LES PHÉNICIENNES — PARODIE THÉÂTRALE DÉVELOPPÉE

MYTHOS · Φοίνισσαι · comédie perdue d’Aristophane · création contemporaine en neuf séquences. Aucune réplique ci-dessous ne provient des fragments grecs conservés ; toutes les scènes et le dénouement sont inventés.

I. APPAREIL PHILOLOGIQUE ET HISTORIOGRAPHIQUE

Le titre est attesté par les catalogues antiques et un corpus très limité de fragments, essentiellement les fr. 570–576 K.-A. Le fragment 570 offre un exemple frappant de parodie et de réassemblage de formulations de la tragédie Les Phéniciennes d’Euripide : le duel des fils d’Œdipe et le récit de leurs morts constituent l’un des ensembles visés. Sarah Miles a montré que les comédies homonymes d’Aristophane et de Strattis réécrivent des matériaux euripidéens en opérant transformations, déplacements et mélanges de genres.

D’autres fragments sont beaucoup moins révélateurs : le fr. 571 concerne le vocabulaire d’un objet de portage ; les fr. 572–573 comportent des références végétales et une diction lyrique burlesque ; le fr. 574 a été interprété en relation avec le culte ou les motifs du drame ; le fr. 575 mentionne Némésis ; le fr. 576 documente un terme lié à la vente des places de spectacle. Les indications sont ponctuelles, et les états textuels peuvent être discutés. Le contenu d’un fragment ne suffit pas à le placer dans une scène précise.

Le rapport chronologique avec la tragédie d’Euripide, généralement située vers 410 av. J.-C., permet d’envisager une comédie postérieure à celle-ci ; il n’établit pas sa date exacte. La tragédie d’Euripide, la pièce du comique Strattis et celle d’Aristophane sont trois œuvres distinctes. Il serait inexact de restituer automatiquement les personnages, le déroulement et le chœur de la pièce comique à partir de la tragédie seule.

II. DISTRIBUTION ET DISPOSITIF

Étéocle ; Polynice ; Jocaste ; un messager ; une représentante des habitants ; un gardien ; un guide de théâtre ; une porteuse ; un héraut ; le chœur des Phéniciennes. Les personnages sont empruntés au fonds mythico-tragique, mais leur manière de parler et les événements nouveaux sont fictifs.

III. PIÈCE CONTEMPORAINE — NEUF SÉQUENCES

I — PROLOGUE : LE CHŒUR A PERDU SA ROUTE

À l’extérieur de Thèbes. Un chœur de femmes phéniciennes est accompagné d’un guide de théâtre, qui tient une carte dont le verso porte le nom d’Athènes.

LE GUIDE. Voici Thèbes. Vous devez traverser la ville en chantant les malheurs de la famille d’Œdipe.

LA PREMIÈRE PHÉNICIENNE. Nous pensions aller à Delphes.

LE GUIDE. C’est ce que prévoit la tragédie.

LA DEUXIÈME. Pourquoi nous a-t-on arrêtées ici ?

LE GUIDE. Parce qu’il faut quelqu’un pour regarder les Thébains se détruire et l’expliquer aux spectateurs.

LA TROISIÈME. Ils ne peuvent donc pas expliquer eux-mêmes ce qu’ils font ?

LE GUIDE. Ils sont trop occupés à le faire.

UNE PORTEUSE. Nous avons des ballots, de l’eau et des provisions. Si le spectacle doit durer toute la journée, qu’on nous accorde au moins un banc.

LE GUIDE. Les chœurs étrangers ne disposent pas d’un budget pour le repos.

LA PREMIÈRE. Une guerre civile, deux princes et une généalogie maudite : voici une ville qui réclame notre compassion mais refuse de payer le transport.

LA DEUXIÈME. Que dirons-nous au public ?

LA PREMIÈRE. La vérité : nous ne savons pas pourquoi les princes préfèrent gouverner un royaume détruit plutôt que partager un royaume habitable.

LE GUIDE. C’est beaucoup trop politique pour un chœur mythologique.

LA PREMIÈRE. Alors pourquoi nous as-tu demandé d’observer une guerre ?

II — PREMIER ÉPISODE : ÉTÉOCLE DÉFEND SON TRÔNE

Étéocle apparaît sur les remparts avec un tabouret royal et une couronne trop large.

ÉTÉOCLE. Je suis roi de Thèbes et je resterai sur mon siège tant que les dieux m’accorderont la force de m’y asseoir.

LE GARDIEN. Le siège est fendu.

ÉTÉOCLE. On le réparera.

LE GARDIEN. Les murailles également.

ÉTÉOCLE. On les réparera.

LE GARDIEN. La ville manque de blé.

ÉTÉOCLE. On en achètera.

LA PREMIÈRE PHÉNICIENNE. Et avec quelles ressources ?

ÉTÉOCLE. Une ville souveraine trouve toujours les moyens de se défendre.

LA PORTEUSE. Elle peut peut-être aussi trouver les moyens de nous nourrir.

ÉTÉOCLE. Qui vous a autorisées à participer aux affaires de Thèbes ?

LA DEUXIÈME. Celui qui nous a placées au centre de votre tragédie.

LE GUIDE. Vous êtes censées chanter, pas gouverner.

LA PREMIÈRE. Il arrive que chanter une catastrophe oblige à en demander la raison.

ÉTÉOCLE. Mon frère a renoncé à son droit en quittant la cité.

LE GARDIEN. Il prétend que tu avais promis de céder le trône.

ÉTÉOCLE. Un serment ancien ne saurait déterminer éternellement la sécurité d’un royaume.

LA PORTEUSE. Un serment n’est donc ancien que lorsqu’il devient embarrassant ?

ÉTÉOCLE. Je ne débattrai pas avec une porteuse.

LA PORTEUSE. Alors tu risques de perdre bientôt les hommes qui portent ton blé.

III — PARODOS : LES VOIX VENUES DE LA MER

Le chœur dépose ses bagages et chante au rythme des rameurs.

LE CHŒUR. Nous avons quitté les rives où les navires portent la pourpre, le verre et les noms des dieux. Nous n’avons pas traversé la mer pour servir de décor à la vanité de deux frères.

LE CORYPHÉE. Les tragiques nous donnent de beaux vers sur le malheur. Les marchands nous donnent des factures. Les princes nous demandent des lamentations gratuites.

UNE PHÉNICIENNE. Nous savons admirer les murs d’une ville sans approuver chaque homme qui les gouverne.

UNE AUTRE. Nous savons pleurer les morts sans appeler juste celui qui les a conduits à la mort.

LE CHŒUR. Thèbes, que t’apporte une guerre dont les chefs se disputent les mêmes pierres ? Que signifie la victoire lorsque les enfants n’auront plus de maison ?

LE CORYPHÉE. Nous sommes étrangères dans un conflit qui ne nous appartient pas. Pourtant nos voix portent assez loin pour que les citoyens entendent ce qu’ils ne veulent plus se dire entre eux.

LE CHŒUR. Laissez les noms héroïques un instant : regardez les vivants qui devront reconstruire quand le poète aura quitté la scène.

IV — DEUXIÈME ÉPISODE : POLYNICE ARRIVE AVEC SES ALLIÉS

Polynice entre en compagnie d’un héraut argien qui porte une longue liste de titres militaires.

LE HÉRAUT. Voici Polynice, légitime héritier du pouvoir, chef des forces de retour, protecteur de ses droits et de l’ordre juste.

POLYNICE. Tu peux t’arrêter.

LE HÉRAUT. Il me reste trois autres titres.

POLYNICE. Je préfère qu’il me reste trois alliés.

LE GUIDE. Voici donc l’autre prétendant. Le poète nous assure que chaque frère possède ses propres raisons.

POLYNICE. J’ai quitté ma patrie parce que mon frère refusait de respecter le partage convenu.

LA PREMIÈRE PHÉNICIENNE. Et tu reviens avec une armée étrangère ?

POLYNICE. Je n’avais plus d’autre moyen de faire valoir ma parole.

LA PORTEUSE. Tu avais peut-être encore la possibilité de faire entrer une délégation avant les soldats.

POLYNICE. Nous avons essayé de négocier.

LE HÉRAUT. Et la négociation a échoué ; c’est pourquoi nos piquiers demandent maintenant le droit d’avancer.

LA DEUXIÈME. La piété envers la patrie consiste-t-elle à la menacer ?

POLYNICE. La fidélité à une cité ne signifie pas qu’on doive accepter toutes les injustices commises par son chef.

LA PREMIÈRE. Et la contestation d’un chef ne rend pas toutes les méthodes justes.

POLYNICE. Vous parlez comme un tribunal.

LE GUIDE. Elles parlent surtout comme un chœur qui a découvert que la tragédie pouvait être interrompue.

V — AGÔN : LES DEUX FRÈRES ET LE TROISIÈME SIÈGE

Jocaste fait installer trois sièges. Étéocle et Polynice attendent ; le troisième est offert à une représentante des habitants.

JOCASTE. Je vous ai demandé de venir avant que le sang rende toute conversation inutile.

ÉTÉOCLE. Je ne céderai pas ma place au premier homme qui se présente avec des soldats.

POLYNICE. Je ne reconnaîtrai pas une parole qui devient sans valeur lorsque son auteur obtient ce qu’il désire.

LA REPRÉSENTANTE. Vous n’avez pas prononcé une seule phrase sur la vie des Thébains.

ÉTÉOCLE. Je les protège.

POLYNICE. Je cherche à leur rendre un ordre légitime.

LA REPRÉSENTANTE. Vous parlez de nous comme d’une récompense que le vainqueur emportera.

JOCASTE. Voilà précisément ce que je craignais. Mes fils se disputent un bien que leur mère n’a pas le droit de tenir entre ses mains.

ÉTÉOCLE. Le royaume est une charge.

POLYNICE. Et une promesse.

LA REPRÉSENTANTE. Alors quelle charge accepterez-vous si les citoyens refusent de devenir le prix de votre duel ?

ÉTÉOCLE. Tu mets en cause notre lignée.

LA REPRÉSENTANTE. Je mets en cause votre méthode.

JOCASTE. Un serment violé est une faute. Une ville détruite pour le réparer en est peut-être une seconde.

POLYNICE. Je veux qu’on me reconnaisse comme roi.

ÉTÉOCLE. Et moi qu’on reconnaisse mon droit de gouverner.

LA REPRÉSENTANTE. Nous voudrions reconnaître un jour une décision qui nous permette de survivre aux deux prétentions.

LE CORYPHÉE. Voilà une difficulté qui résiste au discours des grands héros : l’objet de leur querelle possède une voix.

VI — TROISIÈME ÉPISODE : LE MESSAGER QUI REFUSE LE GRAND DISCOURS

Un messager tragique arrive en courant, chargé de décrire les préparatifs militaires. Un accessoiriste lui tend une épée en bois et un immense parchemin.

LE MESSAGER. J’ai parcouru les remparts et vu les boucliers, les casques et les portes où s’alignent les guerriers.

LE GUIDE. Il faut maintenant raconter pendant un très long moment ce que tu as vu.

LE MESSAGER. Mais si je raconte tout, personne n’ira avertir ceux qui doivent fermer les portes.

LE GUIDE. La narration est un devoir du personnage.

LE MESSAGER. Et la sécurité des habitants ?

LE GUIDE. Elle relève du dénouement.

LA PORTEUSE. Voilà une administration littéraire qui devrait être renvoyée au marché.

LE MESSAGER. Sur la porte du nord, les gardes manquent d’eau ; sur la porte de l’est, une famille cherche ses enfants ; les soldats attendent des ordres contradictoires.

ÉTÉOCLE. Tu devrais plutôt décrire la grandeur de mon armée.

POLYNICE. Et la détermination des miens.

LE MESSAGER. Je vous décrirai la grandeur de ceux qui peuvent encore empêcher une bataille.

LE GUIDE. Ce discours n’est pas dans la tragédie.

LE MESSAGER. Alors la tragédie aurait dû ajouter un homme capable de dire ce que les chefs refusent d’entendre.

LE CORYPHÉE. La parodie ne nie pas la grandeur du chant tragique. Elle demande ce qu’il fait de ceux qui n’y trouvent pas de place.

VII — QUATRIÈME ÉPISODE : LE CHARIOT ET LES ORTIES

Le chœur transporte ses accessoires. Une charrette se renverse près des remparts ; les bagages tombent dans les orties.

LA PORTEUSE. Nous avions apporté des objets de culte. Les voici mélangés à vos affaires militaires.

LE GUIDE. Il faut les remettre en ordre avant la prochaine scène.

UNE PHÉNICIENNE. Le sac de couronnes est couvert d’orties.

LA DEUXIÈME. Quel autre malheur de Thèbes réclame aujourd’hui notre lamentation ?

LE MESSAGER. L’un de mes soldats ne peut plus avancer : il a passé sa cheville dans la roue.

LA PORTEUSE. Donnez-lui de l’eau. Ce n’est pas une prophétie, c’est une blessure.

POLYNICE. Un chariot brisé retarde nos préparatifs.

ÉTÉOCLE. Le camp adverse s’en réjouira.

JOCASTE. Voilà où nous en sommes : une charrette tombée nous paraît encore une occasion de compter des avantages militaires.

LA PREMIÈRE PHÉNICIENNE. Nous avons trouvé un emploi plus utile à notre matériel : transporter les blessés et les enfants.

LE GUIDE. Vous abandonnez votre fonction de chœur.

LA PORTEUSE. Nous l’accomplissons mieux que tu ne le croyais. Nous nous souvenons de ceux que les héros laissent derrière eux.

VIII — PARABASE : RÉÉCRIRE LES PHÉNICIENNES

Le chœur s’avance vers les spectateurs ; le dramaturge fictif dépose sur le sol un rouleau portant le titre d’Euripide.

LE CORYPHÉE. Athéniens, nous portons le titre d’une tragédie dont vous connaissez peut-être les personnages. Nous ne prétendons pas vous rendre les vers d’Aristophane : quelques fragments subsistent, et le reste a été perdu.

LE CHŒUR. La comédie déforme les rythmes solennels, répète les grands mots et leur oppose de petits objets : un tabouret, une charrette, des orties, une facture.

LE CORYPHÉE. Mais la parodie est plus forte lorsqu’elle comprend l’œuvre qu’elle détourne. Les deux frères ne sont pas ridicules parce qu’ils souffrent ; ils le deviennent lorsqu’ils prennent leurs arguments pour les seuls intérêts possibles de la cité.

LE CHŒUR. Un chœur venu de loin peut voir ce que les maîtres de la ville ne voient plus. Cette distance n’est pas une sagesse automatique ; elle donne seulement d’autres questions.

LE CORYPHÉE. Vous pouvez aimer Euripide et rire d’une copie burlesque de sa tragédie. Les œuvres n’en seront pas détruites, mais mises en conversation.

LE CHŒUR. Que les enfants du mythe ne soient pas réduits à des modèles de violence inévitable. Le théâtre peut imaginer le moment où le cours connu de l’histoire aurait pu bifurquer.

IX — EXODOS : UNE FIN QUE LE MYTHE N’A PAS CHOISIE

Les remparts s’éclairent. Les frères se retrouvent devant les sièges désormais vides. Jocaste tient un rouleau portant un projet de trêve.

JOCASTE. Je ne vous demande pas d’oublier vos griefs. Je vous demande de ne pas en faire le dernier mot de l’histoire.

ÉTÉOCLE. Et si je ne renonce pas à mes droits ?

POLYNICE. Et si je ne retire pas ma revendication ?

LA REPRÉSENTANTE. Alors les citoyens établiront une trêve pour examiner votre conflit. Ils n’ont pas à mourir avant que vous trouviez une procédure.

LE MESSAGER. Les commandants attendent un signal.

LA PORTEUSE. Qu’on leur envoie le signal qu’aucune armée n’avancera aujourd’hui.

ÉTÉOCLE. Une guerre suspendue n’est pas une guerre résolue.

POLYNICE. Mais elle laisse un jour supplémentaire pour chercher.

JOCASTE. Ce jour me suffit pour commencer.

LE GUIDE. La tragédie connue n’a pas cette fin.

LA PREMIÈRE PHÉNICIENNE. Nous le savons. C’est précisément pourquoi elle ne doit pas être attribuée à Euripide ni à Aristophane.

LA DEUXIÈME. Elle appartient à cette soirée de théâtre, pas à une antiquité retrouvée.

LE CHŒUR FINAL. Que les villes connaissent leurs rois sans devenir leurs proies ! Que les chants pleurent les morts lorsque les morts sont réels et qu’ils donnent aux vivants assez de voix pour prévenir ce qui peut encore être empêché !

IV. POSTFACE — PARATRAGÉDIE ET RÉCEPTION D’EURIPIDE

La paratragédie n’est pas une imitation maladroite : elle repose sur la reconnaissance, par le public, d’un langage, de gestes et de situations tragiques. En redistribuant les rôles, la comédie peut rendre visible la convention qui transforme un conflit de pouvoir en nécessité dramaturgique. Le fr. 570 documente bien ce travail de réécriture ; il n’autorise pas la conclusion qu’Aristophane proposait une solution pacifique au conflit thébain.

Notre version donne une voix pratique aux femmes phéniciennes traditionnellement mobilisées comme témoins du malheur. Cette perspective est une construction actuelle. Elle ne suffit pas pour déduire la composition exacte du chœur comique ni les opinions politiques du dramaturge antique. La trêve finale rompt consciemment avec la mort d’Étéocle et de Polynice, qui appartient à la légende tragique.

V. BIBLIOGRAPHIE

Andreas Bagordo, Aristophanes fr. 487–589, Fragmenta Comica 10.8, commentaires frr. 570–576 : https://dokumen.pub/frc-108-aristophanes-fr-487589-1nbsped-9783946317791-9783946317777.html ; Sarah Miles, Ancient Receptions of Euripides in Comedy: the Phoinissae of Euripides, Aristophanes and Strattis : https://iris.unito.it/retrieve/e27ce42c-e0c1-2581-e053-d805fe0acbaa/Frammenti.pdf ; Christian Orth, Aristophanes’ Lost Plays, 2024 : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18 ; Kassel et Austin, Poetae Comici Graeci III.2 ; Euripide, Les Phéniciennes, version antique distincte.