TRIPHÂLÈS — LE POLITICIEN AUX TROIS MASQUES

MYTHOS · Τριφάλης · comédie fragmentaire attribuée à Aristophane, adaptation littéraire contemporaine en neuf séquences. Le titre antique semble reposer sur une image obscène hyperbolique ; les trois visages de la présente fiction en sont une métaphore moderne et ne constituent pas sa traduction philologique.

I. SOURCES ET PRUDENCE HISTORIQUE

Les fragments 556–569 K.-A. sont attribués à Triphalès. Ils comprennent des références à la vie politique, aux objets de consommation, à des usages orientaux et à des plaisanteries sexuelles. Le fr. 563 mentionne les « trois malheurs » de Théramène ; le fr. 564 renvoie à un contexte militaire lié à la forteresse d’Œnoé et à Aristarque ; le fr. 569 évoque trois murs. La mise en rapport du personnage éponyme avec Alcibiade, souvent proposée dans l’historiographie ancienne et moderne, demeure possible mais non démontrable. Il n’est pas autorisé de transformer Triphalès en biographie authentique d’Alcibiade.

Les fr. 556, 558, 562 et 566 sont utiles pour réfléchir à l’obscénité du personnage : l’origine et la naissance de Triphalès, la satire sexuelle, le lien possible avec Hermès Tricéphale. Mais la distribution de ces fragments dans une intrigue reste inconnue. La datation exacte du texte est débattue, avec des hypothèses liées aux dernières années de la guerre du Péloponnèse et aux vicissitudes politiques de l’époque.

La présente pièce invente un personnage public générique qui se présente sous trois masques. Le passage de l’imagerie sexuelle antique à la métaphore des trois promesses est volontaire ; aucune scène ou réplique ne peut être attribuée à Aristophane. Les mentions de personnages historiques dans la fiction ne prouvent pas leur présence comme interlocuteurs dans la comédie originale.

II. DISTRIBUTION

Triphâlès ; un serviteur ; une vendeuse ; un peintre ; un marchand d’habits luxueux ; trois maçons ; un vieillard ; le chœur des Masques. Décor : place athénienne, chantier et atelier du peintre.

III. TEXTE THÉÂTRAL MODERNE EN NEUF SÉQUENCES

I — PROLOGUE : UN HOMME À TROIS VISAGES

Sur l’Agora d’Athènes, un peintre prépare la statue d’un nouveau personnage public. Triphalès entre dans un costume à trois visages mobiles.

TRIPHALÈS. Peins mon visage de face. De profil, on pourrait croire que je ne possède qu’une opinion.

LE PEINTRE. Combien en possèdes-tu ?

TRIPHALÈS. Trois principales, et autant de réserves que les circonstances l’exigeront.

LE SERVITEUR. La première veut la guerre, la deuxième la paix, la troisième attend le résultat du vote.

LE PEINTRE. Voilà un homme qui ne peut jamais perdre.

TRIPHALÈS. Le succès politique demande une grande souplesse.

LA VENDEUSE. La souplesse est utile lorsqu’on porte des amphores. Lorsqu’on porte des promesses, elle devient parfois une maladie.

TRIPHALÈS. Tu insultes l’art de gouverner.

LA VENDEUSE. Je préférerais seulement savoir qui gouverne lorsque tes trois bouches se contredisent.

LE SERVITEUR. Il nous faut aussi une enseigne.

LE PEINTRE. « Triphalès, champion des trois opinions » ?

TRIPHALÈS. Écris plutôt « Triphalès, champion de l’accord universel ».

LA VENDEUSE. Les hommes n’ont pas encore dit s’ils étaient d’accord.

TRIPHALÈS. C’est précisément pourquoi l’enseigne doit le leur rappeler.

LE PEINTRE. Je pourrais te fabriquer trois statues.

TRIPHALÈS. Cela coûterait trop cher.

LE SERVITEUR. Nous en ferons une seule qui tourne. Le public changera, le visage restera du côté qu’il veut voir.

II — PARODOS : LE CHŒUR DES MASQUES

Un chœur de porteurs de masques entre avec trois couronnes par personne. Les choristes changent d’emblème selon le discours du moment.

LE CHŒUR. Nous sommes les hommes de l’opinion qui s’adapte. Nous avons été ennemis hier, alliés aujourd’hui, conseillers demain.

LE CORYPHÉE. Celui qui change d’avis après une preuve peut devenir plus sage. Celui qui change d’avis après avoir entendu le bruit des pièces dans une bourse devient peut-être seulement plus riche.

UN CHOREUTE. Nous portons trois couronnes. Elles ne sont pas toutes méritées.

UN AUTRE. Nous portons trois discours. Ils ne sont pas tous vrais.

LE CHŒUR. Que le rire ne condamne pas toute hésitation ! Il faut parfois reconnaître une erreur, parfois refuser de suivre les foules, parfois tenir bon contre l’intérêt.

LE CORYPHÉE. Mais lorsqu’un citoyen promet tout à tous, c’est souvent parce qu’il n’a décidé de rien accomplir pour personne.

TRIPHALÈS. Vous attaquez directement mon programme.

LE CORYPHÉE. Nous attendons encore qu’il existe.

III — PREMIER ÉPISODE : LE CONSEIL DES TROIS MURS

Trois maçons portent des plans de murailles. Triphalès promet de financer simultanément des travaux incompatibles.

LE PREMIER MAÇON. Nous devons réparer la porte du nord.

LE DEUXIÈME. Le port a besoin de protections.

LE TROISIÈME. L’entretien des chemins permettrait de transporter plus vite les matériaux.

TRIPHALÈS. Je promets trois murs nouveaux, chacun plus grand que le précédent.

LA VENDEUSE. Avec quel argent ?

TRIPHALÈS. Celui des économies.

LE PREMIER MAÇON. Où sont-elles ?

TRIPHALÈS. Dans le budget que nous n’avons pas encore examiné.

LE SERVITEUR. Trois murs feront une magnifique devise.

LA VENDEUSE. L’histoire d’Athènes a ses grandes constructions. Cela ne signifie pas que chaque candidat puisse les multiplier en parlant.

LE DEUXIÈME MAÇON. Nous avons besoin de pierres, pas d’un quatrième discours.

TRIPHALÈS. Des pierres, vous en aurez.

LE TROISIÈME. Elles se trouvent encore dans la carrière.

TRIPHALÈS. C’est une situation temporaire.

LE CORYPHÉE. La pierre est temporairement dans la carrière, le paiement temporairement absent, la promesse définitivement affichée.

IV — DEUXIÈME ÉPISODE : LES HABITS DE L’ORIENT

Un marchand présente des manteaux de style perse et des parfums rares. Triphalès essaie les vêtements devant un miroir.

LE MARCHAND. Voici un manteau digne d’un grand satrape.

TRIPHALÈS. Il me va bien.

LE SERVITEUR. Hier tu as dénoncé le luxe des puissances étrangères.

TRIPHALÈS. J’ai dénoncé l’excès, pas l’élégance.

LA VENDEUSE. La frontière passe donc exactement par la largeur de ta bourse.

LE MARCHAND. Et voici un parfum plus coûteux que dix couronnes de fête.

TRIPHALÈS. Je l’achète.

LE SERVITEUR. Avec quel argent ?

TRIPHALÈS. Celui de ma prochaine récompense publique.

LA VENDEUSE. Tu dépenses les honneurs avant qu’on te les ait donnés.

LE MARCHAND. Cela arrive souvent dans les palais.

TRIPHALÈS. L’homme d’État doit connaître les modes étrangères pour comprendre le monde.

LE SERVITEUR. Alors va voir les artisans plutôt que leurs manteaux.

LE CORYPHÉE. Une cité n’apprend rien sur les peuples voisins lorsqu’elle prend une étoffe pour toute leur civilisation. Le luxe peut être une dépense ; l’ignorance en est une autre.

V — AGÔN : TROIS DISCOURS, UNE RESPONSABILITÉ

Le chœur installe trois tribunes. Triphalès doit prononcer successivement son avis sur une décision publique ; chaque audience sera différente.

LE CORYPHÉE. Premier public : les agriculteurs.

TRIPHALÈS. Je leur garantis que jamais une décision de la ville ne les tiendra loin de leurs terres.

LE CORYPHÉE. Deuxième public : les soldats.

TRIPHALÈS. Je leur garantis une guerre menée jusqu’à la victoire totale.

LE CORYPHÉE. Troisième public : les trésoriers.

TRIPHALÈS. Je leur garantis qu’aucune dépense nouvelle ne sera nécessaire.

LA VENDEUSE. Et maintenant, rassemble les trois publics.

LE SERVITEUR. Il n’a plus de discours.

TRIPHALÈS. J’en inventerai un quatrième.

LE PREMIER MAÇON. Un homme peut changer d’avis. Il doit pouvoir expliquer pourquoi.

TRIPHALÈS. Il est difficile de dire la même chose à des gens dont les intérêts diffèrent.

LA VENDEUSE. Voilà une raison de chercher un accord, non de leur vendre trois rêves contradictoires.

LE CORYPHÉE. La politique oblige à arbitrer. Celui qui prétend ne jamais arbitrer a déjà décidé que d’autres paieront les coûts de son hésitation.

TRIPHALÈS. Vous voudriez donc que je perde des soutiens ?

LE SERVITEUR. Tu pourrais commencer par gagner une décision que tu serais capable d’assumer.

LE CHŒUR. Il ne suffit pas d’avoir trois visages : il faut encore savoir lequel regardera les citoyens lorsque la promesse sera rompue.

VI — TROISIÈME ÉPISODE : LE NOM DE THÉRAMÈNE

Un vieil homme entre avec un rouleau de discours et évoque des revers politiques connus des Athéniens.

LE VIEILLARD. J’ai entendu beaucoup d’hommes présenter leurs changements de camp comme des preuves de prudence.

TRIPHALÈS. La cité a besoin de souplesse.

LE VIEILLARD. Elle en a parfois besoin. Mais j’ai entendu aussi des orateurs transformer chaque recul en victoire personnelle.

LA VENDEUSE. Les citoyens connaissent des formules satiriques sur les trois malheurs de Théramène.

LE PEINTRE. Faut-il donc inscrire ce nom sur la statue ?

LE VIEILLARD. N’inventons pas les paroles exactes que notre auteur aurait mises dans cette scène. Il existe un fragment où ce nom apparaît ; nous ignorons qui le prononçait.

LE SERVITEUR. Je croyais assister à une comédie.

LE VIEILLARD. Une comédie peut savoir ce qu’elle ne sait pas.

TRIPHALÈS. Voilà un principe qui me plaît : je ne sais jamais ce que je déciderai demain.

LE VIEILLARD. Tu as déjà détourné le sens de la phrase.

LA VENDEUSE. Le doute éclairé permet de choisir ; le doute entretenu uniquement pour se ménager toutes les issues transforme le choix en monnaie de négociation.

LE CORYPHÉE. La mémoire d’une cité est difficile à porter lorsque les politiciens se servent des morts comme de masques supplémentaires.

VII — QUATRIÈME ÉPISODE : LE PROCÈS DU TRIPLE HÉROS

Le serviteur reçoit un décret annonçant que Triphalès sera récompensé pour avoir promis trois secours. Aucun secours n’a encore été distribué.

LE SERVITEUR. On demande que tu rendes compte des dépenses.

TRIPHALÈS. Il faut d’abord tenir compte de l’intention généreuse qui a guidé mes promesses.

LE PREMIER MAÇON. Nous attendons les matériaux.

LE MARCHAND. Nous attendons le prix du manteau.

LA VENDEUSE. Les fermiers attendent que la route soit réparée.

TRIPHALÈS. Je n’ai jamais voulu décevoir qui que ce soit.

LE CORYPHÉE. C’est peut-être là ton erreur : tu préfères promettre l’impossible plutôt que reconnaître qu’un souhait devra être différé.

LE SERVITEUR. Tu peux rendre le manteau, réduire le chantier à ce que la cité peut financer et expliquer publiquement tes raisons.

TRIPHALÈS. Ce serait perdre ma réputation.

LA VENDEUSE. Tu pourrais en acquérir une nouvelle, plus petite et plus solide.

LE MARCHAND. Je récupérerai le manteau.

LE PREMIER MAÇON. Et nous commencerons par la porte vraiment dangereuse.

TRIPHALÈS. Voilà donc un triomphe sans couronne.

LE CORYPHÉE. Les constructions les plus utiles s’achèvent parfois sans que le responsable ait prononcé un seul grand discours.

VIII — PARABASE : LES CORPS GROTESQUES ET LES CITOYENS

Les choristes abandonnent leurs trois masques et s’adressent au public.

LE CORYPHÉE. Vous aimez les costumes grotesques, les jeux de mots et les noms qui semblent déjà rire avant l’arrivée de l’acteur. Mais ne prenez pas le corps d’un personnage pour la vérité d’un homme historique.

LE CHŒUR. Le titre Triphalès évoque probablement une exagération obscène et comique. La scène contemporaine choisit d’en déplacer l’effet vers trois visages, trois discours et trois promesses.

LE CORYPHÉE. Cette transposition est une création, non une traduction de l’étymologie antique. Elle permet d’examiner le pouvoir de la caricature et ses limites.

LE CHŒUR. Certains diront que le masque d’un politicien lui ressemble. D’autres qu’il ressemble à tous les hommes qui ont espéré lui succéder.

LE CORYPHÉE. Une satire n’est pas une preuve qu’un personnage était effectivement coupable de ce qu’elle lui prête. Elle révèle parfois la façon dont la cité juge le prestige, les alliances et les réputations.

LE CHŒUR. Riez donc du héros à trois faces. Mais lorsque vous sortirez du théâtre, regardez de nouveau les décisions qui ne dépendent pas d’un masque : où sont les matériaux, les comptes et les hommes chargés de faire le travail ?

IX — EXODOS : UN SEUL VISAGE SUFFIRA

L’atelier du peintre. Les trois couronnes sont posées à côté de la statue inachevée.

TRIPHALÈS. Garde une couronne. J’ai rendu les deux autres.

LE PEINTRE. Et quel visage dois-je peindre ?

TRIPHALÈS. Celui que les citoyens verront lorsqu’ils viendront me demander si la porte est réparée.

LE SERVITEUR. Un visage ordinaire ?

TRIPHALÈS. Oui. Les promesses extraordinaires m’ont presque ruiné.

LA VENDEUSE. Ce n’est pas une conversion éternelle, c’est un commencement.

LE PREMIER MAÇON. La première pierre du chantier est posée.

LE MARCHAND. Et le manteau rendu.

TRIPHALÈS. Je ne suis plus un héros.

LE CORYPHÉE. Tu n’en étais pas un avant. Tu as simplement retiré un costume.

LE SERVITEUR. Dois-je annoncer que nous avons obtenu la première victoire de la modestie ?

LA VENDEUSE. Ne la transforme pas aussitôt en campagne publique.

LE CHŒUR FINAL. Que les hommes de la cité sachent reconnaître ceux qui changent pour de bonnes raisons et ceux qui changent pour vendre toutes les raisons à la fois ! Que les masques restent au théâtre et que les comptes puissent être lus à la lumière du jour !

IV. COMMENTAIRE — POLITIQUE, OBSCÉNITÉ ET PERSONNIFICATION

L’ancienne comédie peut condenser un jugement politique en un corps grotesque : la démesure, la séduction, l’ambition et l’instabilité deviennent visibles. Mais l’image comique ne prouve pas un comportement réel de la personne éventuellement visée. En choisissant ici des masques plutôt que la représentation sexuelle du titre, l’adaptation modifie le ressort du rire et rend cette transformation explicite.

Les références à Théramène et à Aristarque invitent à situer le poème dans les crises de la démocratie athénienne, mais elles ne permettent pas de rédiger une chronologie assurée de toute l’intrigue. Le dossier devrait être complété à terme par la transcription contrôlée des fragments grecs et par un tableau des degrés d’attestation.

V. BIBLIOGRAPHIE

Andreas Bagordo, Aristophanes fr. 487–589, Fragmenta Comica 10.8, frr. 556–569 : https://dokumen.pub/aristophanes-skenas-katalambanousai-horai-fr-487589-3946317774-9783946317777-9783946317791.html ; Kassel–Austin, Poetae Comici Graeci III.2 ; Jean-Claude Carrière, L’Aristophane perdu, 2000 : https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023 ; Christian Orth, Aristophanes’ Lost Plays, 2024 : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18.