DÉDALE — RECONSTITUTION THÉÂTRALE DÉVELOPPÉE
MYTHOS — Théâtre grec. Δαίδαλος, comédie perdue attribuée à Aristophane. Texte littéraire original en français. ATTENTION : les scènes, personnages et dialogues ci-dessous sont des inventions modernes construites autour des fragments connus ; ce n’est pas une traduction ni une reconstitution textuelle authentique.
DOSSIER PHILOLOGIQUE — CE QUE LES FRAGMENTS PERMETTENT DE SAVOIR
Les fragments 191–204 K.-A. attestent notamment : fr. 191, motif de l’adultère et de la métaphore culinaire ; fr. 192, adresse à un μηχανοποιός, opérateur de machine théâtrale, et mention de la roue (τροχός) ; fr. 193, possible référence à un œuf extraordinaire ; fr. 194, référence aux œufs sans germe ; fr. 195–197, contexte culinaire lié au poulpe ; fr. 198, allusion à la conduite trompeuse de Zeus ; fr. 199, critique d’une guerre inutile. La présence de Zeus dans une aventure érotique semble plausible. La participation de Léda, de Némésis ou d’une autre figure demeure hypothétique ; aucune scène de rencontre avec Léda n’est reconstituée ici.
Le fragment 192 est particulièrement important pour l’histoire des techniques théâtrales : la comédie attire l’attention sur la machinerie et son opérateur, alors même que cette machinerie sert à créer l’effet merveilleux. Le recours au cygne constitue un choix d’adaptation et ne saurait être considéré comme une donnée certaine de l’intrigue.
PERSONNAGES ET DISPOSITIF DE SCÈNE
Dédale, artisan et constructeur ; Icare, son fils ; Zeus ; Héra ; un machiniste ; un cuisinier ; le chœur des Artisans. Décor : atelier à machines, roue, grue visible, statue mobile, cygne mécanique, œuf de bois et poulpe de cuisine. Les acteurs doivent signaler ouvertement les changements de décor : ce choix accentue la dimension métathéâtrale.
Note éthique : certaines traditions autour des unions de Zeus comportent des situations de contrainte. Cette adaptation ne représente pas une rencontre de ce type comme un jeu galant anodin ; elle centre le débat sur l’abus de pouvoir et le consentement.
I — PROLOGUE : L’ATELIER OÙ RIEN NE RESTE EN PLACE
Un atelier de sculpteur. À gauche, une statue d’athlète ; à droite, un lion de bois. De minces cordes passent au-dessus du décor.
DÉDALE. Qui a encore déplacé ma statue ?
ICARE. Elle s’est déplacée toute seule.
DÉDALE. Voilà le défaut des œuvres parfaites : elles deviennent aussi ingouvernables que leurs commanditaires.
ICARE. Celle d’Aphrodite a traversé le marché.
DÉDALE. Pourquoi ?
ICARE. Elle voulait voir les miroirs.
DÉDALE. J’ai donc sculpté jusqu’à sa vanité.
ICARE. Et le lion de bois a dévoré les sandales du maître des chœurs.
DÉDALE. Qu’on se rassure. Un lion de bois ne dévore rien ; il fait seulement semblant.
ICARE. Le maître des chœurs réclame néanmoins six drachmes.
DÉDALE. Alors, il possède l’imagination d’un bon tragique.
LE MACHINISTE. Maître, la roue du théâtre grince.
DÉDALE. Ce n’est pas la roue. C’est la voix du chœur qui répète derrière la porte.
LE MACHINISTE. Elle grince davantage lorsque nous élevons une divinité.
DÉDALE. On donne aux dieux le ciel et l’éternité ; ils pourraient au moins monter sans que je doive tirer les cordes.
ICARE. On dit qu’un dieu viendra passer commande.
DÉDALE. Les dieux sont les pires clients. Ils ne paient jamais, parce qu’ils pensent que la gloire de les avoir servis suffit à nourrir un artisan.
LE MACHINISTE. Et si l’un d’eux te foudroie ?
DÉDALE. Nous ferons passer la foudre pour un effet de scène.
ICARE. Voilà le plus admirable de ton art : il fait croire que l’impossible est arrivé.
DÉDALE. Oui, mon fils. Mais celui qui sait fabriquer l’apparence devrait savoir, mieux que personne, que l’apparence ne dit pas la vérité.
II — PREMIER ÉPISODE : LE CLIENT AUX MILLE VISAGES
Zeus arrive avec un manteau trop grand et une couronne dissimulée.
ZEUS. Je veux une machine qui me transforme en oiseau.
DÉDALE. Un aigle ?
ZEUS. Trop reconnaissable.
DÉDALE. Un moineau ?
ZEUS. Trop humble.
DÉDALE. Un vautour ?
ZEUS. Trop fidèle à ma réputation.
ZEUS. Je veux un cygne blanc, magnifique, capable de se déplacer sur l’eau et de s’élever parmi les nuages.
DÉDALE. Je pourrais construire un beau cygne. Mais pourquoi faut-il que tu sois dedans ?
ZEUS. C’est une affaire privée.
ICARE. Privée aux dépens de qui ?
ZEUS. Jeune homme, on ne demande pas aux dieux de comptes sur leurs affaires.
DÉDALE. On m’en demande pourtant sur les miennes. Qui payera le bois, les plumes et les cordes ?
ZEUS. Je te garantirai la faveur de l’Olympe.
DÉDALE. Je ne connais pas un seul fournisseur qui accepte les faveurs divines en paiement.
ZEUS. C’est que tu fréquentes des marchands vulgaires.
DÉDALE. Ils ont au moins le mérite de manger.
ZEUS. Il me faut également un système pour disparaître lorsque mon épouse apparaîtra.
ICARE. Voilà donc à quoi sert le cygne.
ZEUS. Tu parleras moins lorsque tu auras davantage d’années.
ICARE. Et peut-être moins encore si je deviens un dieu.
DÉDALE. J’accepte de construire l’oiseau, mais je refuse que mon nom serve d’excuse à la contrainte exercée sur autrui.
ZEUS. Voilà un artisan qui se prend pour un législateur.
DÉDALE. C’est peut-être la seule façon de rester artisan lorsqu’on reçoit les ordres d’un dieu.
III — PARODOS : LE CHŒUR DES ARTISANS ET DES MACHINISTES
Entrent les tourneurs de roue, les charpentiers, les potiers, les sculpteurs et les forgerons.
LE CHŒUR. Nous assemblons les décors que le public attribue aux dieux. Nous hissons les nuages, fabriquons les tonnerres, peignons les palais et cachons les trous derrière les colonnes.
UN CHARPENTIER. Un poète veut une cité entière ; il me donne quatre planches.
UN POTIER. Un roi demande un vase digne d’un temple ; il refuse d’en payer l’argile.
LE CORYPHÉE. Celui qui chante les exploits reçoit les couronnes ; celui qui répare le mécanisme reçoit les reproches lorsque la corde casse.
LE CHŒUR. Le spectateur regarde la divinité monter. Qu’il regarde une fois les mains qui tournent la roue !
LE MACHINISTE. Un homme a passé dix heures à fabriquer ce cygne. Demain, le public dira : Zeus s’est transformé.
LE CORYPHÉE. C’est le pouvoir du théâtre, et son injustice la plus drôle : tous admirent ce qu’aucun homme ne paraît avoir fait.
LE CHŒUR. Que notre rire fasse apparaître les ficelles ; nous n’aurons rien détruit de la merveille si nous avons enfin montré comment elle tient.
IV — DEUXIÈME ÉPISODE : LE CYGNE ET SA MÉCANIQUE
Au centre, un immense cygne sur roues. Les ailes sont actionnées par une corde, et le bec porte une flûte.
DÉDALE. Voici le chef-d’œuvre. Il flotte sur une vasque, bat des ailes et se lève grâce à la grue.
ZEUS. Et son chant ?
LE MACHINISTE. Il faut souffler ici.
ZEUS. J’ai la voix du tonnerre.
LE MACHINISTE. Un cygne qui tonne se ferait reconnaître jusque dans les cuisines d’Héra.
ICARE. Essaie donc ce tuyau.
ZEUS. HOOOOON !
DÉDALE. On dirait un bœuf enrhumé.
ZEUS. Les cygnes ont-ils réellement ce cri ?
LE MACHINISTE. Le vôtre oui.
ZEUS. Je veux monter.
LE MACHINISTE. Quand la roue tournera, il faudra attendre mon signal.
ZEUS. Je suis maître du ciel. Je n’attends aucun signal.
DÉDALE. Dans mon atelier, tu attendras le signal du machiniste.
ZEUS. Quel ordre insolent !
LE MACHINISTE. C’est le seul qui puisse empêcher ta majesté de tomber sur la tête du coryphée.
DÉDALE. Et je préviens le public : si notre divinité vole, elle ne le doit ni à ses foudres ni à son rang, mais à cette roue usée et aux deux bras qui la font tourner.
ICARE. Père, il va nous reprocher d’avoir révélé le truc.
DÉDALE. Le bon théâtre supporte qu’on voie la corde ; la mauvaise politique, jamais.
ZEUS. Allons, assez parlé ! Fais-moi monter !
LE MACHINISTE. Je tire.
ZEUS. Plus haut !
LE MACHINISTE. La roue refuse.
ZEUS. Je l’ordonne !
LE MACHINISTE. Que le roi des dieux lui parle lui-même. Elle est plus têtue que son propriétaire.
Le cygne monte d’une coudée, se met de travers et tourne sur lui-même.
LE CHŒUR. Voilà un grand dieu qui découvre la géométrie des cordes !
V — TROISIÈME ÉPISODE : HÉRA DEMANDE DES COMPTES
Héra paraît, précédée d’un bruit de pas déterminés. Zeus se dissimule dans le corps du cygne.
HÉRA. Dédale !
DÉDALE. Grande déesse, je n’attendais pas ta visite.
HÉRA. Tu ne m’attendais pas. Mon mari non plus, j’imagine.
DÉDALE. Beaucoup de visiteurs passent à l’atelier.
HÉRA. Tous avec la même couronne ?
ICARE. Nous ne fabriquons pas de couronnes aujourd’hui.
HÉRA. Alors pourquoi celle-ci dépasse-t-elle de ce cygne ?
ZEUS. HOOOOON !
HÉRA. Voilà un oiseau qui se croit souverain.
DÉDALE. Il s’agit d’une commande particulière.
HÉRA. Depuis quand les animaux demandent-ils des sorties secrètes ?
ZEUS. HOOOOON !
HÉRA. Et depuis quand les cygnes mentent-ils en imitant mon mari ?
LE MACHINISTE. Pour ma part, je ne peux pas répondre à cette question. Je ne m’occupe que de la roue.
HÉRA. Très bien. Je veux connaître l’usage de cette machine.
DÉDALE. Je dois respecter mes clients.
HÉRA. Un fabricant de coffres doit-il se taire lorsqu’il sait qu’on les emploiera pour cacher un vol ?
DÉDALE. Il ne peut pas deviner toutes les intentions.
HÉRA. Mais celle-ci vient de les lui annoncer !
ICARE. Père, tu as raison de ne pas être le gardien des désirs du monde. Mais tu ne peux prétendre n’avoir rien compris.
DÉDALE. Je n’ai pas dit cela.
HÉRA. Voilà une réponse honnête. C’est déjà plus que je n’attendais de l’Olympe.
VI — QUATRIÈME ÉPISODE : L’ŒUF, LE POULPE ET LE BANQUET
Un cuisinier entre, portant un poulpe énorme. Derrière lui, deux serviteurs roulent un œuf de théâtre, presque aussi grand qu’un enfant.
LE CUISINIER. J’ai reçu l’ordre de préparer le repas du dieu. J’apporte le poulpe que l’on bat pour l’attendrir.
ZEUS. Qui a commandé le poulpe ?
LE CUISINIER. Celui qui a payé.
DÉDALE. Alors ce n’est certainement pas Zeus.
LE CUISINIER. Et voici l’œuf magnifique.
HÉRA. Pourquoi un œuf dans cet atelier ?
ICARE. Parce qu’il accompagne le cygne.
HÉRA. Voilà l’explication la moins rassurante qu’on pouvait me donner.
ZEUS. C’est un accessoire de théâtre !
DÉDALE. Il l’est, en effet.
HÉRA. Et qui l’a mis en scène ?
LE CUISINIER. Je peux l’ouvrir.
DÉDALE. Surtout pas. L’œuf est vide ; nous avons peint la coquille autour d’une charpente.
HÉRA. Quelle étrange image du pouvoir : une grande enveloppe et presque rien dedans.
ZEUS. Je trouve ce banquet insultant.
LE CUISINIER. Sa majesté peut goûter le poulpe.
ZEUS. Il est dur.
LE CUISINIER. Voilà pourquoi je le bats.
HÉRA. Les choses durcissent lorsqu’on les maltraite. Il est rare qu’un cuisinier soit aussi philosophe.
DÉDALE. Un œuf géant et un poulpe ne prouvent aucune histoire. Leur présence dans ma cuisine montre seulement ce que le public voudra y voir.
ICARE. Nous n’aurons qu’à lui demander.
LE CHŒUR. Regardez l’œuf, regardez le cygne, regardez les visages des spectateurs : chacun a déjà composé sa propre intrigue.
VII — AGÔN : LA TECHNÈ DEVANT LE TRIBUNAL
Le chœur déplace les établis pour former un tribunal. Dédale, Héra et Zeus prennent place devant les artisans.
LE CORYPHÉE. La question est simple : à qui appartient la responsabilité lorsqu’un puissant emploie l’invention d’un autre ?
DÉDALE. Celui qui construit ne choisit pas toujours ce que feront les acheteurs. Une hache abat un arbre ou fend du bois pour une maison. Un navire permet le commerce et transporte des soldats. Faut-il donc empêcher toute fabrication ?
HÉRA. Tu confonds l’incertitude de l’avenir avec l’intention qu’on t’a confiée. Ici, ton client a déclaré vouloir tromper.
ZEUS. Je suis l’auteur de mes décisions !
HÉRA. Enfin une parole véritable.
ZEUS. Mais cela ne regarde pas les artisans.
ICARE. Pourtant, tu leur imposes le travail et le risque.
ZEUS. Le monde appartient aux dieux.
ICARE. Les cordes sont fabriquées par les hommes.
DÉDALE. Je ne renoncerai pas à la technique parce que des rois l’utilisent mal. Mais je peux refuser certaines commandes.
HÉRA. Refuser n’est pas toujours sans danger.
DÉDALE. Je le sais. On peut perdre sa liberté ou sa vie.
LE MACHINISTE. Et ceux qui travaillent pour toi peuvent aussi perdre leur emploi. Le choix du maître n’est donc pas seulement son affaire.
DÉDALE. Tu as raison. J’ai parlé comme si mes risques étaient les seuls.
LE CORYPHÉE. Voici un ingénieur qui découvre qu’un mécanisme tient aussi par des hommes.
ZEUS. Alors dois-je m’excuser pour chaque transformation ?
HÉRA. Tu pourrais commencer par respecter ceux dont tu ignores la volonté.
ZEUS. L’Olympe n’a jamais entendu semblable langage.
HÉRA. C’est précisément son problème.
LE CHŒUR. Ni les dieux ni les artisans n’échappent à la question : que savons-nous de ce que nos actions feront aux autres ?
VIII — PARABASE : LE THÉÂTRE MONTRE SES FICELLES
Le machiniste fait descendre toutes les cordes à vue. Les artisans pointent vers le décor peint.
LE CORYPHÉE. Spectateurs ! Vous croyez voir une déesse lorsqu’une actrice se lève sur une machine. Vous croyez voir un palais lorsque nous peignons une porte. Vous savez qu’il s’agit de théâtre et vous acceptez pourtant de vous émouvoir.
LE CHŒUR. L’illusion du théâtre n’est pas nécessairement un mensonge. Elle montre une chose en sachant que tous peuvent la discuter.
LE CORYPHÉE. Mais quand un homme puissant vous ordonne de ne pas regarder la corde qui le soulève, méfiez-vous. Il peut appeler miracle ce qui lui coûte seulement votre travail.
LE CHŒUR. Nous n’avons pas inventé la prudence. Les hommes savaient depuis longtemps qu’un pont doit tenir et qu’une roue doit tourner. Nous demandons simplement pourquoi certains réclament aux hommes une obéissance qu’ils n’oseraient demander à leurs outils.
LE CORYPHÉE. Le vrai danger n’est peut-être pas que les statues marchent ; c’est que les hommes cessent de penser par eux-mêmes tandis que leurs machines gagnent en adresse.
LE CHŒUR. Riez donc du roi des dieux lorsqu’il tourne au bout d’une corde. Et riez aussi de l’artisan qui imagine avoir découvert un nouveau monde parce que son oiseau de bois a battu des ailes.
IX — CINQUIÈME ÉPISODE : LES AILES QUI N’APPARTIENNENT PAS À ZEUS
Icare apporte deux ailes constituées de baguettes et de plumes.
ICARE. Père, j’ai réparé les ailes que nous avions laissées au fond de l’atelier.
DÉDALE. Elles étaient destinées à une démonstration.
ICARE. Je voudrais essayer de voler.
DÉDALE. Un corps humain n’est pas un dieu déguisé. Il n’est pas prudent de confondre l’image d’un vol et le vol lui-même.
ZEUS. Tu construis donc des ailes pour les mortels ?
ICARE. Pour celui qui sait apprendre à les manier.
ZEUS. Je t’interdis de monter au ciel.
ICARE. Alors pourquoi y as-tu envoyé tes propres machines ?
ZEUS. Je suis Zeus.
ICARE. Voilà une réponse qui ne dit rien sur la résistance des ailes.
LE MACHINISTE. Il faudra d’abord examiner les cordes et la charge.
DÉDALE. Nous ne volerons pas aujourd’hui. Nous testerons les matériaux, calculerons ce qu’ils peuvent supporter et déciderons ensuite.
ICARE. J’espérais un plus grand exploit.
DÉDALE. Le grand exploit n’est pas toujours le plus haut saut. C’est parfois de revenir vivant avec la possibilité de recommencer.
HÉRA. Pour une fois, un père donne une leçon qui ne ressemble pas à une interdiction vide.
ICARE. Alors je travaillerai avec toi.
LE MACHINISTE. Et avec moi, si l’on veut que la machine monte.
DÉDALE. Voilà qui rétablit la justice du théâtre.
X — EXODOS : UNE INVENTION POUR TOUS
La machine-cygne est démontée. Le bois et les roues deviennent des outils et une table de banquet.
LE CUISINIER. Je pensais que le roi des dieux voulait dîner.
HÉRA. Il mangera ce que tout le monde mange.
ZEUS. Mais je ne suis pas tout le monde.
DÉDALE. Et pourtant tu possèdes une bouche, un ventre et deux mains. Voilà trois raisons de partager la table.
ICARE. Nous avons sauvé les ailes.
LE MACHINISTE. Nous avons sauvé la roue.
LE CUISINIER. J’ai sauvé le poulpe.
ZEUS. Et moi, qu’ai-je sauvé ?
HÉRA. La possibilité d’apprendre quelque chose, à condition que tu cesses de te prendre pour le seul auteur du monde.
LE CORYPHÉE. Les artisans réclament leur paiement.
ZEUS. J’ordonnerai qu’on le leur verse.
DÉDALE. Parfait. Il reste seulement à trouver celui qui obéira à cet ordre.
ZEUS. Je paierai moi-même.
LE CHŒUR. Voilà le premier miracle de cette pièce.
LE CHŒUR FINAL. Que l’homme construise, qu’il découvre, qu’il invente ! Qu’il ne méprise pas les bras qui font monter les dieux ni les visages que ses machines peuvent blesser. Que le rire montre les ficelles, et que la sagesse enseigne à s’en servir !
POSTFACE CRITIQUE — TECHNIQUE, ILLUSION ET POUVOIR
La technè ne se réduit pas à fabriquer des objets. Chez Dédale, elle pose la question de la responsabilité de l’artisan lorsque les commanditaires utilisent des outils pour imposer leur volonté. L’argument selon lequel tout outil peut recevoir plusieurs usages demeure valable ; il cesse toutefois d’exonérer celui qui connaît précisément une intention abusive. La pièce moderne cherche à représenter cette tension sans transformer le fragment en traité philosophique antique.
La machinerie offre un second problème : le théâtre produit du merveilleux par des moyens matériels, alors que la représentation suppose que les spectateurs reconnaissent et acceptent cette fiction. Le dieu hissé par une corde rend visible la dépendance d’un personnage tout-puissant envers le travail humain. La référence au μηχανοποιός dans le fragment 192 justifie une telle réflexion ; elle ne garantit pas que le propos politique figurait dans l’original.
Une comparaison avec Prométhée, avec le récit de Protagoras de Platon et avec les conceptions contemporaines de la responsabilité technique serait pertinente dans une étude distincte. Elle reste un commentaire comparatif moderne, et non une preuve d’influence ou d’intention d’Aristophane.
SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE
Kassel et Austin, Poetae Comici Graeci, III.2, fr. 191–204 ; Andreas Bagordo, Aristophanes fr. 101–204 (Fragmenta Comica 10.4, 2022), compte rendu D. David Williams, Bryn Mawr Classical Review 2023.09.09 : https://bmcr.brynmawr.edu/2023/2023.09.09/ ; Christian Orth, Aristophanes’ Lost Plays, in A Companion to Aristophanes, 2024 : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18 ; Technologies of the Marvellous in Ancient Greek Religion, chapitre Viewing the Mēchanē, Cambridge University Press : https://www.cambridge.org/core/books/technologies-of-the-marvellous-in-ancient-greek-religion/viewing-the-mechane/A33666CE01A67B7629358ACA3B10767B ; Ioannis Konstantakos, Mythological Burlesque, Parody, and Literary Games, 2024 : https://ojs.ehu.eus/index.php/Veleia/article/view/24885.
