LES DANAÏDES — RECRÉATION DRAMATIQUE DÉVELOPPÉE
MYTHOS · Aristophane · Δαναΐδες · comédie fragmentaire de date incertaine, PCG III.2, fragments 256–276.
AVERTISSEMENT PHILOLOGIQUE : les dialogues, personnages de circonstance, scène de banquet et résolution par une négociation sont entièrement imaginés. La tragédie des Danaïdes existe dans différentes traditions anciennes ; ces traditions ne permettent pas de restituer la comédie d’Aristophane. Le poète n’a pas laissé de texte conservé permettant de vérifier que son intrigue traitait du consentement, du banquet ou de la rupture de contrats selon la forme proposée ici.
I. LES SOURCES : COMÉDIE PERDUE ET MYTHE CONNU
Faits : le titre aristophanien Danaïdes et les fragments 256–276 K.-A. ; des pièces tragiques antérieures, dont Les Suppliantes d’Eschyle, ont traité les Danaïdes et leur fuite ; la mythographie ultérieure rapporte les unions imposées avec les fils d’Égyptos et le meurtre des époux, à l’exception de celui qu’Hypermnestre épargne. Les variantes de ce mythe ne sont pas uniformes. Les Danaïdes ne doivent pas être réduites à un récit unique : leur place, leur nombre et le sens des actes diffèrent selon les auteurs.
Hypothèse savante : Cinzia Boccaccini (2012) étudie le chœur féminin et les possibilités de parodie mythique, mais la fonction exacte du chœur et les épisodes originels restent irrésolus. Le rapprochement avec une révolte féminine chez Aristophane est une ligne d’interprétation, pas une preuve que l’œuvre reprenait intégralement une intrigue connue.
Parti pris littéraire moderne : cette pièce situe l’action dans une cour d’Argos et refuse la catastrophe du mythe traditionnel en proposant un nouveau dénouement. Elle ne prétend pas restituer une fin comique que nous connaîtrions. Le meurtre des époux est rappelé sans être transformé en plaisanterie.
II. PERSONNAGES ET SCÉNOGRAPHIE
Danaos ; Hypermnestre ; Lyncée ; Lycéos, prétendant fictif ; un scribe ; un héraut ; une servante ; un marchand de coffres ; un poète de cour ; le chœur des Danaïdes. Cour d’Argos fictive : tablettes d’argile, coffres nuptiaux, estrade de banquet. Le nombre de cinquante est rendu par les chants du chœur et les rubans, non par cinquante acteurs.
III. TEXTE DRAMATIQUE
I — PROLOGUE : CINQUANTE TABLETTES ET UN SEUL PÈRE
Dans un palais d’Argos imaginaire, un scribe a disposé cinquante tablettes. Danaos se promène parmi elles avec une mine soucieuse.
DANAOS. J’ai cinquante filles. Voilà un fait dont tous les gens d’Argos se réjouissent, pourvu qu’ils ne soient pas chargés de les marier.
LE SCRIBE. J’ai écrit les noms des cinquante.
DANAOS. Les noms ? Il fallait écrire les clauses des accords.
LE SCRIBE. Cinquante fois la même clause ?
DANAOS. C’est toujours ainsi que travaillent les gouvernants : on répète la même phrase jusqu’à ce qu’elle devienne une loi.
HYPERMNESTRE. Père, à qui destines-tu ces contrats ?
DANAOS. Aux fils d’Égyptos. C’est une affaire compliquée entre familles souveraines.
HYPERMNESTRE. Et pourquoi cette affaire commence-t-elle toujours par nous, sans jamais commencer avec nous ?
DANAOS. Parce que vous êtes l’objet des unions.
HYPERMNESTRE. Voilà un objet qui vient de prendre la parole.
LE SCRIBE. Dois-je noter cette interruption ?
DANAOS. Non !
HYPERMNESTRE. Note-la. Il existe peut-être déjà quarante-neuf autres interruptions qui attendent leur tour.
LE SCRIBE. Nous n’aurons pas assez de tablettes.
DANAOS. C’est un complot contre la bonne administration.
HYPERMNESTRE. Non, père. C’est la première véritable discussion que tu aies tenue avec les personnes dont tu veux régler l’avenir.
II — PARODOS : LES CINQUANTE VOIX
Le chœur des Danaïdes entre en procession. Les masques ne représentent pas cinquante personnages individualisés : une douzaine de choreutes portent des rubans marquant la pluralité de leurs voix.
LE CHŒUR. Nous sommes les filles de Danaos. On nous compte sur les doigts comme des troupeaux, des amphores, des soldats. Mais chacune a grandi avec ses rêves et ses craintes.
UNE DANAÏDE. Je veux voir les villes dont parle notre père.
UNE AUTRE. Je veux choisir mon compagnon.
UNE TROISIÈME. Je ne veux pas de compagnon.
UNE QUATRIÈME. Je veux surtout que la fête ait assez de gâteaux.
LE CORYPHÉE. Les poètes aiment les cinquante parce qu’un si grand nombre remplit commodément une histoire. Mais quand les cinquante parlent ensemble, même le plus hardi des poètes cherche une porte de sortie.
LE CHŒUR. Nous pouvons chanter à l’unisson sans penser toutes la même chose. Nous pouvons honorer notre père sans lui appartenir. Que notre nombre devienne un chœur et non un registre de propriété !
III — PREMIER ÉPISODE : LES CINQUANTE PRÉTENDANTS DÉBARQUENT
Un prétendant nommé Lycéos s’avance avec un héraut. Derrière lui, un serviteur porte des couronnes et cinquante boîtes vides.
LE HÉRAUT. Les fils d’Égyptos demandent audience.
DANAOS. Qu’apportent-ils ?
LE HÉRAUT. Des promesses.
LE SCRIBE. Combien ?
LE HÉRAUT. Cinquante.
LE SCRIBE. Elles tiendront donc dans cinquante boîtes vides.
LYCÉOS. Nous souhaitons honorer votre maison par des alliances.
HYPERMNESTRE. Pourquoi aucun de vous n’a-t-il demandé si nous souhaitions les mêmes alliances ?
LYCÉOS. Les rois ont réglé ces choses.
HYPERMNESTRE. À merveille. Ils peuvent alors se marier entre eux.
DANAOS. Ma fille !
LYCÉOS. Il s’agit de cimenter la paix entre nos familles.
UNE DANAÏDE. Un ciment n’est pas une conversation.
LE HÉRAUT. Si le mariage échoue, les intérêts des deux lignées seront blessés.
HYPERMNESTRE. Tu entends, père : on nous annonce déjà le malheur qui suivra notre refus, comme si un accord obtenu sous la peur pouvait devenir une fête.
DANAOS. Je n’ai pas encore promis votre consentement.
LE SCRIBE. Mais tu as signé trois documents qui en tiennent lieu.
DANAOS. J’avais demandé que tu n’emploies pas cette expression.
LE SCRIBE. « En tiennent lieu » ?
DANAOS. Oui. Elle rend les contrats dangereusement intelligibles.
IV — DEUXIÈME ÉPISODE : LE MARCHAND DE DOTS
Un fabricant de coffres de mariage apporte une cargaison d’objets luxueux.
LE MARCHAND. Coffres nuptiaux ! Voiles de pourpre ! Miroirs égyptiens ! Bagues d’Argos !
LE SCRIBE. Nous n’avons pas encore décidé qui se mariera.
LE MARCHAND. Voilà une catastrophe commerciale.
UNE DANAÏDE. Tu préfères nos noces à nos volontés ?
LE MARCHAND. Je préfère les noces à la faillite.
HYPERMNESTRE. Si nous renonçons au mariage, que feras-tu de tes coffres ?
LE MARCHAND. Je les vendrai à des hommes qui veulent y ranger leurs contrats.
LE SCRIBE. Parfait. Il nous en faut cinquante.
DANAOS. Le destin de mes filles se retrouve donc dans la boutique d’un fabricant de boîtes.
LYCÉOS. La richesse garantit la solidité des alliances.
UNE DANAÏDE. Un coffre peut être solide et contenir du vide.
LE MARCHAND. Il faut tout de même payer le coffre.
LE CORYPHÉE. Les familles s’emploient à mesurer l’avenir en objets ; il arrive que la valeur d’une personne soit la seule chose qu’elles ne sachent plus compter.
V — AGÔN : LA VOLONTÉ, LA COUTUME ET LA CITÉ
Le chœur forme un tribunal comique. Une corbeille d’olives remplace les urnes de vote.
DANAOS. Je suis père et roi. J’ai reçu la charge de protéger ma maison contre les menaces d’Égyptos.
HYPERMNESTRE. Protéger suppose parfois de ne pas décider seul de la manière dont les autres vivront.
DANAOS. Les alliances entre familles sont les fondements des cités.
HYPERMNESTRE. Alors une cité devrait être fondée sur des engagements que ses membres peuvent reconnaître.
LYCÉOS. Les traditions sont anciennes.
UNE DANAÏDE. Les navires aussi. Cela ne signifie pas qu’il faille voyager lorsqu’ils prennent l’eau.
LE SCRIBE. Je propose d’inscrire une clause : aucun mariage ne sera tenu pour conclu sans déclaration publique des deux personnes concernées.
DANAOS. Une déclaration publique ?
LE SCRIBE. Oui. Il sera ainsi plus difficile de substituer une promesse du père à celle de sa fille.
LYCÉOS. Si une jeune femme refuse, que deviendra l’honneur de mon clan ?
HYPERMNESTRE. La même chose que s’il acceptait un accord loyal : il resterait libre de se montrer honorable.
UNE DANAÏDE. Mais nous devrons aussi écouter ce que veulent les prétendants. Ils ne sont pas davantage des marchandises.
LE CORYPHÉE. Voilà une invention dangereuse : des hommes et des femmes qui essaient de savoir ce qu’ils souhaitent avant de remplir les tablettes.
DANAOS. Vous croyez pouvoir transformer toute une maison en assemblée.
HYPERMNESTRE. Elle l’est déjà, père. Tu as simplement tenté de tenir toutes les voix à toi seul.
LE CHŒUR. Le pouvoir qui prétend connaître à l’avance le bonheur des autres fabrique parfois l’infortune qu’il voulait empêcher.
VI — TROISIÈME ÉPISODE : LE COUTEAU DU MYTHE
Une servante trouve une collection de petits couteaux préparés pour le banquet. Le poète de cour s’approche avec une tablette contenant une histoire terrible.
LA SERVANTE. Qu’on retire ces lames. Depuis que les prétendants sont arrivés, chaque objet est devenu suspect.
LE POÈTE DE COUR. Dans le vieux récit, les noces des Danaïdes prennent fin par des meurtres. Une seule d’entre elles épargne son époux.
HYPERMNESTRE. Voilà pourquoi chacun nous regarde déjà comme si nous étions des personnages enfermés dans une histoire écrite.
DANAOS. Le mythe ne nous laisse-t-il aucun autre chemin ?
LE POÈTE DE COUR. La tragédie exige parfois qu’on accomplisse ce qu’on redoute.
UNE DANAÏDE. Et la comédie ?
LE POÈTE DE COUR. Elle exige surtout qu’un spectateur rie, ce qui est un problème lorsque cinquante époux doivent mourir.
LA SERVANTE. Alors range tes couteaux et essaie d’écrire un récit où les convives survivent.
LYCÉOS. Je n’aimerais pas devenir célèbre comme victime d’un banquet.
LE SCRIBE. Je n’aimerais pas être chargé des cinquante certificats.
HYPERMNESTRE. Nous ne nierons pas la violence du récit ancien. Mais nous pouvons imaginer sur cette scène le moment où des hommes renoncent à nous réduire à un choix entre la soumission et le meurtre.
LE CORYPHÉE. Voilà la liberté du théâtre nouveau : il ne restitue pas le passé, il montre aussi les chemins que les hommes n’ont pas pris.
VII — QUATRIÈME ÉPISODE : HYPERMNESTRE ET LYNCÉE
Lyncée, l’un des prétendants, apporte une petite lampe. Hypermnestre est occupée à remettre de l’ordre dans les tablettes.
LYNCÉE. On m’a dit que tu désirais parler avant la cérémonie.
HYPERMNESTRE. Oui. Tu me connais comme le nom d’une épouse possible ; je ne te connais même pas comme compagnon d’une conversation.
LYNCÉE. J’ai appris ton nom avant d’apprendre celui de ta cité.
HYPERMNESTRE. Voilà une étrange éducation.
LYNCÉE. On m’a enseigné qu’une union entre nos familles achèverait un conflit politique.
HYPERMNESTRE. Si la paix repose sur la vie de personnes qui n’ont pas choisi, sa durée risque d’être courte.
LYNCÉE. Tu ne souhaites donc pas me rencontrer ?
HYPERMNESTRE. Je viens précisément de le faire. Ce n’est pas la même chose que promettre de t’épouser.
LYNCÉE. Je peux accepter cela.
HYPERMNESTRE. Alors tu as déjà mieux commencé que les hommes qui prétendaient que le contrat suffisait.
LYNCÉE. Il faudrait sans doute apprendre aux princes à demander une réponse plutôt qu’à obtenir un sceau.
HYPERMNESTRE. Apprends-leur d’abord à rester silencieux pendant qu’on la leur donne.
LYNCÉE. Voilà la leçon la plus difficile pour les princes.
LE CORYPHÉE. Le courage de parler est grand ; celui d’entendre une réponse qui nous déplaît n’est pas moindre.
VIII — PARABASE : LES FILLES, LES PÈRES ET LES MASQUES
Les Danaïdes s’avancent vers le public. Le poète de cour abandonne son rouleau de malédictions.
LE CORYPHÉE. Athéniens, notre comédie vous présente cinquante femmes dont les visages sont pourtant cachés sous les masques de quelques acteurs. N’en concluez pas que toutes les femmes vivent la même histoire.
LE CHŒUR. Nous portons un vieux mythe, celui de mariages imposés et de violences. Il ne suffit pas de rire des hommes effrayés par la révolte ; il faut aussi demander pourquoi les femmes en viennent à craindre leur propre maison.
LE CORYPHÉE. Les poètes aiment parler d’un père dont l’ordre serait absolu, d’un roi dont le serment lierait tous les siens, et d’un mariage qui réparerait l’affront d’un autre homme. Mais qui réparera les vies employées comme des instruments ?
LE CHŒUR. Dans cette fête comique, les lois du théâtre nous accordent un instant une parole. Que le spectateur ne la prenne pas pour la voix unique de toutes les Danaïdes, mais pour une question posée à ceux qui voudraient parler à leur place.
LE CORYPHÉE. Et si le rire vous semble trop sage, souvenez-vous que nous avons encore cinquante contrats à déchirer. Leur bruit remplira l’orchestre.
LE CHŒUR. Que la cité réfléchisse aux alliances qui la fondent, aux femmes qui en portent le poids et aux promesses qui ne deviennent justes que lorsqu’elles sont réciproques.
IX — EXODOS : LE BANQUET DES ACCORDS OUVERTS
Les tables sont dressées. Danaos apporte une tablette neuve. Les cinquante contrats précédents ont été rangés dans un coffre.
DANAOS. J’ai trouvé un nouveau projet : un banquet sans cérémonie obligatoire.
LE SCRIBE. J’ai écrit un règlement très bref.
UNE DANAÏDE. Combien de clauses ?
LE SCRIBE. Trois : chacun peut venir, chacun peut partir, et personne n’annonce à l’avance le bonheur de son voisin.
LE MARCHAND. Voilà qui me laisse quarante-neuf coffres sur les bras.
LA SERVANTE. Tu pourras y ranger les olives, les pains et les cadeaux.
LYCÉOS. Je resterai pour le banquet. Après, je repartirai avec les miens.
HYPERMNESTRE. Nous verrons ensuite ce que nous voudrons faire.
DANAOS. Et ma puissance paternelle ?
HYPERMNESTRE. Tu la conserveras pour ce qu’elle peut avoir de meilleur : nous protéger sans nous posséder.
LE POÈTE DE COUR. Ma tragédie est donc annulée ?
LE SCRIBE. Tu peux encore l’écrire, mais tu dois y distinguer le mythe ancien de l’histoire que cette comédie vient d’inventer.
LE CORYPHÉE. Voilà un avertissement que les commentateurs devraient graver à l’entrée de notre théâtre !
LE CHŒUR FINAL. Que la peur ne préside pas aux noces, que la violence ne soit pas la seule langue laissée aux opprimés, et que les familles découvrent qu’un lien librement consenti peut être plus fort qu’un contrat imposé ! Apportez les fruits, les chants et les couronnes ; le banquet commence et personne n’est condamné à y perdre la vie !
IV. POSTFACE : ESCHYLE, LES DANAÏDES ET LE GENRE COMIQUE
Chez Eschyle, le récit des Danaïdes s’organise autour de la supplication, de l’asile et de la décision d’une cité d’accueillir des étrangères. La comédie moderne déplace la question sur les négociations familiales. Elle met en tension la loi du père, l’alliance dynastique et la liberté individuelle, mais ce déplacement est volontairement anachronique dans ses modalités : l’objectif est de produire une expérience critique contemporaine, non de prêter à Aristophane une théorie du consentement.
Les fragments conservés ne permettent pas de décider si la pièce originelle parodiait directement Les Suppliantes d’Eschyle, d’autres tragédies du cycle ou des scènes nuptiales plus générales. L’absence du texte entier interdit tout jugement assuré sur l’opinion d’Aristophane au sujet des femmes de la légende.
V. RÉFÉRENCES
Cinzia Boccaccini, Danaidi, Fenicie, Skenas katalambanousai, commedie frammentarie di Aristofane. Testo e commento, thèse, Università di Ferrara, 2012 : https://sfera.unife.it/handle/11392/2389250 ; Kassel et Austin, Poetae Comici Graeci III.2, fr. 256–276 ; Christian Orth, Aristophanes’ Lost Plays, 2024 : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18 ; Eschyle, Les Suppliantes (texte antique distinct de la comédie) ; Pseudo-Apollodore, Bibliothèque, II, 1, 4–5 (versions du mythe) ; Edmond Lévy, Les femmes chez Aristophane, 1976 : https://www.persee.fr/doc/ktema_0221-5896_1976_num_1_1_1778.
