LES TELMESSIENS — LES ORACLES, LES SIGNES ET LE DOUTE

MYTHOS · Τελεμησσῆς / Τελμησσῆς · comédie perdue d’Aristophane. Neuf scènes de création moderne : aucun de ces dialogues n’est un fragment original. Les variantes de la désignation du titre reflètent la tradition manuscrite.

I. DOSSIER DE SOURCES ET DATATION

Les fragments 543–555 K.-A. permettent une analyse limitée du titre et de la satire possible. Le fr. 543 annonce un agôn conçu d’une manière différente d’autrefois, par des arguments ou procédés nouveaux ; les savants proposent d’y voir une déclaration métathéâtrale probablement située près du prologue, sans que le contenu de cette nouveauté soit assuré. Les fr. 545–549 évoquent des tables, des parfums et des éléments de banquet. Les fr. 551–552 se rapportent à des personnages tournés en dérision, dont Aristyllos et Chéréphon. Le fr. 554 concerne une forme de divination liée à l’examen d’organes sacrificiels, mais son texte transmis par Hésychios et sa syntaxe sont problématiques.

Le titre renvoie aux habitants de Telmessos, ville de tradition anatolienne réputée pour ses pratiques divinatoires, en particulier en Lycie et dans un contexte géographique parfois confondu avec la Carie. Les variantes Telmessēis, Telemessēis et Telmisseis relèvent des sources textuelles, non de certitudes sur une mise en scène historique. La datation de la comédie est inconnue ; les rapprochements avec des personnages attestés autour de 400 av. J.-C. ont conduit certains chercheurs à proposer une date très tardive, sans démonstration décisive.

Il n’est nullement établi que les Telmessiens formaient le chœur de la pièce, ni qu’un fils souhaitait devenir marin, ni que l’intrigue portait sur le marché des consultations. La diversité des pratiques divinatoires grecques oblige également à ne pas réduire tous les devins à des imposteurs. L’article classique de Michael Flower et les travaux sur la mantique apportent un cadre historique, sans autoriser la reconstitution d’un scénario précis.

II. PERSONNAGES ET SCÈNE

Kleônax, citoyen athénien ; Philôn, son fils ; une marchande ; trois devins venus de Telmessos ; un prêtre ; un serviteur ; un sycophante ; un pilote ; le chœur imaginaire des Telmessiens. Décors : Agora, table d’oracle, maquette de foie, banquet, quai du Pirée.

III. COMÉDIE CONTEMPORAINE — NEUF SÉQUENCES

I — PROLOGUE : LE MARCHAND DE DEMAIN

L’Agora d’Athènes. Un citoyen, Kleônax, tient une tablette contenant les dépenses de son ménage. Trois hommes en costumes étrangers offrent des interprétations d’oracles.

KLEÔNAX. Mon fils veut partir en mer, ma maison a besoin d’un toit et j’ai promis de réparer le puits. Si les dieux pouvaient me dire laquelle de ces dépenses doit venir d’abord, ils seraient plus utiles que mon comptable.

LE PREMIER DEvIN. Nous sommes de Telmessos, où l’art de lire les signes est réputé ancien.

KLEÔNAX. À quel prix ?

LE PREMIER DEVIN. La sagesse n’a pas de prix.

LE SECOND DEVIN. Elle demande toutefois des offrandes.

LE TROISIÈME. Et parfois une indemnité de déplacement.

KLEÔNAX. Voilà déjà une réponse sur le présent : la sagesse ne coûte rien, mais ceux qui la portent sont fort chers.

LE PREMIER DEVIN. L’avenir n’est pas une affaire de marchandage.

LA MARCHANDE. C’est pourtant toi qui as installé ton étal à côté du mien.

LE PREMIER DEVIN. J’observe les rêves, les oiseaux et les entrailles des bêtes offertes en sacrifice.

KLEÔNAX. Et puis-je connaître l’avenir sans devoir vider mon poulailler ?

LA MARCHANDE. Tu pourrais commencer par regarder si ton toit a des trous. C’est un signe plus facile à vérifier.

LE SECOND DEVIN. Les simples objets ne montrent qu’une part du destin.

KLEÔNAX. Et les devins possèdent-ils le reste ?

LE PREMIER DEVIN. Ils en cherchent le sens.

LA MARCHANDE. Alors peut-être devriez-vous commencer par chercher le sens de la facture.

II — PARODOS : LES TÉLMESSIENS DU CHŒUR

Le chœur porte tablettes, corbeilles, rubans et masques d’oiseaux. Les costumes sont imaginaires : aucune certitude sur la composition exacte du chœur perdu.

LE CHŒUR. Nous venons de cités et de côtes où les hommes consultent les signes, observent les rêves, interrogent les sanctuaires et attendent des réponses à leurs peurs.

LE CORYPHÉE. Les riches demandent s’ils gagneront une guerre, les pauvres si la récolte suffira, les jeunes si leurs parents les laisseront partir.

UN CHOREUTE. Certains veulent une prophétie sûre et gratuite.

UN AUTRE. Ceux qui vendent les prophéties préféreraient une prophétie coûteuse et toujours impossible à vérifier.

LE CHŒUR. Nous savons que les paroles se contredisent parfois. Celui qui ne supporte pas l’incertitude trouve toujours un homme prêt à lui vendre une certitude nouvelle.

LE CORYPHÉE. Mais ne raillez pas tous les rites en prenant les plus avides pour modèles. Les hommes ont aussi besoin de donner forme à leurs inquiétudes.

KLEÔNAX. Vous voilà un chœur de devins qui critique les devins.

LE CORYPHÉE. Cela nous rend peut-être dignes d’être entendus, tant que nous ne prétendons pas avoir raison avant d’avoir parlé.

III — PREMIER ÉPISODE : LES PORTES DU FOIE

Un prêtre présente une maquette de foie sacrificiel. Le devin l’examine sous toutes ses faces ; la scène explique une pratique antique sans représenter de rituel sanglant.

LE PRÊTRE. Certaines parties de cet organe portent des noms que les interprètes utilisent pour lire les signes.

LE PREMIER DEVIN. Voici les voies et les veines. Une marque peut demander une lecture attentive.

KLEÔNAX. Si tu me dis que demain sera favorable, que dois-je faire ?

LE PREMIER DEVIN. Cela dépend de ta question.

KLEÔNAX. Et si je ne sais pas exactement ce que je veux savoir ?

LE SECOND DEVIN. Voilà le cas le plus fréquent.

LA MARCHANDE. Les signes semblent donc assez souples pour répondre aux questions qu’on a déjà décidé de poser.

LE PRÊTRE. Il existe une tradition technique, transmise par des maîtres et des sanctuaires. Elle ne se résume pas à la cupidité des hommes qui la pratiquent.

LE TROISIÈME DEVIN. Mais l’organe est ambigu.

KLEÔNAX. Alors mon avenir peut-il être simultanément heureux et malheureux ?

LE PREMIER DEVIN. Les hommes heureux peuvent éprouver de grandes peines, et les malheureux avoir de bonnes journées.

KLEÔNAX. Je pourrais prononcer cette phrase sans acheter le moindre sacrifice.

LE PRÊTRE. C’est vrai. La difficulté commence lorsque l’on prend une maxime générale pour l’indication certaine d’un événement particulier.

LE CORYPHÉE. Les portes d’un foie sont les noms d’un savoir traditionnel ; elles ne doivent pas devenir les portes par lesquelles le raisonnement s’enfuit.

IV — DEUXIÈME ÉPISODE : LE RÊVE DU NAVIRE BLANC

Le fils de Kleônax, Philôn, arrive et annonce un rêve dans lequel une voile blanche traverse un ciel rouge.

PHILÔN. J’ai vu un navire sans équipage. Il portait une voile blanche et avançait au-dessus de notre maison.

LE PREMIER DEVIN. Voilà le signe d’un voyage remarquable.

LE SECOND DEVIN. Ou celui d’une tempête dont tu ne reviendras pas.

LE TROISIÈME. Ou celui du mariage d’un marin.

KLEÔNAX. Un seul rêve a donc produit trois avenirs.

LA MARCHANDE. Il en produirait quatre si un vendeur de voiles se trouvait ici.

PHILÔN. Je rêve surtout de partir. Peut-être ai-je vu en songe ce que je désire accomplir en plein jour.

LE PRÊTRE. C’est une possibilité que la connaissance des pratiques religieuses n’oblige pas à exclure.

LE PREMIER DEVIN. Les songes sont parfois difficiles à lire précisément parce qu’ils parlent en images.

PHILÔN. Alors je ne veux pas m’engager sur la mer simplement parce qu’une image me plaisait.

KLEÔNAX. Mais je ne veux pas non plus t’interdire un métier parce qu’un autre homme a fait de ton rêve une menace.

LA MARCHANDE. Voilà un débat qui commence enfin à porter sur le navire réel, les vents réels et les obligations d’un équipage.

LE CORYPHÉE. Il faut savoir écouter les rêves sans oublier que celui qui part sur l’eau possède un corps et non seulement un présage.

V — AGÔN : L’AGÔN DES QUESTIONS NEUVES

Le chœur propose un concours inédit . les devins ne gagneront pas en annonçant les événements, mais en indiquant comment leurs affirmations pourraient être examinées.

LE CORYPHÉE. Le premier qui donnera un conseil utile sans réclamer une confiance absolue recevra la couronne.

LE PREMIER DEVIN. Ce n’est pas ainsi que l’on a toujours procédé.

LA MARCHANDE. Voilà peut-être une raison d’essayer.

KLEÔNAX. Je demande s’il vaut mieux que mon fils devienne marin ou cultivateur.

LE SECOND DEVIN. Les oiseaux annoncent un choix heureux.

LE CORYPHÉE. Quel choix ?

LE SECOND DEVIN. Celui que les dieux jugeront favorable.

LA MARCHANDE. Tu viens de transformer une question précise en réponse qui ne peut jamais être fausse.

LE PRÊTRE. Les pratiques divinatoires possèdent leurs codes, mais leur fonction est aussi de rendre une décision socialement intelligible.

PHILÔN. Pourtant personne ne remplacera mon jugement et celui des hommes avec lesquels je naviguerai.

LE PREMIER DEVIN. Je peux proposer que tu observes la saison, demandes les conseils de pilotes expérimentés et n’entreprennes pas un voyage sur une parole unique.

KLEÔNAX. Voilà un conseil dont je peux discuter les raisons.

LE SECOND DEVIN. Mais ce n’est plus une prophétie.

LE PREMIER DEVIN. C’est peut-être une limite qu’un homme doit reconnaître.

LE CORYPHÉE. Nous avons annoncé un concours d’une forme nouvelle. Il semble que la nouveauté soit de laisser un homme admettre ce qu’il ignore.

LE CHŒUR. La pensée qui se corrige vaut parfois davantage qu’une certitude dont l’orateur tire sa subsistance.

VI — TROISIÈME ÉPISODE : LE BANQUET DES PRÉDICTIONS

Les devins sont invités à manger chez Kleônax. La table est chargée de pain, de vin, de poisson et d’un parfum coûteux.

LE SERVITEUR. J’ai disposé les plats.

LE TROISIÈME DEVIN. Le banquet sera splendide, car j’en ai eu la vision.

LA MARCHANDE. La vue des plats n’y serait donc pour rien ?

LE PRÊTRE. Les convives doivent commencer par une libation.

KLEÔNAX. D’accord, à condition que personne ne prétende connaître le nombre exact de coupes qui sauveront mon toit.

PHILÔN. Le poisson est excellent.

LE SECOND DEVIN. Voilà un signe favorable pour ton voyage.

PHILÔN. Il n’a pourtant jamais quitté le plat.

LE TROISIÈME DEVIN. Nous pourrions vendre des présages particuliers à chaque convive.

LE SERVITEUR. Et si je laisse tomber une amphore ?

LE PREMIER DEVIN. Nous pourrons te dire qu’une amphore est tombée.

KLEÔNAX. Voilà la première prophétie qui me paraît parfaitement vérifiable.

LE CORYPHÉE. Les banquets anciens savent réunir rites, plaisirs et rumeurs. Leur présence dans les fragments est attestée ; la scène de ce dîner n’est, elle, qu’une création contemporaine.

VII — QUATRIÈME ÉPISODE : LE DÉNONCIATEUR ET L’ORACLE

Un sycophante entre et exige que le chœur prévoie l’issue de son prochain procès.

LE SYCOPHANTE. Je viens d’apprendre que l’un de mes adversaires possède une maison trop grande. Je l’accuserai de dissimuler des richesses.

LA MARCHANDE. Sur quelle preuve ?

LE SYCOPHANTE. Sur la taille de sa porte.

LE PREMIER DEVIN. Une porte large peut laisser passer un grand meuble. Elle ne prouve pas le crime de son propriétaire.

LE SYCOPHANTE. J’aimerais acheter une prédiction favorable.

KLEÔNAX. Voilà un client qui ressemble au devin le plus cupide.

LE SECOND DEVIN. Et pourquoi ce procès serait-il mauvais pour le commerce ?

LE PRÊTRE. Parce qu’un discours religieux ne doit pas devenir un certificat qui dispense d’examiner les faits.

PHILÔN. Si les hommes craignent d’être accusés sans preuve, ils devront consacrer leurs ressources à se défendre au lieu de travailler.

LE SYCOPHANTE. Les tribunaux ont besoin de plaignants.

LA MARCHANDE. Ils ont surtout besoin de raisons.

LE CORYPHÉE. Le devin prédit les maux qui pourraient venir ; le dénonciateur tente parfois de les faire venir afin d’avoir raison.

LE CHŒUR. Un présage ne doit pas servir à vendre la condamnation d’un voisin, pas plus qu’une accusation ne devrait remplacer la preuve par une prophétie.

VIII — PARABASE : LE DEVIN ET LA CITÉ

Le chœur se tourne vers le public. Cette parabasis est entièrement nouvelle.

LE CORYPHÉE. Athéniens, vous avez des prêtres, des sanctuaires, des jours de sacrifice et des interprètes qui vivent dans d’autres cités. Vous en riez parfois, puis vous cherchez leurs conseils lorsque les dangers deviennent difficiles à supporter.

LE CHŒUR. La comédie ne possède pas le droit de décider ce que tous les Grecs croyaient. Elle peut montrer comment les hommes emploient une croyance, comment ils demandent des preuves et comment ils abusent parfois du prestige des dieux.

LE CORYPHÉE. Ne prenez pas la tromperie d’un charlatan pour le sens entier de la religion. Ne prenez pas non plus la dignité d’un rite pour une assurance que toute parole prononcée en son nom serait vraie.

LE CHŒUR. Un devin peut savoir interpréter une tradition sans connaître le nombre de jours qui restent au voyageur. Un citoyen peut demander l’aide des dieux sans renoncer à chercher un pilote compétent.

LE CORYPHÉE. Nous pourrions vous vendre un oracle sur le résultat du concours théâtral. Il faudrait d’abord connaître le nombre de voix que vous nous donnerez.

LE CHŒUR. Voici la seule certitude de notre poète inventé : le rire est un bon moyen d’ouvrir une discussion, pas une preuve que celui dont on rit a toujours tort.

IX — EXODOS : UNE DÉCISION SANS CERTITUDE ABSOLUE

Le quai du Pirée. Philôn se prépare à embarquer sur un petit bâtiment sous la supervision d’un pilote expérimenté. Kleônax vérifie la liste des provisions.

LE PILOTE. Le vent est encore instable. Nous attendrons une meilleure heure.

PHILÔN. J’ai donc choisi un métier où l’on apprend à ne pas commander aux éléments.

KLEÔNAX. Tu as choisi de partir, mais tu me laisseras regarder l’état des voiles.

LE PREMIER DEVIN. Je vous souhaite une traversée heureuse.

LE SECOND DEVIN. Je pourrais annoncer un retour glorieux.

LA MARCHANDE. Laissez-le d’abord accomplir sa première traversée.

LE PRÊTRE. Une libation peut accompagner le départ, sans prétendre supprimer tout risque.

PHILÔN. Je la ferai, puis j’écouterai le pilote.

KLEÔNAX. Et moi je réparerai mon toit. Si un oracle m’annonce qu’il ne pleuvra pas, je ne renoncerai pas pour autant à remplacer les tuiles.

LE TROISIÈME DEVIN. Vous me privez du plus grand marché d’Athènes.

LA MARCHANDE. Tu pourras toujours vendre des paniers. Leur valeur est facile à examiner.

LE CORYPHÉE. Nous avons quitté les grands présages pour une décision modeste. C’est un dénouement moins merveilleux, mais il a le mérite de laisser les hommes responsables.

LE CHŒUR FINAL. Que les voyageurs prennent la mer avec courage et prudence ! Que les dieux reçoivent leurs honneurs sans que leurs noms servent à couvrir la cupidité ! Que les hommes sachent poser des questions et supporter qu’une partie du lendemain leur échappe !

IV. COMMENTAIRE CRITIQUE — MANTIQUE, DROIT ET COMÉDIE

La satire de la divination dans la comédie ancienne doit être distinguée d’une contestation générale de toute croyance religieuse. Les auteurs comiques représentent des individus qui exploitent les signes à des fins politiques, économiques ou judiciaires. Une lecture du fragment 554 doit rester philologiquement prudente : la notice lexicographique grecque discutée par les commentateurs ne donne pas la description d’une cérémonie complète.

La confrontation imaginaire entre le rêve du marin, les conseils du pilote et les visions des devins propose une question moderne sur la décision en situation d’incertitude. Les pratiques antiques d’hépatoscopie, de rêve et d’interprétation n’y sont pas présentées comme une science prédictive validée. Le « nouveau concours » de l’agôn est un développement littéraire construit à partir du mot du fr. 543, non une restitution de son contenu original.

V. BIBLIOGRAPHIE ET SOURCES

Andreas Bagordo, Aristophanes fr. 487–589, Fragmenta Comica 10.8, frr. 543–555 : https://dokumen.pub/frc-108-aristophanes-fr-487589-1nbsped-9783946317791-9783946317777.html ; University of Bologna, LARES Lexicon, Aristophanes Τελμησσῆς fr. 554 : https://lares-lexicon.unibo.it/en/documents/com_12_fragments.html ; R. Kassel et C. Austin, Poetae Comici Graeci III.2 ; Michael A. Flower, The Seer in Ancient Greece, University of California Press, 2008 ; David R. Smith, Diviners and Divination in Aristophanic Comedy, Classical Antiquity 8, 1989 ; Jean-Claude Carrière, L’Aristophane perdu, 2000 : https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023.