LES BABYLONIENS — RECONSTITUTION DRAMATIQUE DÉVELOPPÉE
MYTHOS • Aristophane, comédies perdues • Recréation littéraire de niveau avancé. Œuvre représentée en 426 av. J.-C. ; le contexte de l’empire athénien et de la polémique autour de Cléon est attesté. La place du chœur, l’iconographie des Babyloniens, la forme exacte de l’intrigue et la signification du travail au moulin sont discutées. La machine à tributs, l’inspecteur, les débats et les répliques ci-dessous sont des inventions modernes.
DISTRIBUTION : Dionysos, personnage de comédie ; le Meunier ; l’Inspecteur des tributs ; un Ambassadeur allié ; le Crieur du cuir ; un Charpentier ; le chœur des Babyloniens. Le Crieur du cuir est une caricature fictive inspirée de la satire des démagogues ; aucune de ses paroles n’est un fragment authentique de Cléon ou d’Aristophane.
PROLOGUE — LE MOULIN DES CITÉS
DIONYSOS. Je suis venu aux Dionysies pour écouter de la poésie et me trouver un peu de vin. Mais voici un moulin si grand qu’il semble destiné à nourrir une ville entière.
LE MEUNIER. Une ville ? Tout un empire.
DIONYSOS. Et qui sont ces hommes qui tournent la meule ?
LE MEUNIER. Nos alliés.
DIONYSOS. Ils portent des chaînes.
LE MEUNIER. C’est pour qu’ils restent unis.
DIONYSOS. Ils sont frappés.
LE MEUNIER. C’est pour encourager leur fidélité.
DIONYSOS. Et ce sac que tu remplis ?
LE MEUNIER. C’est le tribut.
DIONYSOS. Que fera-t-on de cette farine d’argent ?
LE MEUNIER. Des navires, des murs, des soldes et des discours.
DIONYSOS. Les discours sont-ils nécessaires à la défense ?
LE MEUNIER. Indispensables. Il faut bien persuader la ville qu’elle doit toujours posséder davantage de navires, de murs, de soldes et de discours.
DIONYSOS. Je vois une machine qui tourne sur elle-même.
LE MEUNIER. C’est ce qu’on appelle le bon gouvernement.
DIONYSOS. Et si les alliés refusent de pousser ?
LE MEUNIER. Alors nous expliquerons à nos citoyens que la démocratie est en danger.
DIONYSOS. Une démocratie qui s’effraie lorsque d’autres hommes demandent la liberté ? C’est une nouvelle comédie dont je voudrais connaître l’auteur.
PARODOS — L’ARRIVÉE DES BABYLONIENS
LE CHŒUR. Nous venons de villes dont les maisons donnent sur des ports différents. Nous connaissons d’autres noms pour les vents, d’autres fêtes pour les dieux, d’autres chemins vers les marchés.
LE CORYPHÉE. Nous avons entendu jadis qu’une alliance servirait la liberté de toutes les cités. Nous avons apporté des navires, puis des contributions, puis des otages, puis nos bras.
LE CHŒUR. Aujourd’hui les paroles sont les mêmes, mais les mains qui les prononcent sont chargées d’argent.
UN CHOREUTE. La cité qui protège nos ports réclame davantage de droits que les pirates.
UN AUTRE. Le pirate prend nos cargaisons et disparaît ; l’inspecteur du tribut revient chaque année.
LE CHŒUR. Nous voulons rire avec les citoyens, non leur servir seulement de matière à rire.
ÉPISODE I — LE DÉCRET ET LA TABLETTE
L’INSPECTEUR. Voici la nouvelle liste des cités contributrices.
L’AMBASSADEUR. Ma ville a déjà payé.
L’INSPECTEUR. La somme ancienne. Aujourd’hui, les dépenses ont grandi.
L’AMBASSADEUR. Nos récoltes, elles, ont diminué.
L’INSPECTEUR. C’est pourquoi notre protection devient plus nécessaire.
L’AMBASSADEUR. Comment paierons-nous une protection destinée à sauver ce qui a déjà été détruit ?
L’INSPECTEUR. En empruntant.
L’AMBASSADEUR. À qui ?
L’INSPECTEUR. À ceux qui détiennent l’argent du tribut.
DIONYSOS. Voilà une invention splendide. On donne de l’argent pour qu’on nous protège, puis on emprunte ce même argent afin de pouvoir continuer à payer la protection.
L’INSPECTEUR. Tu déformes le mécanisme.
DIONYSOS. Non. Je le simplifie. C’est pour cela qu’il paraît ridicule.
L’AMBASSADEUR. Nous envoyons aussi des hommes servir sur les navires.
L’INSPECTEUR. Leur service est un honneur.
L’AMBASSADEUR. Pourquoi faut-il alors les menacer pour qu’ils acceptent ?
L’INSPECTEUR. Parce que tous les hommes ne connaissent pas spontanément leur devoir.
DIONYSOS. Surtout quand d’autres en ont défini le contenu.
AGÔN — LA DÉMOCRATIE ET L’EMPIRE
LE CRIEUR DU CUIR. Peuple d’Athènes ! Nos ennemis sont partout. Certains se cachent même parmi nos alliés.
DIONYSOS. Comment distingues-tu un allié d’un ennemi ?
LE CRIEUR DU CUIR. L’allié paie.
DIONYSOS. Et l’ennemi ?
LE CRIEUR DU CUIR. Il refuse.
DIONYSOS. C’est donc l’argent qui décide de l’amitié.
LE CRIEUR DU CUIR. La flotte maintient notre puissance ; notre puissance maintient la paix ; et notre paix rend possible la démocratie.
LE CORYPHÉE. Cette paix nous oblige à verser une somme que nous n’avons pas votée.
LE CRIEUR DU CUIR. Les citoyens athéniens l’ont votée.
LE CORYPHÉE. Nous ne sommes pas citoyens athéniens.
LE CRIEUR DU CUIR. Voilà précisément pourquoi vous n’avez pas à voter.
LE CORYPHÉE. Pourquoi alors invoquer la démocratie pour justifier ce qui nous arrive ?
LE CRIEUR DU CUIR. Parce que notre cité est démocratique.
DIONYSOS. Nous tournons encore le moulin !
L’INSPECTEUR. Une cité ne peut commander un empire avec les mêmes règles que celles de son Assemblée.
LE CORYPHÉE. Peut-être. Mais elle doit alors reconnaître que son empire n’est pas une assemblée de cités libres.
LE CRIEUR DU CUIR. Voilà des mots dangereux.
LE CORYPHÉE. Une chose devient-elle moins dangereuse lorsqu’on défend d’en parler ?
DIONYSOS. À Athènes, chacun peut parler librement, sauf celui qui contredit le responsable du droit de parler.
LE CRIEUR DU CUIR. Le dieu se moque du peuple !
DIONYSOS. Non. Je me moque des hommes qui prétendent être le peuple à eux seuls.
ÉPISODE II — LE MARCHAND DE CUIR ET LES NAVIRES
UN CHARPENTIER. J’ai construit une trière et l’on m’en commande deux nouvelles.
DIONYSOS. Pourquoi ?
LE CHARPENTIER. La première protégera les importations, la deuxième les cités qui importent, et la troisième protégera les deux premières.
L’INSPECTEUR. Tu vois que tout est nécessaire.
LE CHARPENTIER. Mais je n’ai plus assez de bois.
LE CRIEUR DU CUIR. Nous irons le chercher chez les alliés.
LE CORYPHÉE. Nos forêts se vident.
LE CRIEUR DU CUIR. Voilà pourquoi il faut protéger les forêts restantes.
LE CHARPENTIER. Avec une quatrième trière ?
DIONYSOS. Je commence à croire que la mer ne possède pas assez d’eau pour toutes ces justifications.
LE CORYPHÉE. Qui peut vivre en paix lorsqu’on lui explique que toute plainte réclame un navire supplémentaire ?
LE CRIEUR DU CUIR. Vous oubliez les ennemis.
LE CORYPHÉE. Nous voudrions parfois les rencontrer, afin de savoir s’ils sont aussi nombreux que vos discours.
PARABASE — LA PAROLE DEVANT LA CITÉ
LE CHŒUR. Citoyens d’Athènes ! Le poète peut vous montrer des dieux ivres, des héros lâches, des vieillards amoureux et des philosophes mal vêtus. Vous en riez volontiers.
LE CORYPHÉE. Mais s’il vous montre un citoyen fier d’être libre dont la richesse dépend de la contrainte exercée sur son voisin, le rire devient plus difficile.
LE CHŒUR. La satire n’est pas nécessairement une haine de la cité. Celui qui aime sa maison peut lui montrer qu’un mur se fissure. Il n’est pas pour autant l’ennemi des habitants.
LE CORYPHÉE. Les puissants demanderont toujours qu’on parle de la grandeur du peuple, mais jamais du nom de ceux qui profitent de sa confiance.
LE CHŒUR. Que votre théâtre conserve au moins ce privilège : une parole qui n’a pas besoin de flatter ceux qui peuvent la condamner.
ÉPISODE III — LE PROCÈS DU MOULIN
L’AMBASSADEUR. Nous réclamons un jugement.
LE CRIEUR DU CUIR. Les juges seront athéniens.
LE CORYPHÉE. Peut-être faudra-t-il commencer par juger le choix des juges.
LE MEUNIER. Je ne comprends rien à ces affaires. Mon moulin fonctionne.
DIONYSOS. C’est précisément cela qu’on lui reproche.
LE MEUNIER. Il nourrit des gens.
L’AMBASSADEUR. Il en écrase d’autres.
LE MEUNIER. Si je cesse, ceux qui mangent auront faim.
LE CORYPHÉE. Alors cherchez une autre manière de nourrir les citoyens.
LE CRIEUR DU CUIR. Les anciennes habitudes sont trop anciennes pour changer.
DIONYSOS. C’est aussi ce que disait le dernier tyran avant de tomber.
LE CHARPENTIER. Et si nous remplacions les chaînes par des accords dont chaque cité connaîtrait la teneur ?
LE CRIEUR DU CUIR. Il faudrait négocier.
DIONYSOS. Quel mot terrible ! Je comprends que tu préfères fabriquer une flotte.
L’AMBASSADEUR. Un accord peut être rompu.
LE CORYPHÉE. Une chaîne aussi, mais au prix d’un bien plus grand malheur.
LE MEUNIER. Et mon moulin ?
DIONYSOS. Fais-le tourner avec du grain. Il a été inventé pour cela.
EXODOS — LA SCÈNE DEVIENT UN PORT
LE MEUNIER. Les hommes ont cessé de pousser la meule.
DIONYSOS. Je la transforme en théâtre.
LE CRIEUR DU CUIR. On ne peut pas faire d’un instrument fiscal un divertissement.
DIONYSOS. C’est pourtant ce que vous faites à l’Assemblée avec vos lois.
LE CHARPENTIER. Nous avons apporté des cordages pour construire un quai.
L’AMBASSADEUR. Et nous proposons des denrées à échanger plutôt que des tributs à réclamer.
LE CORYPHÉE. Les peuples ne deviennent pas amis par la seule proclamation d’un décret, mais par des usages qui rendent leur liberté compatible.
DIONYSOS. Cette idée me semble terriblement sérieuse. Pour la rendre acceptable, apportez du vin !
LE CRIEUR DU CUIR. Que deviendra ma grandeur ?
DIONYSOS. Tu pourras vendre des sandales ; les hommes libres en auront besoin pour circuler.
LE CHŒUR FINAL. Que la mer porte des navires sans porter toutes les ambitions des puissants ; que les ports apportent le blé, les vêtements et les nouvelles ! Qu’une cité ait le courage de rire d’elle-même et de garder ses alliances autrement que par des chaînes !
POSTFACE HISTORIQUE — LES LIMITES DE LA RECONSTITUTION
Cette version prend pour axe dramatique la contradiction entre les institutions démocratiques athéniennes et la domination sur les cités alliées. Elle ne prétend pas qu’Aristophane proposait un projet d’égalité politique universelle. Les interprétations modernes de la pièce divergent : critique des démagogues, représentation des alliés, satire de la politique impériale ou combinaison de ces thèmes. La scène des Babyloniens au moulin, lorsqu’elle est proposée par la recherche, demeure un problème d’interprétation, non un scénario complet assuré.
La parabasis est écrite comme une adresse civique et non comme un témoignage de ce qu’Aristophane aurait exactement prononcé devant ses concitoyens. Il faut également distinguer les récits antiques de l’hostilité de Cléon des reconstructions biographiques modernes.
SOURCES
J.-C. Carrière, L’Aristophane perdu, 2000, https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023 ; Christian Orth, Aristophanes’ Lost Plays, 2024, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18 ; Kassel–Austin, Poetae Comici Graeci III.2. Pour le contexte de l’empire : Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, livres I, III et V ; la comparaison est philosophique et historique, pas une source du texte d’Aristophane.
