LES BANQUETEURS — RECONSTITUTION DRAMATIQUE DÉVELOPPÉE
MYTHOS · Aristophane · Δαιταλεῖς · première représentation connue : 427 av. J.-C.
AVERTISSEMENT ÉDITORIAL : il s’agit d’une comédie originale en français inspirée de témoignages antiques et non du texte retrouvé d’Aristophane. Les répliques, l’enchaînement des scènes, les personnages nommés Sophros, Phrastès, Démophilos et Logomachos, le procès et le dénouement sont modernes. Le contraste entre deux fils et l’éducation rhétorique est attesté ; le détail de l’intrigue ne l’est pas.
DOSSIER DE SOURCES ET DEGRÉS DE CERTITUDE
ATTESTÉ : le fragment 205 K.-A. évoque un père critiquant le langage acquis par un fils auprès de certains intellectuels, avec une référence à Thrasymachos ; le fragment 206 permet de reconstruire un contraste dans la scolarité des deux frères ; les fragments 225, 232 et 233 concernent respectivement les habitudes de luxe et les difficultés du travail et des vocabulaires poétique et juridique. La composition exacte du chœur de banqueteurs rattachés à Héraclès et sa fonction scénique restent partiellement incertaines.
HYPOTHÈSE DE COMPOSITION : un père rural oppose deux modèles de formation, mais la pièce perdue ne permet pas de savoir si elle se terminait par une réconciliation, une victoire du père ou autre chose. CRÉATION : toutes les étapes de la réconciliation et du banquet final.
PERSONNAGES ET LIEU
Démophilos, père rural ; Sophros, fils resté fidèle au travail des champs ; Phrastès, fils qui a étudié la rhétorique ; Logomachos, maître de discours ; un serviteur ; un créancier ; le chœur des Banqueteurs d’Héraclès. Scène fictive : une ferme de l’Attique et sa cour.
I — PROLOGUE : LE FILS QUI PARLE À L’ENVERS
La scène représente une ferme de l’Attique. Un vieil homme inspecte des paniers vides. Au fond s’ouvre la route d’Athènes.
DÉMOPHILOS. Quand j’étais enfant, on nous envoyait aux champs pour apprendre qu’un olivier ne répond pas aux flatteries. Aujourd’hui, j’envoie mes fils aux maîtres pour apprendre qu’un homme peut obtenir une récolte sans jamais toucher la terre.
LE SERVITEUR. Le plus jeune vient de rentrer.
DÉMOPHILOS. A-t-il ramené son frère ?
LE SERVITEUR. Le frère est ici depuis le printemps. Celui que tu attends est revenu avec des rouleaux, deux parfums, quatre sandales et un homme qui réclame de l’argent.
DÉMOPHILOS. Il a donc beaucoup appris.
PHRASTÈS. Père, je te salue, si ce titre convient à la situation.
DÉMOPHILOS. Quelle situation ?
PHRASTÈS. La relation entre un géniteur et celui qui a été engendré. Le mot père est une convention ; elle doit être examinée.
DÉMOPHILOS. Examinons donc qui t’a nourri.
PHRASTÈS. Nous devrions d’abord définir nourrir.
DÉMOPHILOS. Ton ventre n’a jamais demandé de définition.
LE SERVITEUR. Il a demandé du vin de Chios.
PHRASTÈS. Il faut distinguer les boissons selon leur excellence, comme on distingue les discours selon leur force.
DÉMOPHILOS. Voici mon fils aîné. Lui, au moins, porte une bêche.
SOPHROS. Père, les figuiers sont taillés, mais deux journaliers manquent pour les fossés.
PHRASTÈS. Tu passes ta vie à creuser. Ne vois-tu pas qu’une parole bien placée peut faire creuser les autres ?
SOPHROS. Je connais des paroles qui font aussi lever les voleurs.
PHRASTÈS. Tu confonds les compétences avec leurs abus.
DÉMOPHILOS. Et moi je confonds les jours depuis ton arrivée. Aucun ne m’a rapporté autant que tu m’as coûté.
PHRASTÈS. Je suis revenu pour me préparer à la vie publique.
DÉMOPHILOS. Commence donc par la vie de cette maison.
II — PARODOS : LES COMPAGNONS D’HÉRACLÈS
Le son de la flûte annonce une procession. Les Banqueteurs entrent portant des pains, des amphores et des couronnes.
LE CHŒUR. Nous suivons Héraclès qui dompta les lions, les bœufs, les monstres et les fleuves. Mais le plus grand de ses exploits fut peut-être de survivre aux banquets des hommes.
LE CORYPHÉE. Démophilos, tu as invité deux fils et reçu une bataille.
DÉMOPHILOS. Une bataille dont l’un possède les armes et l’autre les mots.
LE CHŒUR. Ô Athènes, qui instruis tes enfants, sauras-tu faire pousser des têtes sans dessécher les cœurs ?
UN BANQUETEUR. Mon propre fils m’a demandé hier si les dieux existent.
UN AUTRE. Qu’as-tu répondu ?
UN BANQUETEUR. Qu’ils sont assez réels pour entendre ses insultes.
LE CORYPHÉE. La jeunesse cherche la vérité, la vieillesse la certitude ; toutes deux deviennent ridicules lorsqu’elles ne supportent plus la question d’autrui.
LE CHŒUR. Avant de juger, remplissons les coupes. Il est plus facile de partager du vin que la définition du juste.
III — PREMIER ÉPISODE : LE MAÎTRE ET LA FACTURE
Entre Logomachos, un maître de discours avec une tablette et des comptes.
LOGOMACHOS. Je viens chercher la dernière partie de mes honoraires.
DÉMOPHILOS. Mon fils sait-il lire les lois ?
LOGOMACHOS. Il peut les lire de manière favorable à celui qui l’engage.
DÉMOPHILOS. Est-ce la même chose ?
LOGOMACHOS. C’est plus utile.
DÉMOPHILOS. Peut-il désormais dire vrai ?
LOGOMACHOS. La vérité dépend de la proposition, de la circonstance et de la convenance.
DÉMOPHILOS. Ma bourse, elle, dépend de trois choses : elle était pleine, elle est vide et tu en es la cause.
LOGOMACHOS. Une accusation sans démonstration ne vaut rien.
PHRASTÈS. Père, considère un débiteur. Il a reçu une somme hier, mais aujourd’hui il n’est plus l’homme qu’il était : son expérience l’a transformé. Comment pourrait-il répondre d’un acte commis par un autre ?
DÉMOPHILOS. Voilà une belle pensée. Demain je ne serai plus l’homme qui t’a promis tes sandales. Tu marcheras pieds nus.
LOGOMACHOS. Tu réponds par une conséquence comique et non par un principe.
DÉMOPHILOS. Le résultat est plus facile à vérifier.
SOPHROS. Maître, apprends-tu également à reconnaître une objection justifiée ?
LOGOMACHOS. Bien sûr.
SOPHROS. Alors reconnais celle de mon père.
LOGOMACHOS. Je vais y réfléchir, pourvu que les honoraires soient payés d’abord.
LE CORYPHÉE. Et voilà le premier enseignement confirmé : le maître croit à la nécessité des paiements.
IV — INTERMÈDE : LES MOTS D’HOMÈRE ET LES MOTS DES TRIBUNAUX
Démophilos apporte un rouleau d’Homère.
DÉMOPHILOS. Je vais examiner l’éducation que je vous ai achetée. Dans les chants d’Homère, qu’est-ce qui rend un homme admirable ?
SOPHROS. La maîtrise de soi, la fidélité, le courage lorsque la situation l’exige et l’intelligence lorsqu’elle permet de revenir vivant.
PHRASTÈS. Je dirais plutôt la manière dont le poète construit sa réputation.
DÉMOPHILOS. Et que signifie tel terme ancien, employé pour les navires ?
PHRASTÈS. Je préfère les termes utiles devant les juges : ceux qui désignent la preuve, le témoin, le contrat et le mariage.
SOPHROS. Nous n’étudions donc plus les hommes qui se battent et voyagent, mais ceux qui se poursuivent en justice ?
PHRASTÈS. Une cité ne se gouverne pas avec un catalogue de bateaux.
DÉMOPHILOS. Elle ne se gouverne pas davantage avec un catalogue de procès.
LOGOMACHOS. Les mots du droit permettent de vivre ensemble.
SOPHROS. Alors il faut les apprendre. Mais pourquoi mépriser ceux d’Homère ? Tu transformes en guerre deux savoirs qui pourraient se compléter.
PHRASTÈS. Mon frère est donc moins simple qu’il n’y paraît.
LE SERVITEUR. Il a seulement eu le temps de penser pendant qu’il travaillait.
DÉMOPHILOS. Voilà une chose nouvelle pour toi : on peut réfléchir sans avoir payé une école.
V — AGÔN : LES DEUX ÉDUCATIONS
Le coryphée place une couronne au centre de l’orchestra. Les deux frères défendront leur manière de vivre.
LE CORYPHÉE. Nous ne jugerons pas seulement les paroles ; nous regarderons ce qu’elles cherchent à produire. Sophros parlera le premier.
SOPHROS. Je ne veux pas que mon frère cesse d’apprendre. Les cités ont besoin d’hommes capables de défendre un innocent devant des juges, de composer un traité, de contredire un tyran. Mais un savoir qui admire le mensonge pour sa seule habileté perd son but. Quand un voisin vient réparer notre clôture, je ne lui demande pas s’il sait persuader l’Assemblée. Je lui demande si la clôture tiendra.
PHRASTÈS. Tu réduis tout à l’expérience sensible. Une clôture peut se réparer avec une pierre ; une cité ne peut se défendre sans discours. Celui qui possède l’art d’argumenter peut empêcher qu’une majorité ne commette une injustice.
SOPHROS. Ou en obtenir une autre.
PHRASTÈS. Le danger ne condamne pas l’outil.
SOPHROS. Non. Il impose de demander qui le manie et pour quoi.
PHRASTÈS. Tu raisonnes comme ceux que tu critiques.
SOPHROS. Voilà justement ce que je te dis : la pensée n’est pas ton monopole.
DÉMOPHILOS. Et moi, que vais-je faire de ce débat ?
LE CORYPHÉE. Le juger.
DÉMOPHILOS. Je suis trop vieux pour juger ce que la jeunesse invente.
PHRASTÈS. Alors écoute ma conclusion. Celui qui sait persuader obtiendra plus aisément la charge, l’honneur et la richesse.
SOPHROS. Tu viens de dire à quoi sert l’art, pas pourquoi celui qui l’emploie serait un homme meilleur.
PHRASTÈS. Je veux être puissant.
SOPHROS. Et que feras-tu lorsqu’un autre homme sera plus puissant que toi ?
PHRASTÈS. Je chercherai de nouveaux arguments.
SOPHROS. Moi, je chercherai de bons alliés.
LE CHŒUR. L’un demande qui peut triompher, l’autre quel triomphe mérite d’être recherché. Nous avons entendu deux enseignements et une seule difficulté : comment une cité forme-t-elle ceux qui lui donneront des ordres ?
VI — DEUXIÈME ÉPISODE : LE CRÉANCIER ET LA CLAUSE INVISIBLE
Un marchand entre avec deux témoins.
LE CRÉANCIER. On m’a emprunté deux mines pour des banquets, des couronnes et un apprentissage. La date est passée.
PHRASTÈS. Le contrat comportait-il un terme précis ?
LE CRÉANCIER. Oui, le mois dernier.
PHRASTÈS. Mais les circonstances ont changé. La paix des échanges exige parfois une interprétation flexible.
LE CRÉANCIER. La paix des échanges exige surtout que je récupère mon argent.
PHRASTÈS. Le bien que j’en ai retiré dépasse le montant matériel. Mon apprentissage m’a rendu plus habile, donc plus apte à gagner de l’argent et à te rembourser un jour.
LE CRÉANCIER. J’aurais préféré qu’il t’ait rendu plus honnête.
LOGOMACHOS. Le jugement n’est pas si simple. Il faut distinguer intention et résultat.
SOPHROS. Je propose un résultat mesurable. Mon frère travaillera deux mois à nos champs, et je prendrai sur ma part de récolte la somme qui lui manque.
DÉMOPHILOS. Pourquoi paierais-tu la dette de ton frère ?
SOPHROS. Je ne la paie pas pour l’absoudre. Je propose un accord qui répare le tort sans rompre la maison.
PHRASTÈS. Il faudrait encore que j’accepte de travailler.
LE CRÉANCIER. Et si tu n’acceptes pas ?
SOPHROS. Tu iras devant les juges. Là, mon frère pourra te montrer tout ce qu’il sait.
LE CRÉANCIER. Après l’avoir entendu aujourd’hui, je préfère la terre à ses discours.
LE CORYPHÉE. Voilà un procès interrompu par une chose que les tribunaux connaissent trop peu : une proposition qui aide les deux parties.
VII — PARABASE : L’ATHÈNES DES MAÎTRES DE PAROLE
Le chœur se tourne vers les spectateurs. Les autres personnages demeurent immobiles.
LE CORYPHÉE. Citoyens, vous aimez ceux qui parlent avec force, car ils donnent à vos désirs un vêtement magnifique. Mais un bon manteau peut couvrir un homme mauvais.
LE CHŒUR. Les orateurs promettent de sauver la cité, les maîtres de former la jeunesse, les poètes de lui donner des leçons. Et qui nous enseigne à reconnaître le moment où une belle parole sert une vilaine action ?
LE CORYPHÉE. Ce n’est pas un appel au silence. Une cité sans débat serait une étable où l’on ne distingue plus les hommes des bêtes. Mais elle court un autre danger lorsqu’elle croit que le droit de convaincre vaut preuve de compétence.
LE CHŒUR. Vous formez des juges et des soldats ; formez aussi des citoyens qui peuvent entendre une objection. Que la recherche des mots ne vous fasse pas mépriser les choses ; que la défense des anciennes coutumes ne vous rende pas ennemis de toute pensée nouvelle.
LE CORYPHÉE. Et lorsque ce poète se trompera, riez de lui aussi. Une comédie qui ne supporte pas d’être contredite devient la cour d’un tyran déguisé en joueur de flûte.
VIII — TROISIÈME ÉPISODE : L’APPRENTISSAGE DU TRAVAIL
Dans la cour, une bêche est déposée devant Phrastès.
PHRASTÈS. Cette tige de bois est-elle un instrument pédagogique ?
SOPHROS. Absolument.
PHRASTÈS. Pour enseigner quoi ?
SOPHROS. L’importance de l’eau lorsqu’on ouvre un fossé.
PHRASTÈS. Je m’attendais à un exercice de dialectique.
SOPHROS. Le sol te donnera la réponse sans discuter.
LE SERVITEUR. Et il ne réclame pas d’honoraires.
PHRASTÈS. Je pourrais payer un journalier.
DÉMOPHILOS. Avec quel argent ?
PHRASTÈS. C’est précisément le nœud de l’argument.
SOPHROS. Prends la bêche. Nous travaillerons ensemble.
PHRASTÈS. Et si j’invente une méthode plus rapide ?
SOPHROS. Nous l’essaierons.
DÉMOPHILOS. Voilà qui me paraît une bonne nouvelle : ton esprit sera enfin utile à ton corps.
PHRASTÈS. La bêche est plus lourde qu’un papyrus.
SOPHROS. Et cependant son argument est plus clair.
LE CHŒUR. La sueur ne prouve pas la vertu, mais elle corrige parfois l’idée que le monde doit travailler pour nous.
IX — EXODOS : LE BANQUET DES HOMMES INACHEVÉS
Les tables sont dressées. Logomachos revient avec une coupe ; le créancier a accepté un remboursement échelonné.
DÉMOPHILOS. Je ne reconnais pas mon fils.
PHRASTÈS. J’ai travaillé trois heures. Je reconnais surtout mes bras.
LOGOMACHOS. Les trois heures ont-elles produit une conclusion ?
PHRASTÈS. Oui : mes discours sur le travail étaient moins précis que ses douleurs.
SOPHROS. Tu peux garder tes livres.
PHRASTÈS. Et toi, tu pourrais venir un jour entendre les débats à l’Assemblée.
SOPHROS. À condition que nous revenions avant la nuit. Les champs ne se cultivent pas par décret.
LE CRÉANCIER. Mes premières drachmes seront-elles remboursées ?
PHRASTÈS. Oui. En argent, non en définitions.
LE CORYPHÉE. Alors nous pouvons manger.
LOGOMACHOS. Mais le banquet ne serait-il pas le lieu d’une nouvelle démonstration ?
LE CHŒUR. Non, maître, ta bouche servira aujourd’hui à autre chose !
DÉMOPHILOS. À Héraclès, qui combattit les monstres, demandons de sauver cette maison de deux monstres plus petits : la vanité des jeunes et la certitude des vieux.
LE CHŒUR FINAL. Qu’une parole serve à secourir, qu’une main sache travailler, qu’un esprit sache douter ! Nous ne possédons pas la sagesse toute faite ; nous avons du pain et du vin pour en parler avec nos amis !
POSTFACE CRITIQUE : LA RHÉTORIQUE ET LE PROBLÈME DE L’ÉDUCATION
Le conflit construit dans cette adaptation oppose moins pensée et absence de pensée que deux finalités de l’éducation. Phrastès poursuit une compétence tournée vers la victoire argumentative ; Sophros exige que le savoir puisse répondre de ses effets. Il serait inexact de conclure des fragments qu’Aristophane condamnait sans nuances tout enseignement de l’argumentation. La comédie ancienne joue précisément sur des renversements où l’opposition initiale peut devenir instable.
Le parallèle avec Les Nuées est historiquement justifié par l’intérêt persistant d’Aristophane pour les rapports entre père, fils, argent et formation intellectuelle ; cela ne permet pas d’identifier sans réserve l’intrigue des Banqueteurs à celle des Nuées. Les paroles originales ne doivent jamais être utilisées comme citations attribuées à Aristophane.
RÉFÉRENCES ET LECTURES COMPLÉMENTAIRES
Kassel et Austin, Poetae Comici Graeci III.2, fragments 205–255 ; Sarah Miles, « A Culture of Comedy and Aristophanes’ Daitalēs », notice de dépôt universitaire Durham : https://durham-repository.worktribe.com/output/5420808/a-culture-of-comedy-and-aristophanes-daitales-banqueters-making-mosaics-of-comic-fragments ; Jean-Claude Carrière, « L’Aristophane perdu », 2000 : https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023 ; Christian Orth, « Aristophanes’ Lost Plays », 2024 : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18.
