PLOUTOS I — LE DIEU DES RICHESSES, LA DETTE ET LA JUSTICE
MYTHOS · Volume IV · Adaptation dramatique originale et dossier critique du Ploutos souvent daté de 408 av. J.-C. Cette pièce moderne ne traduit pas le texte perdu et n’est pas une version ancienne retrouvée.
DOSSIER PHILOLOGIQUE — LE PROBLÈME DES DEUX PLOUTOS
La tradition antique distingue une représentation du Ploutos en 408 av. J.-C. et celle de 388, dont nous possédons la comédie. L’histoire des versions est complexe : Andreas Willi, dans le Journal of Hellenic Studies (2023), réexamine les commentaires antiques et les confusions de datation, notamment entre plusieurs états de transmission du Ploutos tardif. Son étude conclut qu’on ne peut trancher définitivement la question de l’existence d’une pièce de 408 entièrement distincte. On ne peut donc pas restituer de façon sûre sa structure, son chœur ni les scènes qu’elle aurait partagées avec l’œuvre conservée.
Les personnages modernes Timôn, Kerdôn et l’apprenti sont inventés. La personnification de la Pauvreté (Pénia) est un élément central du Ploutos conservé de 388, non une donnée démontrée de l’état de 408. Elle est reprise ici ouvertement comme motif de comparaison et non comme personnage attesté du premier Ploutos. De même, la cécité de Ploutos et sa guérison au sanctuaire d’Asclépios appartiennent au texte conservé ; la présente création n’en affirme pas la présence originelle.
PERSONNAGES ET DÉCOR
Timôn, ancien cultivateur ; Kerdôn, prêteur ; Ploutos, dieu personnifié des richesses ; Pénia, la Nécessité/Pauvreté ; une vendeuse ; un apprenti ; un héritier ; un vieil artisan ; un prêtre ; le chœur des petits métiers. La scène représente une place d’Athènes, un marché, une boutique de change et un sanctuaire.
TEXTE THÉÂTRAL — NEUF SÉQUENCES
I. Prologue — L’homme qui pesait la richesse
Place d’Athènes. Une balance pend devant la boutique d’un changeur. Timôn, ancien cultivateur, porte un panier de grain. Kerdôn, prêteur, examine des pièces.
TIMÔN. J’ai rempli ce panier en travaillant la terre. Le prix du pain a augmenté ; mon salaire, lui, se souvient encore des jours de paix.
KERDÔN. Il faut savoir faire fructifier son argent.
TIMÔN. J’en ai trop peu pour qu’il fasse des enfants.
KERDÔN. Alors emprunte-moi quelques drachmes.
TIMÔN. Pour t’en rendre davantage ?
KERDÔN. C’est le principe du prêt.
TIMÔN. Et qui a inventé ce principe ?
KERDÔN. Un homme qui possédait déjà les drachmes.
UNE VENDEUSE. Le marché a besoin de monnaie, mais les gens ne peuvent acheter le grain s’ils doivent consacrer leurs pièces au remboursement d’une dette.
KERDÔN. Une dette est sacrée.
TIMÔN. Elle devient sacrée surtout quand on la doit aux riches.
Arrive un vieil homme vêtu d’une robe modeste, portant un sac fermé.
L’ÉTRANGER. Où sont ceux qui parlent sans cesse de moi ?
KERDÔN. Qui es-tu ?
L’ÉTRANGER. On me nomme Ploutos. Je n’ai pas demandé à voir vos coffres ; ce sont eux qui me poursuivent depuis des siècles.
TIMÔN. Si tu es la Richesse, pourquoi sembles-tu si pauvre ?
PLOUTOS. Parce que la richesse n’est pas le manteau qui me couvre. C’est le pouvoir que vous espérez mettre sur mon dos.
KERDÔN. Voilà une philosophie qui ne remplit aucune bourse.
PLOUTOS. La tienne est pourtant déjà pleine.
II. Parodos — Les comptables de la Fortune
Le chœur des petits métiers entre, portant outils, livres de compte et paniers vides.
LE CHŒUR. Nous fabriquons des sandales, bâtissons des murs, pétrissons les pains et réparons les filets. Le marché connaît le prix de nos ouvrages ; les grands discours connaissent rarement leurs auteurs.
UN CHOREUTE. Le riche déclare que la fortune récompense la sagesse.
UN AUTRE. Le pauvre entend qu’il manque de mérite.
LE CORYPHÉE. Voilà une étrange sagesse, qui juge les hommes après avoir vu leurs maisons.
LE CHŒUR. Ô Ploutos, si tu dois visiter Athènes, ne demande pas seulement qui possède des terres ; regarde aussi qui les travaille.
PLOUTOS. Vous voulez que je devienne juge ?
LE CORYPHÉE. Nous voulons surtout que tu cesses d’être l’excuse des juges.
LE CHŒUR. Les balances sont utiles. Mais qui mesure la valeur d’un secours apporté à un vieillard, d’un enfant instruit ou d’une vigne laissée aux générations suivantes ?
TIMÔN. Voilà une question qui ne rapportera rien à mon prêteur.
KERDÔN. Je n’ai pas prétendu que toutes les questions devaient me rapporter.
UNE VENDEUSE. C’est bien la première chose gratuite qu’il ait donnée à ce marché.
III. Premier épisode — Le catalogue des bienheureux
Le prêteur présente à Ploutos une liste d’hommes qu’il juge dignes de sa visite.
KERDÔN. Voici cinquante citoyens prospères. Ils connaissent le commerce, les contrats et les opérations qui font circuler l’argent.
PLOUTOS. Ont-ils payé ceux qui les ont aidés ?
KERDÔN. Cela relève de leurs comptables.
PLOUTOS. Leurs ouvriers ont-ils reçu ce qui leur était promis ?
KERDÔN. Cela relève des tribunaux.
PLOUTOS. Leurs familles peuvent-elles vivre dignement ?
KERDÔN. Cela relève du foyer.
PLOUTOS. Et que reste-t-il de ta liste lorsque je pose ces trois questions ?
KERDÔN. Des hommes riches.
TIMÔN. Tu viens d’avouer que la richesse et la justice ne portent pas le même nom.
KERDÔN. Elles peuvent pourtant se rencontrer.
UNE VENDEUSE. Alors commençons par organiser leur première rencontre.
PLOUTOS. Je ne rendrai pas chaque pauvre vertueux ni chaque riche coupable. Mais j’aimerais comprendre pourquoi vous me traitez comme une récompense morale lorsque je passe de main en main sans choisir les intentions.
LE CORYPHÉE. Parce que les hommes aiment appeler mérite ce qu’ils possèdent et fatalité ce qui leur manque.
IV. Deuxième épisode — La visite de Pénia
Une femme sévère entre, accompagnée d’un jeune apprenti.
PÉNIA. Vous parlez de chasser toute pauvreté. Avez-vous seulement défini la pauvreté que vous souhaitez supprimer ?
TIMÔN. Celle qui empêche un enfant de manger.
PÉNIA. C’est la détresse, pas la simple nécessité d’agir pour vivre.
KERDÔN. Je préfère ne pas travailler.
PÉNIA. Je ne m’en étonne pas.
PLOUTOS. Tu défends donc la faim des malheureux ?
PÉNIA. Non. Je refuse qu’on confonde le besoin qui nous pousse à fabriquer, échanger et apprendre avec le dénuement qui nous en empêche.
TIMÔN. Un homme peut avoir faim et vouloir travailler sans pouvoir trouver un emploi.
PÉNIA. Alors sa cité est mal organisée. Ce n’est pas la faim qu’il faut glorifier, c’est la possibilité de mettre sa compétence au service des autres.
L’APPRENTI. Mon maître m’enseigne un métier, mais le prix des outils me manque.
KERDÔN. Emprunte.
L’APPRENTI. À ton taux, je serai ton débiteur avant d’être artisan.
PLOUTOS. Si je t’aidais à acheter tes outils, serais-tu encore pauvre ?
L’APPRENTI. Je serai moins démuni. Je resterai obligé de travailler.
PÉNIA. Voilà précisément le point : l’aide doit rendre l’action possible, non transformer l’oisiveté des puissants en idéal universel.
LE CHŒUR. Faut-il donc choisir entre l’or du riche et la faim du travailleur ? Peut-être est-ce la question elle-même qu’il faut changer.
V. Agôn — La richesse appartient-elle à celui qui la tient ?
Deux plateaux de balance sont placés au centre de la scène. L’un porte des pièces, l’autre des outils et des pains.
KERDÔN. Je risque mon capital ; je dois recevoir la récompense de ce risque.
TIMÔN. Et moi je risque mon corps, ma récolte, la faim de mes enfants.
KERDÔN. Sans argent, ta terre ne recevrait ni semence ni outil.
TIMÔN. Sans travail, ton argent ne serait qu’un métal enfermé dans un coffre.
PLOUTOS. Vous êtes deux hommes qui ont besoin l’un de l’autre et qui parlent comme si l’autre était un parasite.
UNE VENDEUSE. Ce qui manque, c’est un accord qui ne permette pas au plus fort de dicter toutes les conditions.
KERDÔN. Qui définira la justice d’un contrat ?
PÉNIA. Les parties qui le concluent, mais aussi une cité capable d’empêcher que la nécessité extrême ne rende les mots « consentement » et « choix » dérisoires.
TIMÔN. Je n’ai jamais demandé que tout le monde reçoive la même somme.
PLOUTOS. Et tu n’as pas davantage demandé que chacun reste à la place où le hasard l’a laissé.
LE CORYPHÉE. La richesse produit-elle de l’autorité, ou l’autorité attire-t-elle la richesse ? Le marché appelle la réponse « commerce » et les orateurs « vertu ».
KERDÔN. Si tu renverses l’ordre de tous les patrimoines, il n’y aura plus de confiance.
PLOUTOS. Si tu prétends qu’aucun ordre ne peut être amendé, il n’y aura plus d’espérance.
LE CHŒUR. Qu’un échange ait des règles, qu’un prêt ait un prix, mais que le prix ne dévore pas l’homme qui doit continuer à vivre pour le payer.
VI. Troisième épisode — L’héritier et le vieil ouvrier
Un jeune héritier apparaît, suivi d’un artisan âgé qui lui réclame un paiement.
L’HÉRITIER. Mon père m’a laissé trois maisons et un vignoble.
LE VIEIL ARTISAN. Je lui ai construit la dernière maison. Il reste encore mon salaire.
L’HÉRITIER. Cela appartient aux affaires de mon père.
LE VIEIL ARTISAN. Et la maison appartient maintenant aux tiennes.
L’HÉRITIER. J’hérite des biens, pas des reproches.
PLOUTOS. Tu veux donc conserver ce qui est utile et faire disparaître ce qui explique comment tu l’as reçu ?
L’HÉRITIER. Je ne suis pas responsable de tous les actes d’autrui.
PÉNIA. On ne te demande pas de devenir ton père. On te demande d’examiner une obligation attachée aux biens dont tu jouis.
KERDÔN. Les héritages sont réglés par le droit.
LA VENDEUSE. Alors que le droit serve cette fois à entendre la voix du constructeur.
LE VIEIL ARTISAN. Je ne veux pas sa vigne. Je veux la somme promise et le respect d’un travail accompli.
L’HÉRITIER. Les comptes seront ouverts.
LE CORYPHÉE. Voilà une victoire moins éclatante qu’une pluie d’or, mais bien plus facile à partager.
VII. Quatrième épisode — Le temple des dons inutiles
Un prêtre entre avec une grande corbeille de présents.
LE PRÊTRE. Les hommes riches ont offert des couronnes de métal au sanctuaire.
TIMÔN. Et les pauvres ?
LE PRÊTRE. Ils viennent demander que leurs récoltes ne soient pas perdues.
PLOUTOS. La couronne de bronze protège-t-elle la récolte ?
LE PRÊTRE. Elle témoigne de la piété.
UNE VENDEUSE. Témoigne-t-elle aussi d’un secours apporté au voisin dont la maison a brûlé ?
LE PRÊTRE. Il existe des offrandes et des œuvres différentes.
PÉNIA. Certainement. Mais le prestige d’une offrande ne devrait pas suffire à faire oublier les obligations civiles de celui qui l’apporte.
KERDÔN. Vous allez interdire les dons ?
PLOUTOS. Non. Je voudrais simplement que la générosité cesse d’être un spectacle lorsqu’elle est plus petite que le tort dont elle détourne les yeux.
LE PRÊTRE. Le sanctuaire ne peut devenir un tribunal de toutes les fortunes.
TIMÔN. Ni un endroit où les fortunes reçoivent automatiquement le nom de vertu.
LE CHŒUR. Les dieux n’ont pas besoin que le pauvre reste pauvre pour que le riche ait quelque chose à leur offrir.
VIII. Parabase — La cité qui se regarde dans ses coffres
Le chœur s’adresse aux spectateurs ; cette parabasis est une invention et non un témoignage sur le texte de 408.
LE CORYPHÉE. Athéniens ! Vous avez connu des jours de guerre, des prix qui montent, des terres perdues et des fortunes qui changent de maître.
LE CHŒUR. Le pauvre peut être cupide, le riche généreux, l’héritier juste ou insensible. Mais la cité commet une erreur lorsqu’elle déclare que le sort des hommes révèle exactement ce qu’ils méritent.
LE CORYPHÉE. On donne des couronnes à ceux qui financent le spectacle, mais il faut aussi que le spectacle sache parler de ceux qui l’ont rendu possible en taillant les bois, en cousant les robes et en chantant sans recevoir la gloire du poète.
LE CHŒUR. Une comédie peut faire venir sur scène le dieu des richesses ; elle ne peut faire venir chaque pauvre devant les juges et régler d’un mot les dettes de tous.
LE CORYPHÉE. Vous pouvez rire de celui qui veut devenir riche sans travailler. Riez aussi de celui qui appelle la pauvreté des autres une grande école de vertu tout en protégeant sa propre bourse.
LE CHŒUR. La justice ne consiste pas à distribuer partout le même manteau. Elle consiste aussi à demander comment les manteaux ont été faits, qui les porte et qui tremble de froid.
LE CORYPHÉE. Que les paroles du théâtre sortent de la scène en gardant leur caractère de questions, et non de décrets sacrés.
IX. Exodos — Un banquet sans miracle
La place s’illumine. Le vieil artisan a été payé ; l’apprenti a reçu un prêt aux conditions publiques. Ploutos s’apprête à quitter Athènes.
TIMÔN. Nous n’avons pas rendu tout le monde riche.
PLOUTOS. Tu aurais pu commencer par me demander de faire disparaître les difficultés de chacun.
TIMÔN. J’ai compris que la première tâche est de ne pas ajouter des difficultés injustes à celles que la vie nous impose déjà.
KERDÔN. J’ai prêté de l’argent à l’apprenti, mais à un prix qu’il pourra rembourser.
L’APPRENTI. Je travaillerai pour tenir ma promesse. Il restera assez pour vivre.
PÉNIA. Voilà un accord qui ne prend pas la nécessité pour une faute.
L’HÉRITIER. J’ai fait vérifier les comptes. Mon père devait bien son salaire à l’ouvrier.
LE VIEIL ARTISAN. Je suis content qu’on me l’ait enfin dit sans exiger une longue querelle.
UNE VENDEUSE. Et toi, Ploutos, que feras-tu ?
PLOUTOS. Je continuerai à circuler. Aucun homme ne me possède jusqu’à la fin des temps.
TIMÔN. Alors reviens dans cette cité lorsque les hommes auront appris à parler de toi sans se prendre pour des dieux.
LE CORYPHÉE. Et si tu passes par ma maison, viens sans tes prêteurs.
LE CHŒUR FINAL. Que le travail trouve son prix, que la dette ne mange pas la vie, que les héritiers connaissent l’histoire de leurs biens et que les citoyens n’oublient pas qu’une fortune est une puissance à examiner, non une vertu à supposer !
POSTFACE I — ÉCONOMIE MORALE ET SATIRE
La richesse dans la comédie grecque met en jeu la circulation des biens, les obligations réciproques et la tension entre fortune et mérite. L’argument du prêt, de l’héritage et du salaire sert ici de laboratoire littéraire : il ne reconstitue pas les institutions financières d’Athènes au détail près. L’absence de miracle de guérison au dénouement signale volontairement la distance avec le Ploutos connu de 388.
POSTFACE II — LE PROBLÈME DE LA PAUVRETÉ
Dans le Ploutos de 388, la Pauvreté soutient que le besoin stimule les activités et qu’une richesse universelle pourrait détruire les métiers. Ce raisonnement n’autorise pas une défense de la misère réelle ni la conclusion qu’Aristophane soutenait personnellement cette doctrine. La pièce contemporaine sépare explicitement pauvreté extrême, nécessité de travailler et inégalité des ressources pour rendre visibles les questions soulevées par le modèle comique.
BIBLIOGRAPHIE
Andreas Willi, Didymus Chalcenterus and Aristophanes’ two Plutus plays, Journal of Hellenic Studies, 2023 : https://www.cambridge.org/core/journals/journal-of-hellenic-studies/article/didymus-chalcenterus-and-aristophanes-two-plutus-plays/316B166C27C53F57747E7989FF34BAA1 ; Jean-Claude Carrière, L’Aristophane perdu, 2000 : https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023 ; R. Kassel et C. Austin, Poetae Comici Graeci III.2 ; Alan H. Sommerstein, Aristophanes Wealth, Aris & Phillips ; David Konstan, Aristophanes, Oxford Bibliographies : https://academic.oup.com/reference/62365/reference-article-abstract/574485510.
