LES PAYSANS — RECONSTITUTION DRAMATIQUE DÉVELOPPÉE
MYTHOS · Aristophane · Γεωργοί · œuvre perdue du Ve siècle av. J.-C., souvent située autour de 424 av. J.-C.
NOTE DE MÉTHODE : toutes les répliques, les personnages nommés, le plan de plantation et les scènes de cette adaptation ont été inventés. Les fragments authentiques servent de points d’appui thématiques et ne peuvent constituer un scénario complet. Les numéros 101 à 127 K.-A. appartiennent à cette comédie.
APPAREIL PHILOLOGIQUE : LES FRAGMENTS REPÈRES
Fr. 102 : échange au sujet d’un homme exerçant une fonction publique et désirant retourner cultiver la terre ; la lecture du dialogue exact impose prudence. Fr. 103 : plaisanterie liée à un oracle sur la cité. Fr. 110 : une figue dite de Sparte, dont les implications politiques ont été étudiées par Luciana Bravi et Bagordo. Fr. 111 : le désir de travaux agricoles, de vin et de repos en temps de paix. Fr. 113 : allusion à la plantation de platanes sur l’Agora. Ni l’assemblage de ces fragments ni leur distribution aux personnages dans les scènes ci-dessous ne sont attestés.
PERSONNAGES
Philôn, paysan réfugié à Athènes ; Myrtos, son fils ; Stratôn, membre des autorités ; un Magistrat ; Polémarchos, fournisseur militaire ; un Marchand de figues ; une Paysanne ; un enfant ; la Paix, personnification ; le chœur des Paysans.
I — PROLOGUE : LA POIGNÉE DE TERRE
La scène est une ruelle d’Athènes. Philôn a posé devant sa porte un panier contenant de la terre. Il le regarde comme si un trésor y était dissimulé.
PHILÔN. Ô Zeus ! J’avais une ferme, une vigne, trois oliviers et un puits dont l’eau était froide même en plein été. Maintenant j’ai cette ruelle et le voisin qui crie toute la nuit qu’il votera la guerre jusqu’à ce que l’ennemi disparaisse.
MYRTOS. Père, tous les paysans ont quitté leurs terres pour chercher refuge derrière les murs.
PHILÔN. Je le sais. J’ai croisé hier mon voisin de la campagne. Il avait emporté la serrure de sa maison.
MYRTOS. Pourquoi la serrure ?
PHILÔN. Il avait cru qu’en sauvant la serrure il sauverait la porte.
MYRTOS. Tu ferais mieux de jeter ce panier de poussière.
PHILÔN. C’est la terre de mon champ.
MYRTOS. Elle ne produit plus rien.
PHILÔN. Alors elle ressemble à nos généraux.
MYRTOS. Ils nous protègent.
PHILÔN. Contre les ennemis, peut-être. Mais qui nous protège contre les années durant lesquelles nous ne pouvons plus semer ?
LE SERVITEUR. Ton frère, qui sert comme magistrat, arrive.
PHILÔN. Ne lui dis pas que je suis ici. Il tentera encore de me recruter pour un comité.
STRATÔN. Père ! Le Conseil a besoin d’hommes dignes de confiance.
PHILÔN. Qu’il cherche parmi ceux qui lui font encore confiance.
STRATÔN. Si tu acceptais une charge, tu serais utile à la cité.
PHILÔN. J’étais utile lorsqu’on me laissait labourer mes champs.
STRATÔN. Nous devons nous sacrifier.
PHILÔN. Tu te sacrifies surtout en m’expliquant comment je dois me sacrifier.
II — PARODOS : LE CHŒUR DES PAYSANS
Des hommes et des femmes portant des outils de culture, des rameaux secs et des paniers vides entrent par les deux côtés.
LE CHŒUR. Nous venons des coteaux où les chèvres passent entre les pierres. Nous savons ce que réclame la vigne, ce qu’annonce le ciel et comment se prépare la terre quand revient la saison.
UN PAYSAN. J’ai vu mes figuiers de loin, par-dessus un chemin dangereux. Je n’ai pas osé traverser.
UNE PAYSANNE. Ma maison n’a plus de toit, mais mes voisins d’Athènes me demandent pourquoi le pain coûte si cher.
LE CORYPHÉE. Nous avons reçu des murs et perdu des champs. Nous avons reçu des discours et perdu des récoltes.
LE CHŒUR. Ô Paix, si tu reviens, nous ne te demanderons pas des couronnes. Donne-nous la première pluie, deux bœufs, du vin nouveau et le droit de retourner travailler !
PHILÔN. Entendez-les, citoyens. Ils ne réclament pas le luxe ; ils réclament de pouvoir se fatiguer pour quelque chose qui donne la vie.
III — PREMIER ÉPISODE : LE MAGISTRAT QUI VEUT LABOURER
Un fonctionnaire arrive avec des tablettes ; plusieurs citoyens le poursuivent.
LE MAGISTRAT. Je dois siéger au Conseil, surveiller une taxe, examiner une livraison et compter les boucliers. Je ne veux plus rien compter : je veux cultiver mon champ.
PHILÔN. Par Déméter, voilà enfin une parole utile.
STRATÔN. Mais tes fonctions sont indispensables.
LE MAGISTRAT. Mon épouse m’a écrit que notre vigne était abandonnée.
STRATÔN. Les ennemis sont encore proches.
LE MAGISTRAT. La dernière fois qu’on m’a demandé une journée de service, j’ai dû rester un mois.
PHILÔN. Et si tu offrais une somme d’argent pour être dispensé ?
LE MAGISTRAT. On me demanderait davantage.
STRATÔN. La cité doit fonctionner.
PHILÔN. Et la ferme doit produire. Si la ville prend tous les bras, qui lui apportera les légumes ?
LE MAGISTRAT. Je propose une nouvelle loi : tout citoyen qui parle trois heures de la prospérité de l’Attique devra passer une journée à entretenir une vigne.
STRATÔN. Mais les orateurs protesteront.
PHILÔN. C’est déjà une vertu : la vigne les fera taire pendant quelques heures.
IV — LE MARCHÉ DES FIGUES DE SPARTE
Le Marchand présente des paniers de figues noires et blanches.
LE MARCHAND. Figues magnifiques ! Douces comme une journée sans procès !
PHILÔN. J’en prends deux.
LE MARCHAND. Celles-ci viennent de Laconie.
PHILÔN. De Laconie ? Alors ce sont des figues ennemies !
LE MARCHAND. Tu viens de dire qu’elles étaient délicieuses.
PHILÔN. Je n’avais pas encore appris leur nationalité.
STRATÔN. En temps de guerre, nous devons nous méfier des marchandises lacédémoniennes.
UNE PAYSANNE. Les figues portent-elles des boucliers ?
STRATÔN. Elles portent une provenance.
LE MARCHAND. J’aurais dû écrire qu’elles viennent de la lune.
MYRTOS. Il faudrait les goûter sans demander leur origine.
STRATÔN. Voilà un dangereux cosmopolitisme.
PHILÔN. Alors que les magistrats les mangent avant nous. Si les figues sont des espions, elles confesseront tout dans leur ventre.
LE CORYPHÉE. Voici le miracle de la guerre : elle transforme un fruit mûr en affaire d’État.
LE MARCHAND. Faut-il maintenant un décret pour vendre une figue ?
STRATÔN. Un décret serait utile pour clarifier son statut.
PHILÔN. Un beau décret, à rouler autour du fruit avant de le manger.
V — AGÔN : LE MARCHAND D’ARMES CONTRE LA CAMPAGNE
Entre Polémarchos, vendeur de boucliers et fournisseur militaire, précédé de serviteurs qui portent casques et lances.
POLÉMARCHOS. Que personne ne parle de paix ! La flotte a besoin de réparations et l’armée de nouvelles fournitures.
PHILÔN. L’Attique a besoin de semences.
POLÉMARCHOS. Des semences ne repoussent pas les hoplites.
PHILÔN. Non. Mais les hoplites ne se nourrissent pas de lances.
POLÉMARCHOS. Sans guerre, que deviendront les fabricants de casques ?
PHILÔN. Ils feront des marmites.
POLÉMARCHOS. Et ceux des boucliers ?
PHILÔN. Des plats assez larges pour tes banquets.
POLÉMARCHOS. Les hommes qui fabriquent les armes font vivre la cité.
UNE PAYSANNE. Les hommes qui cultivent la terre aussi.
POLÉMARCHOS. La puissance d’Athènes se mesure à ses victoires.
PHILÔN. Et sa durée se mesure à ce qu’il reste après les victoires.
STRATÔN. Il n’est pas possible de désarmer tant que l’ennemi demeure menaçant.
PHILÔN. Je ne demande pas qu’on ouvre les portes aux envahisseurs. Je demande qu’on sache distinguer une défense nécessaire d’une guerre qui ne sait plus ce qu’elle cherche.
POLÉMARCHOS. Notre gloire est en jeu !
MYRTOS. Et le droit des enfants à ne pas grandir dans des maisons vides ?
POLÉMARCHOS. Un jeune homme doit apprendre à combattre.
MYRTOS. Certainement, s’il faut défendre sa ville. Mais doit-il apprendre à ne faire que cela ?
LE CORYPHÉE. Quand le langage de la victoire devient le seul langage honorable, les travaux qui nourrissent la paix passent pour de la lâcheté.
VI — DEUXIÈME ÉPISODE : CULTIVER L’AGORA
Philôn déroule un plan de l’Agora et place sur les bâtiments des rameaux de figuier.
PHILÔN. Voici ma grande idée. Puisque la guerre nous interdit de retourner à la campagne, faisons venir la campagne dans la ville.
MYRTOS. Comment ?
PHILÔN. Nous arracherons quelques pavés, creuserons des fosses et planterons des arbres.
STRATÔN. Tu proposes de bouleverser l’Agora !
PHILÔN. Elle est déjà bouleversée par tous ceux qui y parlent.
UNE PAYSANNE. Où planteras-tu les figuiers ?
PHILÔN. Devant les bureaux où l’on négocie trop.
LE MAGISTRAT. Pourquoi ?
PHILÔN. Pour rappeler qu’une figue mûrit lentement. Les décrets, eux, prétendent mûrir dans la matinée.
MYRTOS. Et les platanes ?
PHILÔN. Là où les citoyens se réunissent. Ils pourront discuter à l’ombre plutôt qu’au soleil.
LE MAGISTRAT. Il faudra vérifier que les racines n’endommagent pas les bâtiments.
UNE PAYSANNE. Voilà pour une fois une objection digne d’être entendue.
POLÉMARCHOS. Et les boucliers ?
PHILÔN. Ils pourront servir de grands paniers pour les récoltes, si tu acceptes de retirer leurs emblèmes belliqueux.
POLÉMARCHOS. Je vais perdre ma clientèle.
PHILÔN. Tu pourras vendre des pioches.
LE CHŒUR. Ô ville nouvelle, dans laquelle les citoyens rapportent des graines à l’Assemblée au lieu de dénonciations !
VII — APPARITION DE LA PAIX : LE CALCUL DES ANNÉES PERDUES
Une figure allégorique, la Paix, entre accompagnée d’un enfant avec un panier de grain.
LA PAIX. Vous m’appelez depuis longtemps, mais chaque fois que je m’approche on me dit : encore une victoire, une seule, et tu pourras revenir.
PHILÔN. Nous avons perdu des années à t’attendre.
LA PAIX. Vous les avez surtout données aux promesses de ceux qui vous disaient qu’il suffisait de gagner pour ne plus jamais craindre.
STRATÔN. Les cités ont cependant le droit de se défendre.
LA PAIX. Je n’ai pas demandé qu’elles renoncent à leur liberté. J’ai demandé qu’elles ne transforment pas toute victoire en prétexte pour exiger davantage.
POLÉMARCHOS. Et que feront les hommes qui ne savent plus que combattre ?
LA PAIX. On ne les rend pas à la vie civile par un discours. Il faudra du temps, des outils, des terres à réparer, et de la justice pour ceux qui ont souffert.
L’ENFANT. Je ne connais pas le nom des arbres que mon grand-père plantait.
PHILÔN. Je te les enseignerai.
L’ENFANT. Et si la guerre revient ?
PHILÔN. Nous planterons quand même. Sinon, nous lui aurons donné la victoire avant qu’elle ait commencé.
LA PAIX. Que l’on ne m’attende pas comme un miracle : il faut préparer mon arrivée par des décisions que les hommes acceptent de tenir.
VIII — PARABASE : LA CITÉ ET CE QUI LA NOURRIT
Le chœur fait face aux spectateurs.
LE CORYPHÉE. Citoyens, vous connaissez les noms des généraux, des orateurs et des hommes qui président aux sacrifices. Connaissez-vous celui qui cultive le blé dont votre fils mange le pain ?
LE CHŒUR. Une cité possède des murailles, des navires et des lois. Mais la pierre n’est pas du pain, et la victoire ne fait pas pousser un olivier.
LE CORYPHÉE. Ne méprisez pas le paysan parce qu’il parle sans artifice. Ne supposez pas non plus que la campagne serait naturellement innocente, car elle a ses conflits, ses riches et ses pauvres. Nous demandons simplement que le pouvoir se souvienne du travail qu’il ne voit plus.
LE CHŒUR. Si vous voulez protéger vos frontières, protégez aussi ce qui doit vivre à l’intérieur. Si vous aimez le beau nom de liberté, laissez aux hommes les moyens de vivre librement. Si vous désirez une paix durable, cessez de la définir uniquement comme la défaite de vos adversaires.
LE CORYPHÉE. Le poète n’apporte pas de traité. Il apporte une image : une petite graine déposée dans une ville qui s’est persuadée qu’elle n’avait plus besoin de saisons.
IX — EXODOS : LE PREMIER PLATANE
On a installé un petit arbre au centre de l’orchestra. Des personnages arrivent chacun avec une poignée de terre.
LE MAGISTRAT. Nous avons trouvé une parcelle où planter, mais je n’ai pas encore l’accord de toutes les commissions.
PHILÔN. Alors plantons d’abord, et explique-leur ensuite pourquoi l’arbre pousse.
STRATÔN. Tu veux te mettre hors la loi ?
PHILÔN. Non. Je veux que la loi se souvienne à quoi peut servir une ville.
MYRTOS. La terre est prête.
UNE PAYSANNE. Verse l’eau.
POLÉMARCHOS. J’ai apporté une ancienne coupe de bronze. Je n’avais plus de commande pour des armes.
LE MARCHAND. Et moi des figues, de quelque rive qu’elles viennent.
STRATÔN. Peut-on au moins éviter celles de Sparte ?
PHILÔN. Laisses-en une au pied de l’arbre. Un platane n’apprend pas la haine en regardant un fruit.
LA PAIX. Voilà un geste qui ne suffit pas à terminer la guerre, mais qui commence à donner une forme à votre désir de vivre autrement.
LE CORYPHÉE. Les racines ne pousseront pas en un jour.
LE MAGISTRAT. Pour une fois, nous sommes d’accord.
LE CHŒUR FINAL. Qu’on apporte les paniers et le vin nouveau ! Que les mains qui savent tailler les vignes apprennent aux mains qui savent lever les boucliers d’autres gestes que ceux de la guerre ! Que les hommes trouvent encore sur terre une œuvre qu’ils désirent transmettre plutôt que détruire !
POSTFACE : GUERRE, ÉCONOMIE ET VIE RURALE
L’Attique subit pendant la guerre du Péloponnèse une pression militaire qui pousse les populations rurales vers la ville. Les fragments des Paysans permettent de relier une aspiration au retour aux campagnes à une satire des coûts politiques et sociaux de la guerre. Toutefois il n’est pas prouvé que la pièce avait pour conclusion une paix obtenue dans l’action dramatique. La Paix de 421 et Les Acharniens de 425 fournissent des parallèles de genre, non des parties perdues de cette pièce.
Le présent drame refuse une opposition absolue entre défense collective et agriculture : il met en débat le rôle légitime des armes et la question du prix à payer pour maintenir des stratégies sans horizon identifiable. Le dénouement par un platane symbolise la durée du travail agricole ; il n’a aucun statut de fait historique.
BIBLIOGRAPHIE
Andreas Bagordo, Aristophanes fr. 101–204, Fragmenta Comica 10.4 (2022). Compte rendu par D. David Williams, BMCR 2023.09.09 : https://bmcr.brynmawr.edu/2023/2023.09.09/ ; Luciana Bravi, « Il fico di Sparta (Aristofane, Contadini, fr. 110 K.-A.) », RCCM 58 (2016), 11–17 ; Jean-Claude Carrière, « L’Aristophane perdu », 2000 : https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023 ; Kassel et Austin, Poetae Comici Graeci III.2 ; Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, II, pour le contexte historique.
