GÉRYTADÈS — RECONSTITUTION DRAMATIQUE DÉVELOPPÉE

MYTHOS • Aristophane, comédies perdues • Version développée originale en français. AVERTISSEMENT : la tradition antique atteste notamment, au fragment 156 K.-A., l’ambassade de Sannyrion, Mélétos et Cinésias vers les poètes des Enfers. Tout le texte dialogué, la délibération, la traversée de Charon, le concours et le dénouement sont écrits aujourd’hui : ce ne sont pas des paroles conservées d’Aristophane.

Distribution : Sannyrion, poète comique ; Mélétos, tragique ; Cinésias, auteur de dithyrambes ; Gérytadès, personnage directeur inventé ; Charon ; Hadès ; un Juge des morts ; un Serviteur ; un Cuisinier infernal ; un chœur de poètes affamés.

PROLOGUE — LES MUSES ONT FAIM

SANNYRION. Qu’un homme m’apporte une figue ! Je lui écrirai une comédie qui le rendra célèbre.

MÉLÉTOS. Moi, je lui dédierai une lamentation si touchante que sa famille pleurera pendant trois générations.

CINÉSIAS. Et moi, je ferai monter son nom jusqu’aux étoiles dans un dithyrambe aux rythmes nouveaux.

LE SERVITEUR. Si les étoiles nourrissaient les hommes, le ciel serait une boulangerie. Mais ici vous ne possédez pas une obole.

SANNYRION. C’est donc à cela qu’on reconnaît les grands artistes : la faim les distingue des marchands.

MÉLÉTOS. Tu te plais à plaisanter. Moi, je médite sur la disparition de l’art.

SANNYRION. La disparition de ton dîner me paraît plus urgente.

CINÉSIAS. Le pain, la faim et la tristesse ne sont que trois modalités d’une aspiration supérieure.

LE SERVITEUR. Si tu le souhaites, je peux essayer de faire cuire cette aspiration dans une marmite.

MÉLÉTOS. Notre génération est malheureuse. Le public préfère les farceurs, les danseurs et les hommes qui agitent des accessoires sur la scène.

SANNYRION. Tu te trompes. Il préfère les farceurs, les danseurs et les hommes qui agitent des accessoires, lorsque ces hommes ne prétendent pas avoir découvert le sens définitif de la vie.

CINÉSIAS. Mon dernier chœur demandait dix répétitions.

LE SERVITEUR. Le public, lui, en demandait une de moins.

SANNYRION. Voici Gérytadès ! Il arrive avec une tablette ; ce sera certainement une nouvelle dette.

GÉRYTADÈS. Poètes ! L’Assemblée des Muses a pris une décision.

MÉLÉTOS. Sommes-nous enfin couronnés ?

GÉRYTADÈS. Vous êtes envoyés aux Enfers.

SANNYRION. Voilà une manière économique de résoudre notre problème de nourriture.

GÉRYTADÈS. Votre mission sera de consulter les poètes morts. L’Assemblée estime que les vivants ne savent plus ce qu’ils font.

CINÉSIAS. Pourquoi ces trois représentants ?

GÉRYTADÈS. Sannyrion représente la comédie, Mélétos la tragédie, Cinésias le dithyrambe.

SANNYRION. Et pourquoi sommes-nous choisis parmi tous les poètes ?

GÉRYTADÈS. Parce que vous êtes si maigres que la mort vous laissera peut-être entrer sans payer.

MÉLÉTOS. J’accepte, si je peux prononcer un dernier monologue.

SANNYRION. Tu peux, à condition qu’il soit réellement le dernier.

PARODOS — LE CHŒUR DES POÈTES AFFAMÉS

LE CHŒUR. Les Muses nous ont promis des couronnes, et nous avons trouvé des branches sèches. Elles nous ont promis la gloire, et nous avons rencontré les créanciers. Elles nous ont promis l’immortalité, et nous ne savons même pas de quoi dîner ce soir.

LE CORYPHÉE. Un poète compte ses vers, un marchand compte ses pièces ; le dernier entend toujours mieux le premier, car l’argent tinte plus fort que les hexamètres.

LE CHŒUR. En avant vers les Enfers ! Qu’un poète y trouve un maître, une place, un mot juste, et peut-être un peu de soupe.

UN CHOREUTE. Et si les morts n’aiment pas nos œuvres ?

LE CORYPHÉE. Ils ne pourront plus mourir d’ennui. Nous ne risquons donc rien.

ÉPISODE I — CHARON ET LA TARIFICATION DE L’ÉTERNITÉ

CHARON. On paie avant de monter.

SANNYRION. Nous sommes une ambassade officielle de poètes.

CHARON. Alors vous paierez davantage.

MÉLÉTOS. Mais l’État nous a envoyés.

CHARON. Il ne vous a pas donné l’argent ?

GÉRYTADÈS. Il nous a remis un décret.

CHARON. Un décret flotte mal.

CINÉSIAS. Ô nautonier au regard d’ombre, sur la sombre onde où sombre toute gloire…

CHARON. Une obole supplémentaire pour les allitérations.

SANNYRION. Je peux te jouer une courte scène afin d’acquitter notre passage.

CHARON. Combien de temps ?

SANNYRION. Deux minutes.

CHARON. Les poètes disent toujours deux minutes lorsqu’ils pensent une heure.

MÉLÉTOS. Le mien est un drame sur un roi qui descend aux Enfers.

CHARON. C’est mon travail. Je n’ai pas besoin de le voir pendant mes loisirs.

GÉRYTADÈS. Peut-être pourrais-tu nous accepter en échange de la promesse de rapporter ton nom aux vivants.

CHARON. Mon nom est déjà connu des vivants. Je préfère les oboles.

LE SERVITEUR. J’ai apporté des sardines.

CHARON. Ah ! Les voici donc, vos véritables chefs-d’œuvre. Montez.

SANNYRION. Le dieu du passage nous a enseigné une grande vérité : la poésie n’est pas toujours la monnaie la mieux acceptée.

CHARON. Et cesse de parler, ou je te ferai descendre au milieu du fleuve.

ÉPISODE II — LE REGISTRE D’HADÈS

HADÈS. Un nouveau groupe de poètes ? Nous en recevons chaque jour. Je pensais que la guerre finirait par diminuer leur nombre, mais les malheurs ne semblent que les multiplier.

GÉRYTADÈS. Nous sommes envoyés pour comprendre pourquoi la poésie des vivants a perdu sa force.

HADÈS. C’est une question sur laquelle mes morts ont beaucoup d’avis.

MÉLÉTOS. Je veux rencontrer les maîtres de la tragédie.

CINÉSIAS. Moi, les inventeurs des chants sacrés.

SANNYRION. Moi, ceux qui connaissent les mauvaises plaisanteries qui résistent au temps.

HADÈS. Vous ne savez donc pas ce que vous recherchez, mais vous espérez le reconnaître lorsqu’on vous le servira.

SANNYRION. Comme tous les spectateurs d’Athènes.

HADÈS. Très bien. Je convoquerai un concours. Mais chacun devra d’abord dire ce qu’il attend de son art.

MÉLÉTOS. J’attends qu’il soulève les âmes.

CINÉSIAS. Qu’il les transporte.

SANNYRION. Qu’il les réveille.

HADÈS. Des verbes admirables. Personne ne parle jamais de ce qu’il veut faire comprendre.

AGÔN — TROIS POÈTES DEVANT LES MORTS

LE JUGE DES MORTS. Nous commencerons par la tragédie.

MÉLÉTOS. Ma pièce raconte un roi dont l’oracle annonce qu’il sera ruiné. Le roi refuse de croire l’oracle ; il est ruiné. Le chœur annonce que les dieux sont grands.

LE JUGE. Et qu’apprend le public ?

MÉLÉTOS. À craindre le destin.

LE JUGE. Les hommes le craignaient déjà. Qu’as-tu découvert de plus ?

MÉLÉTOS. J’ai ajouté des paroles sur la fragilité du bonheur.

SANNYRION. Et trois personnages pour confirmer ce que l’oracle avait annoncé avant eux.

MÉLÉTOS. Le comique se moque parce qu’il ne sait pas inspirer la pitié.

SANNYRION. Je la connais. Il suffit de regarder mes sandales.

LE JUGE. Au dithyrambe maintenant.

CINÉSIAS. Mon chant décrit la naissance de la lumière dans l’abîme des forces élémentaires. Il faut que six flûtes montent, que les danseurs tournent et que leurs manteaux figurent le mouvement céleste.

LE JUGE. Et où est la lumière dans tout cela ?

CINÉSIAS. Elle se trouve dans l’expérience totale.

LE JUGE. Alors il faudra prier les spectateurs de fermer les yeux pour mieux l’éprouver.

SANNYRION. Ils le font déjà lorsqu’ils dorment.

CINÉSIAS. Tu insultes l’invention !

SANNYRION. Non, je demande seulement qu’elle ne ressemble pas à un ornement sans visage.

LE JUGE. Enfin, la comédie.

SANNYRION. Je présenterai un démagogue qui dénonce tous les voleurs du marché. Il entre au tribunal. Là, il accuse ses voisins de dérober des poissons et fait condamner un marchand pour avoir oublié une taxe. Lorsqu’il rentre chez lui, on découvre que son propre serviteur a caché dans son manteau les poissons du marchand.

LE JUGE. Et le public ?

SANNYRION. Il rit.

LE JUGE. Après quoi ?

SANNYRION. Il retourne au marché et vote pour le démagogue.

HADÈS. Voilà une comédie désespérante.

SANNYRION. Elle est donc plus honnête que ma tragédie.

MÉLÉTOS. Tu veux dire la mienne !

SANNYRION. Quelle différence ? Nous venons de montrer que tous les poètes se croient propriétaires des souffrances humaines.

LE JUGE. La meilleure œuvre n’est donc pas celle qui possède le plus grand sujet, mais celle dont les moyens font apparaître quelque chose que le public ne voyait pas.

CINÉSIAS. Vous voulez qu’on renonce à la nouveauté.

LE JUGE. Au contraire : il faut inventer sans prendre l’invention pour une fin.

MÉLÉTOS. Vous voulez qu’on renonce à la tradition.

LE JUGE. Au contraire : il faut la connaître sans transformer ses procédés en recettes.

SANNYRION. Alors les morts nous demandent une tâche impossible : penser par nous-mêmes.

HADÈS. Voilà pourquoi vous étiez venus.

PARABASE — LE POÈTE ET LA CITÉ

LE CORYPHÉE. Athéniens, vous réclamez des poètes qu’ils disent la vérité, mais lorsque l’un vous la montre, vous l’accusez d’être un mauvais citoyen. Vous exigez qu’ils vous divertissent, puis vous leur reprochez de ne pas gouverner la cité.

LE CHŒUR. Le poète n’est ni le stratège, ni le juge, ni le marchand de remèdes. Son art ne remplace pas la politique. Mais il peut faire apparaître l’arrogance du pouvoir, les mots qui cachent l’injustice, la douleur qu’une ville préfère oublier.

LE CORYPHÉE. Gardez vos applaudissements pour les œuvres, non pour les réputations. Et sachez que le rire dirigé contre une sottise peut revenir un jour vers celui qui l’applaudissait.

ÉPISODE III — LE BANQUET DE LA POÉSIE

LE CUISINIER INFERNAL. Voici la soupe de métaphores, le ragoût d’épithètes et les gâteaux d’hexamètres.

SANNYRION. Tout cela est-il comestible ?

LE CUISINIER. C’est un repas destiné aux immortels.

MÉLÉTOS. Je préférerais du pain.

CINÉSIAS. Moi, du miel dans une coupe délicate.

LE CUISINIER. Vous voulez donc des choses simples.

HADÈS. Étrange résultat de la grande consultation poétique.

SANNYRION. Nous avons appris que la poésie n’est pas nourrissante quand elle cesse de connaître la faim.

LE JUGE. Emportez vos conclusions.

MÉLÉTOS. Je vais écrire un roi qui ignore ce qu’il sait.

CINÉSIAS. Moi, un chant qui ne s’effondre pas sous ses ornements.

SANNYRION. Moi, cette ambassade elle-même. Je n’y changerai qu’une seule chose : les poètes deviendront encore plus ridicules que dans la réalité.

HADÈS. Voilà un projet techniquement difficile.

EXODOS — UN RETOUR SANS COURONNE

CHARON. Ah, vous voilà déjà. Avez-vous trouvé des réponses ?

GÉRYTADÈS. Non, mais nous avons découvert de meilleures questions.

CHARON. C’est toujours ce que répondent les philosophes pour ne pas payer.

SANNYRION. Nous apportons quelques sardines des Enfers.

CHARON. Elles me suffisent.

MÉLÉTOS. Et nos couronnes ?

CHARON. Les morts les ont gardées.

CINÉSIAS. Et nos chants ?

CHARON. Je les entends encore résonner derrière ma barque.

SANNYRION. Alors ils ont atteint l’immortalité !

CHARON. Non. Cela s’appelle de l’écho.

LE CHŒUR FINAL. Que la tragédie porte les douleurs sans s’enorgueillir, que le dithyrambe danse sans perdre son chemin, et que la comédie rie de tous, y compris d’elle-même ! Que les poètes reviennent chez les vivants : la ville en a besoin, même lorsqu’elle prétend se passer d’eux !

POSTFACE — LA CRITIQUE DES GENRES

L’ambassade des poètes dans le fragment 156 permet de penser que la comédie examinait les genres littéraires, sans nous donner le contenu exact d’une éventuelle confrontation dans l’Hadès. La présente version propose un procès des procédés artistiques : la tragédie qui confond gravité et profondeur, le dithyrambe qui confond nouveauté et surcharge, la comédie qui confond satire et transformation politique.

La parenté apparente avec les Grenouilles, dont l’intrigue implique également une descente aux Enfers et une réflexion sur la valeur des poètes, peut inspirer la composition, mais ne prouve pas l’existence d’un agôn identique dans Gérytadès. Il serait donc erroné de présenter les scènes de jugement poétique ci-dessus comme une restitution du fragment 156.

SOURCES

R. Kassel et C. Austin, Poetae Comici Graeci, III.2, fragments 156–190 ; Jean-Claude Carrière, L’Aristophane perdu, 2000, https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023 ; Christian Orth, Aristophanes’ Lost Plays, 2024, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18 .