LES CIGOGNES — RECONSTITUTION DRAMATIQUE DÉVELOPPÉE
MYTHOS · Aristophane · Πελαργοί · comédie perdue de date incertaine.
AVERTISSEMENT : l’intrigue, les personnages et les répliques sont des créations modernes. Le titre Storks / Les Cigognes est attesté et les fragments ont suscité des interprétations autour des lois des oiseaux, de la piété filiale et de certains procès. La célèbre « loi des cigognes » appartient au texte conservé des Oiseaux (v. 1353–1357), non aux fragments identifiés avec certitude de cette pièce perdue.
I. SOURCES ET HYPOTHÈSES DE RECONSTRUCTION
Le corpus fragmentaire des Cigognes est notamment connu par des citations d’Athénée : fr. 448, 449 et 452 K.-A. Les notices anciennes et modernes ont conduit certains commentateurs à rapprocher cette comédie d’une surveillance des conduites humaines par un chœur de cigognes, voire de procès contre des personnes qui manqueraient à leurs obligations. Il faut présenter ces propositions comme hypothétiques. Ni la présence d’un fils nommé Philargyre, ni celle d’un père abandonné, ni celle du parasite ne sont établies pour le texte perdu.
Dans Les Oiseaux, vers 1353–1357, Pisthétairos cite une loi inscrite sur des tablettes des cigognes : le parent qui a élevé ses petits jusqu’à leur envol doit ensuite être nourri par eux. Cette comparaison permet d’expliquer le thème de la gerotrophia, l’entretien des parents âgés. Mais elle ne constitue pas un fragment des Cigognes et ne doit pas être citée comme tel. Le lien entre les deux pièces reste une hypothèse de lecture.
II. DISTRIBUTION ET SCÉNOGRAPHIE
Philargyre, riche citoyen ; son père ; un scribe ; une servante ; un voisin ; un parasite ; un cuisinier ; une vieille cigogne ; une jeune cigogne ; le chœur des Cigognes. Décor : façade d’une maison athénienne, tribunal de fantaisie, grand nid et tablettes de bois représentant les « lois des cigognes ».
III. TEXTE THÉÂTRAL
I — PROLOGUE : UNE PORTE POUR LE PÈRE
Devant une grande maison athénienne, un homme âgé attend, tenant une couverture roulée. Son fils, riche propriétaire, examine les comptes.
LE PÈRE. Je ne demande pas le palais tout entier. Une petite chambre me suffirait.
PHILARGYRE. Elle servira bientôt à ranger les amphores.
LE PÈRE. Les amphores ont-elles un père ?
PHILARGYRE. Elles ont un propriétaire et une valeur.
LE PÈRE. Tu étais plus petit qu’une amphore lorsque je te portais partout.
PHILARGYRE. Voilà un souvenir que tu emploies souvent pour m’obliger à t’écouter.
LE PÈRE. Si je ne l’employais pas, comment saurais-tu que j’ai été jeune et que tu as été un enfant ?
PHILARGYRE. Je ne dis pas que je t’abandonne. Je dis que le budget de cette maison doit être organisé.
LE PÈRE. Tu peux organiser ce budget autour du coût d’un pain.
PHILARGYRE. Tu as toujours eu le goût des reproches.
LE PÈRE. Je réclame surtout un repas.
UNE SERVANTE. Monsieur, les oiseaux ont fait un nid au-dessus de la porte.
PHILARGYRE. Chasse-les.
LA SERVANTE. Ce sont des cigognes. Les habitants les considèrent avec bienveillance.
PHILARGYRE. Qu’ils les nourrissent donc.
UNE VIEILLE CIGOGNE. Voilà une excellente idée. Commence par regarder ce que tu fais de ton propre père.
PHILARGYRE. Par les dieux, la toiture parle !
LA SERVANTE. Pas la toiture. Les cigognes. C’est plus inquiétant pour les avares.
II — PARODOS : LE CHŒUR DES CIGOGNES
Le chœur entre avec de longs becs, des ailes mobiles et des rameaux pour former un nid.
LE CHŒUR DES CIGOGNES. Nous traversons les plaines et les marais. Nous portons à nos petits ce qu’ils ne peuvent chercher seuls. Un jour leurs ailes se déploient, et les parents qui les ont nourris deviennent plus lents.
LA JEUNE CIGOGNE. Alors les jeunes peuvent porter à leur tour.
LA VIEILLE CIGOGNE. Ou ils peuvent prétendre qu’ils sont trop occupés à décorer leur propre nid.
LE CHŒUR. Les hommes aiment nos nids lorsqu’ils annoncent le printemps. Ils admirent nos vols lorsque nous passons au-dessus des maisons. Mais ils se fâchent lorsqu’on leur rappelle que la liberté d’un jeune oiseau est née d’un travail qu’il ne pouvait pas accomplir lui-même.
LE CORYPHÉE. Nous ne demandons pas de grands discours sur la reconnaissance ; nous préférons les poissons.
LE CHŒUR. Quand une bouche a nourri une autre bouche, il demeure une relation que le temps ne devrait pas effacer.
PHILARGYRE. Voilà des oiseaux qui veulent m’imposer leurs lois.
LA JEUNE CIGOGNE. Nous ne faisons que montrer le nid que tu as cessé de voir.
III — PREMIER ÉPISODE : LE SCRIBE DES OBLIGATIONS
Un scribe entre, suivi d’un voisin qui désire porter plainte.
LE SCRIBE. Il existe des devoirs entre parents et enfants. Mais votre dispute ne se résoudra pas en remplaçant un homme par une tablette.
PHILARGYRE. Je veux une clause exacte. Combien de pains dois-je à mon père chaque mois ?
LE PÈRE. Je n’ai jamais pesé le lait que je t’ai donné lorsque tu étais enfant.
LE SCRIBE. On ne peut compter une enfance comme un prêt ordinaire.
PHILARGYRE. Et pourtant tu veux que je paie.
LE PÈRE. Que tu m’aides, pas que tu m’achètes.
LE VOISIN. Je suis témoin qu’il a laissé son père trois jours devant la porte.
PHILARGYRE. Je ne l’ai pas laissé sans rien. Je lui ai conseillé de demander l’hospitalité à notre cousin.
LE VOISIN. Tu offres souvent ce qui appartient aux autres.
LE SCRIBE. Nous pourrions commencer par identifier ce dont ton père a besoin.
PHILARGYRE. Il a besoin d’argent.
LE PÈRE. De quoi manger et dormir, oui. Mais aussi de ne pas être traité comme un paquet dont on cherche à se débarrasser.
LA VIEILLE CIGOGNE. Une cigogne qui ferait porter ses vieux parents par tous les nids du voisinage passerait pour une très mauvaise cigogne.
PHILARGYRE. Et depuis quand les oiseaux siègent-ils au tribunal ?
LE SCRIBE. Depuis que les citoyens ne savent plus écouter leurs proches.
IV — DEUXIÈME ÉPISODE : LA LOI DES OISEAUX
La jeune cigogne apporte une grande tablette en bois. Elle la déploie sous les yeux du scribe.
LA JEUNE CIGOGNE. Voici notre loi : lorsque le parent a nourri ses petits jusqu’à ce qu’ils puissent voler, les petits doivent à leur tour aider le parent.
PHILARGYRE. Les oiseaux ont donc des lois gravées sur des planches ?
LE CORYPHÉE. Pour cette comédie, oui. Les poètes peuvent faire parler des nuages ; ils peuvent bien faire écrire des cigognes.
LE SCRIBE. Voilà une loi dont la logique me semble familière.
LE PÈRE. À moi aussi.
PHILARGYRE. Et si le parent ne nourrit jamais ses petits ?
LA VIEILLE CIGOGNE. Alors la situation change. Une obligation ne peut être discutée sans regarder les actes de ceux qu’elle concerne.
LE SCRIBE. Tu soulèves une difficulté véritable.
PHILARGYRE. Je pourrais donc prétendre que mon père m’a mal nourri.
LE PÈRE. Mais tu te tromperais.
PHILARGYRE. Qui décidera ?
LE SCRIBE. Les témoins, les faits, les engagements et le jugement.
LA JEUNE CIGOGNE. Le fait que tu poses la question peut être utile. Le fait que tu t’en serves uniquement pour éviter un repas, beaucoup moins.
LE CORYPHÉE. Il est étrange de voir les hommes devenir des spécialistes des exceptions lorsqu’ils doivent accomplir le devoir le plus simple.
V — AGÔN : LA PIÉTÉ FILIALE EST-ELLE UN CONTRAT ?
Un tribunal fictif se forme. La vieille cigogne prend la parole contre Philargyre, qui se défend avec un rouleau de comptes.
PHILARGYRE. Mes affaires occupent toutes mes journées. Mon père voudrait que je lui donne du temps, de l’argent et de l’attention. Si je cède, où s’arrêtera cette obligation ?
LA VIEILLE CIGOGNE. Elle s’arrêtera là où le soin nécessaire devient une demande de domination. Mais tu n’as pas encore commencé le soin.
PHILARGYRE. Je ne veux pas devenir l’esclave de mon père.
LE PÈRE. Je ne t’ai pas demandé de travailler pour moi jour et nuit.
LA JEUNE CIGOGNE. Voilà une distinction importante. Aider un parent ne signifie pas lui céder toute sa vie.
LE SCRIBE. Et être parent ne donne pas un droit illimité à l’obéissance des enfants.
LE PÈRE. Je peux reconnaître cela. J’ai jadis voulu décider de son métier.
PHILARGYRE. Tu voulais me voir rester dans la ferme.
LE PÈRE. Je croyais que c’était le meilleur choix.
PHILARGYRE. Tu m’avais menacé de ne plus me parler.
LE PÈRE. C’est vrai. Je n’en suis pas fier.
LA VIEILLE CIGOGNE. Alors il faut que la reconnaissance n’efface pas les fautes du père, et que la liberté n’efface pas les besoins du parent âgé.
LE CORYPHÉE. Nous avons maintenant un débat plus difficile que le simple calcul des pains.
PHILARGYRE. Puis-je aider sans me soumettre ?
LE PÈRE. Et puis-je demander sans commander ?
LE SCRIBE. Voilà les deux questions que le droit ne résout pas entièrement à votre place.
LE CHŒUR. La justice des générations ne consiste ni à transformer les enfants en débiteurs éternels, ni à traiter les vieillards comme des objets devenus inutiles.
VI — TROISIÈME ÉPISODE : LE PARASITE AU PROCÈS
Un habitué des banquets surgit, suivi d’un cuisinier portant de la nourriture.
LE PARASITE. Philargyre est l’homme le plus généreux d’Athènes !
LE PÈRE. Il ne me donne pas un pain.
LE PARASITE. C’est parce que les bonnes âmes offrent davantage aux amis qu’aux parents ; cela montre qu’elles ont dépassé l’égoïsme familial.
LA SERVANTE. Tu manges à sa table chaque soir.
LE PARASITE. La générosité doit être récompensée par la présence des hommes reconnaissants.
LE CUISINIER. Tu as mangé la moitié des provisions hier.
LE PARASITE. La reconnaissance exige un solide appétit.
LA VIEILLE CIGOGNE. Voilà celui qui défendra le riche en échange de son dîner.
LE PARASITE. Je ne me vends pas. Je suis seulement très sensible aux repas.
LE SCRIBE. Ton témoignage porte-t-il sur les besoins du père ou sur la qualité du vin de son fils ?
LE PARASITE. Sur les deux, mais je connais mieux le second.
PHILARGYRE. Je te croyais mon ami.
LE PARASITE. Je le suis lorsque ta cuisine est ouverte.
LE PÈRE. Moi, j’ai été ton père même lorsque tu n’avais rien à offrir.
LE CORYPHÉE. Le parasite a fait une démonstration décisive : il existe des hommes qui trouvent naturel de vivre aux dépens d’un autre, pourvu qu’ils ne soient pas ses parents.
VII — QUATRIÈME ÉPISODE : LE PÈRE QUI REFUSE DE COMMANDER
Le vieux père est assis près de l’autel. Philargyre vient lui parler après le procès.
PHILARGYRE. Père, je croyais que tu voulais gouverner ma maison.
LE PÈRE. J’ai voulu gouverner ta jeunesse. Je n’aurais pas dû vouloir gouverner le reste.
PHILARGYRE. Il m’a fallu du temps pour te le faire comprendre.
LE PÈRE. Il m’en a fallu davantage pour l’admettre.
PHILARGYRE. Mais pourquoi n’avoir rien dit avant de venir à ma porte ?
LE PÈRE. Parce que je craignais qu’en te demandant de l’aide je perde le peu d’autorité dont je croyais encore disposer.
PHILARGYRE. Tu aurais dû me faire confiance.
LE PÈRE. Peut-être. Et toi, tu aurais dû ne pas attendre que je sois au seuil pour me regarder.
LA SERVANTE. J’ai préparé une chambre près de la cour.
PHILARGYRE. Qui t’en a donné l’ordre ?
LA SERVANTE. Personne. Elle était vide depuis que ton dernier stock d’amphores a été vendu.
PHILARGYRE. Alors le prétexte de la chambre occupée ne tient plus.
LA VIEILLE CIGOGNE. Nous avons enfin découvert la véritable rareté de cette maison : non l’espace, mais la bonne volonté.
LE PÈRE. Puis-je y entrer ?
PHILARGYRE. Oui. Mais tu accepteras de ne pas diriger chaque repas comme une campagne militaire.
LE PÈRE. Je le promets.
LE CORYPHÉE. Une paix domestique ne demande ni ambassadeurs ni couronnes ; seulement deux hommes capables d’admettre qu’ils ont vieilli de manière différente.
VIII — PARABASE : LES LOIS DES CIGOGNES ET CELLES DES HOMMES
Le chœur forme un grand nid au milieu de l’orchestra, puis s’adresse directement au public.
LE CORYPHÉE. Citoyens, nos ailes nous portent loin des maisons, mais nos nids nous rappellent que personne n’a commencé sa vie en sachant voler.
LE CHŒUR. Les vieillards ont parfois donné sans compter. Les enfants ont parfois reçu sans savoir. Les uns ne doivent pas faire de leur aide passée une arme de domination ; les autres ne doivent pas faire de leur liberté une excuse pour l’abandon.
LE CORYPHÉE. Vous aimez entendre qu’une loi est gravée sur une tablette. Mais lorsque la loi vous demande de partager un repas, de céder une chambre ou d’écouter une douleur, vous cherchez aussitôt un interprète.
LE CHŒUR. Honorez les parents qui furent bons, protégez ceux qui ne peuvent plus vivre seuls, et n’effacez pas non plus les violences familiales sous prétexte que les liens du sang auraient toujours raison.
LE CORYPHÉE. Les cigognes ne sont pas des juges parfaits. Nous sommes seulement des oiseaux que les hommes ont choisis pour illustrer une obligation humaine.
LE CHŒUR. Que chacun regarde donc ses propres actes plutôt que d’invoquer nos becs pour accuser son voisin.
IX — EXODOS : UN NID POUR DEUX GÉNÉRATIONS
Le fils ouvre la porte de sa maison ; un petit banquet réunit la famille. Le parasite cherche à s’approcher de la table.
PHILARGYRE. Père, la chambre est prête.
LE PÈRE. Il faudra une couverture. Les nuits deviennent froides.
PHILARGYRE. Je l’apporterai.
LE PARASITE. Et moi, puis-je entrer ?
LA SERVANTE. Tu n’es ni son père ni son enfant, mais tu pourrais nous aider à porter le bois.
LE PARASITE. Je suis un homme d’esprit, pas un porteur.
LA VIEILLE CIGOGNE. Voilà qui explique pourquoi son esprit est si lourd.
LE PARASITE. Je vais porter le bois.
LE SCRIBE. Nous pouvons donc clore l’affaire.
LE PÈRE. Avez-vous besoin d’un document ?
LE SCRIBE. Je n’en vois plus l’utilité si chacun tient ses promesses.
PHILARGYRE. Je te demanderai parfois de m’aider à juger mes affaires.
LE PÈRE. Je t’aiderai si tu m’écoutes, mais je n’exigerai plus que tu fasses exactement comme je faisais.
LA JEUNE CIGOGNE. L’ancien nid a été réparé.
LA VIEILLE CIGOGNE. Et le jeune oiseau a compris qu’il peut voler librement sans transformer son père en étranger.
LE CHŒUR FINAL. Que le pain circule entre les générations, que la vieillesse ne serve ni d’insulte ni de tyrannie, et que la jeunesse n’oublie pas les mains qui l’ont aidée à prendre son premier envol !
IV. POSTFACE — PIÉTÉ FILIALE, NOMOS ET COMÉDIE
La piété filiale est un thème important des normes athéniennes. L’obligation d’entretien des parents est attestée par plusieurs textes juridiques et discursifs, mais son application ne doit pas être réduite à une morale simple. Le récit comique fait entendre les besoins du parent et la liberté de l’enfant, tout en reconnaissant que les relations familiales peuvent comporter conflits et injustices.
Cette réécriture utilise la loi des cigognes des Oiseaux comme un parallèle ancien explicite et non comme une pièce manquante que nous posséderions. Son paradoxe central est volontaire : les oiseaux fictifs enseignent aux hommes une norme que ceux-ci disent déjà respecter. La possibilité d’un tribunal tenu par les cigognes reste une hypothèse de composition. L’apparition d’un parasite à témoin intéressé répond à une lecture ancienne des fragments, mais la scène composée ici est intégralement nouvelle.
V. BIBLIOGRAPHIE
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