LES HÉROS — RECONSTITUTION DRAMATIQUE DÉVELOPPÉE
MYTHOS · Aristophane · Ἥρωες · comédie perdue, datation non établie.
AVERTISSEMENT DE MÉTHODE : les personnages, dialogues, actions et dénouements sont inventés aujourd’hui. Le fragment 322 K.-A., qui témoigne d’un chœur de héros s’adressant aux hommes et revendiquant le pouvoir de distribuer biens et maux, constitue le point de départ savant de cette libre adaptation. Aucune de ces neuf scènes ne peut être attribuée à Aristophane.
I. TÉMOIGNAGES ET FRAGMENTS
Le corpus des fragments des Héros est traditionnellement regroupé autour des fr. 310–330 dans Kassel–Austin. Le fragment 322, conservé sur papyrus, donne au chœur des héros une parole directe sur sa capacité à surveiller les injustes et à leur envoyer des maladies. Sa forme chorale permet d’envisager un discours proche de la parabasis, sans connaître exactement sa situation scénique. Le titre et ce fragment ne livrent pas l’intrigue de la pièce.
Les héros de la religion grecque ne sont pas seulement des modèles héroïques au sens moderne : leur puissance locale peut aussi bien protéger que nuire. Il faut les distinguer des dieux olympiens et des morts ordinaires, tout en reconnaissant la diversité des cultes. Le procès des bornes, le marchand de malédictions et l’apparition du médecin sont de création moderne.
II. DISTRIBUTION ET SCÉNOGRAPHIE
Le Héros du Gué ; le Héros du Champ ; une prêtresse ; un magistrat ; une mère et son enfant ; un médecin ; un prêtre ; un cultivateur ; son voisin ; un marchand de malédictions ; le chœur des Héros anonymes. Décor : sanctuaire rural fictif et place d’un quartier athénien.
III. PIÈCE EN NEUF SÉQUENCES
I — PROLOGUE : UN AUTEL N’EST PAS UNE MACHINE
Une place athénienne, entre une petite chapelle héroïque et une échoppe. Un magistrat examine un registre d’offrandes pendant qu’une femme attend avec son fils.
LE MAGISTRAT. Pourquoi les sacrifices à ce héros ne rapportent-ils pas davantage de tranquillité au quartier ?
LA PRÊTRESSE. Parce que la tranquillité n’est pas une marchandise déposée sur un autel.
LE MAGISTRAT. On lui offre pourtant de l’huile, du vin et des gâteaux.
LA PRÊTRESSE. Et que fais-tu, toi, lorsqu’on t’offre trois gâteaux ?
LE MAGISTRAT. Je les mange.
LA PRÊTRESSE. Et peux-tu ensuite garantir qu’aucun voisin ne deviendra malhonnête ?
LE MAGISTRAT. Je peux promettre de surveiller les voisins.
UNE MÈRE. Mon fils est tombé malade. J’ai prié, mais il a besoin qu’on l’aide.
LE MAGISTRAT. Le héros saura bien choisir.
LA PRÊTRESSE. Le héros ne t’a pas interdit d’aller chercher un médecin.
LE FILS. Je préférerais un remède à un débat sur les compétences des immortels.
LE MAGISTRAT. Voilà un enfant peu respectueux.
LA PRÊTRESSE. Voilà surtout un enfant assez sensé pour distinguer une prière et une ordonnance.
Une voix profonde sort de derrière l’autel.
LE HÉROS DU GUÉ. Vous prétendez me connaître depuis des siècles, et aucun de vous ne se donne la peine de m’écouter.
LE MAGISTRAT. Par Zeus ! Le mort parle !
LA PRÊTRESSE. Il arrive que les vivants soient si bruyants qu’un mort veuille répondre.
II — PARODOS : LE CHŒUR DES HÉROS SORT DE TERRE
Le sol du théâtre semble s’ouvrir. Un chœur de héros anonymes entre avec des couronnes anciennes, des boucliers incomplets et des rameaux.
LE CHŒUR. Nous avons des tombes, des noms parfois oubliés, des chemins où les passants s’arrêtent et des maisons qui se souviennent de nos actes.
LE CORYPHÉE. Vous nous appelez lorsqu’une source tarit, lorsque les voleurs troublent une route, lorsque le corps tombe malade et lorsqu’une guerre menace les portes.
LE CHŒUR. Nous pouvons être protecteurs, mais vous nous croyez trop facilement dociles. Il nous arrive aussi de faire peur aux hommes, de rappeler leurs violences, de les inquiéter quand ils voudraient oublier.
UN HÉROS. Le plus riche nous promet une couronne pour que nous punissions celui qui lui a refusé un prêt.
UN AUTRE. Le plus pauvre nous demande seulement de garder sa porte pendant qu’il travaille.
LE CORYPHÉE. L’un nous traite comme des mercenaires, l’autre comme des voisins invisibles.
LE CHŒUR. Honorez les morts sans supposer qu’ils approuvent tout ce que vous faites en prononçant leur nom !
LE MAGISTRAT. Voilà un chœur qui risque de me coûter davantage que le budget des cérémonies.
LE HÉROS DU GUÉ. Rassure-toi, citoyen : nous ne demanderons pas d’indemnité de déplacement.
III — PREMIER ÉPISODE : LE VOLEUR DE BORNES
Un cultivateur entre en portant une borne arrachée. Son voisin le suit.
LE CULTIVATEUR. Il a déplacé la pierre entre nos champs pendant la nuit.
LE VOISIN. La pierre avait simplement l’air de vouloir voyager.
LE MAGISTRAT. Voici précisément une affaire pour un héros : qu’il fasse tomber la goutte sur le coupable.
LE HÉROS DU CHAMP. Qui a demandé que je distribue des maladies ?
LE MAGISTRAT. Moi, au nom de la justice.
LE HÉROS DU CHAMP. Tu confonds un jugement avec une malédiction.
LE CULTIVATEUR. Je veux seulement que ma borne retrouve sa place.
LE VOISIN. Et moi je veux qu’on reconnaisse que la terre de mon père était autrefois plus large.
LA PRÊTRESSE. Nous pouvons consulter les témoins et les anciens relevés.
LE MAGISTRAT. Mais ce sera long.
LE HÉROS DU CHAMP. Il est vrai qu’un malheur peut aller très vite. C’est l’une des raisons de ne pas le choisir à la place d’une enquête.
LE VOISIN. Vous ne comptez donc pas me frapper d’un fléau ?
LE HÉROS DU CHAMP. Tu as davantage besoin de remettre la pierre que de recevoir une leçon de médecine.
LE CORYPHÉE. Voilà un jugement décevant pour ceux qui croyaient voir un homme se couvrir de pustules, mais peut-être utile à la cité.
IV — DEUXIÈME ÉPISODE : LE MÉDECIN ET LA PEUR
Un médecin vient examiner l’enfant. Le prêtre du quartier apporte des bandelettes et un vase d’offrandes.
LE MÉDECIN. Il est fiévreux. Il faut le soigner et observer son état.
LE PRÊTRE. Une divinité pourrait l’avoir frappé.
LE MÉDECIN. Si tu connais une cause certaine, montre-la. Sinon, n’empêche pas les soins.
LE PRÊTRE. Les anciens récits disent que les héros envoient des maladies.
LE HÉROS DU GUÉ. Ils disent aussi que nous protégeons les hommes. Ne prends pas l’un de nos visages pour le seul.
UNE MÈRE. Je veux prier, mais je ne veux pas perdre du temps.
LA PRÊTRESSE. Alors prions pendant que le médecin travaille.
LE MAGISTRAT. Et si le garçon guérit, à qui devra-t-il sa guérison ?
LE MÉDECIN. Avant de partager les honneurs, veillons à ce qu’il guérisse.
LE PRÊTRE. La cité devrait conserver ses rites.
LE MÉDECIN. Il n’a pas été question de les abolir.
LE HÉROS DU GUÉ. C’est une étrange habitude des vivants : ils se disputent le mérite d’un secours qu’ils n’ont pas encore donné.
LE FILS. J’aimerais surtout que vous parliez moins fort.
LE CHŒUR. Une douleur réelle peut devenir la scène de rivalités imaginaires. Que la sollicitude vienne avant la victoire des discours.
V — AGÔN : LES MORTS ONT-ILS LE DROIT DE PUNIR ?
Un cercle se forme. Les héros occupent un côté de la scène ; les habitants l’autre.
LE CORYPHÉE. Nous voici devant une question plus vaste qu’une borne : lorsqu’un héros possède la puissance de protéger ou de frapper, comment les vivants doivent-ils le comprendre ?
LE MAGISTRAT. Sans punition, les méchants ne craindront rien.
LE HÉROS DU CHAMP. Et si les innocents souffrent avec eux ?
LE MAGISTRAT. Les innocents feront davantage attention.
LA PRÊTRESSE. Voilà une façon remarquable d’appeler justice l’inquiétude universelle.
LE VOISIN. Je reconnais avoir déplacé la borne, mais je préfère la rendre plutôt que de voir la fièvre frapper ma maison.
LE HÉROS DU GUÉ. Le malheur est un mauvais maître ; il apprend souvent la peur plus sûrement que la droiture.
LE CULTIVATEUR. Pourtant certains ne rendent rien tant qu’ils ne sont pas menacés.
LA PRÊTRESSE. Les lois de la cité servent précisément à examiner et à corriger les torts.
LE MAGISTRAT. Les lois ne sont pas toujours respectées.
LE HÉROS DU GUÉ. Et les héros ne sont pas toujours bien interprétés.
LE PRÊTRE. Alors pourquoi vous honorer ?
LE HÉROS DU CHAMP. Parce que les vivants ne commencent pas chaque jour à partir de rien. Parce qu’ils se souviennent de ceux qui ont rendu leur vie possible, et parce qu’ils savent aussi que les morts furent capables de fautes.
LE CORYPHÉE. La mémoire des morts ne remplace pas le jugement ; elle peut le rendre plus exigeant.
LE MAGISTRAT. Vous êtes donc des héros qui refusent de faire peur ?
LE HÉROS DU GUÉ. Tu n’as vraiment rien compris. Le propre d’un héros est parfois de faire peur ; son culte n’implique pas qu’on puisse acheter sa violence.
LE CHŒUR. Le bien et le mal ne sont pas deux paniers que les hommes portent à l’autel pour demander aux morts de les distribuer selon leurs préférences.
VI — TROISIÈME ÉPISODE : LE MARCHAND DE MALÉDICTIONS
Un vendeur installe son étal avec des tablettes : fièvre, toux, douleur, mauvais sommeil.
LE MARCHAND. Pour trois oboles, je promets un petit mal de tête à votre ennemi. Pour six, une toux qui interrompra tous ses discours.
LE MAGISTRAT. Ce commerce est-il légal ?
LE MARCHAND. Je ne vends que les formulaires de demande ; leur exécution relève des puissances invisibles.
LE HÉROS DU GUÉ. Ton système repose donc sur notre travail gratuit.
LE MARCHAND. Vous avez l’avantage de ne jamais vieillir.
LE HÉROS DU CHAMP. Ce qui ne signifie pas que nous acceptions d’être tes employés.
LA PRÊTRESSE. Qui t’a donné le droit de parler au nom des héros ?
LE MARCHAND. Le succès de mes ventes.
LE CULTIVATEUR. Et si aucune demande n’est satisfaite ?
LE MARCHAND. L’homme qui a acheté la tablette manquait de foi.
LE HÉROS DU GUÉ. Magnifique méthode : tu gagnes lorsque nous agissons et tu gagnes encore lorsque nous n’agissons pas.
LE MARCHAND. Je suis prêt à offrir une réduction aux héros.
LE CORYPHÉE. Gardons cette tablette. Elle fera une bonne preuve de la vanité humaine.
LE MARCHAND. En échange de quoi ?
LE HÉROS DU CHAMP. De la promesse que tu trouveras un autre commerce.
LE CHŒUR. Il est plus facile de vendre une vengeance que de réparer une injustice ; voilà pourquoi les marchés en proposent autant.
VII — PARABASE : NOUS SOMMES LES GARDIENS DU BIEN ET DU MAL
Le chœur se tourne vers les spectateurs. Le passage reprend comme donnée attestée la fonction protectrice et menaçante des héros dans le fragment 322, mais la composition entière de cette parabasis est nouvelle.
LE CORYPHÉE. Citoyens, les dieux du ciel reçoivent vos hymnes, les ancêtres vos gestes de mémoire, et nous, les héros, les peurs que vous n’osez pas toujours nommer.
LE CHŒUR. Vous savez que nous pouvons garder les routes et les seuils. Vous croyez aussi que nous punissons les voleurs, les parjures, les hommes qui prennent ce qu’ils n’ont pas gagné.
LE CORYPHÉE. Voici la part de vérité que nous pouvons réclamer : vos récits nous attribuent les biens et les maux. Mais vous choisissez souvent de vous souvenir de notre violence quand elle frappe autrui, et de notre bienveillance quand vous demandez une faveur.
LE CHŒUR. Apprenez à distinguer le culte de l’achat, la crainte du respect, le châtiment de la justice. Vous pourrez ainsi honorer les morts sans faire d’eux les excuses de vos pires passions.
LE CORYPHÉE. Un homme qui prie pour que son voisin meure ne devient pas vertueux parce qu’il a commencé sa phrase par le nom d’un héros.
LE CHŒUR. Si nous veillons sur la cité, nous lui rappellerons d’abord les choses qu’elle préférerait oublier. Le passé n’est pas seulement une couronne : il peut aussi être une dette.
VIII — QUATRIÈME ÉPISODE : L’OFFRANDE QUI NE COÛTE RIEN
La mère revient avec son fils. Il semble moins fatigué. Le cultivateur remet la borne à sa place.
LE FILS. Je ne sais pas si les héros m’ont entendu. Mais le médecin et ma mère m’ont beaucoup aidé.
UNE MÈRE. Je voudrais apporter une offrande en remerciement.
LE HÉROS DU GUÉ. Porte-la avec gratitude, non avec l’idée d’avoir acheté ta chance.
LE CULTIVATEUR. Je veux aussi vous remercier.
LE HÉROS DU CHAMP. Pour quelle raison ?
LE CULTIVATEUR. Pour avoir empêché que notre dispute se transforme en vengeance.
LE VOISIN. Je remettrai la borne là où les témoins l’ont située.
LE MAGISTRAT. Je pourrai rédiger un jugement.
LA PRÊTRESSE. Il vaut mieux commencer par constater que les deux voisins sont d’accord.
LE MARCHAND. Je pourrais vendre des plaques commémoratives !
LE CORYPHÉE. Cette fois, tu peux travailler honnêtement. Fais-les assez grandes pour écrire le nom de tous ceux qui ont aidé.
LE MARCHAND. Même celui du médecin ?
LE HÉROS DU GUÉ. Surtout celui de l’homme qui a fait quelque chose.
LE CHŒUR. Tous les honneurs ne vont pas aux morts. Les vivants aussi peuvent rendre la cité habitable.
IX — EXODOS : LE PETIT FESTIN DES HÉROS
Le soir tombe. Un repas est installé près du sanctuaire. Les héros restent visibles aux spectateurs, invisibles à certains des habitants.
LE MAGISTRAT. Combien de places faut-il prévoir pour les héros ?
LA PRÊTRESSE. Les places ne se comptent pas comme celles des citoyens.
LE MAGISTRAT. Voilà qui complique les frais du banquet.
LE HÉROS DU CHAMP. Nous nous satisferons de vos chants.
LE MARCHAND. Et du vin ?
LE HÉROS DU GUÉ. Si tu en bois trop, tu prétendras demain que nous t’avons commandé de danser sur l’autel.
LE FILS. Les héros sont-ils toujours dans le quartier ?
UNE MÈRE. On dit qu’ils veillent sur les lieux où les hommes se souviennent d’eux.
LE FILS. Alors ils doivent voir aussi quand les gens se rendent service.
LE HÉROS DU GUÉ. Il arrive que ce soit le meilleur spectacle.
LE CORYPHÉE. Voici la fin de notre procès : la borne a retrouvé sa place, le malade reçoit des soins et le vendeur de malédictions a perdu une partie de sa clientèle.
LE CHŒUR FINAL. Que les vivants honorent les morts sans leur donner la tâche de résoudre tous leurs conflits ! Que les héros gardent les chemins sans transformer la cité en hôpital des rancunes ! Que la mémoire conduise à la justice, et que la justice demeure l’affaire des hommes qui peuvent se regarder en face.
IV. POSTFACE — LE HÉROS N’EST PAS UN SAINT
Le fragment 322 a une importance historique particulière, car il révèle un imaginaire du culte héroïque qui ne se laisse pas réduire à une protection bienveillante. La maladie, la surveillance des injustices et la menace appartiennent au vocabulaire de ces puissances locales. La réécriture dramatique joue de cette ambivalence, mais choisit un dénouement qui privilégie le jugement humain et la réparation. Ce dernier choix relève des valeurs et des intérêts de la fiction contemporaine : il ne constitue pas une position assurée d’Aristophane.
Le personnage du médecin n’implique aucune opposition généralisée entre religion ancienne et médecine rationnelle. Son rôle est de montrer comment un malade peut devenir l’enjeu d’un affrontement entre interprétations concurrentes. Une étude historique approfondie devrait confronter les inscriptions votives, le traité hippocratique Sur la maladie sacrée et les sources de culte des héros, sans en déduire que tous les Athéniens partageaient les mêmes croyances.
V. BIBLIOGRAPHIE
R. Kassel et C. Austin, Poetae Comici Graeci III.2, Les Héros, fr. 310–330 ; Christian Orth, Aristophanes’ Lost Plays, in A Companion to Aristophanes, 2024 : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18 ; Jean-Claude Carrière, L’Aristophane perdu, 2000 : https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023 ; extrait d’étude religion grecque présentant le fr. 322 : https://catalogimages.wiley.com/images/db/pdf/9781405149280.excerpt.pdf ; Gunnel Ekroth, The Sacrificial Rituals of Greek Hero-Cults in the Archaic to the Early Hellenistic Periods, 2002 ; Robert Parker, Miasma, 1983.
