EUPOLIS — LES DÈMES : LES MORTS REVIENNENT À L’ASSEMBLÉE

MYTHOS — dossier universitaire sur les Dèmes (Δῆμοι) d’Eupolis, avec six scènes originales. Les paroles suivantes sont une fiction contemporaine, distincte des fragments, des témoignages antiques et des conjectures philologiques.

I. Le problème documentaire

La comédie perdue d’Eupolis est connue par des fragments et des témoignages, dont le papyrus du Caire 43227. Quatre figures politiques de l’Athènes passée — Solon, Miltiade, Aristide et Périclès — sont associées à une forme de retour parmi les vivants. Platonios souligne l’aptitude d’Eupolis à faire remonter les anciens législateurs pour discuter des lois ; ce témoignage ne précise pas comment les personnages arrivent sur scène.

La nature de leur retour est débattue. Giulia Torello a examiné les verbes grecs employés dans les témoignages et les scénarios concurrents : remontée des morts, évocation nécromantique, intervention dramatique d’un héros, circulation entre monde des vivants et monde souterrain. Il serait abusif de décrire un rituel de nécromancie comme une scène certaine.

Le personnage de Pyronidès joue un rôle dans les reconstructions modernes. Sa relation précise avec les quatre personnages, la place de la parodos et la structure de l’agôn ne sont pas entièrement assurées. La comédie offre un témoignage sur la mémoire politique athénienne, pas une transcription des discours historiques de Solon ou Périclès.

II. Adaptation dramatique — Les morts reviennent à l’Assemblée

Personnages fictionnels . Pyronidès, Solon, Miltiade, Aristide, Périclès, un Jeune citoyen, une Marchande, le Greffier, le Coryphée des Dèmes. Les dialogues sont entièrement modernes ; la présence d’une marchande parlante et l’ordre des scènes ne sont pas attestés.

Scène 1. Le banc des absents

Sur l’agora, quatre sièges vides sont couverts de poussière.*

PYRONIDÈS. Nous demandons chaque jour ce que feraient nos ancêtres. Je propose de les inviter et d’écouter la réponse.

LE GREFFIER. La convocation est impossible. Ils ne figurent plus sur le registre des vivants.

LE JEUNE CITOYEN. Alors pourquoi leurs noms figurent-ils partout sur nos monuments ?

LA MARCHANDE. Les noms sur les monuments coûtent moins cher que la justice sur les marchés.

PYRONIDÈS. Que l’on apporte quatre sièges. Nous verrons si l’histoire peut supporter des questions.

LE CORYPHÉE. La cité convoque son passé lorsqu’elle ne sait plus juger son présent.

Scène 2. Solon et la loi

Un vieillard entre. Le chœur le nomme Solon, mais aucune autorité historique n’est attachée à ses répliques fictives.*

SOLON. Vous me demandez une loi parfaite. J’ai connu des hommes qui réclamaient surtout une loi favorable à leur propre maison.

PYRONIDÈS. Faut-il réécrire toutes les règles ?

SOLON. Commence par demander qui peut les lire, qui peut les contester et qui doit leur obéir sans avoir voté.

LE GREFFIER. Une loi inscrite ne se déplace pas à chaque discours.

LA MARCHANDE. Elle peut pourtant peser différemment sur celui qui possède une boutique et celui qui n’a pas même une table.

SOLON. Ne m’attribuez pas une réponse universelle. Vous avez vos institutions et votre responsabilité.

Scène 3. Miltiade et le récit de la victoire

Un casque est posé sur la table, mais il ne suffit pas à désigner un héros.*

MILTIADE. La victoire est facile à célébrer quand ceux qui sont morts ne peuvent corriger le récit.

LE JEUNE CITOYEN. Nous avons appris à prononcer ton nom avant de connaître les noms de ceux qui combattaient avec toi.

MILTIADE. Voilà pourquoi la mémoire d’une bataille peut devenir une propriété privée.

PYRONIDÈS. La cité a pourtant besoin de courage.

MILTIADE. Elle a besoin de courage et de prudence. Une victoire passée ne commande pas toutes les guerres futures.

LE CORYPHÉE. La couronne du vainqueur ne dispense pas le vivant de discuter les risques.

Scène 4. Aristide et la balance

Aristide découvre une balance qui porte son nom sans qu’on lui ait demandé son avis.*

ARISTIDE. On m’appelle juste. Qui a décidé que mon surnom devait régler vos comptes ?

LE GREFFIER. La tradition offre des exemples que la cité peut imiter.

ARISTIDE. Un exemple n’est pas une décision. Les circonstances changent, et les pauvres ne vivent pas de la réputation d’un mort.

LA MARCHANDE. Je n’ai jamais reçu de monnaie portant le nom de la justice. Je paie cependant les charges de chaque journée.

PYRONIDÈS. Si les morts ne peuvent pas nous fournir des lois toutes faites, pourquoi les rappeler ?

ARISTIDE. Pour apprendre à poser de meilleures questions, peut-être. Mais cette réponse est celle d’un personnage moderne, pas d’un fragment d’Eupolis.

Scène 5. Périclès et le masque de la grandeur

Un orateur entre, entouré d’acclamations qu’il interrompt lui-même.*

PÉRICLÈS. Vous m’avez élevé en statue ; me voilà privé de la possibilité de changer d’avis.

LE JEUNE CITOYEN. Nous invoquons ton siècle pour expliquer ce que notre siècle devrait devenir.

PÉRICLÈS. Alors examinez aussi le prix de la puissance, les contributions des alliés et ceux qui n’avaient pas la parole.

LA MARCHANDE. Votre gloire a de grands bâtiments. Mon quotidien tient dans une petite mesure de farine.

PYRONIDÈS. Une cité peut-elle être admirée et injuste à la fois ?

PÉRICLÈS. Une image de grandeur n’est pas la réponse à une enquête. Ne faites pas d’un mort un argument qui interdit la contradiction.

LE CORYPHÉE. Les monuments montrent le passé sous un seul angle ; le théâtre lui rend plusieurs voix.

Scène 6. Exodos — Le vote des vivants

Les quatre sièges restent occupés, mais les personnages refusent de voter à la place des Athéniens.*

PYRONIDÈS. Puisque vous êtes revenus, dites-nous quelle décision prendre.

SOLON. Vous avez demandé des ancêtres, pas des remplaçants.

MILTIADE. La prudence appartient à ceux qui connaîtront les conséquences.

ARISTIDE. La justice ne se transmet pas comme un héritage de famille.

PÉRICLÈS. Si vous nous admirez, ne nous utilisez pas pour vous dispenser de délibérer.

LA MARCHANDE. Je vois beaucoup de discours sur la cité. Je demande qu’on regarde aussi les habitants que l’Assemblée ne représente pas en égaux.

LE JEUNE CITOYEN. Le passé ne nous a pas donné une ordonnance. Il nous a rendus responsables de notre propre jugement.

LE CORYPHÉE. Fin de la fiction MYTHOS. L’exodos antique est perdu et aucune de ces paroles ne doit être citée comme un fragment.

III. Appareil philologique : la remontée des quatre hommes

1. Les quatre noms appartiennent au dossier ancien. Leur présence dans la fiction ne permet pas de leur prêter les opinions que nous leur attribuons pour explorer des problèmes modernes.

2. Le papyrus du Caire 43227 conserve des portions d’une scène célèbre ; ses indications marginales d’attribution de répliques sont parfois difficiles à déchiffrer. Le personnage qui répond à Aristide et le découpage de la scène sont discutés.

3. Platonios et Aelius Aristide témoignent d’une remontée ou d’un retour des anciens dirigeants. Le vocabulaire ne prouve pas que la pièce montrait un rite nécromantique complet. Les scénarios de représentation demeurent concurrents.

4. Les reconstructions de la fonction du chœur et de la place d’un agôn restent hypothétiques. Il ne faut pas plaquer sur une comédie perdue la structure exacte des Cavaliers ou des Grenouilles.

5. Le nom de Pyronidès est préféré à une ancienne identification au général Myronidès dans une part importante de la recherche moderne ; les questions de prosopographie et de mise en scène doivent être traitées séparément.

IV. Analyse historique et philosophique

Mémoire politique . la comédie peut confronter les attentes contemporaines à des figures devenues exemplaires. Le retour des morts ne garantit pas la restauration d’un âge d’or ; il peut aussi dévoiler l’écart entre la gloire officielle et les problèmes présents.

Hegel . une institution ne vit pas par la répétition de ses fondateurs mais par des pratiques de reconnaissance et de délibération. La lecture est comparative, non une doctrine attribuée à Eupolis.

Nietzsche . la généalogie de la valeur « grandeur » interroge la sélection des ancêtres exemplaires. L’histoire monumentale peut inspirer, mais aussi étouffer la critique si elle remplace l’enquête.

Vernant . la mémoire civique, le héros et le culte des morts ne se confondent pas. Faire revenir des dirigeants sur une scène comique n’est pas prouver l’existence d’un rite identique dans les institutions athéniennes.

Détienne . les procédures de parole, les catégories d’appartenance et les opérations de comparaison rendent visible la pluralité des Athènes possibles. La cité n’est pas un sujet unanime.

Dumézil . quatre personnages politiques ne forment pas une triade fonctionnelle. Leur interprétation relève d’abord de l’histoire politique athénienne et de la dramaturgie comique.

V. Bibliographie et sources

Giulia Torello, « The Resurrection of Aristeides, Miltiades, Solon and Perikles in Eupolis’ Demes », Antichthon 42 (2008), p. 40–55. Ian C. Storey, Eupolis, Poet of Old Comedy. Kassel–Austin, Poetae Comici Graeci V ; P. Cair. 43227 ; Platonios, De differentiis comoediarum ; Aelius Aristide, Discours. Les identifications précises des vers et de leurs locuteurs doivent être vérifiées dans l’édition critique.

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