LA VIEILLESSE — RECONSTITUTION DRAMATIQUE DÉVELOPPÉE
MYTHOS · Aristophane · Γῆρας · comédie perdue, datation incertaine.
AVERTISSEMENT : cette adaptation est une recréation dramatique contemporaine. La fontaine qui rajeunit les hommes, les personnages nommés et le choix final sont inventés. Les fragments ne garantissent pas une métamorphose physique des vieillards. Ils attestent néanmoins des plaisanteries autour de l’âge, des pains, de la nourriture et des comportements scandaleux.
SOURCES ET CERTITUDES
Fragments 128–155 K.-A. Fr. 129 : dialogue sur des pains cuits au four, souvent étudié en lien avec une marchande de pain et des vieillards ayant « rejeté » leur âge ; la distribution précise des répliques est incertaine. Fr. 132 : référence à une affection des yeux et à son traitement. Fr. 135 : une scène de vomissement près de statues de héros. Fr. 144 : une femme sur un char de noces. Fr. 148 : allusion à une femme et à des comparaisons alimentaires ou érotiques, selon le contexte lacunaire. Ces éléments ne suffisent pas à établir la structure de la pièce. La présente adaptation n’attribue pas de répliques antiques à ses personnages inventés.
PERSONNAGES
Philoclès, vieillard ; Démostrate, son ami ; Mélitta, marchande de pains ; Charinos, fils de Philoclès ; un médecin ; un serviteur ; Géras, la Vieillesse personnifiée ; le chœur des Vieillards.
I — PROLOGUE : LES GENOUX CONTRE LE CALENDRIER
Une rue d’Athènes. Un vieillard essaie de soulever une amphore ; son ami s’acharne à rattacher une sandale.
PHILOCLÈS. Hier, j’ai voulu courir. Aujourd’hui, mon genou m’interdit même d’en parler.
DÉMOSTRATE. Tu te plains d’un genou. Moi, j’en ai deux qui m’ont abandonné.
PHILOCLÈS. Autrefois, je me levais avant le soleil.
DÉMOSTRATE. Aujourd’hui, tu te lèves avant lui parce que tu ne dors plus.
PHILOCLÈS. Quand j’étais jeune, j’étais capable de passer une nuit entière à danser.
DÉMOSTRATE. Tu en es encore capable, à condition de commencer à midi.
LE SERVITEUR. Vos fils vous attendent. Ils ont décidé d’organiser vos journées pour votre bien.
PHILOCLÈS. Une fois nourris, les enfants apprennent à commander.
DÉMOSTRATE. C’est la plus grande ruse de la vieillesse : on nous félicite pour notre expérience et on nous retire toutes les occasions de nous en servir.
LE SERVITEUR. Il existe un sanctuaire où l’on dit que des vieillards ont retrouvé leur ardeur.
PHILOCLÈS. Quelle est la condition ?
LE SERVITEUR. Y monter.
DÉMOSTRATE. Nous n’arrivons pas à monter les marches de cette maison.
PHILOCLÈS. Alors nous mourrons devant le remède.
LE SERVITEUR. On peut aussi y aller en charrette.
PHILOCLÈS. Voilà une invention plus utile que la philosophie.
II — PARODOS : LES VIEILLARDS FONT LEUR ENTRÉE
Le chœur entre avec des bâtons qui servent d’abord d’appuis, puis de hampes pour des danses maladroites.
LE CHŒUR. Nous avons connu les guerres et les fêtes, les récoltes, les mariages et les procès. Nous avons vu naître des enfants qui nous font aujourd’hui la leçon.
UN CHOREUTE. J’ai été juge, soldat, propriétaire d’une vigne, puis grand-père. Mon petit-fils me demande maintenant l’autorisation de traverser la rue.
LE CORYPHÉE. Qu’on ne confonde pas les années avec la sagesse. Mais qu’on cesse aussi de prendre la faiblesse du corps pour une disparition de la personne.
LE CHŒUR. Nous ne demandons pas de devenir immortels. Nous demandons une journée où personne ne prononce à notre place ce que nous désirons.
PHILOCLÈS. Et une soirée où personne ne nous recommande de rentrer avant le coucher du soleil.
DÉMOSTRATE. Ou du moins avant l’heure où les porteurs de lanternes deviennent difficiles à distinguer des juges.
III — PREMIER ÉPISODE : LA FONTAINE DU SANCTUAIRE
Au milieu d’un décor de rochers se trouve une vasque. La scène est une invention libre ; aucun fragment ne garantit l’existence d’une fontaine dans l’original antique.
PHILOCLÈS. Voilà donc la fontaine.
DÉMOSTRATE. Elle a l’air ordinaire.
LE SERVITEUR. C’est ce qu’on dit des meilleurs remèdes lorsqu’ils ne sont pas encore assez chers.
PHILOCLÈS. Bois le premier.
DÉMOSTRATE. Pourquoi ?
PHILOCLÈS. Parce que tu es mon aîné.
DÉMOSTRATE. Tu m’as toujours assuré que j’étais plus jeune.
PHILOCLÈS. C’était avant que je songe à ma sécurité.
DÉMOSTRATE. Alors je bois.
DÉMOSTRATE. Par les dieux ! Mon dos se redresse !
PHILOCLÈS. Tes mains ne tremblent plus !
DÉMOSTRATE. Et je peux courir !
PHILOCLÈS. Attends-moi !
Les deux vieillards disparaissent derrière une toile et reviennent avec des masques de jeunes gens ; leurs voix et leurs habitudes demeurent inchangées.
PHILOCLÈS. Je possède le corps de mes vingt ans, mais je sais combien il est stupide.
DÉMOSTRATE. Nous serons donc moins stupides que les jeunes.
PHILOCLÈS. C’est ce que nous allons vérifier.
LE SERVITEUR. Mes maîtres, je vous supplie de ne pas commencer par une catastrophe.
PHILOCLÈS. Tu parles déjà comme notre fils.
IV — LA BOULANGÈRE ET LES PAINS BLANCS
Mélitta dispose sur un étal des pains tout juste cuits.
MÉLITTA. Pains chauds ! Pains blancs ! Achetez avant qu’ils refroidissent !
DÉMOSTRATE. Je n’ai pas senti pareille odeur depuis cinquante ans.
PHILOCLÈS. Tu l’as sentie hier.
DÉMOSTRATE. Peut-être, mais hier je ne pouvais pas courir pour m’en emparer.
PHILOCLÈS. Prenons-en deux.
MÉLITTA. Vous avez de l’argent ?
PHILOCLÈS. Nous avons beaucoup d’expérience.
MÉLITTA. Dans mon commerce, elle ne remplace pas une obole.
DÉMOSTRATE. Autrefois, une jeune marchande offrait parfois un pain à un vieillard respectable.
MÉLITTA. Tu n’es plus ni l’un ni l’autre.
PHILOCLÈS. Voilà l’inconvénient de la jeunesse retrouvée : on perd le bénéfice du respect dû aux vieux.
DÉMOSTRATE. Et l’avantage d’être pardonné comme un enfant.
Ils essaient de partir en emportant deux pains ; Mélitta leur barre la route.
MÉLITTA. Vous vous conduisez comme des garnements !
PHILOCLÈS. Parfaitement. Nous venons de les redevenir.
MÉLITTA. Alors vos parents viendront payer.
DÉMOSTRATE. Ils sont morts depuis longtemps.
MÉLITTA. Il ne vous reste donc qu’à payer vous-mêmes.
LE CORYPHÉE. La jeunesse change les jambes, non les dettes. Voilà une première leçon trop vite oubliée.
V — DEUXIÈME ÉPISODE : LE MÉDECIN ET LES YEUX
Un médecin arrive portant une petite boîte d’onguents.
LE MÉDECIN. Qui a besoin de soins ?
PHILOCLÈS. Personne ici : nous avons retrouvé notre jeunesse.
LE MÉDECIN. Alors pourquoi plisses-tu les yeux ?
PHILOCLÈS. Pour contempler le monde avec profondeur.
LE MÉDECIN. Tu n’arrives pas à lire l’inscription à trois pas.
DÉMOSTRATE. Nous avons un corps rajeuni, mais la vue n’a pas été avertie.
LE MÉDECIN. La fontaine n’a donc pas renouvelé toutes les parties ?
PHILOCLÈS. Elle a choisi celles qui lui paraissaient les plus importantes.
LE MÉDECIN. La vanité est demeurée intacte.
LE SERVITEUR. Le maître veut encore retrouver l’énergie de ses vingt ans.
LE MÉDECIN. Et qu’en fait-il ?
LE SERVITEUR. Il la dépense à nier les conseils qu’il donnait autrefois.
LE MÉDECIN. J’ai un remède pour cela.
PHILOCLÈS. Lequel ?
LE MÉDECIN. L’expérience.
DÉMOSTRATE. Nous la possédons en abondance.
LE MÉDECIN. Ce qui prouve qu’on peut posséder un remède sans savoir l’utiliser.
VI — AGÔN : LA JEUNESSE ET LE TEMPS
Géras, personnification de la Vieillesse, entre entouré de deux serviteurs qui portent les vieux bâtons abandonnés.
GÉRAS. Qui m’a chassé de ces hommes ?
PHILOCLÈS. Nous t’avons quitté.
GÉRAS. Vous avez changé de visage, mais votre mémoire prononce encore mon nom.
DÉMOSTRATE. Nous ne voulons plus de tes douleurs.
GÉRAS. Il n’est pas nécessaire de me les aimer. Il est nécessaire de comprendre que je fais partie de votre vie.
PHILOCLÈS. Tu prétends faire partie de la vie et tu nous rapproches de la mort.
GÉRAS. La mort suit aussi les jeunes gens.
PHILOCLÈS. Mais ils ne la voient pas venir avec la même certitude.
GÉRAS. Voilà ce que vous avez gagné en vieillissant : savoir que vos jours ne sont pas innombrables.
DÉMOSTRATE. Une connaissance dont nous nous serions volontiers passés.
GÉRAS. Et pourtant elle vous permet parfois d’aimer mieux ceux qui restent.
PHILOCLÈS. Ou de les effrayer à force de leur rappeler que tout finira.
GÉRAS. J’admets que certains vieillards se rendent insupportables. Cela n’invalide pas tous ceux qui prennent soin de leur entourage.
LE CHŒUR. Il faut donc juger des hommes, non des âges. La vertu ne se dépose pas dans les cheveux blancs comme la poussière dans les greniers.
GÉRAS. Vous voulez retrouver un corps jeune. Mais consentirez-vous à en reprendre les ignorances, les erreurs et les peurs ?
PHILOCLÈS. Je pensais qu’il suffirait de réparer mes genoux.
GÉRAS. Les hommes demandent toujours au corps de résoudre ce qui appartient aussi à leur histoire.
VII — TROISIÈME ÉPISODE : LE FILS PATER NEL
Charinos, fils de Philoclès, surgit affolé après avoir entendu l’affaire de la boulangerie.
CHARINOS. Père, tu as dérobé des pains et couru dans tout le marché !
PHILOCLÈS. Je voulais vérifier l’état de mes jambes.
CHARINOS. À ton âge, tu devrais connaître la mesure.
PHILOCLÈS. Mon âge ne se voit plus.
CHARINOS. Voilà bien le problème.
DÉMOSTRATE. Écoute ton père. Il est plus expérimenté que toi.
CHARINOS. Alors pourquoi se conduit-il plus mal ?
PHILOCLÈS. Parce que l’expérience n’est pas une garantie de bonne conduite. Je viens de le découvrir après soixante-dix ans.
CHARINOS. Tu me fais honte.
PHILOCLÈS. Et toi, tu m’as fait honte à plusieurs reprises durant ton enfance. Je t’ai pourtant conservé à la maison.
CHARINOS. Je n’étais pas responsable de ce que je faisais à trois ans.
PHILOCLÈS. Voilà donc l’injustice : l’enfant est excusé parce qu’il ne sait pas ; le vieillard est condamné parce qu’il sait, même lorsqu’il se trompe.
CHARINOS. Je ne veux pas t’empêcher de vivre. Je voudrais ne plus devoir réparer tes sottises.
PHILOCLÈS. Alors nous avons un accord possible.
CHARINOS. Lequel ?
PHILOCLÈS. Tu cesseras de me traiter comme un enfant, et je cesserai de te donner les raisons de le faire.
LE CORYPHÉE. C’est le premier traité entre générations conclu sans invoquer un oracle.
VIII — PARABASE : CE QUE L’ÂGE N’ENSEIGNE PAS
Le chœur s’avance jusqu’au bord de l’orchestra.
LE CORYPHÉE. Citoyens, vous respectez les vieillards lorsqu’ils racontent les batailles que vous admirez ; vous les supportez moins lorsqu’ils parlent de leurs besoins présents. Vous appréciez la sagesse lorsqu’elle confirme vos opinions, mais la jugez sénile lorsqu’elle vous contredit.
LE CHŒUR. Et vous, vieillards, vous aimez rappeler vos anciennes gloires. Mais ce n’est pas parce qu’un homme a jadis défendu la cité qu’il possède le droit de tyranniser ses enfants ou ses serviteurs.
LE CORYPHÉE. Un vieil homme peut être avare et cruel ; un jeune homme peut être mesuré. Un vieillard peut encore aimer ; un jeune homme peut se croire déjà arrivé au sommet de la sagesse.
LE CHŒUR. La cité ne doit pas réduire les anciens à des bouches inutiles ; mais les anciens ne doivent pas réclamer l’impunité au nom des services accomplis.
LE CORYPHÉE. Voilà un sujet trop vaste pour une comédie. Heureusement, nous disposons encore d’une marchande de pain qui réclame son argent. Elle nous expliquera la justice plus clairement que trois philosophes.
LE CHŒUR. Que le rire demeure un commerce entre les âges ; qu’il ne serve pas seulement à humilier ceux qui ne peuvent plus courir.
IX — EXODOS : LE CHOIX DE PHILOCLÈS
La fontaine est de nouveau visible. Mélitta arrive avec une facture de deux pains.
MÉLITTA. Je réclame mon paiement.
PHILOCLÈS. Je paierai. J’ai suffisamment retrouvé la jeunesse pour éprouver de la honte.
DÉMOSTRATE. Moi, j’aimerais conserver ce corps.
CHARINOS. Et toi, père ?
PHILOCLÈS. J’ai aimé courir de nouveau. Mais j’ai compris que la jeunesse n’est pas une permission d’oublier ceux qu’on a blessés.
GÉRAS. Je peux te rendre ton âge. Je ne peux effacer ce que tu as vécu.
PHILOCLÈS. Ne l’efface pas. Je ne demande pas que mes fautes deviennent mérites. Je demande de conserver les souvenirs dans lesquels se trouvent aussi les êtres que j’ai aimés.
CHARINOS. Alors tu redeviendras vieux ?
PHILOCLÈS. Oui. Et tu me laisseras traverser la place sans m’accompagner comme si je cherchais un tribunal au lieu d’une taverne.
MÉLITTA. À condition que tu paies ton pain.
DÉMOSTRATE. Moi, je garde mes jambes rajeunies. Je suis attendu à une fête.
GÉRAS. Prends garde : elles ne te dispenseront pas des lendemains difficiles.
DÉMOSTRATE. C’est une excellente raison de ne pas manquer la fête.
LE CHŒUR FINAL. Nous avons porté les années et nous porterons encore nos bâtons. Mais qu’on ne nous appelle pas morts avant la mort ; qu’on ne nous couronne pas sages avant de nous entendre. Il reste du pain à partager, des danses à essayer et des hommes à aimer. Que les âges apprennent enfin à rire ensemble !
POSTFACE : LE VIEILLISSEMENT COMME DRAME SOCIAL
La lecture des fragments invite à se méfier des reconstructions trop assurées. Une vieille personne qui agit avec exubérance ne prouve pas qu’elle a été miraculeusement rajeunie ; la transformation peut être littérale, métaphorique ou ne concerner qu’une scène dont le sens est perdu. Le dispositif de la fontaine sert ici à rendre représentable un conflit entre la mémoire de la jeunesse et les limites du corps.
Les échanges entre le père et le fils examinent la question de l’autorité des générations. Les anciens peuvent se voir infantiliser au motif de leur fragilité ; les enfants devenus adultes peuvent être chargés de les protéger sans savoir distinguer accompagnement et domination. Ces thèmes sont des interprétations modernes et ne doivent pas être attribués au programme dramatique originel.
BIBLIOGRAPHIE
Kassel et Austin, Poetae Comici Graeci III.2, fragments 128–155 ; Andreas Bagordo, Aristophanes fr. 101–204, Fragmenta Comica 10.4 (2022) ; D. David Williams, compte rendu, BMCR 2023.09.09 : https://bmcr.brynmawr.edu/2023/2023.09.09/ ; Dimitrios Kanellakis, « Milan cake-eaters or Athenian cake-stealers? », Bulletin of the Institute of Classical Studies 69 (2026), 132–143 : https://academic.oup.com/bics/article/69/1/132/8306683 ; Jean-Claude Carrière, L’Aristophane perdu, https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023.
