LES SAISONS — RECONSTITUTION DRAMATIQUE DÉVELOPPÉE

MYTHOS · Aristophane · Ὧραι · pièce perdue, datation incertaine.

NOTICE ÉDITORIALE : les scènes, dialogues et caractères sont des créations modernes. Le fragment 581 K.-A. atteste une discussion sur la profusion de denrées accessibles tout au long de l’année, où est évoquée la place de la vénération des dieux. Des fragments mentionnent des cultes étrangers, notamment Sabazios ; l’intrigue véritable et les personnages restent inconnus. Aucun passage inventé ici ne doit être cité comme une parole d’Aristophane.

I. DONNÉES PHILOLOGIQUES ET INTERPRÉTATIONS

Les fragments traditionnellement numérotés 577–589 dans Kassel–Austin ont fait penser à une satire du calendrier religieux, des nouveaux cultes et de la richesse maritime d’Athènes. Le fragment 581 est particulièrement important : un personnage y attribue en substance l’accès aux produits de toutes saisons au respect des dieux par les Athéniens, dans un dialogue dont l’identité des interlocuteurs n’est pas conservée. L’idée d’une utopie agraire ou d’une mise en scène de l’abondance est une hypothèse interprétative, non une action démontrée.

La présence de Sabazios dans le fragment 578 et la discussion sur les divinités non grecques ont suggéré une rivalité entre cultes traditionnels et nouveaux usages religieux. Les personnifications de quatre saisons et leur débat avec un marchand relèvent ici d’un choix dramaturgique moderne. On ne sait pas si elles composaient le chœur originel. Le titre Horai peut renvoyer à des personnifications et à des temporalités différentes selon les traditions.

II. DISTRIBUTION ET DISPOSITIF

Le Printemps, l’Été, l’Automne, l’Hiver ; une Nymphe ; un paysan ; un marchand ; un magistrat ; un célébrant de Sabazios ; un scribe ; le chœur des Heures. Scène : marché athénien, étal de fruits, calendrier déroulant, table des saisons.

III. TEXTE DRAMATIQUE

I — PROLOGUE : DES FIGUES EN PLEIN HIVER

Athènes, un marché. Une marchande expose des figues et des grappes de raisin hors saison ; un vieil agriculteur observe ses paniers.

LE MARCHAND. Voici des fruits pour toute l’année ! Des figues quand les arbres sont nus, des raisins lorsque la neige tombe et des herbes plus fraîches que le sourire du vendeur.

LE PAYSAN. Qui a fait mûrir ces figues ?

LE MARCHAND. Des hommes très éloignés d’ici.

LE PAYSAN. Où sont leurs arbres ?

LE MARCHAND. Dans des contrées dont tu ne sais même pas prononcer le nom.

LE PAYSAN. Je connais pourtant mes arbres.

LE MARCHAND. Voilà pourquoi tu es pauvre. Tes fruits attendent la saison, les miens voyagent.

LE PAYSAN. Tes figues ont-elles voyagé librement ou dans des caisses que d’autres ont portées ?

LE MARCHAND. Voilà une question bien triste devant un fruit si sucré.

LE MAGISTRAT. La cité doit se réjouir : nous possédons désormais ce que toutes les saisons produisent.

LE PAYSAN. Vous possédez surtout les ports, les navires et la bourse qui permet d’acheter des fruits.

LE MAGISTRAT. C’est ce qu’on appelle la civilisation.

UNE NYMPHE. Et qui vous a dit que les saisons avaient consenti à être réunies dans ce panier ?

LE MARCHAND. Une nymphe ! J’ignorais que les fruits possédaient un syndicat.

LA NYMPHE. Ils n’en ont pas besoin. Lorsqu’on oublie leurs conditions de vie, il suffit parfois qu’une récolte manque.

LE MAGISTRAT. Encore une voix qui prédit le malheur pour empêcher les progrès du commerce.

LE PAYSAN. Non. Elle rappelle que les aliments ne se fabriquent pas en les nommant.

II — PARODOS : LA RONDE DES HEURES

Quatre personnifications des saisons entrent. Elles ne doivent pas être identifiées à un chœur historiquement garanti dans la comédie perdue : c’est un choix scénique moderne.

LE PRINTEMPS. Je pousse les bourgeons à s’ouvrir quand la terre se réchauffe.

L’ÉTÉ. Je donne au blé sa maturité et aux hommes la fatigue des moissons.

L’AUTOMNE. Je laisse mûrir les fruits et j’ouvre les jarres du vin nouveau.

L’HIVER. Je ferme les chemins, protège certaines graines et rappelle que tout travail a besoin d’un repos.

LE CHŒUR DES SAISONS. Nous ne sommes pas des armées qui se disputent une ville. Nous nous succédons, et la terre change avec nous.

LE CORYPHÉE. Pourtant Athènes veut du printemps dans chaque amphore, de l’été dans chaque poisson, de l’automne dans les vignes et de l’hiver seulement pour vendre des manteaux.

L’HIVER. J’ignore qui m’a transformé en marchand de laine.

L’ÉTÉ. Et j’ignore qui a décidé que la chaleur serait agréable toute l’année.

LE CHŒUR. Que le temps garde ses différences, même quand les hommes apprennent à transporter les fruits d’un pays vers un autre !

III — PREMIER ÉPISODE : LE DIEU NOUVEAU

Un célébrant étranger arrive avec un tambour ; à son passage, quelques habitants se retournent avec curiosité.

LE CÉLÉBRANT. Notre fête honore une puissance que certains nomment Sabazios. Nous avons des chants et des gestes rituels qui ne ressemblent pas aux vôtres.

LE MAGISTRAT. Voilà la cause de toutes les nouveautés qui troublent Athènes.

LE CÉLÉBRANT. Me connais-tu ?

LE MAGISTRAT. Je connais ton nom.

LE CÉLÉBRANT. Et quelle action m’as-tu vu accomplir ?

LE MAGISTRAT. Aucune. Mais ton tambour me suffit.

LA NYMPHE. Ne fais pas d’une musique étrangère un crime parce qu’elle ne te plaît pas.

LE PAYSAN. Je ne connais pas ce culte. Je demande seulement s’il nous aidera à faire pousser le blé.

LE CÉLÉBRANT. Nous cherchons la faveur des dieux, comme vous dans vos processions.

LE MARCHAND. Vous pouvez également chercher la faveur de mes figues. J’en vendrais avec plaisir à tous les cultes.

L’HIVER. Voilà l’unique religion que ce commerçant pratique sans interruption.

LE MAGISTRAT. Mais si les cérémonies nouvelles remplacent les anciennes ?

LE CÉLÉBRANT. Les hommes peuvent rencontrer des dieux dont ils n’avaient pas entendu le nom sans oublier leurs morts ni leurs terres.

LE PRINTEMPS. Le monde n’est pas un jardin auquel Athènes aurait donné tous les noms.

LE CORYPHÉE. Il est facile de rire d’un rite qu’on ne comprend pas. Il est plus intéressant de se demander pourquoi une cité a peur de ce qu’elle ne connaît pas.

LE MARCHAND. Si cette discussion dure, j’aurai vendu toutes mes figues avant qu’un dieu ne soit jugé.

IV — DEUXIÈME ÉPISODE : LE BANQUET DE TOUTES LES RÉCOLTES

Le marchand invite les puissants de la cité à une fête. Il pose sur une table du raisin, des fruits secs, du miel et des légumes venus de régions différentes.

LE MARCHAND. Regardez ! Chaque saison est présente à ma table.

LE MAGISTRAT. Voilà la preuve de la faveur divine.

LE PAYSAN. C’est surtout la preuve que des hommes ont cultivé ces terres et que des navires ont transporté ces denrées.

LE CÉLÉBRANT. Pourquoi les deux observations devraient-elles être ennemies ?

LE MAGISTRAT. Parce que les hommes qui expliquent les choses par le travail finissent parfois par mépriser les dieux.

LE PAYSAN. Et ceux qui les expliquent uniquement par les dieux finissent parfois par oublier les travailleurs.

L’AUTOMNE. Tous se plaisent à mes fruits. Aucun ne parle de la taille des vignes.

L’ÉTÉ. Tous admirent le pain. Aucun ne parle des journées passées au soleil.

L’HIVER. Tous remercient le printemps d’avoir promis la récolte. Qui remercie le froid d’avoir laissé reposer les champs ?

LE MARCHAND. Je remercie surtout ceux qui ont payé.

LA NYMPHE. Une abondance achetée ailleurs n’est pas une abondance sans coût.

LE CORYPHÉE. Voici le repas le plus vaste d’Athènes, préparé avec des produits que la cité ne voit jamais pousser. Que les invités aient au moins la politesse de reconnaître le trajet de chaque plat.

V — AGÔN : QUELLE EST LA SOURCE DE L’ABONDANCE ?

Le chœur place quatre corbeilles au centre de l’orchestra. Le magistrat défend l’honneur des cultes ; le paysan, l’attention au travail ; le célébrant, le droit aux rites nouveaux ; le marchand, la liberté du commerce.

LE MAGISTRAT. Nos ancêtres honorèrent les dieux et la cité devint puissante. Le peuple doit donc conserver leurs usages pour conserver sa prospérité.

LE PAYSAN. Les ancêtres semèrent également, cultivèrent et construirent les ports. Leur rendre justice ne consiste pas à oublier leurs bras.

LE CÉLÉBRANT. Et l’étranger qui arrive avec un nom divin nouveau n’est pas nécessairement l’ennemi des rites anciens.

LE MARCHAND. Pour ma part, je propose une règle simple : laissez-moi vendre ce que mes navires apportent.

L’HIVER. Et quand un bateau ne pourra plus passer ?

LE MARCHAND. Nous attendrons le suivant.

L’HIVER. Alors même ton commerce connaît des saisons.

LE PRINTEMPS. Vous voulez rendre toutes les choses disponibles au même moment. Mais la disponibilité ne signifie pas que la terre ait cessé de vivre dans le temps.

LE MAGISTRAT. Que réponds-tu au peuple qui réclame des fruits ?

LE PAYSAN. Qu’il peut profiter des échanges sans croire que tout est produit ici, à volonté et sans limite.

LE CÉLÉBRANT. Qu’il peut respecter plusieurs traditions sans les confondre et sans désigner leurs fidèles comme des ennemis.

LE MARCHAND. Qu’il peut acheter des figues, mais devrait apprendre à payer ceux qui les ont cultivées.

LE CORYPHÉE. Voilà quatre voix qui savent à la fois se contredire et contribuer à la même table.

LE CHŒUR. L’abondance ne se résume pas à posséder toutes les choses. Elle suppose de comprendre les relations qui rendent les choses possibles.

VI — TROISIÈME ÉPISODE : LE CALENDRIER DES CULTES

Un jeune scribe apporte un calendrier gigantesque. Il le déroule d’un bout à l’autre de la scène.

LE SCRIBE. Nous avons tant de cérémonies qu’il ne reste plus de jours libres.

LE MAGISTRAT. Il faut honorer tous les dieux.

LE SCRIBE. Alors nous devrons faire commencer demain avant la fin d’aujourd’hui.

LE CÉLÉBRANT. Nos fêtes pourront se tenir sans annuler celles des autres.

LE MAGISTRAT. Le temps de la cité est déjà occupé.

LE PRINTEMPS. Le temps n’est pas un terrain que vous pouvez découper à volonté.

L’AUTOMNE. Les vendanges n’attendront pas la fin des discussions.

LE PAYSAN. Et nos ouvriers ne pourront pas quitter les champs à chaque nouvelle procession.

LE MARCHAND. Mais les processions sont excellentes pour les affaires.

LE SCRIBE. Je propose qu’on rassemble tous les cultes le même jour.

LE CÉLÉBRANT. Tu ne connais même pas la signification de nos rites.

LE SCRIBE. Nous les appellerons tous « fête générale ».

L’HIVER. Voilà la meilleure façon d’oublier tous les dieux à la fois.

LE CORYPHÉE. Les hommes qui veulent tout célébrer sans rien comprendre obtiennent un calendrier plein et une mémoire vide.

VII — QUATRIÈME ÉPISODE : LE FRUIT QUI REFUSE DE MÛRIR

Le marchand a voulu faire mûrir une figue encore verte à l’aide de lampes, de chants et de promesses.

LE MARCHAND. Je lui ai donné du miel, de la chaleur et les meilleurs discours.

LE PAYSAN. Elle est encore verte.

LE MARCHAND. Ce fruit manque de patriotisme commercial.

LE PRINTEMPS. Tu as confondu une chose vivante avec une commande.

LE MAGISTRAT. Pourrions-nous lui consacrer une fête ?

LE MARCHAND. Si la fête augmente son prix, certainement.

L’ÉTÉ. Les jours de chaleur ne se remplacent pas par un registre de ventes.

LE CÉLÉBRANT. Dans ma région aussi, les cultivateurs attendent ce que la saison permet.

LE PAYSAN. Voilà donc une connaissance que les villes lointaines possèdent en commun.

LE MARCHAND. Je pensais abolir l’attente.

LA NYMPHE. Tu as surtout découvert qu’elle ne se vend pas.

LE CORYPHÉE. La figue ne mûrit pas. Le marchand, peut-être.

LE CHŒUR. Les hommes qui possèdent toutes les routes de la mer doivent encore apprendre à se rendre patients devant un arbre.

VIII — PARABASE : LE TEMPS N’EST PAS UNE POSSESSION

Le chœur se tourne vers les spectateurs. Il faut distinguer cette parabasis inventée du fragment 581, qui atteste bien une confrontation autour de l’approvisionnement en toutes saisons et de la place des dieux.

LE CORYPHÉE. Citoyens, vous avez fait venir à Athènes des marchandises et des récits venus de loin. C’est une richesse. Mais vous pouvez aussi devenir ignorants de ce qui la rend possible si vous confondez l’arrivée d’une amphore avec la naissance d’une récolte.

LE CHŒUR. Le dieu ancien n’est pas nécessairement juste parce qu’il est ancien ; le dieu étranger n’est pas nécessairement dangereux parce qu’il vient d’ailleurs. La comédie peut railler l’excès de zèle sans faire de la différence une faute.

LE CORYPHÉE. Quant à vous, marchands qui promettez l’été en hiver, gardez vos cargaisons et vos profits, mais n’allez pas prétendre que les saisons elles-mêmes obéissent à vos contrats.

LE CHŒUR. Laissez aux choses le temps de se former, aux hommes celui de se connaître et aux fêtes celui de signifier davantage qu’une journée où l’on n’a pas travaillé.

LE CORYPHÉE. Les richesses de la cité ne devraient pas l’empêcher de voir ce dont elle dépend.

LE CHŒUR. Nous sommes les Heures, non les chaînes qui retiennent le temps. Le temps passe librement, même à Athènes.

IX — EXODOS : UNE TABLE OÙ CHACUN CONNAÎT LE TRAVAIL DE L’AUTRE

Le marchand laisse ses fruits sur une grande table. Le paysan apporte un panier de graines, et le célébrant un petit rameau.

LE MARCHAND. Je ne prétendrai plus que mes figues abolissent l’hiver.

LE PAYSAN. Je ne prétendrai plus qu’un fruit arrivé par bateau soit sans valeur sous prétexte qu’il n’a pas poussé près de chez moi.

LE MAGISTRAT. Je conserverai les fêtes anciennes.

LE CÉLÉBRANT. Et nous discuterons des rites nouveaux sans que la peur décide de tout.

LE PRINTEMPS. Les graines auront leur jour.

L’ÉTÉ. Les moissons auront leur effort.

L’AUTOMNE. Les fruits auront leur maturité.

L’HIVER. Et les hommes auront parfois besoin de se reposer.

LE SCRIBE. Puis-je tout de même écrire un décret ?

LE CORYPHÉE. Écris que la cité n’a pas réussi à interdire le passage du temps.

LE MARCHAND. Voilà un décret qui survivra à tous les magistrats.

LE CHŒUR FINAL. Que les saisons gardent leurs chemins et que les hommes apprennent à échanger sans prétendre dominer chaque commencement et chaque fin. Que les dieux reçoivent des chants sans faire oublier les travailleurs, et que les tables d’Athènes portent avec leurs fruits la mémoire de ceux qui les ont fait pousser !

IV. POSTFACE — ABONDANCE, RELIGION ET COMMERCE

La question de l’abondance dans Les Saisons touche une particularité de la puissance athénienne : les échanges maritimes rendent disponibles des produits d’origines et de temporalités différentes. Mais le fragment 581 ne prouve pas que la pièce établissait une théorie économique déterminée. Son dialogue semble pouvoir opposer une interprétation religieuse de la prospérité à une mise en cause de la richesse, de la mollesse ou des cultes étrangers. Il importe donc d’éviter de transformer une hypothèse sur les intentions d’Aristophane en certitude.

La réécriture refuse de traiter la nouveauté religieuse comme une culpabilité en soi. Ce n’est pas nécessairement la position de la comédie antique ; c’est une décision de dramaturgie moderne visant à laisser les interlocuteurs débattre. De même, les quatre saisons sont ici des caractères distincts ; leur présence n’autorise pas à supposer qu’une division en quatre saisons était uniformément pratiquée dans tous les textes grecs du Ve siècle.

V. BIBLIOGRAPHIE

Kassel–Austin, Poetae Comici Graeci III.2, frr. 577–589 ; Center for Hellenic Studies, Prodicus on the Rise of Civilization: Religion, Agriculture, and Culture Heroes (2016) : https://research-bulletin.chs.harvard.edu/2016/11/01/prodicus-rise-of-civilization/ ; Jean-Claude Carrière, L’Aristophane perdu (2000) : https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023 ; Christian Orth, Aristophanes’ Lost Plays, in A Companion to Aristophanes (2024) : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18 ; Athénée, Deipnosophistes IX, 372b (transmission du fragment 581).