LES LEMNIENNES — RECRÉATION DRAMATIQUE DÉVELOPPÉE
MYTHOS · Aristophane · Λήμνιαι · comédie perdue de date indéterminée, fragments 372–391 dans PCG III.2.
AVERTISSEMENT : texte d’invention moderne. La présence de Jason comme interlocuteur d’Hypsipyle, l’Assemblée des femmes, les dialogues, la forge, le contrat avec les Argonautes et ce dénouement ne sont pas attestés comme scènes de l’œuvre d’Aristophane. Les indices antiques permettent seulement d’émettre des hypothèses sur un épisode du mythe.
I. FONDEMENTS DOCUMENTAIRES
Les fragments 373 et 374 renvoient à Thoas, qui régna sur Lemnos, et au meurtre des hommes de l’île. Le passé grammatical employé dans ces témoignages a conduit plusieurs chercheurs à envisager que la comédie se déroule après les tueries, peut-être au moment de la visite des Argonautes. Les fragments 381 et 384 font référence à Bendis, divinité d’origine thrace, sans autoriser à restituer un rite donné. Ces indices sont commentés par Christian Orth, dans ses études sur les comédies lemniennes (Fragmenta Comica 9.3, p. 83–84).
Les traditions mythiques d’Apollonios de Rhodes et du Pseudo-Apollodore racontent l’épisode de Lemnos, les femmes devenues maîtresses de l’île et le séjour des Argonautes. Ces sources ne transmettent pas les scènes d’Aristophane. Hypsipyle est traditionnellement associée au sauvetage de Thoas. La violence ancienne appartient au noyau du mythe ; cette adaptation ne la tourne pas en dérision.
Hypothèse : satire du pouvoir dans une cité gouvernée par des femmes, peut-être au contact de l’idéologie héroïque des Argonautes. Création moderne : les règlements du port, les travaux de forge, la discussion sur l’hospitalité et le dénouement qui privilégie l’autonomie politique.
II. PERSONNAGES ET THÉÂTRE
Hypsipyle ; Jason ; une artisane ; une gardienne du port ; une vieille Lemnienne ; une prêtresse ; un rameur ; un porte-bouclier ; le chœur des Lemniennes. L’espace scénique comprend une place, un port avec navire démontable et une forge symbolique. La troupe peut faire entendre les voix du chœur par plusieurs répons plutôt que d’utiliser chaque personnage comme représentante de toutes les femmes.
III. TEXTE INTÉGRAL DE CETTE ADAPTATION
I — PROLOGUE : L’ÎLE OÙ L’ON N’ATTEND PLUS LES HOMMES
Lemnos. Une place entourée d’ateliers et de magasins. Hypsipyle reçoit les comptes du port.
HYPSIPYLE. Combien de jarres d’huile ?
L’ARTISANE. Trois cents.
HYPSIPYLE. Combien de sacs de grain ?
L’ARTISANE. Deux cents.
HYPSIPYLE. Combien de querelles entre les marchandes et les fabricantes de tissus ?
L’ARTISANE. Cent. Il faudra bientôt leur construire une salle d’Assemblée.
HYPSIPYLE. Cette ville retrouve le goût des disputes ordinaires. C’est presque une bonne nouvelle.
LA GARDIENNE. Un navire approche du port.
HYPSIPYLE. Un navire marchand ?
LA GARDIENNE. Un bâtiment rempli de guerriers très bien coiffés.
L’ARTISANE. Des pirates ?
LA GARDIENNE. Ils disent être des héros.
HYPSIPYLE. C’est parfois plus coûteux.
L’ARTISANE. Nous avons réparé les quais et les greniers. Je ne veux pas que ces étrangers débarquent pour raconter comment ils auraient tout accompli à notre place.
HYPSIPYLE. Fais prévenir le Conseil. Ils seront reçus sans armes.
LA GARDIENNE. Et s’ils prétendent que leurs épées sont sacrées ?
HYPSIPYLE. Ils pourront les laisser sur le bateau, qui est probablement plus sacré à leurs yeux que notre cité.
L’ARTISANE. Les hommes de cette île sont morts dans une violence dont aucune fête ne peut effacer le souvenir. Comment accueillerons-nous d’autres hommes armés ?
HYPSIPYLE. Avec prudence. La peur ne doit pas nous contraindre à répéter ce que nous avons déjà subi et commis.
LA GARDIENNE. Ils approchent.
HYPSIPYLE. Alors qu’ils commencent par apprendre notre nom avant de réclamer le droit d’écrire notre histoire.
II — PARODOS : LE CHŒUR DES LEMNIENNES
Les femmes de Lemnos entrent avec des paniers de charbon, des étoffes, de l’argile et des filets.
LE CHŒUR. Nous vivons sur l’île du feu, où les forges répondent aux vagues et où les navires apportent leurs nouvelles. Nous avons connu la terreur, la colère et un grand crime dont la mémoire ne se lave pas comme un vêtement.
UNE LEMNIENNE. Les poètes diront peut-être que nous n’avons fait qu’obéir à un destin.
UNE AUTRE. Et les hommes diront peut-être que notre cité ne peut exister sans leur autorité.
LE CORYPHÉE. Nous n’acceptons ni la facilité de l’excuse ni la facilité du mépris. Ce qui fut commis appartient à l’histoire de l’île ; ce que nous faisons désormais appartient à notre jugement.
LE CHŒUR. Que la fête ne cache pas les deuils, que les outils servent à reconstruire plutôt qu’à frapper, et que le peuple étranger qui vient du large soit reçu selon ses actes, non selon les noms glorieux qu’il se donne.
III — PREMIER ÉPISODE : LES ARGONAUTES AU PORT
Jason descend d’une passerelle suivi d’un rameur et d’un porte-bouclier. Il se présente au Conseil.
JASON. Je suis Jason, chef des Argonautes. Nous cherchons la Toison d’or.
HYPSIPYLE. C’est un objet difficile à trouver. Ici, nous vendons des étoffes, pas des promesses royales.
JASON. Nous avons traversé des mers dangereuses.
L’ARTISANE. Nos pêcheuses aussi. Elles rapportent au moins des poissons.
LE RAMEUR. Nous avons vaincu de nombreuses difficultés.
HYPSIPYLE. Lesquelles pourriez-vous résoudre dans notre port ?
LE PORTE-BOUCLIER. Nous savons manier les armes.
L’ARTISANE. Les quais ont besoin d’être réparés, pas de recevoir des coups.
JASON. Nous sollicitons l’hospitalité.
HYPSIPYLE. Elle vous sera accordée si vous acceptez les règles de cette cité.
LE PORTE-BOUCLIER. Une cité de femmes ?
LA GARDIENNE. Une cité avec des règles. Voilà le mot le plus important de la phrase.
JASON. Nous avons besoin d’eau et de provisions.
HYPSIPYLE. Alors nous avons déjà un terrain d’accord.
L’ARTISANE. Les hommes qui se disent les plus courageux peuvent commencer par porter les amphores depuis la source.
LE RAMEUR. C’est un travail pour des serviteurs !
LA GARDIENNE. Dans ce port, les serviteurs savent souvent faire davantage de choses que les héros.
IV — DEUXIÈME ÉPISODE : THOAS ET LE RÉCIT DES ABSENTS
Une vieille Lemnienne interrompt le Conseil. Elle porte une tablette au nom de Thoas, ancien souverain.
LA VIEILLE. Avant de décider d’accueillir les étrangers, écoutez le nom de Thoas.
HYPSIPYLE. Mon père.
JASON. Était-il roi ici ?
HYPSIPYLE. Il régna sur cette île, avant les événements que vous avez peut-être entendu raconter.
LE RAMEUR. Nous avons entendu des histoires terribles.
LA VIEILLE. Elles ne sont pas toutes fausses. Les hommes de Lemnos ont été tués. La haine ne s’est pas arrêtée au seuil des maisons.
HYPSIPYLE. J’ai sauvé Thoas ; c’est une tradition que les conteurs répètent. Mais ce geste ne suffit pas à effacer les crimes accomplis.
L’ARTISANE. Nous avons appris qu’un acte collectif peut être porté par des passions auxquelles chacun croit ne donner qu’une petite part. À la fin, la somme des petites parts peut devenir une catastrophe immense.
JASON. Pourquoi me raconter cela ?
HYPSIPYLE. Parce que ton navire est plein d’hommes armés, et que notre île sait maintenant ce que les armes font aux voisins.
LA VIEILLE. Parce que tu dois savoir que l’hospitalité ne sera pas pour nous une chose simple.
JASON. Nous n’exigerons pas qu’elle le soit.
LE CORYPHÉE. Le passé n’est pas un vêtement que la cité retire pour recevoir ses invités. Il faut parler de la honte sans la transformer en destin éternel.
V — TROISIÈME ÉPISODE : BENDIS, LES ÉTRANGERS ET LES DIEUX
Une prêtresse arrive avec une lampe et des rameaux. Le bruit des forges s’apaise.
LA PRÊTRESSE. Nos usages ne sont pas toujours ceux des villes d’où viennent vos navires. Certains noms divins franchissent les mers plus facilement que les hommes.
JASON. Nous honorerons les dieux de l’île.
LA PRÊTRESSE. La déesse Bendis est connue dans ces régions et dans les récits de Thrace. Que personne ne prétende pourtant qu’une invocation donne le droit d’imposer son pouvoir à ceux qui prient autrement.
LE PORTE-BOUCLIER. Chez nous, les héros demandent une faveur avant l’épreuve.
L’ARTISANE. Chez nous, les artisans demandent surtout que la forge reste allumée.
LA PRÊTRESSE. Une cité tient par ses rites, ses repas et ses promesses autant que par ses armes. Si votre navire vient pour commercer et partager, il peut trouver un accueil.
JASON. Et si nous voulons seulement reprendre la mer ?
HYPSIPYLE. Alors vous repartirez. Le meilleur hôte sait aussi accepter le départ de son invité.
LE RAMEUR. Je n’ai jamais entendu un discours d’hospitalité qui se termine par une permission de partir.
LA GARDIENNE. Vous avez donc fréquenté beaucoup de palais et peu de maisons.
VI — AGÔN : LA CITÉ PEUT-ELLE SE PASSER DES HÉROS ?
La place devient une Assemblée. Hypsipyle défend la politique d’hospitalité ; une artisane plaide pour l’autonomie ; Jason demande que l’île autorise les Argonautes à se ravitailler.
HYPSIPYLE. Une cité qui se ferme entièrement parce qu’elle a connu la violence finit par laisser cette violence décider de tout son avenir.
L’ARTISANE. Une cité qui s’ouvre sans conditions risque de perdre ce qu’elle a reconstruit.
JASON. Nous ne demandons ni vos maisons ni vos greniers, seulement des provisions contre un travail honnête.
LE RAMEUR. Et, si possible, quelques fêtes.
LA GARDIENNE. Il nous manquait une raison de nous méfier.
JASON. J’ai appris que vos ateliers pourraient réparer notre gouvernail.
L’ARTISANE. Je peux le faire, à condition que vous ne me promettiez pas une couronne au lieu de la payer.
JASON. Je paierai.
LE PORTE-BOUCLIER. Et si l’on vous demande de choisir un chef pour nos travaux ?
HYPSIPYLE. Nous avons des responsables de port, des artisans et des pêcheuses. Pourquoi faudrait-il un homme venu d’une autre île pour décider comment on répare notre quai ?
LE PORTE-BOUCLIER. Dans notre expédition, Jason commande.
L’ARTISANE. Dans notre atelier, c’est l’artisane qui connaît le bois.
JASON. Je vois que l’autorité change selon le lieu où elle trouve une compétence.
HYPSIPYLE. Tu viens de prononcer une phrase plus sage que beaucoup de rois.
LE CORYPHÉE. Qu’un héros sache guider un navire ne le rend pas automatiquement capable de gouverner la première cité qu’il aperçoit. Qu’une femme dirige une île ne lui assure pas davantage le droit d’ignorer les voix de ses habitants.
LE CHŒUR. Nous voulons décider ensemble de ce que l’hospitalité coûtera et de ce qu’elle rendra possible.
VII — QUATRIÈME ÉPISODE : LES FORGES D’HÉPHAÏSTOS
Des soufflets et des outils emplissent la scène. Héphaïstos est évoqué par une grande statue, mais n’apparaît pas comme personnage.
L’ARTISANE. Ce gouvernail a été réparé trois fois.
LE RAMEUR. La mer l’a maltraité.
L’ARTISANE. Le pilote aussi.
JASON. Tu sais travailler le bronze ?
L’ARTISANE. Je travaille ce qui permet à la ville de vivre. Les gens d’ailleurs imaginent qu’une forge ne peut appartenir qu’à celui qui frappe le plus fort.
LE PORTE-BOUCLIER. Héphaïstos est pourtant un dieu forgeron.
LA GARDIENNE. Et toute personne qui allume un feu doit-elle recevoir son ordre directement ?
L’ARTISANE. Tiens cette pièce.
LE RAMEUR. Elle est brûlante !
L’ARTISANE. Voilà un apprentissage rapide. Tu viens de comprendre pourquoi on ne touche pas une forge avant d’écouter ceux qui y travaillent.
JASON. Notre navire sera-t-il prêt ?
L’ARTISANE. Avant la nouvelle lune, si vos hommes cessent de discuter et commencent à porter le bois.
LE RAMEUR. C’est la première île où nos exploits semblent moins utiles que nos bras.
HYPSIPYLE. L’héroïsme peut commencer par découvrir une tâche qu’on ne savait pas accomplir.
VIII — PARABASE : LES FEMMES DE LEMNOS ET LE REGARD DES HOMMES
Le chœur se tourne vers les spectateurs et retire ses rubans de couleur.
LE CORYPHÉE. Athéniens, lorsque les poètes parlent d’une ville de femmes, les hommes rient d’avance, comme si l’absence des maris suffisait à rendre la vie impossible. Mais qui cuit le pain dans vos maisons ? Qui prépare les étoffes, les fêtes et les naissances ?
LE CHŒUR. Nous ne demandons pas que les crimes de Lemnos deviennent des plaisanteries. Nous demandons que la comédie puisse montrer autre chose qu’une vengeance interminable.
LE CORYPHÉE. Vous appelez héros l’homme qui découvre une île. Mais l’île était là avant qu’il ne l’aperçoive. Vous l’appelez civilisateur lorsqu’il y débarque. Mais ses habitants possèdent déjà des coutumes, des métiers et une mémoire.
LE CHŒUR. Que le théâtre rie de celui qui croit avoir inventé la cité parce qu’il vient d’y entrer. Que les femmes puissent se quereller, gouverner, se tromper et se corriger sans que chaque erreur serve de preuve contre toutes les femmes du monde.
LE CORYPHÉE. Nous connaissons la violence et la honte de notre légende. Nous revendiquons dans cette pièce inventée un autre acte possible : recevoir les étrangers sans renoncer à répondre de nos choix.
IX — EXODOS : LE NAVIRE ET LA LIBERTÉ DE PARTIR
Le navire des Argonautes est préparé au départ. Les habitantes ont apporté eau, outils, grains et étoffes.
JASON. Le gouvernail est réparé. Nous pouvons reprendre la route vers la Toison.
L’ARTISANE. Il tiendra, à moins que vous n’essayiez de gouverner le navire comme vous vous disputez entre vous.
LE RAMEUR. Nous avons aussi travaillé aux quais.
LA GARDIENNE. Je confirme. Certains d’entre vous ont découvert que la pelle pouvait servir à autre chose qu’à soutenir une promesse.
HYPSIPYLE. Vous repartirez avec nos vœux, pas avec un droit sur cette île.
JASON. Nous nous souviendrons de son hospitalité.
HYPSIPYLE. Souvenez-vous aussi que vous n’êtes pas les premiers personnages de notre histoire.
LA VIEILLE. Et que celle-ci ne commence pas avec votre arrivée.
LE RAMEUR. Pouvons-nous au moins emporter un peu de vin ?
L’ARTISANE. Oui, car nous avons tous besoin de supporter tes récits pendant la traversée.
JASON. Et si un jour nos chemins se croisent encore ?
HYPSIPYLE. Nous déciderons alors ce que nous sommes devenus, plutôt que de croire que nos promesses d’aujourd’hui suffiront.
LE CHŒUR FINAL. Que le navire retrouve les mers, que les ateliers gardent leur feu et que l’île ne transforme pas son passé en prison. L’étranger repart, la cité demeure : puissions-nous apprendre à habiter ensemble sans prendre les autres pour des prises de guerre !
IV. POSTFACE — POLITIQUE, MYTHE ET PARODIE
La comédie ancienne déplace volontiers les héros dans des situations qui relèvent de la vie ordinaire : paiement des artisans, restauration du port, distribution des vivres. Ici, Jason ne reçoit aucun droit de gouvernement parce qu’il possède une renommée héroïque. Ce choix permet d’opposer la compétence technique et la représentation du pouvoir, mais il s’agit d’une interprétation contemporaine, non d’une citation d’Aristophane.
Le passé violent de Lemnos empêche d’idéaliser la communauté des femmes. L’adaptation imagine des personnages capables de reconnaître une responsabilité collective et de décider autrement. Une étude des relations entre Lemniennes, Lysistrata, Thesmophories et Assemblée des femmes devrait insister sur la chronologie incertaine de la pièce perdue. On ne peut la situer sans preuve avant ou après ces autres comédies, ni en déduire automatiquement un progrès linéaire des positions du poète.
V. BIBLIOGRAPHIE
Christian Orth, Nicochares – Xenophon, Fragmenta Comica 9.3 (2015), p. 83–84 : https://digi.hadw-bw.de/view/frc9_3/0089 ; Kassel et Austin, Poetae Comici Graeci III.2, fragments 372–391 ; Jean-Claude Carrière, L’Aristophane perdu, 2000 : https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023 ; Edmond Lévy, Les femmes chez Aristophane, 1976 : https://www.persee.fr/doc/ktema_0221-5896_1976_num_1_1_1778 ; Apollonios de Rhodes, Argonautiques, chant I ; Pseudo-Apollodore, Bibliothèque, I, 9, 17 (traditions mythiques distinctes du texte comique).
