POLYIDOS — RECRÉATION THÉÂTRALE DÉVELOPPÉE
MYTHOS · Aristophane · Πολύιδος · comédie perdue de datation incertaine.
AVERTISSEMENT CRITIQUE : les neuf séquences et toutes les répliques sont des créations modernes. Le récit de Glaucos, de la jarre de miel, des serpents et des herbes provient de traditions mythographiques distinctes ; la survie de quelques fragments comiques ne prouve pas qu’Aristophane en ait reproduit chacun des épisodes. Polyidos n’est pas une pièce antique intégralement reconstituée.
I. DOSSIER DOCUMENTAIRE : LES SOURCES DISTINCTES
L’existence du Polyidos d’Aristophane est attestée par des fragments brefs, insuffisants pour rétablir l’intrigue. Le mythe de Glaucos, fils de Minos et de Pasiphaé, est conservé notamment dans la Bibliothèque attribuée au Pseudo-Apollodore, III, 3, ainsi que dans Hygin, Fabulae 136. Ces deux récits font intervenir la jarre de miel, la génisse changeant de couleur et les serpents ; ils ne sauraient être cités comme des fragments du texte comique. Une autre version rationalisante apparaît chez Paléphate, Histoires incroyables, 27.
Euripide composa également une tragédie intitulée Polyidos, dont un papyrus a enrichi récemment la connaissance. Un nouveau passage tragique présente l’argument du devin sur l’impossibilité de réanimer les morts. Cette découverte éclaire la tradition dramaturgique, mais ne constitue pas un nouvel extrait de la comédie d’Aristophane. Le rôle de Phèdre ou de Thésée dans la comédie a été envisagé par la recherche, mais demeure incertain.
CHOIX DE LA RECRÉATION : confronter la puissance politique de Minos au droit d’un interprète à ne pas promettre l’impossible, et faire de la résurrection une scène de mythe théâtral explicitement non médicale. Le débat philosophique sur la limite du savoir est une construction contemporaine.
II. PERSONNAGES ET DISPOSITIF
Polyidos, devin ; Minos ; Pasiphaé ; Glaucos ; un cuisinier ; un garde ; un scribe ; un enfant de cuisine ; deux serpents figurés par des marionnettes ; le chœur des Chercheurs. Trois espaces : palais de Cnossos, cellier aux jarres, tombe fictive, puis rivage.
III. PIÈCE — NEUF SÉQUENCES
I — PROLOGUE : L’ENFANT, L’ORACLE ET LA JARRE
Un palais de Cnossos. Un grand récipient à miel se dresse près d’une porte ; Minos poursuit des serviteurs qui se contredisent.
MINOS. Le prince a disparu. J’ai interrogé les gardes, les cuisiniers et les comptables. Tous affirment l’avoir vu, mais jamais au même endroit.
LE GARDIEN. Je l’ai vu près des ateliers.
LE CUISINIER. Près du cellier.
LE SCRIBE. Sur la liste des invités, il ne figure pas.
PASIPHAÉ. Un enfant n’est pas une jarre dont l’absence se constate par inventaire.
MINOS. Je suis roi. Je veux une réponse.
PASIPHAÉ. Tu veux surtout que quelqu’un prononce la réponse que tu aimerais entendre.
LE CUISINIER. Si nous n’avons pas retrouvé Glaucos, c’est peut-être parce que nous nous sommes tous employés à répondre aux questions du roi plutôt qu’à chercher l’enfant.
MINOS. Voilà une insolence qui mérite une sanction.
PASIPHAÉ. Voilà surtout la première parole utile du matin.
LE GARDIEN. Un prodige est apparu dans le troupeau : une génisse semble changer de couleur dans la journée.
MINOS. Qu’on convoque les devins.
LE CUISINIER. Pour la génisse ou pour le garçon ?
MINOS. Pour les deux. Si l’oracle peut résoudre une affaire, il saura bien résoudre une affaire de plus.
PASIPHAÉ. Je te conseille de ne pas transformer l’inquiétude d’une mère en concours de spécialistes.
II — PARODOS : LE CHŒUR DES CHERCHEURS DE VÉRITÉ
Le chœur entre avec lampes, paniers, clés et tablettes. Il inspecte la scène par une agitation caricaturale.
LE CHŒUR. Qui a vu le fils du roi ? L’un cherche dans la cour, un autre sous les bancs ; un troisième invoque les dieux sans quitter la table du banquet.
UN CHOREUTE. Celui qui sait tout ne trouve rien, celui qui ne sait rien crie le plus fort.
LE CORYPHÉE. Nous portons des lampes. Elles éclairent la porte, non les raisons qui conduisent un homme à mentir.
LE CHŒUR. Si la sagesse pouvait être trouvée sous une pierre, les devins seraient tous tailleurs de pierre. Si la vérité se vendait à l’agora, le roi en aurait déjà acheté cinquante mesures.
PASIPHAÉ. Chantez moins et cherchez mieux.
LE CORYPHÉE. Voilà un ordre royal bien supérieur à la plupart des oracles.
III — PREMIER ÉPISODE : POLYIDOS DÉCHIFFRE LA GÉNISSE
Polyidos arrive d’Argos. Il porte une besace et refuse qu’on le couvre d’une couronne.
POLYIDOS. Vous m’avez fait venir pour une bête étrange, alors que vous cherchez un enfant ?
MINOS. L’oracle a lié les deux affaires. Explique la génisse et tu retrouveras mon fils.
POLYIDOS. Cette bête change de couleur, dis-tu ?
LE GARDIEN. Blanche, puis rouge, puis sombre, selon la lumière.
POLYIDOS. Un fruit mûrit parfois de la même manière.
LE SCRIBE. Voilà un raisonnement trop facile pour être prophétique.
POLYIDOS. Ce n’est pas parce qu’un raisonnement est simple qu’il manque de justesse.
MINOS. Et mon fils ?
POLYIDOS. Nous le chercherons là où un enfant curieux aurait pu aller. Cela exige d’ouvrir les lieux que vos gardes ne visitent jamais.
LE CUISINIER. J’ai déjà proposé de regarder les jarres.
MINOS. Et je t’ai dit d’attendre.
POLYIDOS. Les dieux ont parfois bon dos lorsque les hommes refusent de prêter attention aux choses qu’ils voient.
MINOS. Je ne t’ai pas amené pour contester les ordres du palais.
POLYIDOS. Alors tu aurais dû choisir un homme plus docile, non un devin.
PASIPHAÉ. Commence par le cellier. Si mon fils s’y trouve, ton rang nous importera peu.
IV — DEUXIÈME ÉPISODE : LE MIEL ET LE SILENCE
Le cellier. Les jarres sont alignées ; certaines portent des étiquettes. Polyidos examine le sol, un enfant de la cuisine lui répond.
L’ENFANT DE CUISINE. Glaucos venait voir les réserves. Il aimait toucher les pots et courir après les souris.
LE CUISINIER. Je l’ai averti de ne pas approcher la grande jarre.
POLYIDOS. Tu en as retiré le couvercle ?
LE CUISINIER. Il est lourd.
POLYIDOS. Alors soulève-le.
La jarre s’ouvre. Un long silence suit ; aucune image spectaculaire de la mort de l’enfant n’est montrée.
PASIPHAÉ. Je n’avais pas besoin d’un oracle pour savoir que cette maison pouvait me faire perdre ce que j’avais de plus cher.
MINOS. Polyidos, tu l’as trouvé. Maintenant rends-le-moi vivant.
POLYIDOS. Trouver ce qui est caché n’est pas accomplir tout ce qui est demandé.
MINOS. Tu sais expliquer les présages ; tu trouveras aussi comment vaincre la mort.
POLYIDOS. Une parole peut révéler une vérité douloureuse sans rendre possible son contraire.
MINOS. Ne discute pas. Agis.
PASIPHAÉ. Et si ce que tu demandes dépasse son savoir ?
MINOS. Il apprendra.
POLYIDOS. Voilà la tyrannie : le souverain croit que l’impossible devient une obligation dès qu’il en fait un ordre.
V — AGÔN : UN ROI PEUT-IL COMMANDER LA VIE ?
Une estrade sépare Minos de Polyidos. Les serviteurs composent un tribunal fictif.
MINOS. Les devins prétendent connaître les choses invisibles. Qu’ils ne se dérobent pas lorsqu’on leur demande de montrer ce qu’ils savent.
POLYIDOS. Je sais moins que tu ne le crois. C’est précisément pourquoi tu devrais m’écouter.
MINOS. Si les dieux t’accordent une vision, elle doit servir leur ordre.
POLYIDOS. Leur ordre ou le tien ?
MINOS. En Crète, les deux ne peuvent être opposés impunément.
PASIPHAÉ. La douleur d’un père ne justifie pas qu’il fasse souffrir tous ceux qui l’entourent.
MINOS. Que ferais-tu à ma place ?
PASIPHAÉ. Je laisserais au devin le droit de dire qu’il ne sait pas.
LE SCRIBE. Voilà une proposition dangereuse pour le fonctionnement des oracles.
POLYIDOS. Elle est dangereuse surtout pour ceux qui vendent leur certitude.
MINOS. Pourtant tu as déchiffré la génisse.
POLYIDOS. Une énigme résolue ne transforme pas son interprète en maître des choses.
LE CORYPHÉE. Nous avons vu un roi consulter un homme parce qu’il savait et le menacer parce qu’il refusait de prétendre savoir davantage.
MINOS. Tu resteras enfermé près de l’enfant jusqu’à ce que tu me le rendes.
POLYIDOS. Tu peux enfermer mon corps, mais ton décret ne donnera pas à la tombe une seconde porte.
PASIPHAÉ. Et quand cette porte s’ouvrira, qui répondra de ce que tu auras exigé ?
VI — TROISIÈME ÉPISODE : LES SERPENTS DE LA TOMBE
Un espace sombre. Polyidos est enfermé avec un mannequin figurant le corps de Glaucos. Deux serpents de tissu paraissent successivement.
POLYIDOS. J’ai expliqué un présage et me voilà puni pour une science que je ne possède pas.
UN SERPENT. Pourquoi te plains-tu ? Les hommes nous prêtent tant de secrets qu’ils finissent par oublier nos besoins ordinaires.
POLYIDOS. Un serpent qui parle. Mon malheur se change donc en comédie.
UN SERPENT. N’appelle pas un malheur comique simplement parce que tu ne peux en vérifier la cause.
Un second serpent apparaît, tenant une feuille verte dans sa gueule.
POLYIDOS. Dans le récit que les hommes feront peut-être de cette journée, tu apporteras une plante capable de ranimer les morts.
LE SECOND SERPENT. Dans une autre histoire, je ne suis peut-être qu’un animal qui cherche de quoi manger.
POLYIDOS. À moi de choisir la scène que le public verra.
UN SERPENT. Voilà enfin une parole de poète plutôt que de devin.
POLYIDOS. L’herbe dont tu parles est donc à prendre comme un signe ?
LE SECOND SERPENT. Peut-être. Mais n’oublie pas qu’une histoire n’est pas un traitement que l’on peut promettre aux malades.
POLYIDOS. Je vais tenter ce que raconte la tradition, non enseigner à tout un peuple que la mort serait aisément réversible.
Le chœur chante à voix basse. Le mannequin est remplacé par l’acteur de Glaucos, qui se redresse.
GLAUCOS. Où sont mes parents ?
POLYIDOS. Derrière cette porte, que leur peur t’avait presque rendue inaccessible.
VII — QUATRIÈME ÉPISODE : LE DEVIN ET L’ENFANT
Glaucos a retrouvé les siens. Minos exige qu’avant son départ Polyidos transmette au garçon l’art divinatoire.
MINOS. Tu as rendu la vie à mon fils. Tu dois maintenant lui transmettre tout ton savoir.
POLYIDOS. As-tu remarqué qu’il veut seulement courir et retrouver ses compagnons ?
MINOS. Il héritera d’un royaume ; il doit pouvoir prévoir l’avenir.
GLAUCOS. Je voudrais surtout prévoir à quel moment le repas sera servi.
PASIPHAÉ. Voilà une science dont la famille entière aurait besoin.
POLYIDOS. Peut-être pourrais-je lui apprendre à observer les choses, à poser des questions et à reconnaître ses erreurs.
MINOS. Ce n’est pas assez.
POLYIDOS. Il n’existe pas d’enseignement qui supprime toutes les erreurs.
GLAUCOS. Si je deviens devin, pourrai-je éviter les jarres ?
POLYIDOS. Tu peux déjà le faire en te souvenant de ce qui est arrivé.
MINOS. J’exige davantage.
POLYIDOS. Ta première exigence m’a enfermé dans une tombe. Ta deuxième voudrait enfermer ton fils dans la certitude.
PASIPHAÉ. Peut-être devrais-tu être heureux qu’il ait retrouvé le droit de ne pas tout savoir.
LE CORYPHÉE. Un enfant vivant vaut-il moins aux yeux d’un roi qu’un héritier capable de prédire sa propre gloire ?
VIII — PARABASE : LES DEVINS ET LES COMMANDES IMPOSSIBLES
Le chœur s’adresse aux spectateurs, en précisant par sa présence qu’il appartient à cette recréation et non à un texte authentique.
LE CORYPHÉE. Athéniens, les puissants demandent aux médecins de guérir toutes les maladies, aux stratèges de ne perdre aucune bataille et aux devins de connaître l’avenir même lorsque les événements restent entre les mains des hommes.
LE CHŒUR. Ils promettent des couronnes avant la victoire et distribuent des coups lorsqu’une promesse se révèle trop grande.
LE CORYPHÉE. Celui qui dit « je ne sais pas » n’est pas toujours ignorant ; parfois il protège les autres des erreurs que produirait une assurance mensongère.
LE CHŒUR. On peut écouter les récits des dieux et reconnaître qu’ils ne décrivent pas une technique à reproduire. On peut apprendre d’une énigme sans se convaincre que toutes les énigmes ont une réponse.
LE CORYPHÉE. Le roi veut que la mort obéisse. Le serviteur voudrait que le roi se taise. Le devin aimerait une vie plus longue. Aucun ne possède ce qu’il désire simplement parce qu’il le désire.
LE CHŒUR. Riez donc de ceux qui vendent le savoir absolu et de ceux qui croient pouvoir l’acheter. Les premiers portent la vanité dans la bouche, les seconds la puissance dans les mains.
IX — EXODOS : LA LEÇON DU DÉPART
Une plage de Crète. Polyidos s’apprête à embarquer pour Argos. Glaucos l’accompagne, suivi d’une garde royale.
GLAUCOS. Mon père exige que tu me laisses l’art de voir l’avenir.
POLYIDOS. Je t’ai montré ce que j’en connais.
GLAUCOS. Il dit que tu caches le plus important.
POLYIDOS. Peut-être le plus important est-il de savoir reconnaître ce qu’on ne peut pas prévoir.
GLAUCOS. Alors je ne serai pas un grand devin.
POLYIDOS. Tu pourras être un homme attentif.
GLAUCOS. Et l’histoire de l’herbe ?
POLYIDOS. Garde-la comme un récit sur les limites du pouvoir et le désir de vivre, pas comme une recette que l’on emploie sur ceux qui souffrent.
MINOS. Polyidos ! Mon fils possède-t-il enfin ton enseignement ?
POLYIDOS. Il a appris quelques choses et oublié d’autres. Voilà ce que font les enfants, comme les adultes.
MINOS. Dans la légende, tu lui demanderais un geste qui le ferait oublier.
GLAUCOS. Je préfère décider de ce dont je me souviendrai.
PASIPHAÉ. Alors ne lui ordonne pas une dernière fois de devenir quelqu’un d’autre.
POLYIDOS. Adieu, Glaucos. Que ta curiosité te protège mieux que les certitudes de ton père.
LE CHŒUR FINAL. Voici un enfant revenu, un roi encore inquiet et un devin qui repart. Que les hommes gardent leurs récits merveilleux sans transformer la merveille en pouvoir absolu. Que celui qui cherche la vérité accepte d’en connaître parfois la limite !
IV. POSTFACE PHILOLOGIQUE ET COMPARATIVE
Il faut distinguer trois niveaux qui ne se recouvrent pas : les fragments attribués à Aristophane ; le Polyidos tragique d’Euripide, partiellement retrouvé ; les récits mythographiques de Pseudo-Apollodore et d’Hygin. L’action moderne combine les deux derniers niveaux pour représenter une histoire que le titre de la comédie invite à envisager, sans autoriser la restitution de son scénario.
La restauration de Glaucos à la vie est un motif mythique ; elle ne décrit pas une technique thérapeutique et ne doit pas être présentée comme un témoignage de médecine grecque efficace. Le traitement de la certitude prophétique éclaire la relation entre roi et devin, mais ne peut être considéré comme la philosophie personnelle d’Aristophane.
V. BIBLIOGRAPHIE ET LIENS
Christian Orth, Aristophanes’ Lost Plays (2024) : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18 ; Jean-Claude Carrière, L’Aristophane perdu (2000) : https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023 ; Kassel et Austin, Poetae Comici Graeci III.2 ; Pseudo-Apollodore, Bibliothèque III : https://hcmc.uvic.ca/project/myths/APOL1-L3.html ; Hygin, Fabulae 136 : https://open.online.uga.edu/gantzmythsources/chapter/p-270-lower/ ; Paléphate, Histoires incroyables, 27 : https://fr.wikisource.org/wiki/Histoires_incroyables_(Palephate)/27 ; Death, Resurrection, and Realism in Euripides’ Alcestis, Greece and Rome, discussion du nouveau papyrus du Polyidos d’Euripide : https://www.cambridge.org/core/journals/greece-and-rome/article/death-resurrection-and-realism-in-euripides-alcestis/AF0B40D47CE593E1A92FB616715E7EE2.
