LES THESMOPHORIES II — NOUVELLE ADAPTATION DRAMATIQUE

MYTHOS · Θεσμοφοριάζουσαι βʹ · comédie fragmentaire attribuée à Aristophane. Il s’agit ici d’une pièce de création contemporaine en neuf séquences, et non du second texte antique reconstitué.

I. SOURCES ET DIFFICULTÉ DES DEUX THESMOPHORIES

La comédie des Thesmophories conservée date de 411 av. J.-C. Une autre œuvre, parfois appelée Thesmophoriazusae II, est connue par une série de fragments non présents dans ce texte, classés notamment aux fr. 331–347 K.-A. La tradition des titres et des versions est complexe. On ne peut déterminer avec certitude la date, le chœur et le scénario de cette seconde œuvre. Les indications fournies par les citations antiques ne suffisent pas à retrouver une seconde assemblée des femmes sur le même plan que celle du texte conservé.

Les fr. 346–347 sont discutés pour leur vocabulaire de maladie et d’expressions médicales ; leur contexte comique exact demeure inconnu. Les autres fragments montrent des éléments de langue et des allusions dispersées, mais ne permettent pas de placer Euripide comme personnage du texte perdu avec le degré de certitude que nous possédons pour la comédie de 411. Notre fiction choisit de le faire revenir comme interlocuteur, sans prétendre à une restitution ancienne.

La fête des Thesmophories appartient aux cultes de Déméter et de Korè et implique un espace rituel réservé aux participantes. Il serait inexact d’assimiler les débats imaginés dans ce dossier aux rites eux-mêmes. Aucun chant ni rite secret n’est présenté comme une transcription authentique. Les considérations modernes sur le travail, la représentation artistique et le respect des participantes sont assumées comme de nouvelles questions posées à un titre antique.

II. DISTRIBUTION ET REPRÉSENTATION

Melitta, secrétaire fictive ; une présidente ; une marchande ; une vendeuse ; Euripide représenté comme personnage de théâtre ; un acteur ; un guérisseur ; une commerçante ; une servante ; le chœur imaginaire des Participantes. Décor : vestibule d’un espace de réunion et tables de préparation, sans représentation d’un rite réservé.

III. NEUF SÉQUENCES DRAMATIQUES MODERNES

I — PROLOGUE : UNE ASSEMBLÉE DANS LE SECRET

Une salle consacrée aux préparatifs de la fête de Déméter. Des femmes distribuent les places de leur assemblée. Un scribe féminin, Melitta, apporte une tablette de propositions.

MELITTA. Nous avons trois jours de préparatifs et plus de vingt querelles à régler.

LA PRÉSIDENTE. Commence par celles qui touchent aux sacrifices, aux processions et à la distribution des tâches.

UNE PARTICIPANTE. Et les poètes qui prétendent connaître notre vie mieux que nous ?

LA PRÉSIDENTE. Ils ne font pas partie du calendrier officiel.

MELITTA. Pourtant ils occupent déjà la moitié de nos discussions.

UNE VENDEUSE. Euripide a écrit encore une femme qui ment, souffre ou brûle d’une passion dont elle ne peut sortir.

LA PRÉSIDENTE. Les tragédies parlent de personnages de mythes ; elles ne donnent pas un inventaire fiable de toutes les Athéniennes.

UNE PARTICIPANTE. Alors pourquoi les spectateurs ressortent-ils en disant qu’ils nous connaissent enfin ?

MELITTA. Parce que le théâtre est plus agréable à regarder qu’une journée de travail.

LE PORTIER. Un homme attend dehors.

LA PRÉSIDENTE. Que veut-il ?

LE PORTIER. Il dit être acteur et venir chercher des conseils pour représenter une femme.

LA VENDEUSE. Qu’il commence par apprendre à poser une question avant de croire savoir la réponse.

MELITTA. Nous pourrions le convoquer, mais il faudra d’abord décider s’il vient comme citoyen, comme artiste ou comme homme persuadé qu’un masque lui donne tous les droits.

LA PRÉSIDENTE. Qu’il attende. Nous ne commencerons pas notre fête en laissant les poètes choisir notre ordre du jour.

II — PARODOS : LES VOIX DE DÉMÉTER

Le chœur entre en deux groupes, portant paniers rituels et rameaux. Le chant est une création nouvelle et ne reproduit aucun texte du culte.

LE CHŒUR. Nous honorons Déméter et Korè, la terre qui porte les fruits et le retour de la vie après le temps de la séparation.

LE CORYPHÉE. Nous sommes mères, filles, sœurs, femmes sans enfants, riches et pauvres, citoyennes de maisons différentes. La fête ne nous rend pas identiques.

LE CHŒUR. Que nos chants ne soient pas confondus avec les paroles que les hommes mettent sur nos lèvres dans leurs tragédies.

UNE CHOREUTE. Certains récits donnent aux femmes la ruse pour unique talent.

UNE AUTRE. D’autres leur donnent la fidélité, mais jamais le droit de décider.

LA PRÉSIDENTE. Ne transformons pas non plus tous les hommes en une seule caricature. Nous aurons ainsi la chance d’être plus sages que ceux dont nous nous moquons.

LE CHŒUR. Que la fête puisse être une communauté sans devenir une prison de silence. Que les participantes puissent parler des choses qui leur importent sans que le premier poète venu en fasse une histoire de jalousie et de malheur.

III — PREMIER ÉPISODE : EURIPIDE CHERCHE UN SUJET

Euripide apparaît devant le seuil, vêtu d’un manteau sobre. Une servante lui demande pourquoi il vient.

EURIPIDE. J’ai entendu dire que mon œuvre était discutée par les femmes d’Athènes.

MELITTA. Voilà qui te surprend ?

EURIPIDE. Je ne suis pas venu pour recevoir des injures. Je souhaite comprendre quelles figures les offensent.

LA VENDEUSE. Une femme trompeuse, une femme folle, une femme qui se tait trop longtemps puis prononce un immense monologue avant de mourir.

EURIPIDE. Les conflits extrêmes rendent visible ce qui dans la vie ordinaire reste caché.

MELITTA. Ils peuvent aussi donner l’impression que les femmes ordinaires n’existent qu’aux moments où elles deviennent extraordinaires.

EURIPIDE. Que proposerais-tu au théâtre ?

MELITTA. Une femme qui vérifie les comptes du marché, protège ses proches et prend une décision difficile sans que son destin exige une catastrophe.

EURIPIDE. Le public viendrait-il écouter ses comptes ?

LA VENDEUSE. Il écoute bien les comptes des généraux lorsque les sommes sont assez grandes.

EURIPIDE. Tu soulèves une question sur la grandeur des personnages.

LA PRÉSIDENTE. Nous soulevons surtout une question sur les personnages auxquels on reconnaît le droit d’être complexes.

EURIPIDE. Je ne peux promettre que mes tragédies deviendront des récits de marché.

MELITTA. Nous ne te le demandons pas. Nous demandons que leur fiction ne soit pas prise pour un jugement définitif sur toutes celles qui n’y figurent pas.

IV — DEUXIÈME ÉPISODE : LE MASQUE ET LA FEMME

Un acteur est autorisé à entrer sur scène avec un masque féminin. Il lit un passage écrit pour une princesse mythique.

L’ACTEUR. Je connais la douleur des femmes ; j’ai appris quarante vers de lamentation.

LA PRÉSIDENTE. Connais-tu la difficulté de porter ces paniers ?

L’ACTEUR. Je suis un acteur.

MELITTA. Voilà pourquoi tu devrais essayer.

L’ACTEUR. Le panier est lourd.

LA VENDEUSE. C’est la première vérité de la journée dont tu as fait personnellement l’expérience.

EURIPIDE. Il joue une condition qu’il n’a pas vécue ; c’est le principe de l’art dramatique.

LA PRÉSIDENTE. L’art n’exige pas qu’il soit réellement une femme. Il exige peut-être qu’il sache reconnaître ce qu’il imagine et ce qu’il ignore.

L’ACTEUR. Alors comment puis-je jouer ?

MELITTA. En observant, en posant des questions et en évitant de prétendre que ton costume te donne accès à toute l’existence des autres.

L’ACTEUR. Mais les tragiques prêtent aussi des paroles aux rois morts depuis des siècles.

LA VENDEUSE. Exactement. Aucun spectateur raisonnable ne doit croire que l’acteur est devenu Agamemnon simplement parce qu’il porte sa couronne.

LE CORYPHÉE. Le masque est un outil magnifique, mais il devient trompeur lorsque l’on prend la vraisemblance d’une scène pour une preuve sur une personne réelle.

V — AGÔN : LE PROCÈS DU POÈTE

Une estrade est dressée pour l’assemblée des femmes. Euripide se tient devant la présidente et Melitta.

LA PRÉSIDENTE. Tu n’es pas jugé pour avoir imaginé des personnages coupables. Nous te demandons comment tu réponds à ceux qui prétendent connaître toutes les femmes à travers eux.

EURIPIDE. Un poète ne peut contrôler chaque interprétation de ses œuvres.

MELITTA. Il peut pourtant choisir ses mots et reconnaître la responsabilité de ses représentations.

EURIPIDE. Et peut-il imaginer une femme coupable sans devenir son ennemi ?

LA VENDEUSE. Certainement. Nous ne demandons pas que toutes les femmes de théâtre soient vertueuses. Ce serait une autre manière de les réduire à une image.

LA PRÉSIDENTE. Nous demandons que leurs fautes ne soient pas transformées en lois générales sur notre nature.

EURIPIDE. Voilà une distinction que je peux entendre.

L’ACTEUR. Les spectateurs rient souvent lorsque la comédie caricature les hommes. Vous semblez demander au théâtre un privilège pour les femmes.

MELITTA. Nous demandons la même liberté de ne pas être confondues avec des masques.

LA PRÉSIDENTE. Et nous n’affirmons pas que chaque critique du poète serait juste. Certaines viennent de la colère, d’autres de l’ignorance.

EURIPIDE. Alors le débat continuera.

LA VENDEUSE. Voilà peut-être mieux qu’un procès dont le verdict serait connu avant l’entrée de l’accusé.

LE CHŒUR. La critique peut défendre la liberté de l’art sans abdiquer le droit de discuter ce que l’art rend visible.

VI — TROISIÈME ÉPISODE : LE CONTEUR DE MALADIES

Un guérisseur ambulant arrive, prétendant que la moindre fièvre peut être annoncée avant ses premiers symptômes.

LE GUÉRISSEUR. Je vous vends un remède contre les maux qui précèdent les fièvres.

MELITTA. Quel est son nom ?

LE GUÉRISSEUR. Il change selon les médecins. Sa force est dans le secret.

LA PRÉSIDENTE. Les remèdes secrets ont souvent pour premier effet de vider les bourses.

LE GUÉRISSEUR. Une femme du village a eu un frisson et j’avais prévu sa maladie.

LA VENDEUSE. Combien d’autres femmes avaient eu froid sans tomber malades ?

LE GUÉRISSEUR. Voilà une question qui affaiblit la foi.

EURIPIDE. Même une tragédie ne doit pas présenter un charlatan comme un médecin parce qu’il sait bien parler.

LA PRÉSIDENTE. Laissez les malades consulter ceux qui connaissent les soins. Notre fête n’a pas à devenir un marché de promesses médicales.

MELITTA. Et si la fièvre apparaît ?

LE GUÉRISSEUR. Je pourrai dire que je l’avais prévue.

LA VENDEUSE. Si elle n’apparaît pas, tu diras que ton remède l’a empêchée.

LE CORYPHÉE. Voilà une technique si parfaite qu’elle ne peut échouer, même lorsqu’elle n’a rien démontré.

LE CHŒUR. La sagesse ne se mesure pas à la quantité de certitudes que l’on offre, mais à la manière dont on protège ceux qui nous font confiance.

VII — QUATRIÈME ÉPISODE : LES COMPTES D’UNE FÊTE

La présidente vérifie les offrandes, les céréales et les frais de la procession. Une commerçante tente d’augmenter ses prix.

LA COMMERÇANTE. Le prix du grain a changé depuis hier.

MELITTA. Pourquoi ?

LA COMMERÇANTE. Il y a davantage de monde.

LA PRÉSIDENTE. Et davantage de personnes qui doivent manger, ce qui ne te donne pas le droit d’inventer un prix à chaque arrivante.

LA COMMERÇANTE. Le commerce est une affaire de liberté.

LA VENDEUSE. Il est aussi une affaire de mesure et de réputation.

EURIPIDE. Voilà une querelle qui semble moins tragique que les malheurs des rois.

MELITTA. Et pourtant les petites querelles répétées peuvent ruiner une communauté.

L’ACTEUR. Je commence à comprendre pourquoi un personnage peut être intéressant même lorsqu’il ne porte pas de couronne.

LA PRÉSIDENTE. Nos comptes seront lus publiquement à la fin de la fête.

LA COMMERÇANTE. Vous rendez toutes les affaires administratives.

MELITTA. Non. Nous voulons simplement que personne n’appelle miracle une somme qu’il a gardée pour lui.

LE CORYPHÉE. Une communauté ne vit pas seulement de grands principes. Elle vit aussi des tables, des pains, des lieux et des moments où chacun peut demander d’où viennent les dépenses.

VIII — PARABASE : LES DEUX THESMOPHORIES

Le chœur s’adresse au public ; il précise le statut moderne de sa composition.

LE CORYPHÉE. Athéniens, il existe une comédie des Thesmophories que vous pouvez lire en entier. Il en a existé une autre, dont les fragments ne permettent pas de retrouver l’intrigue.

LE CHŒUR. Vous savez que des titres identiques peuvent recouvrir des versions différentes, des reprises ou des œuvres nouvelles. Mais ces mots ne rendent pas le scénario disparu à ceux qui aimeraient le posséder.

LE CORYPHÉE. Il est tentant de reprendre les mêmes personnages et de leur inventer des dialogues en affirmant qu’ils auraient été dits autrefois. Notre théâtre choisit au contraire de vous montrer ses coutures.

LE CHŒUR. Nous avons repris Euripide comme personnage et les femmes réunies autour de la fête, mais ces choix appartiennent à la fiction présente. Ni le débat sur la représentation ni le vendeur de remèdes ne sont des scènes attestées.

LE CORYPHÉE. Le rire peut servir la liberté de la critique. Il peut aussi rappeler que toute pièce jouée par des hommes sur une fête de femmes ne constitue pas une ethnographie complète de cette fête.

LE CHŒUR. Les personnages sont des voix imaginées. Les témoignages antiques sont des textes à examiner. Que les spectateurs apprennent à distinguer les deux sans renoncer à aimer le théâtre.

IX — EXODOS : LA FÊTE ET LA PAROLE

Les femmes s’apprêtent à poursuivre le rite hors scène. Euripide et l’acteur s’apprêtent à partir.

LA PRÉSIDENTE. Nos critiques ne t’ont pas empêché de représenter tes tragédies.

EURIPIDE. Elles m’obligent à penser davantage aux spectateurs qui se reconnaissent ou ne se reconnaissent pas dans mes figures.

MELITTA. Tu n’as pas promis de changer tous tes personnages. C’est peut-être mieux qu’une promesse excessive.

LA VENDEUSE. Et nous n’avons pas exigé qu’une tragédie devienne un livre de comptes.

L’ACTEUR. Je repars avec mon masque.

LA PRÉSIDENTE. Tu repars aussi avec la connaissance qu’il ne suffit pas à décrire une vie entière.

LE GUÉRISSEUR. Puis-je revenir demain avec mes nouvelles recettes ?

MELITTA. Apporte plutôt un certificat de ceux que tes soins ont réellement aidés.

LE CORYPHÉE. Voilà une demande qui réduira les déplacements du guérisseur.

EURIPIDE. Puis-je assister au dernier chant ?

LA PRÉSIDENTE. Notre fête possède des limites qu’un poète n’a pas le droit de franchir simplement parce qu’il voudrait tout connaître.

EURIPIDE. Je les respecterai.

LE CHŒUR FINAL. Que Déméter reçoive ses honneurs et que les femmes achèvent leur réunion ! Que les poètes imaginent librement, que les citoyens interrogent leurs images et que le rire cesse parfois de triompher assez longtemps pour écouter la parole d’autrui !

IV. POSTFACE — LA COMÉDIE DE GENRE ET LA CRITIQUE DU THÉÂTRE

La comédie de 411 met en scène une assemblée fictive des femmes et le travestissement d’un parent d’Euripide. La présente adaptation utilise ces motifs comme un horizon intertextuel, non comme des preuves de leur répétition dans la seconde pièce. Le dialogue entre poète, actrice imaginaire et spectatrices permet d’explorer la différence entre représenter un personnage et représenter une collectivité tout entière. Cette interrogation est contemporaine et ne constitue pas la politique attestée d’Aristophane.

Le personnage de guérisseur donne un cadre comique au vocabulaire de maladie associé à certains fragments. Il ne prouve aucune intrigue médicale de la seconde version. L’existence de deux œuvres portant des titres proches doit rester distincte des hypothèses sur la révision ou sur l’auteur exact de chaque état du texte.

V. BIBLIOGRAPHIE

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