LA PAIX II — LE RETOUR DE GÉORGIA

MYTHOS · Aristophane · Εἰρήνη βʹ · adaptation théâtrale française contemporaine. Aucun de ces dialogues n’est un vers retrouvé. Le statut exact de cette seconde Paix — autre pièce ou reprise/remaniement — demeure controversé.

I. DOSSIER CRITIQUE : LES CINQ FRAGMENTS ET LA TRADITION

Les fragments 305–309 K.-A. sont attribués à une Paix non identique au texte intégral conservé de 421 av. J.-C. Le témoignage des hypothèses antiques signale une hésitation déjà présente chez Ératosthène : s’agissait-il d’une nouvelle représentation de la même pièce ou d’une autre pièce ? Cratès de Mallos distingue une « autre Paix ». Les fragments ne prouvent pas par eux-mêmes l’existence d’un scénario entièrement indépendant ; l’étude d’Olimpia Imperio, dans Fragmenta Comica 10.6, est le point de départ de cette notice.

ATTESTÉ : fr. 305, une voix nommée Géorgia (Agriculture) explique ses liens multiples avec la Paix ; fr. 306, un bouclier est proposé pour couvrir un puits ; fr. 308, un hexamètre oraculaire joue sur l’image d’Athéniens transformés en peaux à vin sous les coups. Les fragments 307 et 309 sont trop ténus pour rétablir une action. Aucun ordre de succession de nos neuf scènes ne peut être induit de ces citations.

CRÉATION : Démos, Phylé, le marchand d’armes, le devin Hiérothéos, le forgeron, les débats budgétaires et le dénouement sont inventés. Polémos et Géorgia sont des personnifications ; seul le rôle de Géorgia dispose du point d’appui direct du fr. 305 dans l’hypothétique seconde Paix. Les comparaisons avec la Paix conservée, où Trygée délivre la déesse, ne sont pas la preuve que cet épisode appartenait à la version perdue.

II. PERSONNAGES

Géorgia, Agriculture ; Polémos, Guerre ; Démos, vétéran-paysan ; Phylé, sa fille ; un marchand d’armes ; un devin fictif ; un forgeron ; un magistrat ; un enfant ; le chœur des Cultivateurs. Théâtre : ferme incendiée, puits, marché et instruments agricoles.

III. PIÈCE DRAMATIQUE EN NEUF SÉQUENCES

I — PROLOGUE : UN BOUCLIER SUR LE PUITS

Une ferme attique dévastée. Un puits est ouvert, deux outils rouillés gisent sur le sol. Démos, vétéran, marche autour du champ tandis que sa fille Phylé cherche de l’eau.

DÉMOS. Je me suis battu pour reprendre cette terre. Je l’ai retrouvée avec trois oliviers brûlés, un âne qui boite et un puits à moitié comblé. Le décret dit que la paix est revenue ; ma vigne n’a pas encore reçu le décret.

PHYLÉ. Le puits est dangereux. Le petit voisin pourrait tomber.

DÉMOS. J’ai un vieux bouclier. Mets-le dessus.

PHYLÉ. Tu ne veux pas conserver cet objet en souvenir de tes batailles ?

DÉMOS. Je préférerais conserver les enfants des voisins. Un souvenir de guerre qui empêche un accident me paraît bien employé.

LE MARCHAND D’ARMES. Tu abîmeras le bouclier ! Je peux t’acheter cette pièce ancienne.

DÉMOS. Et me vendre une nouvelle pièce deux fois plus cher ?

LE MARCHAND. C’est ainsi que mon commerce fonctionne.

PHYLÉ. Ta boutique ne vend-elle rien qui puisse aider à rouvrir le puits ?

LE MARCHAND. Des pointes de lance, des casques et des courroies.

DÉMOS. Alors cherche comment transformer une lance en manche de pelle.

LE MARCHAND. Tu as des idées dangereuses pour ma profession.

DÉMOS. La guerre m’en a donné suffisamment.

Une voix féminine s’élève de derrière les ruines.

GÉORGIA. Et moi ? Avez-vous donc oublié qui vous nourrissait avant que vos champs deviennent des lieux de passage pour les soldats ?

II — PARODOS : LE RETOUR DE LA CULTURE

Une troupe de cultivateurs, de jardinières et de moissonneurs entre avec des paniers de graines. Au milieu avance Géorgia, personnification de l’Agriculture.

LE CHŒUR. Nous avons tenu des lances ; voici des bêches. Nous avons vu des feux de camp sur nos coteaux ; nous voulons revoir les feux des fours.

GÉORGIA. Quand la Paix cherche une nourrice, elle me trouve. Quand elle cherche une intendante, elle me trouve encore. Elle peut ouvrir les portes, mais je dois remettre les champs au travail.

UNE CULTIVATRICE. Il faudra des semences.

UN VIEILLARD. Il faudra des bras.

UN AUTRE. Il faudra reconstruire les murets que les armées ont renversés.

LE CORYPHÉE. Que personne ne dise que la Paix est paresseuse. Son premier jour commence par un inventaire de ce qu’il faut réparer.

DÉMOS. Et qui paiera ?

GÉORGIA. Ceux qui savent toujours compter le prix d’un combat découvriront enfin la difficulté de compter le prix d’une reconstruction.

LE CHŒUR. Ni guerre nouvelle ni fête mensongère : qu’on ouvre les greniers, les ateliers et les routes, afin que les campagnes retrouvent ce qui leur permet de durer.

III — PREMIER ÉPISODE : LE FAUX MANTEAU DU PROPHÈTE

Hiérothéos, devin de fiction, arrive avec un papyrus rempli d’oracles. Il propose d’interpréter le destin des Athéniens.

HIÉROTHÉOS. Je tiens un oracle qui explique pourquoi la cité ne connaîtra la paix qu’après avoir acheté mes sacrifices.

PHYLÉ. Le dieu a donc fixé le prix de tes moutons ?

HIÉROTHÉOS. Je transmets sa volonté.

DÉMOS. Le dieu ne pouvait-il l’écrire directement sur le marché ?

HIÉROTHÉOS. Les oracles demandent interprétation.

GÉORGIA. Alors interprète celui-ci : un arbre brûlé exige que quelqu’un plante un nouvel arbre.

HIÉROTHÉOS. Voilà une phrase trop simple pour être sacrée.

GÉORGIA. Elle n’en est pas moins utile.

LE MARCHAND D’ARMES. Si le devin annonce une guerre prochaine, je pourrai rouvrir ma boutique.

PHYLÉ. Vous avez donc tous deux intérêt à ce que la paix paraisse fragile.

HIÉROTHÉOS. C’est une accusation irrespectueuse.

DÉMOS. Il faut distinguer l’irrespect envers un dieu de l’interrogation adressée à celui qui se prétend son trésorier.

LE CORYPHÉE. Les hommes qui vendent une certitude sur l’avenir commencent souvent par réclamer le paiement d’aujourd’hui.

IV — DEUXIÈME ÉPISODE : LA PAIX EST-ELLE DANS LES COMPTES ?

Un magistrat entre avec une liste de dépenses militaires et une seconde liste de travaux agricoles.

LE MAGISTRAT. Nous avons économisé une partie des soldes et des fournitures. Il faut maintenant affecter ces ressources.

LE MARCHAND D’ARMES. Il faudrait acheter davantage de boucliers pour être certains que la guerre ne reprendra pas.

DÉMOS. Il en faudra pour la défense. Mais combien d’années devons-nous payer des armes inutilisées avant de racheter une charrue ?

PHYLÉ. Et combien coûte une maison qui reste vide parce que les habitants ont disparu ?

LE MAGISTRAT. Les chiffres de l’Assemblée ne répondent pas à toutes les douleurs.

GÉORGIA. Pourtant il faut commencer par des décisions précises : de l’eau pour les champs, des outils pour les ouvriers, des chemins sûrs pour les marchés.

UNE CULTIVATRICE. Les femmes qui ont travaillé pendant l’absence des hommes devraient être entendues.

LE MAGISTRAT. Elles ne siègent pas à l’Assemblée.

UNE CULTIVATRICE. La terre, elle, ne m’a pas retiré le droit d’y semer.

DÉMOS. Voilà une difficulté pour nos lois : elles connaissent la défense de la cité, mais elles oublient parfois les hommes et les femmes qui rendent cette défense utile.

LE CHŒUR. La paix se célèbre en chants ; elle se mesure aussi aux dépenses qu’une cité accepte de réorienter vers la vie.

V — AGÔN : GÉORGIA CONTRE LA GUERRE QUI REVIENT

Polémos, personnification de la Guerre, entre avec un tambour et un casque trop grand.

POLÉMOS. Citoyens ! Je suis revenu vous avertir que la paix vous rendra faibles.

GÉORGIA. Tu es toujours revenu annoncer ta propre nécessité.

POLÉMOS. J’enseigne le courage.

GÉORGIA. Tu as aussi besoin d’hommes qui savent fabriquer les outils, nourrir les équipages et soigner les blessures.

POLÉMOS. Sans moi les ennemis vous prendront tout.

DÉMOS. Je ne dis pas qu’une cité ne doit jamais se défendre. Je dis que ta voix est devenue si forte qu’on n’entend plus quand une guerre pourrait prendre fin.

POLÉMOS. La sécurité n’a pas de prix.

PHYLÉ. Voilà une phrase de marchand lorsqu’il veut vendre sans dire combien.

LE MAGISTRAT. La défense reste une obligation de la communauté.

GÉORGIA. Oui. Mais préparer une défense ne signifie pas rechercher sans cesse un nouveau conflit. La paix demande également du courage : celui de négocier, de renoncer à certaines exigences et de tenir les engagements.

POLÉMOS. Les soldats deviennent donc des paysans ?

DÉMOS. Certains l’ont toujours été. C’est toi qui les as tenus loin de leurs champs.

LE CORYPHÉE. Nous ne sommes pas devant deux dieux dont l’un serait tout bien et l’autre tout mal. Nous demandons seulement que la Guerre cesse de se présenter comme le seul moyen de préserver la cité.

POLÉMOS. Et si je reviens ?

GÉORGIA. Tu trouveras des hommes capables de défendre leur maison parce qu’ils auront eu le temps de la reconstruire.

VI — TROISIÈME ÉPISODE : LA RÉPARATION DES OBJETS

Le marché s’ouvre. Les citoyens apportent des armes endommagées et des outils agricoles inutilisables.

LE FORGERON. Voici le manche d’une lance. Je peux en faire un outil.

LE MARCHAND D’ARMES. Et si une guerre revient ?

LE FORGERON. Alors il faudra forger de nouveau. Le fer n’est pas marié à un seul usage.

PHYLÉ. Ce casque pourrait servir de grand récipient pour ramasser des olives.

DÉMOS. Et ce bouclier est déjà sur le puits.

LE MARCHAND D’ARMES. Je vais perdre mon enseigne.

GÉORGIA. Tu peux réparer les charrues.

LE MARCHAND D’ARMES. Le prix d’une charrue est moins glorieux que celui d’une épée.

LE FORGERON. La gloire ne nourrit pas toujours le forgeron.

UNE CULTIVATRICE. Si tu sais ajuster des lames, tu sauras affûter des outils.

LE MARCHAND D’ARMES. Vous voudriez faire de moi un commerçant utile !

DÉMOS. C’est un destin qui ferait honneur à n’importe quel homme.

LE CORYPHÉE. Il ne suffit pas de briser les armes pour obtenir du blé. Il faut encore transformer le travail, les commandes et les habitudes des hommes.

VII — QUATRIÈME ÉPISODE : L’ORACLE DU VENT

Hiérothéos revient avec une nouvelle prophétie inscrite sur une tablette ; elle menace les Athéniens de devenir des outres à vin.

HIÉROTHÉOS. Voici des vers anciens, sévères, redoutables ! Ils évoquent les Athéniens battus jusqu’à devenir des peaux gonflées.

PHYLÉ. Les métaphores des prophètes semblent sortir d’une taverne.

DÉMOS. Est-ce une menace du dieu ou la plaisanterie d’un poète ?

HIÉROTHÉOS. Les deux peuvent se rencontrer.

GÉORGIA. Et que recommande cette parole ?

HIÉROTHÉOS. De consulter celui qui la comprend.

LE MAGISTRAT. À quel prix ?

HIÉROTHÉOS. Il est inconvenant de négocier avec le sacré.

LE FORGERON. Alors pourquoi as-tu commencé par négocier ?

PHYLÉ. Si une prophétie n’explique rien d’autre que la nécessité d’en acheter une seconde, il serait temps de la soumettre à la même vérification que nos outils.

HIÉROTHÉOS. Vous manquez de foi.

DÉMOS. Je manque surtout de temps. Les champs ne patienteront pas jusqu’à la fin de tes consultations.

LE CHŒUR. La parole oraculaire peut faire rire lorsqu’on l’arrache à son contexte. Nous ne prétendrons pas savoir quel personnage la prononçait dans l’œuvre antique.

VIII — PARABASE : LES FÊTES NE SUFFISENT PAS

Le chœur se tourne vers le public ; cette parabasis est une composition moderne, distincte de toute partie reconstituée.

LE CORYPHÉE. Athéniens, vous voudriez connaître le jour où la paix deviendra certaine. Nous pourrions vous le vendre en échange d’un seul talent, mais nous ne serions alors que des devins plus coûteux.

LE CHŒUR. Les fêtes ont besoin de musique et de vin. La paix a besoin de confiance entre les villes, de champs remis en culture et de promesses respectées.

LE CORYPHÉE. Ne méprisez pas les ouvriers qui réparent ce que d’autres ont détruit. Leur travail ne produira pas toujours un beau monument, mais il peut permettre aux enfants de retrouver un foyer.

LE CHŒUR. Le poète qui célèbre la paix ne vous garantit pas sa durée. Il vous présente des figures dont la logique peut être discutée, et ses propres plaisanteries peuvent vieillir.

LE CORYPHÉE. Un peuple qui se persuade que la guerre est toujours proche peut finir par la préparer au point d’en oublier les autres formes de vie.

LE CHŒUR. La paix n’est pas un sommeil éternel ; c’est le temps difficile où les hommes doivent enfin construire ce pour quoi ils disaient combattre.

IX — EXODOS : L’EAU DANS LE PUITS

L’ancien bouclier couvre le puits restauré. Un jeune enfant entre, une cruche vide à la main.

L’ENFANT. Puis-je prendre de l’eau ?

PHYLÉ. Oui. Nous avons réparé les pierres et nettoyé la source.

DÉMOS. Voilà la première victoire de cette maison qui n’ait exigé aucun ennemi.

POLÉMOS. Je reviendrai peut-être.

GÉORGIA. Peut-être. C’est une raison de ne pas me laisser partir aujourd’hui.

LE MARCHAND D’ARMES. J’ai vendu ma première charrue.

LE FORGERON. Et j’ai promis de t’apprendre à en fabriquer.

HIÉROTHÉOS. Je pourrais bénir ce puits.

DÉMOS. Tu peux remercier les hommes qui l’ont réparé. Si tu souhaites prier, fais-le sans exiger une taxe sur chaque cruche.

LE MAGISTRAT. Nous n’avons pas signé la paix avec tous les malheurs du monde.

PHYLÉ. Nous avons au moins cessé de croire que seule une victoire militaire pouvait résoudre ceux de cette ferme.

LE CORYPHÉE. Le puits est petit, mais il servira plus de monde qu’une grande statue de Guerre.

LE CHŒUR FINAL. Que les sources rendent leur eau, que les champs reçoivent leurs graines, que les enfants puissent grandir assez longtemps pour apprendre ce que signifie le mot récolte ! Que la paix nous demande un travail que nous serons heureux d’accomplir ensemble !

IV. ANALYSE HISTORIQUE ET COMPARATIVE

L’opposition entre le bouclier et le puits n’est pas nécessairement une doctrine pacifiste moderne : dans une cité de paysans-soldats, les mêmes hommes prennent les armes et cultivent leurs terres. La satire peut relever du jeu sur le renversement des objets, sur la réaffectation des dépenses et sur la critique des profiteurs de guerre. Notre texte privilégie l’idée de reconstruction matérielle sans abolir la nécessité de se défendre.

La position de Géorgia mérite d’être comparée aux personnifications de Paix et d’Opôra dans la pièce de 421 : le monde agricole devient une figure concrète du retour à la vie ordinaire. Cette proximité permet une lecture cohérente, non une restitution textuelle. Les scènes d’oracle mettent également en jeu la distinction entre le contenu du discours religieux et l’intérêt de l’interprète, thème déjà documenté dans la comédie conservée.

V. BIBLIOGRAPHIE

Olimpia Imperio, Aristophanes fr. 305–391 (Eirēnē II–Lemniai), Fragmenta Comica 10.6, 2022 : https://www.vandenhoeck-ruprecht-verlage.com/media/pdf/e9/a7/65/9783949189791_sample.pdf ; R. Kassel et C. Austin, Poetae Comici Graeci III.2, frr. 305–309 ; S. Douglas Olson, Aristophanes: Peace, 1998, appendice sur les deux Paix ; Jean-Claude Carrière, L’Aristophane perdu, 2000 : https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023 ; texte de La Paix de 421 : https://adfonteslibrary.org/work-aristophanes-peace.