ARISTOPHANE — LES COMÉDIES PERDUES, VOLUME V

MYTHOS — Six reconstitutions dramatiques originales, chacune construite en prologue, parodos, agôn, parabase et exodos. Ces textes ne sont ni des fragments authentiques, ni une traduction des œuvres antiques. Les références sont données afin de distinguer les éléments attestés des choix narratifs inventés.

XXII. LE CENTAURE — Κένταυρος / Δράματα ἢ Κένταυρος

FONDEMENT HISTORIQUE ET LIMITES — Une tradition signale Dramata ou Centaure comme intitulé alternatif. La relation aux autres titres Dramata et Niobos est complexe. Il n’existe aucun scénario suffisamment sûr ; la centauromachie du banquet appartient au fonds mythique, pas nécessairement à la pièce disparue. Création très libre.

DISTRIBUTION INVENTÉE — Chiron, un Centaure turbulent, un Lapithe, une Hôtesse, le chœur des Cavaliers.

PROLOGUE — LES INVITÉS À QUATRE PIEDS

L’HÔTESSE. Aujourd’hui nous recevons les Lapithes et les Centaures. J’ai préparé deux cents coupes.

LE LAPITHE. Deux cents ? Nous ne sommes que cinquante.

L’HÔTESSE. Vous avez oublié que les Centaures boivent comme quatre.

LE CENTAURE. Je proteste. Je ne bois jamais davantage que mon cheval.

LE LAPITHE. Mais tu es ton cheval !

LE CENTAURE. Voilà le grand problème de mon existence : impossible de lui reprocher ses fautes.

CHIRON. Du calme. Nous avons été invités à apprendre les bonnes manières.

L’HÔTESSE. Alors j’aurais dû commander des maîtres, non des amphores.

PARODOS — LE CHŒUR DES CAVALIERS

LE CHŒUR. Une moitié de nous veut danser, l’autre hennir. Nos pas suivent deux rythmes, nos pensées deux désirs. L’homme se dit raisonnable, mais son ventre reconnaît le centaure lorsqu’on sert le vin.

LE CORYPHÉE. Pour le banquet de ce soir, nous demandons des sièges solides : chacun porte déjà sa propre monture.

AGÔN — QUI EST LE SAUVAGE ?

LE LAPITHE. Vous troublez les noces. La civilisation consiste à gouverner son appétit.

LE CENTAURE. Votre civilisation consiste à appeler les gardes dès que le vin manque.

L’HÔTESSE. Tous deux avez insulté les serviteurs.

CHIRON. Un être mi-homme n’est pas à moitié responsable.

LE CENTAURE. On me reproche mon corps pour excuser les mœurs des autres.

LE LAPITHE. Pourtant tu as frappé un invité.

LE CENTAURE. Il m’a traité de bête.

CHIRON. La réponse ne transforme pas un coup en argument.

L’HÔTESSE. Je jugerai le concours : le plus civilisé sera celui qui réparera la table, rangera les coupes et présentera ses excuses.

LE LAPITHE. Moi, un homme libre ?

LE CENTAURE. Moi, un être indompté ?

L’HÔTESSE. Parfait. Vous êtes tous deux aussi mal élevés.

PARABASE — L’HOMME ET LA BÊTE

LE CHŒUR. Spectateurs, les monstres qu’on expose sur scène sont commodes : ils portent sur leur visage ce que les hommes cachent sous leur manteau. Mais aucun costume ne rend juste celui qui le porte. Il existe des centaures plus sensés que les citoyens et des citoyens qui ont l’âme plus fougueuse qu’un troupeau.

EXODOS — LA TABLE RÉPARÉE

CHIRON. Regardez : le centaure a réparé le banc.

LE LAPITHE. Et j’ai apporté du vin.

L’HÔTESSE. Voilà un miracle plus difficile que les travaux d’Héraclès.

LE CENTAURE. Puis-je danser ?

L’HÔTESSE. Oui, mais sans faire tomber le plafond.

LE CHŒUR. Que la fête réunisse les corps différents, que le vin ne justifie pas la violence, et que les monstres apprennent quelquefois aux humains le chemin de la mesure !


XXIII. LA PAIX, SECONDE VERSION — Εἰρήνη δευτέρα

FONDEMENT HISTORIQUE ET LIMITES — L’existence d’une autre Paix est signalée par les hypothèses et scolies antiques, mais sa forme et même son statut exact (nouvelle pièce, reprise ou révision) sont discutés. Cette adaptation imagine une suite et non une restitution. Aucun épisode ne doit être attribué à la seconde Paix authentique.

DISTRIBUTION INVENTÉE — Trygée ; la Paix ; un Fabricant de casques ; un Laboureur ; un Devin ; le chœur des Citoyens.

PROLOGUE — LA PAIX REVIENT, MAIS PAS LES HOMMES

TRYGÉE. J’ai jadis remonté la Paix au monde des hommes. Aujourd’hui je la retrouve seule sur un banc.

LA PAIX. Ils m’ont invitée à leurs fêtes, puis m’ont oubliée dans leurs conseils.

TRYGÉE. Le peuple veut-il encore la guerre ?

LA PAIX. Le peuple veut la tranquillité. Mais chaque faction rêve de l’obtenir en battant l’autre.

TRYGÉE. Nous voilà donc revenus au commencement.

LA PAIX. Non. C’est pire : vous possédez désormais le souvenir de votre erreur et vous la répétez.

PARODOS — CHANSON DES TERRES FATIGUÉES

LE CHŒUR. Les champs poussent quand on cesse de les traverser en armes. Les maisons se réparent lentement, les jeunes hommes rentrent avec des histoires qu’ils préfèrent ne pas raconter. Une signature peut arrêter un combat ; elle ne rend pas en un instant les récoltes, les maisons et les morts.

AGÔN — PEUT-ON VIVRE APRÈS LA GUERRE ?

LE FABRICANT DE CASQUES. Mes ouvriers n’ont plus de commandes !

LE LABOUREUR. Les miens n’ont plus de terres !

LE DEVIN. Un oracle annonce qu’il faut rester armés.

TRYGÉE. Quel oracle ?

LE DEVIN. Celui que je viens de découvrir dans mon sac.

LA PAIX. Les artisans peuvent fabriquer des outils, les soldats apprendre d’autres métiers, les hommes se parler sans oublier les dommages subis.

LE FABRICANT DE CASQUES. Mais je connais les armes mieux que les charrues.

LE LABOUREUR. Alors viens apprendre. Mon fils sait tenir la charrue, mais il voudrait surtout que les soldats cessent de l’utiliser comme un bouclier.

TRYGÉE. Voilà la difficulté : il ne suffit pas de désirer la paix ; il faut organiser la vie qu’elle rend possible.

PARABASE — LA VICTOIRE ET LE JOUR SUIVANT

LE CHŒUR. Il est plus facile d’annoncer la paix que de répartir ses travaux. Celui qui revient veut ses terres, celui qui a perdu un frère demande justice, celui qui vendait des armes réclame des clients. Qu’une cité ne prenne pas la cérémonie pour la reconstruction.

EXODOS — LA SECONDE FÊTE

TRYGÉE. Nous reconstruirons d’abord la fontaine, le marché et les champs.

LA PAIX. Et lorsque les disputes recommenceront ?

LE LABOUREUR. Nous en parlerons avant d’atteler les bœufs à un char de guerre.

LE FABRICANT DE CASQUES. Je fabriquerai des outils.

LE DEVIN. Mon oracle annonçait précisément cela.

LE CHŒUR. Que la paix cesse d’être une visiteuse, qu’elle devienne le travail quotidien des hommes !


XXIV. LES PHÉNICIENNES — Φοίνισσαι

FONDEMENT HISTORIQUE ET LIMITES — Aristophane a composé une comédie portant ce titre. La recherche contemporaine la rapproche des Phéniciennes d’Euripide, comme parodie tragique. L’intrigue exacte n’est pas conservée. La Jocaste domestique de cette adaptation n’est pas empruntée à Strattis : les deux pièces comiques homonymes doivent être distinguées.

DISTRIBUTION INVENTÉE — Jocaste de comédie ; Étéocle ; Polynice ; un Héraut ; le chœur des Phéniciennes.

PROLOGUE — THÈBES, DEUX ROIS ET UN TRÔNE

JOCASTE. Mes fils se disputent un trône. Quand ils étaient enfants, c’était déjà la même chose avec une petite chaise.

ÉTÉOCLE. Je suis le roi légitime !

POLYNICE. Je devais régner à mon tour !

JOCASTE. Et pendant que vous vous disputez, personne ne nettoie les écuries.

LE HÉRAUT. La cité attend vos ordres.

JOCASTE. Qu’on apporte deux chaises. Voilà la première réforme constitutionnelle de Thèbes.

PARODOS — LES ÉTRANGÈRES DU CHŒUR

LE CHŒUR DES PHÉNICIENNES. Nous avons voyagé jusqu’à cette cité dont chaque pierre connaît un oracle. Nous venions célébrer les dieux ; voici que deux frères veulent faire d’une ville le prix de leur querelle. Tant de mots sur la grandeur ! Tant de maisons menacées pour une couronne !

AGÔN — UN TRÔNE N’EST PAS UNE AMPHORE

ÉTÉOCLE. Partager la royauté, c’est affaiblir la cité.

POLYNICE. La garder pour soi, c’est rompre un serment.

JOCASTE. Vous avez tous deux raison sur le tort de l’autre, et aucun ne voit le sien.

LE HÉRAUT. Le peuple attend.

ÉTÉOCLE. Qu’il attende encore.

POLYNICE. Qu’il prenne les armes.

JOCASTE. Non ! Qu’il vous fasse travailler à la porte principale jusqu’à ce que vous compreniez ce qu’il faut protéger.

ÉTÉOCLE. La porte est trop lourde.

JOCASTE. La cité aussi. Et pourtant vous prétendez la porter chacun seul.

LE CHŒUR. Si les rois ne peuvent partager une table, comment pourraient-ils partager un royaume ?

PARABASE — L’IMITATION DES TRAGIQUES

LE CHŒUR. Les tragiques aiment les grands mots, les malédictions anciennes et les vêtements déchirés. Nous respectons leurs dieux, mais nous demandons aussi combien coûte une guerre familiale aux habitants d’une ville. La comédie fait descendre les rois de leurs cothurnes pour voir s’ils savent marcher.

EXODOS — UNE COURONNE POUR LA CITÉ

JOCASTE. La couronne restera dans le sanctuaire jusqu’à ce qu’un accord soit trouvé.

ÉTÉOCLE. Et nous ?

JOCASTE. Vous représenterez la cité à la fête, mais comme simples porteurs de paniers.

POLYNICE. Voilà une humiliation !

JOCASTE. Elle est moins grave qu’un champ de bataille.

LE CHŒUR. Que les frères cessent d’appeler devoir ce que commande leur orgueil, et que Thèbes découvre un avenir qui ne soit pas toujours une tragédie !


XXV. LES TELMESSIENS — Τελμησσεῖς

FONDEMENT HISTORIQUE ET LIMITES — Le titre désigne des Telmessiens, habitants d’une cité d’Asie Mineure associée dans d’autres sources à la divination. Il ne suffit pas à garantir une intrigue oraculaire dans la comédie perdue. Cette fiction met en scène des interprètes de signes ; personnages et incidents ne sont pas attestés.

DISTRIBUTION INVENTÉE — Deux Telmessiens, un Héraut athénien, une Vendeuse, un Citoyen, le chœur des Interprètes.

PROLOGUE — LE MARCHÉ DES PRÉSAGES

LE PREMIER TELMESSIEN. Voici un homme dont la sandale s’est rompue. Mauvais présage !

LE SECOND. Non, excellent. Il devra acheter une nouvelle sandale et enrichira le cordonnier.

LE CITOYEN. Un pigeon vient de me salir le manteau.

LE PREMIER. Les dieux t’avertissent.

LE SECOND. Les dieux ont surtout bien nourri le pigeon.

LA VENDEUSE. À force de demander le sens de chaque oiseau, vous finirez par ne plus voir le ciel.

PARODOS — LES INTERPRÈTES

LE CHŒUR. Nous lisons les oiseaux, les rêves, les mots prononcés sans le vouloir. Certains nous demandent quand semer ; d’autres, quel voisin dénoncer. Les puissants réclament un avenir certain, mais préfèrent souvent le signe qui confirme ce qu’ils avaient déjà décidé.

AGÔN — LA PRÉDICTION ET LE CHOIX

LE HÉRAUT. Un signe vient d’annoncer la victoire.

LE PREMIER TELMESSIEN. Quel signe ?

LE HÉRAUT. Celui qu’on m’a ordonné de proclamer.

LE SECOND TELMESSIEN. Le présage est donc une formule de campagne.

LE CITOYEN. Si l’avenir est écrit, pourquoi voter ?

LE PREMIER. Parce que le vote fait peut-être partie de l’avenir.

LA VENDEUSE. Alors comment distinguer un bon devin d’un homme qui répond toujours après les événements ?

LE SECOND. Je pourrais dire que tu n’as pas compris les signes.

LA VENDEUSE. Moi, je dirais que je n’ai pas payé pour les entendre.

LE CHŒUR. Il est plus difficile d’assumer une décision que de l’attribuer à un oiseau.

PARABASE — LES OMBRES DE L’AVENIR

LE CHŒUR. Les citoyens ont besoin de conseils. Mais qu’ils se méfient de celui qui vend la certitude, surtout quand il change son interprétation après chaque échec. Les dieux ne sont pas les esclaves de nos déclarations officielles.

EXODOS — LE PRÉSAGE CONTESTÉ

LE HÉRAUT. L’Assemblée réclame une prédiction définitive.

LA VENDEUSE. Voici la mienne : si vous ne réparez pas la citerne, vous manquerez d’eau.

LE PREMIER TELMESSIEN. Voilà une prophétie trop facile.

LE SECOND TELMESSIEN. Elle possède pourtant l’avantage d’être vérifiable.

LE CHŒUR. Que les hommes écoutent les signes sans renoncer à juger, et qu’ils prennent soin de ce qu’ils savent avant de trembler devant ce qu’ils ignorent !


XXVI. TRIPHÂLÈS — Τριφάλης

FONDEMENT HISTORIQUE ET LIMITES — Le titre est associé à un nom masculin ostensiblement phallique ; plusieurs fragments et discussions savantes soulignent son horizon érotique et obscène. Le scénario exact n’est pas connu. Cette adaptation invente un concours de virilité : le jeu sexuel verbal relève de l’esprit de la comédie ancienne, non d’un récit attesté.

DISTRIBUTION INVENTÉE — Triphâlès, fanfaron ; une Marchande de parfums ; un Médecin ; une Comédienne ; le chœur des Fêtards.

PROLOGUE — L’HOMME QUI SE CROIT TROIS FOIS HOMME

TRIPHÂLÈS. Athènes manque de courage, de vigueur et de séduction. Heureusement, je possède les trois.

LA MARCHANDE. Tu possèdes surtout trois dettes : pour ton parfum, ta tunique et tes sandales.

TRIPHÂLÈS. Mes succès me coûtent cher.

LA MARCHANDE. Tes succès, je ne les ai jamais rencontrés. Tes créanciers, si.

LE MÉDECIN. D’où vient ce titre de trois fois vigoureux ?

TRIPHÂLÈS. De la nature.

LE MÉDECIN. Nature qui paraît avoir oublié ton jugement.

PARODOS — LE CHŒUR DES FÊTARDS

LE CHŒUR. Nous aimons le vin, la danse, les plaisanteries grasses et les masques sans pudeur. Mais celui qui parle sans cesse de sa puissance commence à nous inquiéter : peut-être ne dispose-t-il que des mots avec lesquels il la décrit.

AGÔN — LA FORCE OU LE RESPECT ?

TRIPHÂLÈS. Une cité doit honorer les plus virils.

LA COMÉDIENNE. À quel concours s’inscrit-on ?

TRIPHÂLÈS. À celui qui me donnera le prix.

LA COMÉDIENNE. Et qui jugera ?

TRIPHÂLÈS. Moi.

LA MARCHANDE. Voilà une démocratie qui tient dans une seule tunique.

LE MÉDECIN. Tes muscles peuvent-ils guérir un malade ?

TRIPHÂLÈS. Non.

LA COMÉDIENNE. Peux-tu entendre un refus sans l’insulter ?

TRIPHÂLÈS. Je peux le discuter.

LA COMÉDIENNE. Nous avons donc trouvé ton véritable handicap.

TRIPHÂLÈS. Vous ne comprenez pas la grandeur d’un homme.

LA MARCHANDE. Nous comprenons surtout que tu ne souhaites pas voir celle des autres.

PARABASE — LE MASQUE ET LE CORPS

LE CHŒUR. La comédie grossit les ventres, les nez, les sexes et les défauts. Elle rend les fanfarons gigantesques pour que leur pensée paraisse enfin à sa juste taille. La dignité d’un citoyen ne se mesure ni à la longueur de son phallus de cuir ni à la fréquence de ses proclamations.

EXODOS — LE PRIX DU FANFARON

TRIPHÂLÈS. Quel est le résultat ?

LA COMÉDIENNE. Premier prix au courage de reconnaître ses torts.

TRIPHÂLÈS. Qui l’a gagné ?

LA MARCHANDE. Personne aujourd’hui. Mais tu peux encore essayer.

LE MÉDECIN. Le traitement sera long.

LE CHŒUR. Que les plaisirs soient partagés et les fanfarons ramenés à leur taille !


XXVII. LES THESMOPHORIES, SECONDE VERSION — Θεσμοφοριάζουσαι βʹ

FONDEMENT HISTORIQUE ET LIMITES — Une seconde comédie intitulée Thesmophoriazusae est attestée, distincte selon plusieurs chercheurs de l’œuvre intégralement conservée. Une intrigue de prise de pouvoir féminine est envisagée, sans certitude. La présente comédie est inventée ; elle ne reprend pas les paroles de la pièce connue.

DISTRIBUTION INVENTÉE — Deux célébrantes ; un Magistrat ; une Vieille ; un Jeune Citoyen ; le chœur des Femmes en fête.

PROLOGUE — LES PORTES DU SANCTUAIRE

LA PREMIÈRE CÉLÉBRANTE. Nous avons interdit les hommes de cérémonie.

LE MAGISTRAT. J’apporte une autorisation officielle.

LA SECONDE. Le sanctuaire n’a pas besoin de ton sceau pour connaître ses rites.

LE MAGISTRAT. Mais la cité exige que chacun sache qui décide.

LA VIEILLE. Justement. Aujourd’hui, ce ne sera pas toi.

LE JEUNE CITOYEN. Et si je me déguise ?

LA VIEILLE. Nous reconnaissons les hommes à leur désir de présider des réunions auxquelles ils ne sont pas conviés.

PARODOS — LE CHŒUR DES THESMOPHORES

LE CHŒUR. Nous célébrons Déméter et Corè, les semences, la fécondité et le retour. Qu’on cesse de raconter nos fêtes comme si elles n’étaient qu’un mystère offert à la curiosité des hommes. Nous possédons nos voix, nos règles et nos traditions.

AGÔN — QUI PARLE AU NOM DE LA CITÉ ?

LE MAGISTRAT. Toutes les décisions publiques appartiennent aux citoyens.

LA PREMIÈRE CÉLÉBRANTE. Toutes les décisions domestiques nous sont confiées.

LA SECONDE. Pourquoi l’administration du foyer serait-elle une compétence et celle de la cité une imposture ?

LE MAGISTRAT. Les usages sont anciens.

LA VIEILLE. L’injustice aussi.

LE JEUNE CITOYEN. Et si les femmes dirigeaient le marché ?

LA PREMIÈRE. Nous commencerions par demander pourquoi certains vendent du grain qu’ils n’ont pas produit.

LE MAGISTRAT. Mais la loi !

LA VIEILLE. Tu invoques la loi comme un poisson qui réclame l’eau. Nous demandons qui peut en discuter les raisons.

LE CHŒUR. Les rites nous ont réunies ; la parole nous révèle la cité.

PARABASE — LA COMÉDIE ET LA PAROLE DES FEMMES

LE CHŒUR. Spectateurs, vous riez volontiers des femmes qui complotent, parlent ou commandent. Il est plus difficile de rire des hommes qui font la même chose depuis des générations. La comédie change les costumes ; soudain, un privilège ordinaire paraît absurde lorsqu’il passe sur les épaules de quelqu’un d’autre.

EXODOS — LES DEUX ASSEMBLÉES

LE MAGISTRAT. Nous tiendrons une séance commune.

LA VIEILLE. À condition qu’elle ne serve pas seulement à entendre les hommes expliquer ce que pensent les femmes.

LA PREMIÈRE. Alors la fête aura été utile.

LE JEUNE CITOYEN. Puis-je entrer maintenant ?

LA SECONDE. Quand les cérémonies seront terminées et que tu auras appris à frapper avant d’entrer.

LE CHŒUR. Que la déesse garde ses mystères, que la cité perde quelques certitudes, et que les hommes découvrent que partager la parole n’est pas en perdre la moitié !


Notes critiques et sources

Sur les secondes versions : la relation entre les deux Paix et les deux Thesmophories demeure discutée. Les pièces homonymes ne doivent pas être confondues avec le texte conservé. Sur les Phéniciennes : Sarah Miles, Ancient Receptions of Euripides in Comedy : The Phoinissae of Euripides, Aristophanes and Strattis ; Cinzia Boccaccini (2012), Danaidi, Fenicie, Skenas katalambanousai, https://hdl.handle.net/11392/2389250 . Sur les intitulés Dramata/Niobos/Centaure : catalogue et discussion savante ; le titre alternatif ne prouve pas l’existence de plusieurs pièces indépendantes.

Bibliographie principale : R. Kassel et C. Austin, Poetae Comici Graeci III.2 ; J.-C. Carrière (2000), https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023 ; C. Orth (2024), https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18 ; étude sur seconde Paix, https://dokumen.pub/aristophanes-peace-9781350020221-9781350020214-9781350020252-9781350020245.html .

FRAGMENT GREC ATTESTÉ — Secondes Thesmophories, fr. 346.1–2 K.-A. : ἅμα δ’ ἠπίαλος πυρετοῦ πρόδρομος ; ὁ δ’ ἔχων θέρμαν καὶ πῦρ ἧκεν. Traduction de travail : « Et le frisson vient en avant-coureur de la fièvre » ; « Et celui qui avait chaleur et feu arriva ». Ces expressions médicales, transmises par des sources anciennes et étudiées à travers la tradition de Didyme et Galien, ne sont pas prononcées par les personnages inventés ci-dessus. Voir Didyme, fragments des commentaires sur la comédie.