LE PROAGÔN — RECRÉATION DRAMATIQUE DÉVELOPPÉE
MYTHOS · Aristophane · Προάγων · comédie perdue habituellement datée des Lénéennes de 422 av. J.-C. Les scènes et paroles ci-dessous sont des créations modernes, non le texte retrouvé d’Aristophane.
I. DOSSIER HISTORIQUE : QU’EST-CE QUE LE PROAGÔN ?
Le proagôn athénien est une présentation publique des œuvres avant les Grandes Dionysies, généralement située à l’Odéon. Les poètes y figuraient avec leurs acteurs et leurs chœurs ; selon l’interprétation habituelle, ils ne portaient ni masques ni costumes de représentation. La documentation est limitée et les modalités exactes demeurent discutées. Rien ne garantit que la comédie perdue d’Aristophane reconstruisait fidèlement cette cérémonie ni qu’elle se situait intégralement à l’Odéon : l’institution fournit ici un cadre de fiction.
Le Proagôn d’Aristophane est généralement daté de 422 av. J.-C., joué aux Lénéennes et associé au premier prix d’après les chronologies courantes. Les témoignages des scholies indiquent qu’Euripide y était moqué ou représenté. Plusieurs chercheurs ont proposé un lien avec la parodie du Thyeste d’Euripide et ses banquets terribles. Le nombre et la teneur des fragments conservés ne permettent toutefois pas de restituer les échanges ni de prouver que l’action se déployait comme les neuf séquences créées ci-dessous. Le titre peut jouer sur le pré-concours et le conflit dramatique (agôn).
L’appareil critique repose sur l’édition M. C. Torchio, Aristofane: Nephelai protai – Proagon (Fragmenta Comica 10.7, 2021), couvrant notamment les fragments 392–486 des pièces concernés. Les attributions doivent être lues dans cette édition et dans PCG III.2 ; il serait trompeur de fournir des numéros de fragments plus précis sans les vérifier un par un.
II. DISTRIBUTION ET SCÉNOGRAPHIE
Euripide caricaturé comme personnage de comédie ; un responsable du proagôn ; un chorège ; une flûtiste ; un cuisinier ; un acteur tragique ; un serviteur de scène ; un poète comique ; une ancienne spectatrice ; un spectateur ; le chœur fictif des Artisans et Accessoires. Décor : salle de présentation et estrade de bois.
III. COMÉDIE EN NEUF SÉQUENCES
I — PROLOGUE : L’ODÉON AVANT LES POÈTES
Un bâtiment public d’Athènes. Des ouvriers installent une estrade, des bancs et une table pour les juges.
LE RESPONSABLE. À quelle heure les poètes arriveront-ils ?
LE SERVITEUR DE SCÈNE. À l’heure où ils voudront.
LE RESPONSABLE. Et les acteurs ?
LE SERVITEUR. À l’heure où ils pourront.
LE RESPONSABLE. Et le public ?
LE SERVITEUR. Avant tout le monde, pour pouvoir se plaindre des places.
LE RESPONSABLE. Voilà l’administration du spectacle mieux décrite qu’elle ne l’est sur mes tablettes.
LE CHORÈGE. J’ai payé les chœurs, les instruments et les costumes. Combien de temps le poète aura-t-il pour présenter sa pièce ?
LE RESPONSABLE. Pas assez pour la jouer entièrement.
LE CHORÈGE. Alors j’aurai payé ce qui ne sera pas montré.
LE SERVITEUR. C’est déjà le principe de beaucoup de spectacles.
UNE FLÛTISTE. Les musiciens ont-ils une place ?
LE RESPONSABLE. Sans vous, aucune présentation n’aurait de rythme.
LA FLÛTISTE. Pourtant votre registre ne contient pas nos noms.
LE RESPONSABLE. Il ne contient que ceux des citoyens responsables.
LA FLÛTISTE. Voilà comment on fait disparaître le travail d’un instrument sans cesser d’entendre sa musique.
LE RESPONSABLE. Il faut que tout soit prêt lorsque les auteurs arriveront.
LE SERVITEUR. Dans ce cas, je recommande de ne pas inviter de poètes. Ils font toujours recommencer les décors.
II — PREMIER ÉPISODE : UN POÈTE ARRIVE AVEC SA RÉPUTATION
Euripide entre, accompagné d’un lecteur de rôles et d’un porteur d’accessoires. Les ouvriers s’écartent pour le regarder.
EURIPIDE. Je présente une œuvre sur la souffrance des familles et les contradictions des dieux.
LE RESPONSABLE. Voilà une annonce qui pourrait convenir à la moitié des tragédies du concours.
EURIPIDE. Les sujets humains sont éternels.
LE SERVITEUR. Les répétitions aussi, lorsqu’on ne les interrompt pas.
EURIPIDE. Mes personnages cherchent des raisons à leurs actions.
LE RESPONSABLE. Le public veut aussi savoir quel acteur parlera le premier.
EURIPIDE. Tu confonds l’ordre de la représentation et celui de la pensée.
LA FLÛTISTE. Vous pourriez commencer par accorder votre chœur. Il chante déjà une lamentation avant d’avoir appris ce qui doit l’affliger.
EURIPIDE. L’émotion ne doit pas dépendre de la seule ignorance de l’avenir.
LE CHORÈGE. Pour ma part, je voudrais que l’avenir soit certain sur un point : nous finirons avant que la nuit tombe.
UN AUTRE POÈTE. Et si ma pièce fait rire les spectateurs ?
EURIPIDE. Tu devrais peut-être écrire une comédie.
UN AUTRE POÈTE. C’est justement ce que je fais.
LE RESPONSABLE. Voilà un débat qui prouve que le festival n’a pas encore commencé, mais que les rivalités, elles, sont déjà à leur place.
III — PARODOS : LE CHŒUR DES ACCESSOIRES
Une troupe d’ouvriers entre en portant des masques, des épées de bois, de faux nourrissons et des couronnes. Leur chœur est inventé.
LE CHŒUR. Nous portons les murs de Thèbes et les palais d’Argos, les portes de Troie et les falaises où pleurent les enfants des rois.
LE CORYPHÉE. Lorsque les spectateurs admirent le palais, ils applaudissent le poète. Quand la porte tombe, ils grondent le charpentier.
UN CHOREUTE. Nous avons une épée pour chaque guerre, mais pas toujours assez d’argent pour les chaussures des acteurs.
UNE CHOREUTE. Nous avons fabriqué les chaînes d’un captif. Celui qui les porte les trouve encore trop lourdes.
LE CHŒUR. Nous sommes les mains du théâtre, celles qui font marcher les mythes lorsqu’ils rencontrent la pierre, la laine et le bois.
LE RESPONSABLE. Votre chœur n’était pas inscrit au programme.
LE CORYPHÉE. Voilà pourquoi nous sommes venus. Les hommes aiment voir un miracle apparaître ; ils oublient de remercier ceux qui le soutiennent.
IV — DEUXIÈME ÉPISODE : LE BANQUET IMPOSSIBLE
Un cuisinier de théâtre apporte une table couverte de plateaux vides. Un poète explique qu’il souhaite représenter une scène inspirée du mythe de Thyeste.
LE CUISINIER. On m’a demandé un banquet tragique. Dois-je prévoir du vin, du pain et un poisson ?
LE POÈTE. Le sujet exige que le repas cache une horreur.
LE CUISINIER. Alors je servirai les poissons de la veille.
LE RESPONSABLE. Ne transforme pas en plaisanterie ce qui relève du mythe.
LE CUISINIER. Je préférerais le transformer en bonne cuisine.
EURIPIDE. La tragédie examine ce que des hommes peuvent faire lorsqu’ils croient posséder le droit de tout imposer à leurs ennemis.
LE SERVITEUR. Et la comédie examine ce qui arrive lorsque le cuisinier refuse de servir un banquet sans connaître les convives.
LE CUISINIER. Si je dois mettre une horreur sous la table, dites-moi au moins comment la représenter sans faire de mal à quelqu’un.
LA FLÛTISTE. Voilà une bonne question. La scène peut montrer un crime sans le commettre.
EURIPIDE. La représentation ne se confond pas avec l’action.
LE RESPONSABLE. On pourra donc annoncer le sujet sans en jouer les horreurs.
LE CUISINIER. Excellent. Je ne serai pas contraint de nettoyer le décor pendant trois jours.
LE CORYPHÉE. Les tragiques ont besoin des spectateurs pour éprouver l’horreur du monde ; les artisans ont besoin de moyens pour en créer l’image sans la reproduire.
V — AGÔN : QUI JUGE LE THÉÂTRE ?
Le responsable organise une audience avant la présentation. Le poète, le chorège, la flûtiste et un spectateur s’opposent.
LE RESPONSABLE. Le concours doit être réglé. Chaque auteur présente son œuvre, puis les juges décideront.
LE SPECTATEUR. Mais qui choisit les juges ?
LE RESPONSABLE. Selon les dispositions de la cité.
LE SPECTATEUR. Et qui juge si ces dispositions produisent un jugement juste ?
LE RESPONSABLE. Nous voici entrés dans une question qui nous empêchera d’ouvrir les portes.
EURIPIDE. L’art n’est pas réductible à un classement. Un poète peut perdre aujourd’hui et toucher les hommes demain.
LE CHORÈGE. Belle parole pour celui qui n’a pas payé tous les costumes.
LA FLÛTISTE. Les juges entendent les voix des acteurs, mais ils oublient souvent que des répétitions invisibles rendent leur présence possible.
LE SERVITEUR. Le public peut aussi rire pour des raisons qu’aucun poète ne prévoit.
LE SPECTATEUR. Voilà pourquoi les spectateurs devraient parfois expliquer leur rire.
LE RESPONSABLE. Alors il nous faudrait un concours supplémentaire : le meilleur commentaire du spectacle.
EURIPIDE. Je voudrais qu’une pièce soit discutée pour la qualité de son examen des passions.
LE CHORÈGE. Je voudrais qu’on lui donne sa chance sans oublier les coûts nécessaires à sa production.
LA FLÛTISTE. Je voudrais que le travail collectif soit reconnu.
LE CORYPHÉE. Et moi, que personne ne confonde le prix remporté avec une vérité éternelle sur la valeur de l’œuvre.
LE RESPONSABLE. Voilà plusieurs demandes dont chacune paraît juste. Je suis heureux de ne pas avoir à les départager seul.
VI — TROISIÈME ÉPISODE : LE DÉBUT D’UNE PIÈCE QUI NE COMMENCE PAS
Un acteur entre, drapé dans un vêtement de roi. Il doit annoncer une tragédie, mais tous l’interrompent.
L’ACTEUR. Je viens, fils d’une longue lignée, rappeler aux dieux les malheurs de ma maison !
LE SERVITEUR. Plus lentement. Le public n’a pas entendu le nom du père.
L’ACTEUR. Je viens, fils d’une longue lignée…
LE CHORÈGE. Plus fort. Les derniers bancs n’entendent rien.
L’ACTEUR. JE VIENS, FILS D’UNE LONGUE LIGNÉE…
LA FLÛTISTE. Sans crier. Tu détruis la musique.
L’ACTEUR. Puis-je seulement dire que je viens ?
EURIPIDE. Tu dois comprendre pourquoi le personnage vient.
L’ACTEUR. Parce que le poète l’a écrit !
LE RESPONSABLE. Voilà une réponse que les acteurs donnent rarement en public.
LE SERVITEUR. Si tu poursuis dans cette direction, toute la tragédie risque de se résumer au fait qu’un homme est entré.
L’ACTEUR. Et si je sortais ?
LE CHORÈGE. Ce serait une pièce très économique.
LE CORYPHÉE. La perfection d’une répétition serait de conserver toute la grandeur du théâtre sans que le moindre vers soit prononcé. Malheureusement, personne ne saurait si la pièce était bonne.
VII — QUATRIÈME ÉPISODE : LA VIEILLE FEMME ET LE CHŒUR
Une ancienne spectatrice entre dans la salle et demande à assister aux préparatifs. Le responsable lui explique les places.
LA SPECTATRICE. Je veux entendre les poètes avant que leur renommée ait pris la place de leurs vers.
LE RESPONSABLE. Cette présentation n’est pas le concours.
LA SPECTATRICE. Justement. Je voudrais savoir ce que le poète promet avant que les applaudissements me disent ce que j’aurais dû aimer.
EURIPIDE. Une promesse de spectacle est toujours imparfaite. Elle n’égale pas l’œuvre.
LA SPECTATRICE. Cela vaut aussi pour les discours des hommes politiques.
LE RESPONSABLE. Nous ne faisons pas une séance de l’Assemblée.
LA SPECTATRICE. Athènes apporte pourtant ses débats partout où les citoyens se rassemblent.
LE CORYPHÉE. Elle pose une question raisonnable : comment une ville juge-t-elle un art qu’elle finance et regarde sans pouvoir en connaître les résultats à l’avance ?
LA FLÛTISTE. Elle commence par écouter.
LA SPECTATRICE. Et elle continue en acceptant qu’un spectacle lui déplaise sans réclamer la disparition de tous ceux qui l’ont fait.
LE CHORÈGE. Voilà une déclaration qui pourrait sauver plusieurs fortunes.
LE SERVITEUR. Et plusieurs acteurs qui ont perdu leur texte à la première entrée.
VIII — PARABASE : À QUI APPARTIENT LA SCÈNE ?
Le chœur quitte sa place d’accessoires et s’adresse directement au public.
LE CORYPHÉE. Athéniens, les poètes viennent dans cette ville présenter leurs histoires. Vous leur offrez des concours, des couronnes, des honneurs et parfois des défaites dont ils parlent encore pendant des années.
LE CHŒUR. Une tragédie peut mettre en présence des héros morts depuis des siècles. Une comédie peut faire entrer dans la pièce un auteur vivant qui ne s’attendait pas à devenir personnage.
LE CORYPHÉE. Mais le théâtre ne se réduit ni aux auteurs ni aux personnages. Il existe par la cité, les chœurs, les musiciens, les acteurs, les artisans, les serviteurs et les spectateurs.
LE CHŒUR. Vous voulez un verdict clair : ceci est beau, ceci est laid, ceci mérite la première place. Le rire et la pensée résistent parfois à ces classements.
LE CORYPHÉE. Riez du poète qui se prend pour un dieu, du chorège qui croit posséder la pièce parce qu’il en paie les dépenses et du juge qui confond sa tablette avec la mesure des siècles.
LE CHŒUR. Mais ne méprisez pas le théâtre au moment où vous jugez ses travailleurs. À travers leurs disputes, vous observez une cité qui se représente elle-même.
IX — EXODOS : LE PRÉ-CONCOURS DU PEUPLE
Le jour de présentation arrive. Les poètes prennent place devant les chœurs et les acteurs, sans costume ni masque pour ceux qui se présentent suivant le modèle documentaire du proagôn.
LE RESPONSABLE. Nous sommes prêts. Les auteurs annonceront leurs œuvres.
EURIPIDE. Je parlerai brièvement.
LE SERVITEUR. Voilà une promesse que les poètes devraient être obligés de tenir par serment.
LE CHORÈGE. J’ai fait distribuer les places.
LA FLÛTISTE. Les instruments sont accordés.
LE CUISINIER. Le banquet tragique sera représenté par des objets. Les convives pourront rentrer vivants.
LA SPECTATRICE. Alors j’écouterai sans décider avant de voir.
LE RESPONSABLE. Et les juges ?
LE SPECTATEUR. Ils auront le temps de penser à ce qu’ils ont entendu.
LE SERVITEUR. Cela suffira à remplir l’Odéon de silence, ce qui serait une grande nouveauté.
LE CORYPHÉE. Voici donc le spectacle qui précède le spectacle. Il se termine avant que la compétition ne commence.
EURIPIDE. Et qu’aurons-nous appris ?
LA FLÛTISTE. Que chacun veut diriger le théâtre, mais que personne ne peut le produire seul.
LE CHŒUR FINAL. Que les poètes viennent avec leurs vers, les acteurs avec leurs voix, les musiciens avec leur souffle et les citoyens avec leur jugement ! Avant la couronne, que la cité découvre tout ce qui rend possible la scène. Et après la défaite, qu’il reste aux auteurs assez de liberté pour recommencer !
IV. POSTFACE — PARATRAGÉDIE ET AUTOREPRÉSENTATION DU THÉÂTRE
Aristophane traite souvent le théâtre comme un spectacle capable de se moquer de ses propres conditions de création : financements, chœurs, acteurs, masques et auteurs. Le Proagôn perdu pourrait donc avoir permis de représenter des acteurs et des tragédiens dans une situation de concurrence. Mais l’adaptation choisit un argument métathéâtral autonome ; elle n’implique pas que l’intrigue originelle se limitait à la présentation d’une pièce.
Le personnage d’Euripide est traité ici comme un auteur discutant le rapport entre représentation et émotion. Il ne doit pas être confondu avec une transcription des opinions du poète historique. Le banquet de Thyeste est évoqué comme objet de parodie sans représentation de violence graphique. Cette stratégie distingue la fiction comique et le récit tragique tout en montrant que la parodie peut révéler les conventions de la tragédie.
V. BIBLIOGRAPHIE ET SOURCES
Peter Wilson, Proagōn, Oxford Classical Dictionary (2015) : https://academic.oup.com/edited-volume/61673/chapter-abstract/550492823 ; M. C. Torchio, Aristofane. Nephelai protai – Proagon, Fragmenta Comica 10.7, 2021 ; Christian Orth, Aristophanes’ Lost Plays (2024) : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18 ; Luis Gil, Aristophanes and Euripides, Cuadernos de Filología Clásica (2013) : https://revistas.ucm.es/index.php/CFCG/en/article/view/41544 ; Kassel et Austin, Poetae Comici Graeci III.2 ; Jean-Claude Carrière, L’Aristophane perdu (2000) : https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023.
