, Pyronidès désigne un médiateur dramatique hypothétique, tandis que Myronidès demeure un personnage historique dont la présence exacte et la fonction dans l'intrigue doivent être discutées.

Cette prudence s'applique aussi aux reconstitutions plus anciennes, notamment celle de D. L. Page : elle est précieuse pour comprendre une tradition d'édition, mais elle ordonne les scènes selon des choix qui ne sont pas tous imposés par le papyrus.

V. [A/B] Trois dates pour une même crise : 417–416, 412 ou 410 ?

La datation des Dēmoi est débattue. La proposition traditionnelle situe la représentation autour de 412 av. J.-C., dans la crise consécutive à l'expédition de Sicile. Ian C. Storey a défendu une datation plus haute, vers 417 ou 416 ; Mario Telò et Leone Porciani ont argumenté en faveur de 410. S. Douglas Olson, dans une étude de 2017, défend le maintien de 412, en examinant les événements politiques de cette année (Olson, Polis 34/2, 2017, p. 422–431).

Ce débat ne se réduit pas à une note chronologique. Selon la date, les morts pourraient être convoqués avant l'effondrement sicilien, dans le traumatisme de 413–412, ou après les bouleversements oligarchiques de 411. Le sens du désir de « bons dirigeants » change avec l'horizon des spectateurs.

[A] Les témoins antiques ne livrent pas une date unanimement établie. [B] Les interprétations du rapport à la crise doivent donc préciser leur hypothèse chronologique. Le présent dossier prend 412 comme hypothèse de travail, non comme certitude absolue.

VI. [A/B] Les Longs Murs et le conflit des approvisionnements

La séquence papyrologique attribuée au chœur des Dèmes oppose la situation des campagnards à celle des populations installées dans la ville ou auprès des Longs Murs. Le thème de la nourriture et de sa distribution apparaît de façon saillante dans les analyses du fragment 99. L'inégalité d'accès aux ressources, au sein d'une cité qui se présente comme communauté politique, constitue un enjeu comique et social.

Il faut toutefois distinguer trois niveaux. [A] La pièce conserve des propos sur des groupes d'habitants et les difficultés de subsistance. [B] Les identifier à un programme politique précis, à une émeute particulière ou à un rationnement institutionnalisé serait une hypothèse supplémentaire. [C] Les scènes modernes ci-dessous inventent un registre de vivres : aucun registre de ce genre n'est conservé dans les fragments.

La guerre produit ici un paradoxe de la cité protégée : les murailles destinées à sauver l'Attique peuvent devenir, pour ceux qui ont quitté leurs terres, le symbole d'une vie comprimée et dépendante.

VII. [A/B] La parabasis : le chœur peut-il parler en son propre nom ?

La parabasis, dans la comédie ancienne, est un moment de prise de parole chorale dont les fonctions et la place varient selon les pièces. L'édition des Dēmoi discute l'attribution de passages conservés à une section chorale. Mais une localisation précise de toutes les lignes du papyrus dans l'architecture perdue reste dépendante de reconstructions.

L'enjeu philosophique dépasse la forme métrique : lorsque le chœur énumère des groupes qui consomment, accaparent ou parlent au nom d'autres groupes, il donne une forme collective à un ressentiment. Ce ressentiment est politiquement significatif sans devenir, par cela seul, la voix universelle de la démocratie.

L'éditeur doit éviter de faire passer un chœur situé pour un peuple homogène. Les conflits internes entre ville, campagne, propriétaires, déplacés et travailleurs ne disparaissent pas parce que les acteurs portent un même costume civique.

VIII. [A/B] Solon : la loi et l'anachronisme volontaire

Solon appartient au début du VIe siècle av. J.-C. Son retour imaginaire dans une Athènes de la fin du Ve siècle confronte des institutions qui n'ont pas la même histoire. Le spectateur peut reconnaître le prestige du législateur tout en sachant que celui-ci n'a pas connu la démocratie impériale et la guerre du Péloponnèse.

[B] L'effet comique possible tient à l'anachronisme : faire juger des situations contemporaines par une figure réputée fondatrice. Il serait néanmoins excessif de déduire des témoignages que Solon énonce dans la pièce une constitution détaillée ou qu'Eupolis prône un « retour à Solon » comme programme politique.

La loi n'est pas seulement le texte que le passé aurait transmis ; elle est l'acte par lequel les vivants décident de reconnaître ou de transformer cet héritage. C'est pourquoi la résurrection ne peut servir de substitut à la délibération.

IX. [A/B] Miltiade : la victoire comme capital symbolique

Miltiade renvoie, pour les Athéniens, à la mémoire de Marathon (490). Sa présence dans une comédie sur le présent peut faire jouer le contraste entre l'énergie guerrière célébrée et la difficulté de décider dans une guerre longue, navale et impériale.

Il faut résister à une lecture simpliste qui opposerait un Miltiade « vertueux » aux généraux « corrompus » de la fin du siècle. Les controverses historiques concernant Miltiade lui-même rappellent que la mémoire héroïque sélectionne ses épisodes. Une réputation n'est pas une archive exhaustive.

[B] Le rire peut naître du décalage entre la gloire militaire et son emploi rhétorique par des politiciens contemporains. Nous ignorons cependant la distribution exacte des interventions de Miltiade dans les scènes perdues.

X. [A/B] Aristide : la justice personnifiée n'est pas un juge infaillible

Aristide est traditionnellement surnommé « le Juste ». Cette épithète devient, sur scène, une ressource presque irrésistible : le personnage pourrait apparaître comme un critère vivant de l'équité. Mais le prestige de la justice est aussi une construction de mémoire, retravaillée par les récits postérieurs.

[B] Une comédie qui ferait venir Aristide ne résoudrait pas mécaniquement la question « qu'est-ce qu'être juste ? ». Il faudrait encore décider qui décrit les faits, qui subit les conséquences d'une mesure et quelles voix sont absentes. Le personnage peut incarner une exigence sans disposer d'une omniscience.

La comparaison avec Platon, Gorgias 503b–517a, est instructive : le débat sur les grands hommes d'Athènes et l'amélioration morale de la cité n'a pas la même forme dans un dialogue philosophique et dans une comédie. On ne doit pas lire le texte d'Eupolis comme une réfutation anticipée de Platon.

XI. [A/B] Périclès : l'autorité du passé devient-elle plus facile après la mort ?

La présence de Périclès, mort en 429, est particulièrement chargée. Le personnage historique a façonné une partie des décisions et de l'imaginaire impérial qui pèsent sur l'Athènes de la fin du siècle. Le rappeler pour corriger les vivants revient à transformer en juge celui qui fut lui-même acteur de la situation héritée.

Ce paradoxe interdit l'hagiographie. Le « bon Périclès » de la mémoire peut être contesté par le Périclès politique, par les coûts de la guerre, par les rapports avec les alliés et par la violence de l'empire. Un auteur comique pouvait exploiter cette tension, mais nous ne possédons pas l'intégralité de son traitement.

L'ancienne cité ne revient jamais sans ses propres contradictions. La grandeur d'un chef peut faire écran aux décisions collectives qui l'ont porté et suivi.

XII. [A/B] La nécromancie : comparaison rituelle ou dispositif de scène ?

Les textes grecs connaissent des communications avec les morts : Homère, Odyssée XI, constitue un point de comparaison majeur ; des tragédies, dont les Perses d'Eschyle, mettent en scène la manifestation d'un défunt. Ces analogies établissent un répertoire culturel disponible, pas une dépendance textuelle démontrée pour les Dēmoi.

La thèse d'une évocation nécromantique formalisée dans la comédie demeure conjecturale. Torello (2008) critique le montage qui imposerait un premier acte aux Enfers et un second à Athènes. Le théâtre peut signaler une présence impossible par un masque, une porte, un chœur ou une convention de jeu sans représenter tout le rituel censé la produire.

Il convient donc de distinguer : [A] retour de morts illustres dans la tradition sur la pièce ; [B] mode de leur apparition, organisation des actes et identification de l'agent qui les fait venir.

XIII. [A/B] Les fragments 99–104 : ce que les numéros garantissent, et ce qu'ils ne garantissent pas

Les numéros 99–104 K–A forment des points d'entrée importants du dossier des Dēmoi, mais ils ne sont pas les « scènes 99 à 104 » d'une pièce continue. La numérotation est celle d'une édition savante moderne, qui rassemble des témoins de nature et de longueur différentes. Le fragment 99 est particulièrement associé au codex du Caire ; d'autres fragments relèvent de citations et d'attestations indirectes.

Pour chacun, la lecture doit poser quatre questions : quel support ? quel transmetteur ? quel état du texte ? quel degré de certitude sur le locuteur ? Une réplique citée par un auteur postérieur peut servir son argument et non celui d'Eupolis. Les scholies peuvent transmettre une tradition authentique tout en y ajoutant des erreurs de noms.

Le lecteur souhaitant contrôler les leçons grecques et les conjectures doit consulter PCG V et l'édition commentée d'Olson, p. 311–471 (édition numérique, début des fragments). Ce chapitre ne fabrique ni vers grecs ni traductions de fragments dont la leçon n'a pas été reproduite et contrôlée.

XIV. [B] Les morts ne gouvernent pas : une théorie de la mémoire politique

La tentation de faire revenir les anciens hommes d'État répond à une difficulté permanente de la vie collective : la décision présente se prend sans certitude, alors que les succès du passé semblent déjà jugés par l'histoire. Cette asymétrie est trompeuse. Nous connaissons les résultats d'hier sans connaître tous les futurs qu'hier aurait pu produire.

Les morts offrent une autorité sans responsabilité présente. Ils ne paient pas les impôts qu'ils recommanderaient, ne subissent pas les pertes qu'ils ordonneraient et ne peuvent être démis de leurs fonctions imaginaires. Les convoquer peut libérer une critique du pouvoir contemporain ; les laisser décider à la place des vivants reviendrait à supprimer la politique.

Cette tension donne aux Dēmoi une portée durable : la mémoire aide à juger, mais ne peut voter à notre place. Il s'agit d'une proposition philosophique de MYTHOS, pas d'une maxime transmise d'Eupolis.

XV. [B] Hegel : l'histoire comme médiation, non comme tribunal automatique

Dans une lecture comparée avec Hegel, la cité ne se définit pas par l'addition de volontés privées ; elle suppose des institutions où l'intérêt particulier et l'universel entrent en rapport. Le retour des anciens dirigeants peut alors figurer la confrontation de la conscience présente avec une autorité historique objectivée.

La difficulté est dialectique : la mémoire héroïque présente le passé comme une unité réconciliée, tandis que l'histoire réelle montre des conflits, des dépendances et des décisions contradictoires. Le passé ne peut être simplement restauré ; il doit être compris dans sa différence.

La référence pertinente est la philosophie de l'histoire et, par analogie, la discussion de la vie éthique dans les Principes de la philosophie du droit. Ne pas attribuer à Eupolis une théorie hégélienne de l'État : l'intérêt du rapprochement est de rendre visibles les conditions modernes de notre lecture.

XVI. [B] Nietzsche : la mémoire monumentale et son danger

Dans la **deuxième Considération inactuelle***, Nietzsche distingue plusieurs usages de l'histoire, dont l'histoire monumentale, qui choisit des grandeurs exemplaires et risque de masquer la singularité des circonstances. Les *Dēmoi constituent un excellent objet de comparaison : les grands morts semblent promettre qu'une cité redeviendra forte si elle imite ses anciens chefs.

Le risque de la monumentalisation est double. D'abord, on gomme les fautes et les ambiguïtés des figures célébrées. Ensuite, on condamne le présent à une imitation impossible. La comédie, par ses masques et ses renversements, peut au contraire rendre risible l'idéalisation et restituer aux vivants leur capacité d'agir.

Cette lecture n'affirme pas qu'Eupolis aurait défendu la conception nietzschéenne de l'histoire. Elle indique seulement comment un texte fragmentaire peut servir à penser la relation entre l'exemplarité et l'illusion.

XVII. [B] Vernant et Détienne : qui produit l'autorité d'une parole ?

Jean-Pierre Vernant a montré combien les formes de pensée grecques se comprennent dans leurs cadres institutionnels, leurs pratiques sociales et leurs représentations du pouvoir. Marcel Détienne, dans Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, étudie des régimes de parole autorisée dont la configuration diffère de la discussion civique classique.

Les revenants d'Eupolis rendent visible une transformation : un mort prestigieux peut parler comme s'il possédait une vérité ancienne, mais cette parole est désormais présentée devant un public capable de rire, de contester et de comparer. L'autorité héritée n'échappe pas à la scène démocratique.

L'opposition ne doit pas être caricaturée en « mythe irrationnel » contre « démocratie rationnelle ». La cité classique continue d'honorer les héros, de consulter les dieux et de raconter ses origines ; la comédie travaille au sein de ces traditions, plutôt qu'après leur disparition.

XVIII. [B] Dumézil : une comparaison à tenir en laisse

On pourrait être tenté de classer les quatre hommes selon les fonctions de souveraineté, de guerre et de prospérité étudiées par Georges Dumézil dans certains ensembles indo-européens : Solon pour la loi, Miltiade pour la guerre, Aristide pour la justice, Périclès pour le commandement. Ce schéma échoue comme preuve : il compte quatre personnages, multiplie les fonctions et n'est pas confirmé par une structure mythique transmise.

L'intérêt de Dumézil est ici méthodologique : comparer exige des séries cohérentes de correspondances, non des ressemblances isolées. Les figures d'Eupolis sont des dirigeants historiques utilisés dans une satire civique ; rien n'autorise à leur attribuer une architecture trifonctionnelle indo-européenne.

Une comparaison prudente peut aider à formuler des questions sur la répartition des compétences politiques. Elle ne doit pas devenir une origine imaginaire de la pièce.

XIX. [B] Aristophane, Les Grenouilles : une comparaison, pas un emprunt prouvé

Les Grenouilles d'Aristophane (405) font descendre Dionysos aux Enfers et organisent un affrontement de poètes tragiques dans une cité en crise. La comparaison avec les Dēmoi est éclairante : dans les deux œuvres, des morts peuvent être convoqués pour évaluer le présent.

Mais les différences sont fondamentales. Chez Aristophane, la sélection porte sur un poète et sur la valeur de la tragédie pour la cité ; chez Eupolis, les témoignages concernent des dirigeants et des législateurs. L'ordre des représentations, lui-même lié à la datation débattue des Dēmoi, interdit de transformer cette analogie en preuve de filiation directe.

Le motif de la descente ou du retour est un outil dramatique disponible. Ce qui fait la singularité d'une œuvre est ce qu'elle demande aux morts de juger.

XX. [C] Première scène originale : « Le greffier des noms »

Création littéraire de MYTHOS. Cette scène ne figure dans aucun papyrus. Elle ne prétend restituer ni le prologue, ni l'agôn, ni la parabasis d'Eupolis. Personnages inventés : Le Greffier, Une Habitante déplacée, Le Distributeur, Le Chœur des Dèmes ; figures historiques utilisées comme masques fictifs : Solon, Aristide, Périclès. L'action se situe devant une table où sont inscrites des rations.

Le Greffier entre avec un rouleau si long qu'il traîne derrière lui. Un homme le soulève à chaque pas, comme une queue de paon.

LE GREFFIER. Voici les noms de ceux qui recevront du pain. J'ai ordonné la liste selon le mérite.

L'HABITANTE. Comment as-tu mesuré le mérite ?

LE GREFFIER. À la longueur des noms. Un nom court ne laisse pas assez de place pour raconter les services rendus à la cité.

LE DISTRIBUTEUR. Voilà pourquoi je suis pauvre. Mon père m'a donné trois syllabes ; il aurait dû m'en donner six.

LE CHŒUR. Nous avons quitté nos champs. Les oliviers ont gardé nos racines, mais la ville nous demande des attestations de résidence.

LE GREFFIER. Sans attestation, comment saurais-je que vous existez ?

L'HABITANTE. Regarde la file. Nous existons depuis l'aube.

LE GREFFIER. La file est une opinion. Le registre est un fait.

SOLON, MASQUE DE FICTION. Une loi qui ne voit que l'écriture finit par croire que les hommes naissent avec une tablette dans la main.

LE GREFFIER. Quel est ton dème ?

SOLON. Tu veux classer ma mémoire avant de m'écouter ?

LE GREFFIER. Je classe d'abord, j'écoute ensuite. C'est ainsi que l'ordre public reste calme.

ARISTIDE, MASQUE DE FICTION. Si tu distribues le pain selon la longueur des noms, le plus juste des hommes sera celui dont la mère aura le mieux choisi les lettres.

LE DISTRIBUTEUR. Et celui qui n'a pas de père reconnu mangera-t-il la moitié d'un pain ?

LE GREFFIER. Il me faut une règle.

L'HABITANTE. Il te faut aussi une question : à qui la règle rend-elle la vie possible ?

PÉRICLÈS, MASQUE DE FICTION. J'entends beaucoup parler de la cité. Je voudrais savoir qui a décidé que cette table en représentait les limites.

LE GREFFIER. Les morts parlent trop. Ils n'ont pas reçu leur numéro de distribution.

LE CHŒUR. Donne-nous un registre qui n'oublie pas les absents, et une cité qui ne confonde pas l'encre avec le blé.

Le Greffier coupe son rouleau en deux : une moitié pour inscrire les noms, l'autre pour noter les objections. La file ne raccourcit pas ; la discussion commence.

LE CORYPHÉE. Nous avons inventé ce registre pour le théâtre. Le papyrus du Caire n'en porte aucune trace. Mais le problème de savoir qui reçoit et qui décide traverse bien notre lecture de la comédie perdue.

XXI. [C] Deuxième scène originale : « Le procès du bon vieux temps »

Création littéraire de MYTHOS. Cette seconde scène est indépendante de la précédente et de la notice historique existante. Le procès imaginaire se déroule devant le Juge du Présent, personnage fictif. Les quatre grands Athéniens sont des masques de théâtre modernes, et non des locuteurs identifiés dans un fragment précis.

Sur scène, quatre sièges sont disposés autour d'une table vide. Au centre, un cinquième siège, sans dossier, porte l'inscription : « Pour celui qui devra vivre demain ». Le public est invité à regarder ce siège avant les acteurs.

LE JUGE. Solon, Miltiade, Aristide, Périclès : vous avez été appelés pour sauver la cité.

SOLON, MASQUE DE FICTION. La sauver de quoi ?

LE JUGE. De ses erreurs.

SOLON. Alors tu nous demandes d'être plus que des hommes. Nous avons aussi commis les nôtres.

MILITIADE, MASQUE DE FICTION. Je sais conduire des hommes au combat. Je ne sais pas conduire une année vers un résultat certain.

LE JUGE. Pourtant Marathon fut une victoire.

MILITIADE. Une victoire passée n'est pas un décret sur toutes les guerres futures.

ARISTIDE, MASQUE DE FICTION. Je suis venu parce que vous m'appelez juste. Mais dites-moi d'abord quels faits vous voulez que je juge.

LE JUGE. Nous n'avons pas les faits complets.

ARISTIDE. Voilà donc la première chose que nous partageons avec vous : l'incertitude.

PÉRICLÈS, MASQUE DE FICTION. J'entends dire que mon époque était grande. Je me souviens surtout qu'elle était pleine de décisions difficiles, dont plusieurs n'ont pas cessé de peser sur la vôtre.

LE JUGE. Si les morts ne savent pas mieux, pourquoi les avoir fait revenir ?

SOLON. Pour que tu apprennes à discuter des lois sans les transformer en reliques.

MILITIADE. Pour que la victoire ne devienne pas un argument suffisant.

ARISTIDE. Pour que le nom de la justice n'empêche pas l'examen.

PÉRICLÈS. Pour que l'éloge d'un dirigeant n'efface pas les citoyens qui l'ont suivi.

LE JUGE. Et qui s'assiéra sur la cinquième chaise ?

UNE VOIX DU CHŒUR. Celui qui devra payer demain le prix de votre décision.

LE JUGE. Il n'est pas encore arrivé.

LE CHŒUR. C'est pourquoi il faut parler plus prudemment, non se taire.

LE JUGE. Vous ne m'avez pas donné un programme.

SOLON. Nous t'avons rendu une responsabilité.

LE CORYPHÉE. Quatre morts ont répondu à l'appel ; aucun n'a signé la loi. L'Assemblée demeure aux vivants.

Les quatre masques quittent le plateau. Le cinquième siège reste vide. Un acteur y dépose un morceau de pain : le lendemain ne peut être représenté, mais on peut déjà prévoir qu'il faudra le nourrir.

XXII. [B] Lecture dramaturgique des deux inventions

Les deux scènes précédentes n'essaient pas de « combler » matériellement les lacunes d'Eupolis. Elles testent deux hypothèses interprétatives à partir d'un noyau documentaire : la tension entre représentation des communautés et autorité des figures historiques.

Dans « Le greffier des noms », le ressort comique est une substitution de critères : la longueur du nom remplace le besoin. Le spectateur voit comment une procédure apparemment neutre peut cacher une décision politique. La satire porte moins sur la bureaucratie antique réelle — dont le dossier n'établit pas une scène précise — que sur une tentation récurrente : traiter une catégorie administrative comme une essence humaine.

Dans « Le procès du bon vieux temps », l'examen des revenants inverse le schéma du sauveur. Les morts ne livrent pas de recette ; ils restituent aux vivants la charge de juger. Cette fin est volontairement non restauratrice. Elle évite de transformer les Dēmoi en manifeste nostalgique, car les témoignages ne prouvent pas que telle était l'intention d'Eupolis.

Les scènes emploient des masques, un chœur et un objet central. Elles sont conçues pour être jouables, mais elles ne sont pas une traduction de la métrique comique grecque.

XXIII. [B] Les limites sociales du « nous » athénien

La démocratie athénienne repose sur un corps de citoyens défini juridiquement ; elle n'accorde pas la même participation politique aux femmes, aux métèques et aux personnes réduites en esclavage. Dans une comédie qui fait parler les dèmes, la notion de communauté ne peut donc être utilisée comme synonyme de « tous les habitants ».

La campagne elle-même n'est pas une catégorie sociale homogène. La propriété foncière, la richesse, la dépendance, la participation à la guerre et les possibilités de refuge varient considérablement. Les fragments ne permettent pas de dresser une sociologie exhaustive du chœur. Une étude qui parlerait d'une « voix unanime des paysans » ferait disparaître les différences qu'elle devrait interroger.

La présence d'une femme déplacée dans la scène [C] est un choix critique contemporain, et non une preuve de distribution féminine dans l'original. Cette distinction protège à la fois l'histoire des institutions et la liberté de création.

XXIV. [B] Mémoire politique et crise de la décision : synthèse

Trois formes d'autorité se rencontrent dans les Dēmoi tels que les sources permettent de les entrevoir : celle des noms historiques, celle des communautés territoriales, celle de la scène comique qui peut mettre les deux en conflit. Le poète n'est ni historien neutre ni législateur ; il construit une situation dans laquelle le public examine ce qu'il veut croire de son propre passé.

La formule « faire revenir les bons dirigeants » cache plusieurs questions incompatibles : bons selon quels critères ? bons pour quels habitants ? bons à quelle date ? Une cité qui idéalise ses fondateurs peut refuser de voir qu'elle a transformé les conditions de leur action.

L'intérêt universitaire de cette pièce perdue n'est donc pas de prétendre savoir ce qu'Eupolis a fait dire à chaque revenant. Il est d'apprendre comment on peut travailler sur un théâtre incomplet sans convertir l'hypothèse en faux témoignage.

XXV. Sources primaires, éditions critiques et bibliographie commentée

Sources antiques et témoins

  1. Eupolis, Dēmoi, frr. 99–146 K–A, dans R. Kassel et C. Austin (éd.), Poetae Comici Graeci, V, Berlin–New York, 1986. Les références de fragments désignent l'édition moderne et non des actes originaux.
  2. P. Cair. 43227, codex tardif portant une partie substantielle de la pièce, publié en 1911 ; témoin fondamental du fr. 99.
  3. Aelius Aristide, Discours 3.365 et scholies, témoignage sur les dirigeants rappelés ; vérifier les variantes des noms.
  4. Platônios, De differentiis comoediarum (passage sur Eupolis et la remontée des législateurs) ; source tardive sur la technique dramatique, non didascalie contemporaine.
  5. Plutarque, Vie de Périclès, notamment 3.7 et 24.10 : citations et contexte de réception, à confronter à l'édition des fragments.
  6. Homère, Odyssée XI ; Eschyle, Perses : comparaisons de représentation des morts, non sources directes de l'intrigue d'Eupolis.
  7. Thucydide, Guerre du Péloponnèse, livres VI–VIII : contexte de la Sicile et des crises de 413–411, non preuve d'une date de représentation.
  8. Aristophane, Grenouilles (405) : comparaison dramaturgique postérieure, sans filiation directe établie.

Études modernes vérifiables

  1. S. Douglas Olson, Eupolis: Testimonia and Aiges–Demoi (frr. 1–146), Fragmenta Comica 8.1, Heidelberg, 2017, p. 286–471 pour les Dēmoi. Texte académique numérisé.
  2. Ian C. Storey, Eupolis, Poet of Old Comedy, Oxford University Press, 2003. Présentation de l'ouvrage. La monographie examine l'ensemble des pièces perdues et leurs reconstructions.
  3. Giulia Torello, « The Resurrection of Aristeides, Miltiades, Solon and Perikles in Eupolis' Demes », Antichthon 42 (2008), p. 40–55. DOI 10.1017/S0066477400001830. Critique essentielle des reconstitutions nécromantiques et des identifications de personnages.
  4. S. Douglas Olson, « On the Date of Eupolis' Demes and the Political Events of 412 BC », Polis 34/2 (2017), p. 422–431. DOI 10.1163/20512996-12340135. Défense argumentée de la datation traditionnelle.
  5. Mario Telò, Eupolidis Demi, Florence, 2007 : édition et commentaire, à confronter à Storey et Olson.
  6. D. L. Page, Select Papyri, III, Literary Papyri: Poetry, 1941/1942, section sur les Dēmoi. Avertissement : son introduction reconstruit une intrigue en deux parties dont plusieurs articulations sont contestées. Présentation et traduction anglaise historique.
  7. Ian C. Storey, « Some Problems in Eupolis' Demoi », dans The Rivals of Aristophanes: Studies in Athenian Old Comedy, 2000, p. 173–190. Notice JSTOR.

Comparaisons philosophiques — à ne pas confondre avec des témoignages sur la pièce

  1. Hegel, Principes de la philosophie du droit ; Leçons sur la philosophie de l'histoire : historicité des institutions et médiations de la vie collective.
  2. Nietzsche, De l'utilité et de l'inconvénient des études historiques pour la vie (deuxième Considération inactuelle) : mémoire monumentale et danger de l'imitation.
  3. Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs ; Marcel Détienne, Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque : régimes de parole, autorité et transformations institutionnelles.
  4. Georges Dumézil, Mythe et épopée : exigence de contrôle des correspondances dans le comparatisme, sans postuler une structure trifonctionnelle des Dèmes.

XXVI. Tableau de vérification : de la preuve à la fiction

Question État documentaire Ce qu'il serait abusif d'affirmer
Une comédie Dēmoi d'Eupolis a-t-elle existé ? [A] Oui, fragments et témoignages Que nous possédions le texte intégral
Quatre dirigeants sont-ils associés à leur retour ? [A] Oui, traditions avec variantes Que chaque discours soit conservé
Le papyrus du Caire livre-t-il une séquence longue ? [A] Oui, fr. 99 K–A Qu'il donne la succession de tous les actes
L'action commençait-elle aux Enfers ? [B] Discuté Qu'une nécromancie initiale soit certaine
La représentation date-t-elle de 412 ? [B] Hypothèse défendue, concurrentes en 417–416 et 410 Que 412 soit une date indiscutable
Pyronidès était-il le général Myronidès ? [B] Identification ancienne contestée Qu'il s'agisse nécessairement d'un personnage historique
Les scènes du registre et du procès sont-elles antiques ? [C] Non, créations de MYTHOS Qu'elles traduisent des fragments perdus
Les quatre revenants forment-ils une triade dumézilienne ? [B] Non démontré Qu'un schéma indo-européen soit attesté

XXVII. Conclusion et navigation de la série

Les Dēmoi d'Eupolis ne livrent pas un programme politique complet. Ils donnent accès à une expérience dramatique d'une puissance singulière : faire parler les morts dans une cité qui peine à décider pour les vivants. Le chœur des communautés rurales, les héros politiques et les difficultés matérielles d'une Athènes en guerre composent un champ de tensions dont la forme exacte reste partiellement perdue.

Le dossier refuse deux raccourcis : transformer les revenants en sages infaillibles et transformer les fragments en scènes prétendument authentiques. La mémoire politique est ici étudiée comme ressource critique et objet de conflit.

Volume précédent : XII — Cratinos, Archilochoi.
Notice historique complémentaire : Eupolis — Les Dèmes, retour des morts et mémoire politique.
Portail Théâtre grec : MYTHOS — Théâtre.
Études philosophiques : MYTHOS — Philosophie.
Catalogue général : MYTHOS — Index intégral.

Fin du volume XIII. Ce fichier Markdown est destiné à la publication GitHub Pages. Les versions historiques, les autres volumes et les brouillons privés ne sont pas modifiés.