LE CENTAURE — ADAPTATION DRAMATIQUE ET DOSSIER SUR UNE ATTRIBUTION COMPLEXE

MYTHOS · Volume V · Κένταυρος / Dramata, « Le Centaure ». Pièce originale moderne en français inspirée d’un titre ancien problématique. Toute la dramaturgie en neuf séquences est inventée et ne prétend pas traduire des dialogues authentiques d’Aristophane.

LE DOSSIER DES TITRES ET DES ATTRIBUTIONS

Le titre Κένταυρος est lié aux témoignages concernant Δράματα ἢ Κένταυρος (« Dramata ou Le Centaure »). Les fragments 278–288 K.-A. sont généralement associés à cette désignation ; un autre groupe est lié à Δράματα ἢ Νίοβος (frr. 289–298 K.-A.). La relation entre les titres est discutée : pièces distinctes, états d’une même œuvre, titres alternatifs ou traditions de catalogue concurrentes. Des chercheurs ont aussi soulevé des doutes sur l’attribution à Aristophane plutôt qu’à Archippos pour une partie de ce dossier. Il serait donc incorrect de compter automatiquement Le Centaure comme une pièce indépendante et sûrement attribuée. Plusieurs autres dramaturges de comédie ont employé le titre Centaure, dont Timoclès avec Centaure ou Dexamenos.

Les éléments mythologiques utilisés ici — Chiron éducateur, les Lapithes, la centauromachie, le banquet de Pirithoos et les représentations sculptées — sont attestés dans la littérature et l’art grecs, mais la présence de ces épisodes dans les fragments des Dramata n’est pas démontrée. Le débat sur le caractère monstrueux des hybrides, la rencontre diplomatique et la réparation du pont sont des thèmes modernes. Le titre ne suffit pas à déterminer le contenu du chœur ou le dénouement de l’œuvre antique.

PERSONNAGES ET SCÉNOGRAPHIE

Philôn, centaure fictif ; Chiron ; deux envoyés lapithes ; un aubergiste ; un serviteur ; un sculpteur ; le chœur des Centaures. Le Pélion se présente par des rochers mobiles et un décor de banquet. Les costumes peuvent révéler les armatures qui unissent artificiellement les corps des acteurs aux fausses silhouettes animales.

TEXTE DRAMATIQUE — NEUF SÉQUENCES

I. Prologue — Un cheval dans la cité

Au pied du Pélion, un aubergiste prépare un espace pour la visite de deux cités. Un grand rideau cache une étrange silhouette.

L’AUBERGISTE. Aujourd’hui, nous accueillons des Lapithes et des habitants des montagnes. Je veux un dîner paisible. Que chacun apporte ses propres coupes.

LE SERVITEUR. Qui a dit que les habitants des montagnes étaient des centaures ?

L’AUBERGISTE. Un poète revenu d’un banquet. Il a juré avoir vu un homme et un cheval partager une seule ombre.

LE SERVITEUR. Alors il était peut-être ivre.

L’AUBERGISTE. C’est une hypothèse que les poètes examinent rarement.

Une figure sort de derrière le rideau . un centaure comique, composé d’un acteur et d’une armature de cheval.

PHILÔN LE CENTAURE. Quelle est cette odeur ?

L’AUBERGISTE. Le repas.

PHILÔN. Voilà une odeur à laquelle je m’habituerai très vite.

LE SERVITEUR. Comment fais-tu pour être à la fois un homme et une bête ?

PHILÔN. Je pourrais te demander comment tu peux être à la fois un serviteur et le plus curieux des philosophes.

LE SERVITEUR. Je possède deux jambes.

PHILÔN. J’en possède quatre et j’ai deux fois plus de difficulté à entrer dans une maison.

L’AUBERGISTE. Nous avons installé des tables basses.

PHILÔN. Parfait. Pour une fois, les hommes ont organisé un banquet en tenant compte de quelqu’un qui n’a pas leur corps.

LE SERVITEUR. Tu es donc poli ?

PHILÔN. Parfois. Les récits disent que les centaures sont violents. Ils oublient de préciser à quel moment nous avons le droit de ne pas l’être.

II. Parodos — Les fils du Pélion

Un chœur de centaures arrive. Les costumes montrent la construction artificielle des corps hybrides.

LE CHŒUR. Nous habitons les montagnes, les sentiers difficiles et les histoires que les hommes racontent lorsqu’ils veulent expliquer ce qu’ils redoutent.

LE CORYPHÉE. Certains disent que nous sommes faits de deux natures, une qui raisonne et l’autre qui obéit à ses instincts.

UN CENTAURE. Voilà un jugement facile à prononcer pour ceux qui pensent que leurs propres désirs sont toujours raisonnables.

LE CHŒUR. Les poètes nous montrent renversant les tables, criant au vin et luttant contre les Lapithes. Pourtant nous savons aussi porter des paniers, soigner des chevaux et aider des voyageurs perdus.

PHILÔN. Aucun poète n’a encore raconté la fois où j’ai réparé un pont.

L’AUBERGISTE. Un pont n’est pas aussi intéressant qu’une bataille.

PHILÔN. Pour celui qui doit traverser le torrent, il l’est infiniment davantage.

LE CHŒUR. Que le public voie nos masques et se souvienne : l’apparence est un costume, et l’histoire qu’un autre raconte peut nous rendre plus monstrueux que nos actes.

III. Premier épisode — Le maître Chiron

Chiron entre avec une boîte contenant des herbes, des instruments et un rouleau.

CHIRON. J’ai appris qu’on allait tenir un concours de sagesse entre Lapithes et centaures.

L’AUBERGISTE. Un concours de sagesse ? J’avais préparé des assiettes, pas des livres.

CHIRON. Cela suffira. La sagesse commence souvent par savoir quand ne pas renverser une table.

PHILÔN. Les poètes me demandent toujours pourquoi je suis si différent de toi.

CHIRON. Parce qu’ils ont besoin d’un centaure raisonnable pour rendre les autres plus faciles à condamner.

LE SERVITEUR. Tu es pourtant réputé avoir enseigné de grands héros.

CHIRON. Un maître peut transmettre des savoirs à ceux qui les cherchent. Il ne possède pas pour autant le pouvoir de garantir leurs actes futurs.

UN LAPITHE. Si tes élèves savent se battre, pourquoi n’empêchent-ils pas toutes les guerres ?

CHIRON. Savoir combattre peut servir à défendre. Cela ne transforme pas chaque combat en justice.

PHILÔN. Et si je veux apprendre à jouer de la flûte ?

CHIRON. Tu commenceras par trouver comment tenir l’instrument sans l’écraser entre tes mains.

PHILÔN. Voilà une difficulté que les statues ne représentent jamais.

LE CORYPHÉE. Un sage parmi les monstres nous rappelle peut-être que la sagesse ne dépend pas de la forme de ses jambes.

IV. Deuxième épisode — Les Lapithes et la peur

Deux envoyés lapithes entrent en armes. Le plus jeune regarde avec méfiance les centaures.

LE PREMIER LAPITHE. Nous sommes venus préparer une rencontre entre nos peuples.

PHILÔN. Les rencontres précédentes ont laissé de mauvais souvenirs.

LE SECOND LAPITHE. On nous a appris que vous ne respectiez pas les banquets.

L’AUBERGISTE. Alors vous avez commencé par venir avec des lances.

LE PREMIER LAPITHE. Elles sont une précaution.

PHILÔN. Je pourrais porter une grande pierre pour être plus prudent. Préféreriez-vous cela ?

LE SECOND LAPITHE. Nous ne vous connaissons pas.

CHIRON. Voilà une bonne raison de commencer par parler.

LE PREMIER LAPITHE. Nous sommes venus demander des garanties.

PHILÔN. Pour notre conduite ?

LE PREMIER LAPITHE. Oui.

PHILÔN. En échangerez-vous aussi ?

LE PREMIER LAPITHE. Quelles garanties ?

PHILÔN. Que vous ne raconterez pas ensuite que notre simple présence constituait une agression.

LE CORYPHÉE. La peur d’un voisin peut produire des armes ; les armes peuvent ensuite confirmer la peur du voisin.

CHIRON. La prudence exige des règles réciproques. Sans cela, elle n’est que le privilège de celui qui a déjà le droit de frapper.

V. Agôn — Qu’est-ce qu’un monstre ?

Une table commune sépare les deux délégations. Au centre se trouvent une coupe de vin et un rouleau des récits anciens.

LE PREMIER LAPITHE. Les centaures symbolisent souvent la violence et l’excès. Notre cité doit préserver ses femmes et ses fêtes.

PHILÔN. Elle le doit. Mais une image peinte sur un vase ne suffit pas à prouver la faute de l’homme qu’elle représente.

LE SECOND LAPITHE. Pourtant le mythe des noces de Pirithoos est célèbre.

CHIRON. C’est une histoire sur la violence, la domination et les limites de l’hospitalité. Il serait étrange qu’on n’y voie qu’un droit de mépriser ceux qui portent notre forme.

L’AUBERGISTE. Les combats des noces ont détruit des tables. Voilà pourquoi je veux qu’on parle avant de verser le vin.

LE PREMIER LAPITHE. Il faut donc oublier les violences ?

PHILÔN. Non. Il faut répondre de celles qui ont été commises, sans prétendre qu’un enfant né dans les montagnes en serait déjà coupable.

LE SECOND LAPITHE. Et si un centaure boit trop ?

CHIRON. Alors il devra répondre de ses actes comme n’importe quel convive.

LE CORYPHÉE. Que ceux qui se disent hommes raisonnables montrent leur raison en ne faisant pas d’une représentation une sentence.

PHILÔN. Je voudrais qu’on cesse de me traiter comme un animal lorsque j’essaie de discuter, et comme un homme uniquement lorsqu’il faut me punir.

LE PREMIER LAPITHE. Voilà une objection digne d’être entendue.

LE CHŒUR. Le monstre n’est pas une catégorie qui dispense d’examiner les faits. La peur n’est pas une preuve, et le courage n’est pas toujours de lever une arme.

VI. Troisième épisode — Le peintre des métopes

Un sculpteur arrive avec deux planches représentant des centaures affrontant des Lapithes.

LE SCULPTEUR. J’ai reçu commande d’une image glorieuse. Les Lapithes triompheront des centaures.

PHILÔN. Pourquoi ?

LE SCULPTEUR. Parce qu’ils paient.

LE PREMIER LAPITHE. Ce sera un hommage à notre peuple.

PHILÔN. Alors je vais demander une image de centaures triomphant des Lapithes.

LE SCULPTEUR. Cela doublerait mes commandes.

CHIRON. Et détruirait peut-être ce que l’image pouvait enseigner.

LE SCULPTEUR. Les hommes veulent voir des corps en mouvement et des héros vainqueurs.

LE SERVITEUR. Peux-tu aussi sculpter un centaure réparant un pont ?

LE SCULPTEUR. Personne ne m’a commandé cela.

PHILÔN. Peut-être parce que personne ne croit qu’une bonne action ferait vendre une histoire.

CHIRON. La beauté d’une image ne garantit pas qu’elle représente toute la vérité d’une vie.

LE PREMIER LAPITHE. Mais l’art conserve nos mémoires.

CHIRON. Il les choisit. C’est une puissance dont les artistes et leurs commanditaires devraient mesurer les conséquences.

LE CORYPHÉE. Les murs des temples montrent les vainqueurs ; les sentiers portent les traces de ceux qui ont reconstruit les ponts après leur passage.

VII. Quatrième épisode — L’épreuve du vin

L’aubergiste sert des coupes. Chiron demande que chacun boive à sa mesure.

L’AUBERGISTE. Vous connaissez la vieille histoire d’un banquet où le vin a précédé le désastre. Voici pourquoi j’ai prévu de petites coupes.

PHILÔN. Tu nous traites comme des enfants.

L’AUBERGISTE. Je traite les grandes histoires comme des avertissements.

LE SECOND LAPITHE. Et les Lapithes reçoivent-ils les mêmes coupes ?

L’AUBERGISTE. Parfaitement.

LE PREMIER LAPITHE. Voilà une égalité dont nous n’avons pas l’habitude.

CHIRON. Une règle réciproque n’ôte rien à l’honneur. Elle évite que l’un se croie seul assez raisonnable pour décider de la mesure des autres.

PHILÔN. Je porterai cette coupe sans la renverser.

LE SERVITEUR. Tu viens de renverser l’assiette.

PHILÔN. J’ai quatre jambes et l’assiette était mal placée.

L’AUBERGISTE. Voilà un accident dont on peut rire sans déclencher une guerre.

LE SECOND LAPITHE. Je vais l’aider.

PHILÔN. Et moi je l’aiderai lorsque son cheval aura besoin d’un fer.

LE CORYPHÉE. La confiance ne naît pas d’une promesse de devenir tous pareils, mais d’occasions de découvrir qu’on peut agir ensemble.

VIII. Parabase — Les corps que le théâtre invente

Le chœur retire les éléments de costume qui formaient ses faux chevaux. Les acteurs restent visibles.

LE CORYPHÉE. Spectateurs, voyez nos jambes. Nous ne sommes pas véritablement des centaures ; nous les fabriquons avec du bois, de la toile et des gestes.

LE CHŒUR. Vous saviez tout cela en entrant. Pourtant vous avez ri de nos courses et peut-être craint nos menaces.

LE CORYPHÉE. Le théâtre transforme des hommes en dieux, des serviteurs en rois, des animaux en citoyens. Ce n’est pas seulement un jeu : il peut rendre visibles les jugements dont vos cités vivent.

LE CHŒUR. Que vous montre une image de centauromachie ? Une bataille, certainement. Mais encore faut-il savoir qui raconte, qui commande la peinture et quelle place il laisse à ceux qu’il représente.

LE CORYPHÉE. Les héros de vos chansons ne sont pas des preuves judiciaires, pas plus que les masques de nos acteurs ne sont leur véritable visage.

LE CHŒUR. Riez des corps fantastiques qui courent dans l’orchestre ; mais ne laissez pas la fiction vous dispenser de regarder ce que font réellement les hommes.

LE CORYPHÉE. Nous avons appris qu’il existe un monstre plus commun que le centaure : celui qui croit être juste parce qu’il a défini les autres comme des monstres.

LE CHŒUR. La scène n’abolit pas la violence du mythe. Elle donne un autre espace pour la regarder.

IX. Exodos — Un pont pour les deux peuples

À la fin de la fête, une pluie imaginaire a grossi le torrent. Un petit pont de bois s’est rompu.

LE SERVITEUR. Personne ne pourra rentrer sans traverser.

LE SECOND LAPITHE. Nous pourrions attendre.

PHILÔN. Ou réparer les planches.

LE SCULPTEUR. J’ai du bois destiné aux décors.

CHIRON. Voilà enfin une matière qui peut servir une autre forme d’art.

LE PREMIER LAPITHE. Mes hommes porteront les pièces.

PHILÔN. Les nôtres les assembleront. Nous sommes assez grands pour les soutenir.

L’AUBERGISTE. Je fournirai les cordes, pourvu qu’on ne m’accuse pas ensuite d’avoir fabriqué une route vers une nouvelle bataille.

LE SCULPTEUR. Puis-je représenter cette scène ?

LE PREMIER LAPITHE. Elle n’a rien d’une victoire.

LE SCULPTEUR. Elle possède pourtant une beauté.

PHILÔN. Alors sculpte-nous en train de réparer le pont. Tu peux laisser mes quatre jambes.

LE SECOND LAPITHE. Et moi j’accepte qu’on me représente portant une planche.

CHIRON. Il restera assez de conflits pour occuper les générations futures. Mais nous venons au moins de choisir ce que ce jour laissera derrière lui.

LE CHŒUR FINAL. Que les montagnes gardent leurs habitants, que les villes accueillent ceux qui passent et que les mythes ne deviennent pas des sentences prononcées avant la vie ! Nous avons connu la guerre des noces ; nous imaginons aujourd’hui une fête dont le souvenir sera un pont plutôt qu’un tombeau.

POSTFACE I — LA CENTAUROMACHIE ET LA VIOLENCE DU MYTHE

Les centaures ont souvent été employés comme images du conflit entre ordre et violence, notamment dans le décor monumental des temples. Mais les mythes grecs ne se résument pas à une opposition entre hommes civilisés et animaux brutaux : Chiron offre une figure de savoir et d’éducation, tandis que les héros humains commettent eux-mêmes des violences. Cette tension offre à la comédie moderne une matière permettant de questionner les catégories à travers lesquelles les sociétés se décrivent.

POSTFACE II — ATTRIBUTION, CATALOGUES ET HISTOIRE DE LA COMÉDIE

Le cas de Dramata/Centaur/Niobos est un exemple méthodologique : un titre conservé ne garantit ni l’identité de l’auteur ni la séparation de deux pièces en œuvres autonomes. Les fragments, les listes antiques et les citations des lexicographes n’ont pas tous le même statut. La collection MYTHOS doit ainsi être comprise comme une série de dossiers éditoriaux construits autour des notices anciennes, non comme la reconstitution de trente-trois scripts intacts. Cette adaptation ne résout pas la controverse et ne prétend pas fournir un texte d’Aristophane.

BIBLIOGRAPHIE

Kassel et Austin, Poetae Comici Graeci III.2, fr. 278–298 ; Kostas Apostolakis, Timokles: Translation and Commentary, Fragmenta Comica 21, 2019, p. 173, sur Κένταυρος et Δράματα : https://digi.hadw-bw.de/view/frc21/0177 ; Jeffrey Henderson, Aristophanes: Fragments, Loeb Classical Library 2007 ; Christian Orth, Aristophanes’ Lost Plays (2024) : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18 ; Jean-Claude Carrière, L’Aristophane perdu (2000) : https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023 ; Paléphate, Histoires incroyables I, sur une interprétation rationalisante de l’origine des centaures.