LES HOMMES À LA POÊLE — ADAPTATION DRAMATIQUE DÉVELOPPÉE

MYTHOS · Volume IV · Ταγηνισταί (Tagēnistai). Comédie perdue attribuée à Aristophane, datation incertaine. Texte original en français, et non une traduction. Toutes les répliques et l’agencement des épisodes sont créés pour MYTHOS.

ÉTAT DOCUMENTAIRE — QUAND LES FRAGMENTS NOUS PARLENT DE REPAS

Les fragments des Tagēnistai sont traditionnellement numérotés 504–545 K.-A. Le fr. 504 vante paradoxalement le royaume de Plouton : les morts auraient un meilleur sort et festoieraient continuellement. Le fr. 506 évoque la dégradation de quelqu’un par un livre ou par des enseignants, dans un contexte rapproché de la sophistique et de Prodicos. Les fr. 513–514 concernent le banquet ou la nourriture ; les fr. 520–521 évoquent les sardelles ; les fr. 522 et 525 renvoient au pain et à un récipient de miel ; le fr. 540 atteste la troisième libation du repas. L’ordre exact de ces morceaux dans la pièce est inconnu et certains fragments sont des gloses très brèves.

Les études proposent parfois une date entre 415 et 400 av. J.-C., notamment pour des raisons métriques et lexicales ; ce n’est pas une datation démontrée. Le titre peut désigner un groupe associé à la friture ou aux poêles : la composition d’un chœur de cuisiniers est ici un choix moderne plutôt qu’une donnée certaine. Le personnage de Prodicos est un rappel d’un débat critique sur le fr. 506, non une apparition attestée dans les scènes de la pièce. Il faut éviter d’attribuer à Aristophane nos commentaires sur le marché et le travail.

PERSONNAGES ET DISPOSITIF

Chérion, cuisinier ; Mélitta, vendeuse et gestionnaire ; Parasitos, habitué des banquets ; un serviteur ; un poissonnier ; un marchand ; un maître de mots nommé Prodicos dans cette fiction ; Plouton représenté par un acteur masqué ; le chœur des Hommes à la poêle.

TEXTE INTÉGRAL DE L’ADAPTATION — NEUF SÉQUENCES

I. Prologue — La cuisine qui a faim

Une rue d’Athènes. Un petit restaurant ouvre ses portes avant l’aube. Le patron est assis devant un poêlon vide.

CHÉRION. J’ai acheté des sardelles, des herbes, de l’huile et de la farine. Le marchand de charbon réclame le double du prix habituel. À ce rythme, il me faudra louer la chaleur du soleil.

MÉLITTA. Nous pourrions réduire le menu.

CHÉRION. Si je réduis davantage, nous servirons l’odeur du pain.

LE SERVITEUR. L’odeur se vendrait bien aux philosophes. Ils disent qu’il faut apprendre à désirer peu.

CHÉRION. Qu’ils viennent expliquer leur sagesse aux clients qui ont travaillé toute la journée.

MÉLITTA. Voici un habitué.

PARASITOS. J’ai faim.

CHÉRION. Tu avais faim hier.

PARASITOS. C’est une maladie chronique que tes repas sont seuls à soulager.

CHÉRION. Tu me dois trois banquets.

PARASITOS. Établis la dette au nom de la cité ; j’ai consacré mes forces à ses conversations.

LE SERVITEUR. Il a surtout consacré son ventre à nos fourneaux.

PARASITOS. Voilà une malveillance envers un homme de culture.

MÉLITTA. Si la culture ne paie pas les sardelles, nous devrons trouver un autre savoir.

CHÉRION. Il me vient une idée : transformons toute la ville en une immense poêle. Les citoyens seront obligés de faire la cuisine ensemble.

PARASITOS. Je m’y oppose. La cité doit accueillir ceux qui mangent, non leur demander de cuire.

CHÉRION. Alors nous avons trouvé notre premier adversaire.

II. Parodos — Les hommes de la poêle

Un chœur de cuisiniers, de serveurs, de vendeurs de poisson et de commis entre avec des poêles battues comme des tambours.

LE CHŒUR. Nous connaissons le bruit de l’huile, la chaleur des foyers, la patience de la cuisson et les cris des clients.

LE CORYPHÉE. Lorsque le riche veut du poisson, le poissonnier prétend que la mer n’en fournit plus. Lorsque le pauvre en demande, le riche l’a déjà acheté.

UN CUISINIER. Une sardelle peut faire le bonheur d’un homme qui vient de finir sa journée.

UN AUTRE. Une sardelle peut aussi faire la honte d’un notable qui veut être vu avec un plat plus rare.

LE CHŒUR. La poêle ne demande pas les noms des pères. Elle veut de l’huile, du feu et quelque chose qu’on puisse faire cuire.

LE CORYPHÉE. Notre tribunal sera une cuisine, nos discours seront des recettes et nos sentences seront des plats. Mais que personne n’essaie de faire passer une mauvaise sauce pour une loi divine.

PARASITOS. Puis-je entrer dans le chœur ?

LE CORYPHÉE. Bien sûr, si tu portes une poêle.

PARASITOS. Et si je la mange ?

LE CHŒUR. Nous saurons enfin de quoi tu es capable.

III. Premier épisode — Le professeur de frugalité

Un maître d’éloquence, Prodicos dans cette fiction, arrive pour expliquer les termes du repas. La distribution du fragment 506 à ce personnage reste une pure invention.

PRODICOS. J’ai appris qu’ici l’on discutait de gourmandise.

CHÉRION. Nous discutons de prix.

PRODICOS. Alors distinguons le désir de manger, l’avidité, l’appétit, la faim et la nécessité.

MÉLITTA. Nous avons distingué tout cela en préparant les plats. Mais le charbon est toujours trop cher.

PRODICOS. Les hommes souffrent parfois de leurs définitions imprécises.

LE SERVITEUR. Les nôtres souffrent d’estomacs parfaitement précis.

PARASITOS. Ma faim est un argument naturel.

PRODICOS. Elle devient une objection à ta conduite lorsque tu demandes à autrui de la financer.

PARASITOS. Voilà un professeur hostile à la liberté de penser.

CHÉRION. Puisque tu sais si bien distinguer les mots, distingue aussi ce client d’un homme qui paie.

PRODICOS. C’est une affaire de convention.

MÉLITTA. Alors notre convention sera simple : celui qui commande paie, celui qui ne peut pas payer peut parfois recevoir une aide, mais celui qui ment continuellement sur ses moyens recevra une leçon.

PARASITOS. J’aime moins la philosophie depuis qu’elle s’applique à moi.

LE CORYPHÉE. Une belle idée sur la mesure mérite d’être éprouvée devant un poisson vraiment bon.

IV. Deuxième épisode — Les sardelles et les espèces

Un poissonnier entre, suivi d’un client qui réclame une anguille ; la servante tient un panier de poissons.

LE POISSONNIER. Sardelles fraîches ! Anguilles magnifiques ! Tout ce qu’un homme peut souhaiter.

CHÉRION. J’ai commandé des sardelles.

LE POISSONNIER. Elles sont ici.

CHÉRION. Pourquoi ne sont-elles pas toutes de la même taille ?

LE POISSONNIER. Parce que la mer refuse encore l’égalité parfaite.

PARASITOS. Je préférerais l’anguille.

MÉLITTA. Tu préférerais surtout ne pas la payer.

LE CLIENT. Pourquoi les nobles servent-ils de l’anguille et les pauvres des sardelles ?

LE POISSONNIER. Parce que l’anguille est rare, donc chère.

CHÉRION. Parfois, parce qu’il suffit qu’un homme riche désire une chose pour que tous les autres croient devoir la désirer également.

LE SERVITEUR. Nous pouvons préparer les sardelles avec des herbes et du bon pain.

LE CLIENT. Alors je veux y goûter.

PARASITOS. Moi aussi.

MÉLITTA. Et toi, Parasit os, goûteras-tu avec ta propre pièce ?

PARASITOS. Je propose de payer par une ode.

LE CORYPHÉE. Voilà un plat qui nécessiterait des oreilles plus grandes que des assiettes.

LE POISSONNIER. Je laisse les sardelles. Leur prix sera plus doux si vous achetez le panier entier.

CHÉRION. Un commerce juste peut commencer lorsque les vendeurs acceptent que la qualité ne soit pas un prétexte pour tromper.

V. Agôn — Qui mérite de manger ?

Le restaurant devient une assemblée. Trois groupes discutent : ceux qui fabriquent, ceux qui vendent, ceux qui consomment.

CHÉRION. Un bon repas résulte de beaucoup de travaux. La terre produit des grains, les filets rapportent les poissons, le moulin broie la farine et la cuisine transforme les aliments.

PARASITOS. Le consommateur donne au repas son but. Sans moi, vous cuisineriez en vain.

MÉLITTA. Nous pourrions cuisiner pour ceux qui ne cherchent pas à vivre éternellement à nos dépens.

PRODICOS. L’argument du consommateur n’est pas entièrement faux : la satisfaction d’un besoin fait partie de la valeur d’un bien.

LE CORYPHÉE. Mais ce besoin ne donne pas au demandeur un droit illimité sur l’effort des autres.

LE POISSONNIER. Et le prix doit me permettre de revenir pêcher demain.

UNE SERVANTE. Les travailleurs doivent pouvoir manger de ce qu’ils contribuent à produire.

PARASITOS. J’ai l’impression que tous les arguments me désignent.

CHÉRION. Personne ne te reproche d’avoir faim. Nous te reprochons de refuser systématiquement de répondre de tes promesses.

PRODICOS. Une distinction magnifique. Je pourrais l’enseigner.

MÉLITTA. Enseigne-la donc à notre parasite.

PARASITOS. J’aimerais commencer par une leçon accompagnée d’un repas.

LE CHŒUR. Le besoin ne devient pas faute parce qu’il existe ; l’exploitation ne devient pas vertu parce qu’elle s’habille de bons mots.

VI. Troisième épisode — Plouton et le paradis des banquets

Un faux messager d’Hadès paraît, suivi d’un acteur coiffé d’une couronne sombre. La scène s’inspire librement du fragment 504, mais les personnages et répliques sont inventés.

LE MESSAGER. J’apporte des nouvelles d’en bas. Chez Plouton, les morts festoient sans compter la dépense.

CHÉRION. Dans ce cas, qui paie les repas ?

LE MESSAGER. Les morts n’ont plus besoin de travailler pour les gagner.

PARASITOS. Voilà une cité parfaitement gouvernée.

MÉLITTA. Tu souhaiterais donc mourir pour être nourri ?

PARASITOS. Je préférerais qu’on m’accorde les avantages sans la condition.

PLOUTON. On vante le royaume des morts parce qu’il ne connaît plus les inquiétudes des vivants. Mais tous ceux qui s’y rendent ne peuvent en revenir pour faire leurs achats.

PRODICOS. Une comparaison entre les biens des vivants et ceux des morts exige de définir ce qu’est un bien.

CHÉRION. Il est plus simple de demander si un banquet vaut quelque chose lorsqu’aucun ami ne peut y apprendre, travailler ou rire avec les autres.

PARASITOS. Il vaut au moins ce qu’on y mange.

PLOUTON. Je te promets qu’un jour tu découvriras la différence entre un plaisir renouvelable et un plaisir qui n’a plus de lendemain.

LE CORYPHÉE. Le royaume d’Hadès est ici une image satirique, pas un itinéraire que notre poète recommande aux affamés.

VII. Quatrième épisode — Le troisième toast

La table est enfin dressée. Les convives portent trois coupes successives. Un musicien s’assied à côté de la poêle.

CHÉRION. La première coupe à la cité, qui nous permet de travailler.

MÉLITTA. La deuxième à ceux qui ont porté les paniers.

PARASITOS. Et la troisième ?

LE SERVITEUR. Au client qui paiera son dû avant de réclamer un quatrième plat.

PARASITOS. Voilà un toast très personnel.

PRODICOS. Tu peux l’interpréter comme une exhortation générale.

LE POISSONNIER. Il n’y a pas encore de pain.

MÉLITTA. Il arrive, et nous avons préparé un peu de miel pour les gâteaux.

LE CORYPHÉE. Voilà des aliments que les fragments de l’œuvre perdue évoquent, mais personne ne sait si le banquet originel se déroulait dans cet ordre.

CHÉRION. Alors nous ne prétendrons pas le savoir. Nous ferons seulement ce que le théâtre nous permet : donner à manger à des personnages inventés.

PARASITOS. Je soutiens sans réserve cette méthode philologique.

LE SERVITEUR. Elle t’arrange parce que la fiction te nourrit.

LE CHŒUR. Un troisième toast peut rassembler une cité ; il ne supprime ni les dettes ni les injustices, mais il rappelle le plaisir qu’il y a à partager ce qu’on a préparé ensemble.

VIII. Parabase — Les recettes et les vérités

Le chœur frappe doucement ses poêles et se tourne vers les spectateurs.

LE CORYPHÉE. Athéniens, vous aimez les discours qui promettent le bonheur à tous. Certains vous le promettent par une loi, d’autres par une doctrine, d’autres encore par un banquet que vous n’avez pas à payer.

LE CHŒUR. Nous ne possédons qu’un savoir modeste : un plat se prépare. Il faut du temps, des gestes, des denrées et des hommes. Une seule erreur peut le gâter.

LE CORYPHÉE. Il en est peut-être ainsi de vos décisions politiques. Une cité ne devient pas juste parce qu’un orateur lui donne un nom magnifique.

LE CHŒUR. Vous pouvez rire du parasite qui abuse de la table ; vous devriez aussi rire du riche qui fait de l’abondance de ses cuisines la preuve de sa sagesse.

LE CORYPHÉE. Les cuisiniers apprennent à partager le feu et à ne pas confondre la chaleur de la poêle avec le plaisir de manger.

LE CHŒUR. Que les philosophes continuent de chercher le juste, les marchands d’organiser les échanges, et les citoyens de discuter leurs lois. Nous demanderons simplement que ceux qui parlent beaucoup de nourriture pensent aussi à ceux qui la préparent.

LE CORYPHÉE. Lorsque vous sortirez du théâtre, ne demandez pas quelle poêle était la plus brillante ; demandez qui a pu manger.

IX. Exodos — La meilleure recette

Le cuisinier ouvre une nouvelle table. Le parasite a accepté de travailler un après-midi pour rembourser une partie des repas.

PARASITOS. J’ai porté des paniers et nettoyé trois poêles. Voilà une journée épuisante.

CHÉRION. La cuisine t’a enfin montré ce qui précède le banquet.

PARASITOS. Elle m’a surtout montré que je préférais le banquet.

MÉLITTA. Mais tu sais désormais qu’il ne vient pas tout seul.

LE POISSONNIER. Voici les sardelles promises.

LE SERVITEUR. Et le pain.

PRODICOS. J’ai préparé un discours sur la distinction entre manger et bien manger.

CHÉRION. Tu le prononceras après le service, quand les gens pourront t’écouter sans mourir de faim.

PLOUTON. Je retourne à mon royaume. Les vivants savent peut-être déjà faire de meilleurs banquets que moi, puisqu’ils y apportent encore leur avenir.

PARASITOS. Le prochain banquet aura lieu quand ?

MÉLITTA. Lorsque tu auras gagné de quoi payer ta place.

LE CORYPHÉE. Il faudra peut-être le repousser de plusieurs jours.

LE CHŒUR FINAL. Qu’on entende nos poêles et qu’on regarde nos mains ! Que ceux qui mangent connaissent ceux qui travaillent ; que les riches apprennent le prix des choses, et les pauvres le droit de participer à la fête sans honte ! Que le rire demeure assez chaud pour réchauffer tous les convives !

POSTFACE CRITIQUE — UNE UTOPIE ALIMENTAIRE AMBIGUË

La comédie ancienne fait souvent de la nourriture un langage du bonheur et de la contradiction sociale. Le fragment 504 est frappant parce qu’il retourne les représentations ordinaires de la mort : le monde des morts devient paradoxalement un lieu d’abondance. Son ton peut relever d’une utopie comique, d’un raisonnement absurde ou d’un éloge ironique ; le contexte manque pour trancher. La version moderne l’insère dans une scène de repas et d’argumentation, sans prétendre retrouver le locuteur antique.

Les autres fragments témoignent d’un ensemble de mots, d’images et de gestes alimentaires, non d’une succession de repas que nous pourrions reconstituer avec précision. Les jeux sur les sardelles, la soupe et le miel servent ici de motifs concrets pour une satire sociale des consommateurs et des travailleurs.

SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE

Kassel et Austin, Poetae Comici Graeci, III.2, frr. 504–545 ; A. Bagordo, Aristophanes: Skenas katalambanousai – Horai (frr. 487–589), Fragmenta Comica 10.8, 2020, introduction aux Tagēnistai ; Jean-Claude Carrière, L’Aristophane perdu, 2000 : https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023 ; Christian Orth, Aristophanes’ Lost Plays, 2024 : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18 ; Athénée de Naucratis, Deipnosophistes VI, pour la tradition du fr. 504.