ANAGYROS — RECONSTITUTION THÉÂTRALE DÉVELOPPÉE
MYTHOS — Théâtre grec, comédies perdues d’Aristophane. Ἀνάγυρος. Texte dramatique original en français, entièrement inventé à partir des témoignages anciens. CE N’EST PAS UNE TRADUCTION DES FRAGMENTS NI UNE RECONSTITUTION TEXTUELLE AUTHENTIQUE.
APPAREIL CRITIQUE : LA LÉGENDE ET LES FRAGMENTS
L’Anagyros d’Aristophane est étudié dans Christian Orth, Fragmenta Comica 10.3 (2017), p. 215–349, fr. 41–66 K.-A. Le héros éponyme appartient aux traditions locales du dème d’Anagyrous ; le même nom renvoie à un buisson dont l’odeur désagréable explique une dimension du proverbe ancien. Le récit mythographique transmis notamment par la Souda (α 1842) raconte une vengeance terrible : après la profanation d’un bois sacré, une compagne du coupable conçoit une passion pour son fils, le jeune homme la repousse, et une fausse accusation entraîne la punition mutilante du fils et une succession de suicides. Le récit est un témoignage mythographique ; l’intrigue précise de la comédie d’Aristophane reste très lacunaire.
Fr. 42–43 K.-A. : références à un cheval appelé bouképhalos, sans preuve d’une écurie liée au sanctuaire. Fr. 52 : référence à la grenade et à des aliments. Fr. 53 : rapprochements intertextuels avec l’Hippolyte d’Euripide, où la parole des femmes et les passions interdites jouent un rôle dramatique. La légende d’Anagyros présente également des analogies avec Hippolyte et le Phoenix d’Euripide, mais le degré précis de leur exploitation comique demeure débattu.
CHOIX DE CETTE VERSION : la reconstitution ne reproduit pas la fin tragique du récit. Les témoins empêchent une accusation mensongère, et le père reconnaît sa faute avant qu’une nouvelle victime soit frappée. Ce retournement est une création littéraire, pas un fait attribuable à Aristophane. La violence de la tradition mythique est mentionnée à des fins d’analyse, non mise en scène.
DISTRIBUTION ET SCÉNOGRAPHIE
Phanias, propriétaire aisé ; Hippôn, son fils ; Chrysé, sa compagne ; Anagyros, héros du sanctuaire ; un serviteur ; un arpenteur ; un marchand de chevaux ; une vieille habitante ; un poète tragique ; le chœur des Habitants d’Anagyrous. Le décor comprend un bois sacré avec un autel, une maison et une écurie imaginée. Pour rendre sensible la polysémie du titre, une plante odorante est évoquée par les personnages, mais son odeur reste un effet théâtral fictif.
I — PROLOGUE : LE BOIS QUI N’APPARTIENT À PERSONNE
Une colline attique. Sur la droite, un sanctuaire rural entouré de buissons odorants. Phanias entre avec un serviteur et un arpenteur.
PHANIAS. Mes chevaux ont besoin d’une nouvelle écurie. Mon fils voudrait aussi une piste d’entraînement. Voilà un terrain qui n’appartient à personne.
L’ARPENTEUR. Il est entouré de bornes.
PHANIAS. Une borne n’a jamais labouré le sol.
LE SERVITEUR. Ce bois est consacré au héros Anagyros.
PHANIAS. Un héros ? Où est-il ?
LE SERVITEUR. Sous la terre, peut-être. Dans le sanctuaire, selon les habitants.
PHANIAS. Alors qu’il se présente et montre son contrat.
L’ARPENTEUR. La cité connaît pourtant l’existence de cette propriété sacrée.
PHANIAS. Sacrée ? Je crois qu’on qualifie de sacré tout ce dont on veut empêcher les voisins de se servir.
LE SERVITEUR. Les hommes disent que celui qui agite les branches d’anagyre attire le malheur.
PHANIAS. Les hommes disent aussi que les Athéniens ne peuvent pas gagner un procès sans y avoir engagé toute leur journée.
L’ARPENTEUR. Ils n’ont pas entièrement tort.
PHANIAS. Coupe les premiers buissons.
LE SERVITEUR. Leur odeur est redoutable.
PHANIAS. Une odeur ne saurait arrêter un homme résolu.
LE SERVITEUR. Les dieux n’ont peut-être pas besoin de prendre la forme d’un lion pour avertir les imprudents.
PHANIAS. Voilà une maxime magnifique. J’en ferai écrire les mots sur la porte de mon écurie.
Un buisson est secoué. Une odeur insupportable envahit la scène.
PHANIAS. Par Héraclès ! Cette plante a l’haleine d’un démagogue après le banquet.
LE SERVITEUR. Ne t’avais-je pas prévenu ?
PHANIAS. Fais venir un parfumeur.
LE SERVITEUR. Ce bois est plus ancien que le parfumeur.
PHANIAS. Alors le parfumeur aura de l’expérience.
II — PARODOS : LES GARDIENS DU DÈME
Les habitants d’Anagyrous entrent, la tête couverte de rameaux. Certains portent des paniers, d’autres des offrandes.
LE CHŒUR. Notre bois n’est pas grand. Il n’abrite ni palais ni trésor, seulement une ombre, des chemins et la mémoire des hommes qui l’ont honoré.
LE CORYPHÉE. Que fait le riche qui ne voit qu’une écurie dans le sanctuaire des pauvres ?
LE CHŒUR. Il croit que la terre n’a de valeur que lorsqu’elle porte son nom.
UNE HABITANTE. Les générations se sont succédé devant cet autel. Elles ne prétendaient pas posséder l’ombre ; elles la transmettaient.
LE CORYPHÉE. Phanias a secoué le buisson. Qu’il ne se plaigne pas de l’odeur qui le suit.
PHANIAS. Vous venez pour exiger une amende ?
LE CORYPHÉE. Nous venons pour t’avertir qu’une faute n’est pas seulement ce que la cité peut chiffrer.
PHANIAS. Voilà une menace obscure.
UNE HABITANTE. Non. C’est un rappel : celui qui croit ne rien devoir à personne se trompe souvent sur la taille de ses dettes.
LE CHŒUR. Nous invoquons Anagyros, non pour que des innocents souffrent, mais pour que les hommes regardent enfin ce qu’ils s’apprêtent à détruire.
III — PREMIER ÉPISODE : LE CHEVAL QUI REND FOU
Hippôn, fils de Phanias, entre au galop sur un cheval de bois. Le marchand marche derrière lui avec une tablette de prix.
HIPPÔN. Père, j’ai trouvé la monture qui me convient.
PHANIAS. Tu as déjà trois chevaux et un mulet.
HIPPÔN. Le mulet regarde les courses avec une tristesse méprisante. Il me faut mieux.
LE MARCHAND. Celui-ci a le profil d’un roi.
PHANIAS. Est-il rapide ?
LE MARCHAND. Comme le vent.
PHANIAS. Obéissant ?
LE MARCHAND. Comme un soldat devant un général généreux.
PHANIAS. Et son prix ?
LE MARCHAND. Comme les dépenses d’un général généreux.
HIPPÔN. Tu remarqueras l’encolure, la robe, la marque sur la cuisse.
LE MARCHAND. On l’appelle Bouképhalos.
PHANIAS. Ce nom ne le rendra pas moins coûteux.
LE MARCHAND. Il le rendra plus mémorable.
LE SERVITEUR. Maître, les hommes du dème protestent contre les travaux dans le bois.
PHANIAS. Dis-leur que l’écurie abritera un cheval d’une grandeur exceptionnelle.
LE SERVITEUR. Ils répondront que le sanctuaire abrite un héros plus ancien.
HIPPÔN. Père, laisse cet endroit. J’ai assez de terrain sur la parcelle de l’est.
PHANIAS. Tu n’y construiras rien. Elle m’appartient.
HIPPÔN. Tu prétends que la terre du héros t’appartient parce qu’il ne peut pas venir parler, mais lorsque je parle tu m’expliques que je ne possède rien.
LE MARCHAND. Voilà une famille qui possède davantage de raisonnements que de liquidités.
PHANIAS. Et voilà un marchand qui ferait mieux de réduire son prix.
LE CHŒUR. Le cheval porte un nom magnifique. La maison, elle, commence déjà à boiter.
IV — DEUXIÈME ÉPISODE : LA COMPAGNE ET LE FILS
Chrysé, compagne de Phanias, entre dans la cour. Elle a surpris une querelle entre le père et le fils.
CHRYSÉ. Voilà encore un jour où le dîner sera froid avant que ces hommes aient cessé de se contredire.
PHANIAS. Mon fils veut m’apprendre à gérer mes biens.
HIPPÔN. Je lui ai seulement conseillé de ne pas toucher au bois consacré.
CHRYSÉ. C’est donc maintenant toi qui soutiens les prêtres ?
HIPPÔN. Je soutiens surtout ceux qui vivent à côté de nous.
PHANIAS. Une femme et un enfant veulent m’enseigner mes devoirs.
CHRYSÉ. Ni l’un ni l’autre n’est un objet de ton domaine.
PHANIAS. Je suis responsable de cette maison !
CHRYSÉ. Être responsable ne donne pas le droit de faire taire tous ceux qui y vivent.
PHANIAS. Et pourquoi Chrysé, qui me reproche de commander, souhaite-t-elle qu’on lui obéisse ?
CHRYSÉ. Je souhaite qu’on m’écoute.
HIPPÔN. Moi aussi.
PHANIAS. Cela fera bientôt trois assemblées dans une seule maison.
CHRYSÉ. Une maison avec trois voix ne devient pas une cité ennemie.
PHANIAS. Je finirai par aller habiter avec mes chevaux.
HIPPÔN. Eux aussi ont leurs préférences.
CHRYSÉ. Au moins, ils ne composent pas des discours sur leur souveraineté.
Le serviteur entre avec des branches coupées.
LE SERVITEUR. Maître, il manque encore une poutre. Les hommes veulent abattre un nouvel arbre.
HIPPÔN. Je t’en supplie, père : arrête-les.
PHANIAS. Je réglerai cela après le repas.
LE CHŒUR. La faute qui attend demain grandit pendant que les hommes se disputent aujourd’hui.
V — TROISIÈME ÉPISODE : LE HÉROS APPARAÎT
Au fond du sanctuaire, la figure d’Anagyros se dresse. Sa robe porte les couleurs des feuilles et de la terre.
ANAGYROS. Phanias.
PHANIAS. Qui appelle un citoyen respectable en pleine nuit ?
ANAGYROS. Celui dont tu as profané le lieu.
PHANIAS. Si tu es le héros, pourquoi ne t’es-tu pas présenté lorsque nous commencions les travaux ?
ANAGYROS. Les habitants t’avaient averti.
PHANIAS. Je ne les ai pas crus.
ANAGYROS. Leurs paroles ne comptaient donc pas parce qu’elles ne venaient pas de toi ?
PHANIAS. Je ne voulais que du bois pour une écurie.
ANAGYROS. Et si je ne voulais pas que mon bois serve ton écurie ?
PHANIAS. Tu n’en avais aucun usage.
ANAGYROS. Voilà une étrange logique : tu mesures l’utilité d’une chose au seul désir que tu éprouves pour elle.
LE SERVITEUR. Héros, s’il y a un châtiment, qu’il s’arrête au coupable.
ANAGYROS. C’est une demande sage.
PHANIAS. Pourquoi le serait-elle ? Je n’ai commis qu’une petite faute.
ANAGYROS. Le premier refus de reconnaître une faute en prépare souvent d’autres.
PHANIAS. Tu es un esprit des champs, pas un juge.
ANAGYROS. C’est précisément parce que je suis attaché à ce lieu que je viens te parler.
HIPPÔN. Père, écoute-le.
ANAGYROS. Tu as encore le temps de t’arrêter.
PHANIAS. Et si je ne m’arrête pas ?
ANAGYROS. Alors tu apprendras qu’on peut perdre bien davantage qu’un peu de bois en voulant tout posséder.
Le héros disparaît ; une odeur forte gagne la cour.
PHANIAS. Voilà un visiteur qui ne connaît pas les bonnes manières.
LE SERVITEUR. Voilà surtout un visiteur dont je me souviendrai lorsqu’on me demandera d’abattre le prochain arbre.
VI — QUATRIÈME ÉPISODE : LE SECRET FABRIQUÉ
Un poète tragique entre avec un masque de nourrice et plusieurs rouleaux. Il a été engagé pour divertir Phanias.
LE POÈTE TRAGIQUE. Je viens présenter une intrigue à votre banquet. Une femme nourrit un désir interdit, un jeune homme refuse de l’écouter, le père se laisse tromper et la maison tombe dans le désastre.
HIPPÔN. Voilà une histoire qui ressemble trop aux malheurs des maisons réelles.
CHRYSÉ. Et pourquoi la femme doit-elle forcément devenir un instrument de ruine ?
LE POÈTE TRAGIQUE. Parce que la passion crée les meilleures catastrophes.
PHANIAS. Moi, je préfère des catastrophes chez les autres.
LE POÈTE TRAGIQUE. Et pourtant votre famille pourrait fournir une admirable matière.
HIPPÔN. Quel rôle me donnerais-tu ?
LE POÈTE TRAGIQUE. Celui du jeune homme dont on refuse d’entendre l’innocence.
CHRYSÉ. Et moi ?
LE POÈTE TRAGIQUE. Celle qui ment lorsque son désir est repoussé.
CHRYSÉ. Voilà un rôle écrit avant que tu aies appris mon nom.
LE POÈTE TRAGIQUE. Les mythes ont leurs règles.
CHRYSÉ. Alors laisse les mythes se raconter seuls. Je ne porterai pas sur scène un mensonge que je n’ai pas commis.
PHANIAS. Ce poète prétend donc que je détruirai ma famille par crédulité ?
LE POÈTE TRAGIQUE. C’est un grand ressort tragique.
HIPPÔN. Un grand ressort pour le poète ; un terrible avenir pour ceux qu’il veut transformer en personnages.
LE SERVITEUR. Si un homme m’annonce qu’il va me prêter une folie pour construire sa pièce, je lui recommande de chercher un autre serviteur.
LE CORYPHÉE. Voici le choix dont se nourrit notre comédie : imiter le malheur jusqu’à son terme, ou l’interrompre au moment où les personnages reconnaissent le piège.
VII — AGÔN : VENGEANCE DU HÉROS, JUSTICE DES HOMMES
Le chœur installe une assemblée. Anagyros revient ; Phanias lui fait face.
LE CORYPHÉE. Il y a deux offenses à examiner. La première porte sur le bois consacré ; la seconde sur les conséquences que réclame la colère.
PHANIAS. J’ai coupé des arbres. Je répondrai de ce que j’ai fait. Mais tu as promis des malheurs à ma famille.
ANAGYROS. C’est toi qui as méprisé mes avertissements.
PHANIAS. Ce n’est pas une réponse. Mon fils n’a pas donné l’ordre.
ANAGYROS. Il t’a même demandé de renoncer.
PHANIAS. Alors pourquoi le menacer ?
ANAGYROS. Les hommes doivent comprendre que leurs actes touchent d’autres qu’eux.
CHRYSÉ. Comprendre les conséquences n’exige pas qu’on frappe volontairement les innocents.
ANAGYROS. Vous découvrez la justice lorsque votre maison est menacée.
HIPPÔN. Peut-être, mais nous la découvrons aussi lorsque nous refusons que tu détruises la vie des autres.
LE POÈTE TRAGIQUE. C’est insuffisant ! Il faudrait au moins une malédiction.
LE CORYPHÉE. Tais-toi. Nous examinons une faute, non ton prochain concours.
PHANIAS. Mon pouvoir sur cette terre m’a rendu aveugle. Mais ta puissance de héros pourrait-elle te rendre aveugle à ton tour ?
ANAGYROS. Crois-tu qu’un mort doive recevoir des leçons des vivants ?
PHANIAS. Je crois qu’il doit pouvoir être entendu, et qu’il doit aussi pouvoir répondre.
CHRYSÉ. Si la justice est seulement le nom que la puissance donne à sa colère, il n’y aura jamais de fin.
HIPPÔN. Mon père doit réparer le bois. Nous pouvons l’y obliger. Mais personne ne doit payer de sa vie la vanité d’un autre.
LE CORYPHÉE. Voilà un jugement qui ne fait pas plaisir aux poètes tragiques, mais qui me semble nécessaire aux hommes.
VIII — CINQUIÈME ÉPISODE : LES TÉMOINS
Une vieille habitante du dème arrive avec l’arpenteur et le serviteur.
LA VIEILLE HABITANTE. J’ai vu les premières haches. Le serviteur ne voulait pas abattre les arbres.
L’ARPENTEUR. J’ai montré les bornes. Phanias connaissait la nature sacrée du terrain.
PHANIAS. Je ne le conteste plus.
LE SERVITEUR. Le fils a demandé plusieurs fois que les travaux cessent.
HIPPÔN. Et Chrysé aussi.
CHRYSÉ. Je n’ai pas voulu qu’on transforme notre maison en champ de bataille.
LE POÈTE TRAGIQUE. Mais vous ruinez mon intrigue ! Dans ma tragédie, le père doit croire une fausse accusation.
LA VIEILLE HABITANTE. Alors fais entrer une vieille femme qui a vu la scène. Ta tragédie devra apprendre à écouter.
LE POÈTE TRAGIQUE. Les témoins arrivent toujours trop tôt dans cette maison.
LE CORYPHÉE. Voilà pourquoi Athènes possède des tribunaux : on y examine ce qui est arrivé avant de prononcer la sentence.
LE SERVITEUR. Parfois.
LE CORYPHÉE. Tu es un homme d’expérience. Ne me gâche pas ma dernière bonne phrase.
PHANIAS. J’ai été sourd aux témoins lorsque je désirais l’écurie. Je serais devenu plus sourd encore si j’avais désiré me venger.
HIPPÔN. Alors ce bois t’a enseigné quelque chose que le cheval n’aurait jamais pu t’apprendre.
PHANIAS. Le cheval m’a appris seulement le prix des fantaisies de mon fils.
LE MARCHAND. Je suis encore ici pour confirmer ce prix.
LE CHŒUR. Le récit terrible s’arrête lorsqu’une maison cesse de croire que la première colère est la meilleure preuve.
IX — PARABASE : LA NATURE ET LE DROIT
Les personnages reculent. Le chœur s’adresse au public.
LE CORYPHÉE. Athéniens ! Vous avez construit des murs et dressé des bornes pour distinguer les champs. Mais toutes les frontières ne sont pas de pierre. Il existe des lieux auxquels les hommes donnent un nom parce que des générations s’y sont rassemblées.
LE CHŒUR. Celui qui voit un bois sacré n’est pas obligé de croire toutes les histoires qu’on lui raconte. Mais il peut se demander pourquoi ses voisins tiennent à cet endroit avant de l’abattre.
LE CORYPHÉE. Nous avons aussi montré un héros irrité. Ne confondez pas la puissance et le droit. Les hommes pardonnent souvent aux puissants ce qu’ils reprochent aux faibles.
LE CHŒUR. Un père peut être injuste, un fils imprudent, une femme accusée sans qu’on l’entende, un héros cruel. Aucun de ces rôles n’ôte aux personnages la possibilité d’être jugés pour ce qu’ils font, plutôt que pour ce que les poètes supposent qu’ils feront.
LE CORYPHÉE. Nous aimons les mythes parce qu’ils nous troublent. Mais le théâtre ne doit pas toujours ajouter une mort pour prouver qu’il comprend la douleur.
LE CHŒUR. Lorsque la rancune grandit, qu’on la fasse parler plutôt que de l’armer. Lorsque les hommes décident de se venger, qu’on leur demande d’abord s’ils sauraient s’arrêter.
LE CORYPHÉE. Et lorsque quelque homme riche déclarera qu’un bois ne sert à rien, invitez-le à passer une journée sans ombre. Il découvrira peut-être plus vite la valeur des arbres que par la lecture des lois.
X — EXODOS : LE BOIS DE NOUVEAU SACRÉ
Le sanctuaire est ouvert. Phanias apporte des pousses d’arbres et une corbeille d’offrandes.
PHANIAS. J’ai fait cesser les travaux. Les ouvriers seront payés, et nous replanterons des arbres là où nous avons laissé des souches.
ANAGYROS. Rien ne rend à un arbre ses années perdues.
PHANIAS. Je le sais. Je ne prétends pas annuler ma faute. Je veux empêcher qu’elle ne continue.
LE SERVITEUR. Les habitants proposent de surveiller ensemble le sanctuaire.
LA VIEILLE HABITANTE. On ne doit pas le transformer en propriété particulière.
CHRYSÉ. Et chacun devra pouvoir parler lorsque les travaux menacent le bois.
HIPPÔN. Même les jeunes gens qui dépensent trop pour leurs chevaux.
PHANIAS. Surtout eux. Ils connaissent le prix de l’argent des autres.
LE MARCHAND. Le cheval Bouképhalos attend son propriétaire.
HIPPÔN. Il restera à la maison, mais je travaillerai pour payer sa nourriture.
LE CORYPHÉE. Voilà donc la seconde merveille d’Anagyros : un jeune homme volontaire pour nourrir son propre cheval.
LE POÈTE TRAGIQUE. Puis-je au moins finir par une lamentation ?
CHRYSÉ. Oui, sur la perte de ton public.
LE POÈTE TRAGIQUE. La perte du public est une catastrophe authentique.
ANAGYROS. Phanias, tu as appris quelque chose. Je ne vais pas prétendre que ton choix efface la violence dont les hommes sont capables.
PHANIAS. Non. Mais peut-être nous laissera-t-il une histoire moins terrible à raconter.
LE CHŒUR FINAL. Que les hommes ne mettent pas la hache dans tous les lieux qu’ils ne comprennent pas ! Que les héros ne confondent pas leurs droits avec la liberté de tout détruire ! Que les témoins parlent avant la sentence, et que la réparation vienne avant le désastre. Nous avons remué Anagyros : puisse ce mouvement nous apprendre la prudence plutôt que la vengeance !
POSTFACE I — LA PARATRAGÉDIE ET EURIPIDE
La proximité du mythe d’Anagyros avec l’Hippolyte d’Euripide est plus qu’une analogie superficielle : le rejet d’un désir, l’accusation et la réaction paternelle forment une chaîne dramatique permettant la parodie d’une catastrophe tragique. Le fragment 53 entretient précisément un rapport discuté avec Hippolyte 219–222. Il serait cependant inexact de prétendre que la scène du poète tragique et la rupture du dénouement existaient chez Aristophane.
POSTFACE II — LE SACRÉ, LA TERRE ET LA RÉPARATION
L’intrigue inventée transforme la profanation d’un bois en conflit sur la propriété, l’usage et les obligations envers les habitants d’un lieu. Le héros n’est pas seulement un personnage surnaturel : il représente aussi la mémoire collective d’un territoire. La question morale introduite par l’agôn est celle de la responsabilité : la puissance religieuse peut-elle punir les innocents au nom d’un tort réel ? La réponse réparatrice est un choix moderne, non une thèse attestée de la comédie perdue.
POSTFACE III — TROIS LECTURES COMPARÉES
Eschyle, Les Euménides : le passage de la vengeance à une procédure de jugement fournit un parallèle structurel. Euripide, Hippolyte : l’impossibilité de faire entendre une innocence dans une chaîne de passions et d’accusations donne le contrepoint tragique. Hegel, Phénoménologie de l’esprit et cours d’esthétique : le conflit entre des exigences légitimes et des conduites irréconciliables peut éclairer le rôle dramatique de la contradiction. Ces rapprochements ne prouvent pas l’existence d’une influence textuelle sur Aristophane.
SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE
Christian Orth, Aristophanes: Aiolosikon–Babylonioi, Fragmenta Comica 10.3, 2017, Anagyros p. 215–349, édition savante accessible : https://digi.hadw-bw.de/view/frc10_3 ; Christian Orth, Aristophanes’ Lost Plays, 2024 : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18 ; Jean-Claude Carrière, L’Aristophane perdu, 2000 : https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023 ; Kassel et Austin, Poetae Comici Graeci, III.2, fragments 41–66 ; études sur le parallèle avec Hippolyte, Classical Quarterly : https://www.cambridge.org/core/journals/classical-quarterly/article/abs/euripides-hippolytus-plays-which-came-first/AB77A106F17245B6223D1AF448C66D63.
