ARISTOPHANE — COMÉDIES PERDUES, VOLUME VI

MYTHOS | Théâtre antique | Six derniers dossiers d’adaptation. AVERTISSEMENT : les quatre derniers titres, Dionysos naufragé, Les Îles, Niobos et La Poésie, font partie d’un groupe d’attributions contestées, parfois attribuées à Archippos. Ils sont réunis ici au titre de la tradition du corpus, non comme œuvres indiscutablement composées par Aristophane.

Chaque dialogue, chœur et dénouement est une création littéraire moderne. Les fragments d’origine sont très lacunaires ; la division dramaturgique est une convention de réécriture, non une restitution philologique.

XXVIII. LES FEMMES OCCUPANT LES TENTES — Σκηνὰς καταλαμβάνουσαι

SOURCES / INCERTITUDES : Titre transmis ; fragments liés à la fête, aux bagages, aux campements. Une interprétation situe l’action lors d’une grande fête panhellénique avec une querelle pour les emplacements des tentes. L’identification du sanctuaire et de l’intrigue exacte reste hypothétique. Tous les personnages de cette adaptation sont nouveaux.

PERSONNAGES : Lysandra, organisatrice ; Myrtô ; un Aubergiste ; un Commissaire des fêtes ; le chœur des Pèlerines.

PROLOGUE — LES MEILLEURES PLACES SONT PRISES

LYSANDRA. Nous sommes arrivées avant l’aube pour trouver une place près du sanctuaire. Voilà qu’un aubergiste occupe tout le terrain avec des tentes vides.

L’AUBERGISTE. Elles sont réservées.

MYRTÔ. Par qui ?

L’AUBERGISTE. Par ceux qui paieront lorsque les autres n’auront plus de place.

LYSANDRA. Voilà donc la fête commune : ceux qui possèdent le terrain se réjouissent, ceux qui viennent honorer les dieux dorment sur la route.

LE COMMISSAIRE. Selon le règlement, les meilleures tentes reviennent aux notables.

MYRTÔ. Ceux qui arrivent les derniers ?

LE COMMISSAIRE. Précisément. Leur importance exige qu’ils ne soient jamais en retard.

PARODOS — LES FEMMES DU CAMPEMENT

LE CHŒUR. Nous avons emporté des paniers, des flacons d’huile, des couvertures et des cruches. Nous sommes venues entendre les chants, voir les concours et offrir aux dieux ce que nous avons préparé.

LE CORYPHÉE. Nous ne demandons pas d’or. Seulement de quoi nous abriter sans payer le prix d’une maison à chaque nuit de fête.

AGÔN — LA PLACE DE CHACUN

LE COMMISSAIRE. L’ordre exige que les femmes se tiennent à leur place.

LYSANDRA. Nous cherchons précisément notre place, et vous l’avez vendue.

L’AUBERGISTE. Le marché décide.

MYRTÔ. Le marché décide-t-il aussi qui peut approcher un autel ?

LE COMMISSAIRE. La fête comporte des usages immuables.

LYSANDRA. Les usages immuables changent pourtant lorsque les magistrats ont besoin d’une meilleure tente.

L’AUBERGISTE. Je suis un homme d’affaires.

MYRTÔ. Et nous sommes des pèlerines. Si ton affaire empêche l’accès à la fête, elle n’est plus un simple commerce.

LE COMMISSAIRE. Il faudrait consulter un décret.

LYSANDRA. Lis d’abord celui que tu nous fais respecter.

PARABASE — LE CAMP ET LA CITÉ

LE CHŒUR. Spectateurs, vous construisez des sanctuaires pour accueillir les foules et des règlements pour les organiser. Mais quand celui qui connaît un notable prend toute la place, les lois deviennent des cordes qui ne retiennent que les pauvres.

LE CORYPHÉE. Que la tente soit une maison provisoire ; elle ne devrait pas devenir un royaume de marchands.

EXODOS — LE CAMPEMENT COMMUN

LYSANDRA. Chaque groupe aura un espace proportionné à ses besoins, et les allées resteront libres.

L’AUBERGISTE. Et mes profits ?

MYRTÔ. Tu pourras louer des couvertures à un prix raisonnable.

LE COMMISSAIRE. Les notables protesteront.

LYSANDRA. Invite-les donc à participer aux travaux de montage.

LE CHŒUR. Que la fête appartienne aux participants et non à ceux qui en possèdent les barrières ; qu’on partage l’ombre, l’eau et les chants !


XXIX. AIOLOSICON, SECONDE VERSION — Αἰολοσίκων βʹ

SOURCES / INCERTITUDES : Deux versions de l’Aiolosicon sont attestées, mais il est difficile d’assigner les fragments connus à l’une ou l’autre. La pièce a été rapprochée de la parodie de l’Aiolos d’Euripide ; la relation exacte entre ses deux états reste débattue. La pièce du volume III était une adaptation générique de l’Aiolosicon, celle-ci met en scène la réécriture elle-même.

PERSONNAGES : Aiolosicon, cuisinier-poète ; un Choreute ; un Directeur du théâtre ; une Muse ; le chœur des Vents.

PROLOGUE — LE POÈTE RÉVISE

AIOLOSICON. Ma première pièce avait du vent, du vin et des dieux. Le public réclame maintenant une seconde version.

LE DIRECTEUR. Plus courte.

AIOLOSICON. Mais j’avais écrit une belle ode pour le chœur.

LE DIRECTEUR. Coupe-la.

AIOLOSICON. Et les danses ?

LE DIRECTEUR. Coupe-les.

AIOLOSICON. Et mes plaisanteries ?

LE DIRECTEUR. Garde-les. Mais enlève ce qui les explique.

LE CHOREUTE. Que me restera-t-il à chanter ?

AIOLOSICON. Le silence.

LE CHOREUTE. Voilà un art dont je me serais passé.

PARODOS — LE CHŒUR QUI NE VEUT PAS DISPARAÎTRE

LE CHŒUR DES VENTS. Nous portons les chansons et faisons tourner la scène. Celui qui retire nos voix retire aussi au théâtre sa foule imaginaire. Les poètes vieillissent, les goûts changent ; mais pourquoi supprimer les danses simplement parce qu’elles sont difficiles ?

AGÔN — QUI POSSÈDE UNE ŒUVRE ?

LE DIRECTEUR. Une pièce appartient à celui qui paie sa représentation.

AIOLOSICON. À celui qui l’a écrite.

LE CHOREUTE. À celui qui la chante.

LA MUSE. Peut-être à personne entièrement. Chacun lui donne une forme et les spectateurs en font une expérience.

LE DIRECTEUR. Ce discours est une catastrophe pour les finances.

AIOLOSICON. Alors garde une réplique où le cuisinier insulte les comptables.

LE CHOREUTE. Et rends-nous un chant, ne serait-ce qu’un chant de cuisine.

LA MUSE. Une révision peut corriger une faiblesse ou effacer une invention. Il faut savoir ce qu’on sauve avant de couper.

LE DIRECTEUR. J’accepte un chœur si ses dépenses ne dépassent pas celles des costumes.

LE CHOREUTE. Nous chanterons avec les costumes de l’an passé.

PARABASE — LES ŒUVRES QUI VIEILLISSENT

LE CHŒUR. Les poètes reviennent sur leurs vers et les juges changent d’avis. Il n’est pas honteux de corriger. Mais un théâtre sans hasard, sans exubérance et sans voix collectives risque de ressembler à un tribunal où chacun récite sa plainte.

LE CORYPHÉE. Que la pièce nouvelle ait le courage d’être différente, et l’ancienne celui de n’être pas parfaite.

EXODOS — LA SECONDE PREMIÈRE

AIOLOSICON. Nous avons changé le prologue, gardé les meilleurs chants et supprimé le mauvais jeu de mots.

LE DIRECTEUR. Lequel ?

AIOLOSICON. Celui dont tu étais le héros.

LE CHOREUTE. Alors la seconde version sera peut-être plus courte, mais plus dangereuse.

LA MUSE. Jouez-la.

LE CHŒUR. Que les vents changent sans perdre toute leur musique ; que les hommes découvrent que le temps peut perfectionner une œuvre sans garantir qu’elle soit meilleure !


XXX. DIONYSOS NAUFRAGÉ — Διόνυσος ναυαγός

SOURCES / INCERTITUDES : ATTRIBUTION CONTESTÉE. Une Vita antique classe ce titre parmi quatre œuvres discutées comme n’étant peut-être pas d’Aristophane, mais d’Archippos. Aucun scénario sûr. La scène de naufrage qui suit est une fiction libre fondée sur le seul titre.

PERSONNAGES : Dionysos ; un Pilote ; un Pêcheur ; Hermès ; le chœur des Naufragés.

PROLOGUE — UN DIEU À LA MER

DIONYSOS. J’ai affronté les géants, les pirates et les critiques de théâtre. Pourquoi personne ne m’avait-il averti du mal de mer ?

LE PILOTE. Parce que les dieux ne demandent jamais conseil.

DIONYSOS. Je veux rejoindre la côte.

LE PILOTE. Alors il faudrait que la mer accepte tes ordres.

DIONYSOS. Je suis Dionysos !

LE PILOTE. Et moi je tiens le gouvernail. Pour cette heure, mes compétences sont plus utiles que ton pedigree.

PARODOS — LES HOMMES DU LARGE

LE CHŒUR. Nous avons perdu des amphores, des voiles et l’espoir d’un dîner chaud. Les vagues ne lisent pas les décrets et ne distinguent pas les dieux des marins. Que chaque main aide à sauver la barque !

AGÔN — L’UTILITÉ DES IMMORTELS

DIONYSOS. Le navire devrait obéir au dieu du vin.

LE PILOTE. Il obéit au vent, au bois et au travail.

LE PÊCHEUR. Si tu veux être utile, écope.

DIONYSOS. Un dieu avec une écuelle ?

LE PÊCHEUR. Tu préfères un dieu noyé ?

HERMÈS. Dionysos, ton pouvoir est considérable sur les théâtres, moins sur les gouvernails.

DIONYSOS. Très bien. Je viderai l’eau. Mais j’exige qu’on appelle cette corvée un rite.

LE PILOTE. Nous l’appellerons survie.

DIONYSOS. C’est un rite fort sérieux.

PARABASE — LES PETITES COMPÉTENCES

LE CHŒUR. À terre, les grands hommes aiment qu’on les reconnaisse. En mer, on reconnaît surtout celui qui sait réparer une corde. La dignité n’empêche pas de travailler ; elle se perd plus sûrement lorsqu’on refuse d’aider.

EXODOS — LA TERRE ET LE VIN

LE PÊCHEUR. Nous sommes sauvés.

DIONYSOS. J’ordonne une fête.

LE PILOTE. D’abord, nous réparerons la coque.

DIONYSOS. Alors une petite fête ?

HERMÈS. Après le travail.

LE CHŒUR. Que les dieux apprennent des hommes et les hommes de la mer ; qu’une amphore sauvée ne fasse pas oublier une vie sauvée !


XXXI. LES ÎLES — Νῆσοι

SOURCES / INCERTITUDES : ATTRIBUTION CONTESTÉE. Le titre est donné parmi les œuvres dont l’authenticité aristophanienne est mise en doute, parfois attribuées à Archippos. Les thèmes maritimes existent chez les comiques athéniens, mais ce scénario sur les îles et l’empire est entièrement original.

PERSONNAGES : Naxos, île personnifiée ; Chios ; une Petite Île ; un Stratège athénien ; le chœur des Îles.

PROLOGUE — UNE CARTE QUI PARLE

NAXOS. On nous appelle possessions d’Athènes.

CHIOS. Comme si une île pouvait tenir dans une bourse.

LA PETITE ÎLE. Je ne possède que trois villages et un port, mais l’inspecteur veut me faire payer comme une grande cité.

LE STRATÈGE. L’empire exige des contributions.

NAXOS. La mer aussi exige des sacrifices. Mais elle ne prétend pas qu’ils rendent les poissons patriotes.

PARODOS — LA RONDE DES ÎLES

LE CHŒUR DES ÎLES. Nous sommes des montagnes au milieu de l’eau, des ports et des sanctuaires. Chaque île voit la lune se lever sur la même mer, mais possède ses récoltes, ses lois et ses histoires.

LE CORYPHÉE. Aucun mur d’Athènes ne peut décider de la longueur de nos rivages.

AGÔN — LA MER ET LE POUVOIR

LE STRATÈGE. Sans notre flotte, les pirates vous menaceraient.

NAXOS. Sans votre flotte, certains de nos impôts disparaîtraient.

CHIOS. Protéger une cité suppose-t-il de commander son Assemblée ?

LE STRATÈGE. L’unité exige la discipline.

LA PETITE ÎLE. Alors notre liberté ressemble à celle d’un rameur : il peut choisir d’obéir ou d’être fouetté.

LE STRATÈGE. Vous êtes ingrates.

NAXOS. Il est possible d’être reconnaissant à un allié sans souhaiter devenir son bien.

LE CHŒUR. La mer réunit les cités, mais elle n’en fait pas une seule propriété.

PARABASE — LA CARTE DES ABSENTS

LE CHŒUR. Les puissances dessinent des cartes et tracent des frontières que les pêcheurs ne voient pas. Mais les impôts, les soldats et les guerres donnent un poids très réel à leurs lignes invisibles. Qu’on écoute ceux dont on parle comme de simples points sur la mer.

EXODOS — L’ACCORD DES PORTS

LA PETITE ÎLE. Nous proposons un conseil des ports où chaque cité viendrait parler.

LE STRATÈGE. Sans hiérarchie ?

NAXOS. Avec des règles décidées ensemble.

CHIOS. Commençons donc par partager le droit de discuter.

LE CHŒUR. Que les îles apportent leurs fruits et leurs navires sans perdre leurs voix, et qu’aucune mer ne serve d’argument pour posséder ses rivages !


XXXII. NIOBOS — Νίοβος / Δράματα ἢ Νίοβος

SOURCES / INCERTITUDES : ATTRIBUTION ET IDENTITÉ DE LA PIÈCE CONTESTÉES. Les catalogues antiques associent Dramata ou Niobos à un des titres disputés, parfois attribué à Archippos. Dramata ou Centaure peut représenter une autre version du même ensemble ; le nombre d’œuvres indépendantes n’est pas fixé. Le récit ci-dessous joue sur le nom de Niobos et sur les malheurs tragiques, sans prétendre restituer une scène connue.

PERSONNAGES : Niobos, personnage comique imaginé ; un Auteur tragique ; une Mère ; un Costumier ; le chœur des Masques.

PROLOGUE — LA FABRIQUE DES MALHEURS

L’AUTEUR. Il faut que cette pièce inspire la pitié.

LE COSTUMIER. Combien d’enfants périront ?

L’AUTEUR. Autant qu’il en faudra pour remplir l’orchestre.

LA MÈRE. Tu pourrais commencer par me demander si je veux jouer cette histoire.

L’AUTEUR. Une grande tragédie a besoin de souffrance.

NIOBOS. Tu pourrais essayer d’écrire une grande tragédie avec une famille qui survit.

L’AUTEUR. Quel dénouement insupportablement pauvre !

PARODOS — LES MASQUES DES DRAMES

LE CHŒUR. Nous portons des rois, des mères, des guerriers et des dieux, nous pleurons sur commande et rions lorsque le poète se trompe de porte. Nos masques cachent les acteurs, mais parfois révèlent les habitudes d’un genre.

AGÔN — QUI POSSÈDE LE MYTHE ?

L’AUTEUR. Les anciens récits demandent du sang, des oracles et des lamentations.

NIOBOS. Les récits ne demandent rien. Ce sont les poètes qui choisissent comment les dire.

LA MÈRE. Si une mère parle, faut-il toujours qu’elle perde ses enfants ?

LE COSTUMIER. Si elle ne pleure pas, que ferai-je de ces trente voiles noirs ?

NIOBOS. Garde-les pour un navire.

L’AUTEUR. Mais je dois respecter la tradition.

NIOBOS. Alors pourquoi lui ajoutes-tu tant d’inventions ?

L’AUTEUR. Pour qu’elle reste admirable.

LA MÈRE. Voilà donc le privilège des poètes : changer le mythe et reprocher au public de ne pas le respecter.

PARABASE — LE RIRE ET LA TRAGÉDIE

LE CHŒUR. Nous ne méprisons pas les tragédies. Mais les paroles les plus solennelles deviennent ridicules lorsque leur auteur les emploie seulement pour obtenir des larmes. Une comédie peut regarder un mythe à rebours sans lui enlever sa grandeur.

EXODOS — LE RIDEAU RESTE OUVERT

L’AUTEUR. Comment finirons-nous ?

NIOBOS. Sans que le public sache à l’avance qui doit mourir.

LA MÈRE. Et sans faire de la douleur une obligation de métier.

LE COSTUMIER. Je rangerai donc les trente voiles noirs.

LE CHŒUR. Que les poètes puissent transformer les mythes, mais qu’ils ne confondent pas le nombre de victimes avec la profondeur d’une œuvre !


XXXIII. LA POÉSIE — Ποίησις

SOURCES / INCERTITUDES : ATTRIBUTION CONTESTÉE. La Vita aristophanienne place Poiēsis parmi quatre œuvres qui pourraient être d’Archippos. Seul le titre sert ici de point de départ. Le procès personnifiant la Poésie et les autres personnages sont entièrement imaginés.

PERSONNAGES : La Poésie personnifiée ; un Poète tragique ; un Poète comique ; un Rhapsode ; un Magistrat ; le chœur des Vers.

PROLOGUE — LA POÉSIE MISE EN VENTE

LE MAGISTRAT. Nous allons décider si la poésie mérite encore son financement public.

LE POÈTE TRAGIQUE. Sans elle, les hommes ne connaîtront plus les souffrances des rois.

LE POÈTE COMIQUE. Ils devront se contenter des souffrances de leurs voisins.

LE RHAPSODE. Sans moi, personne ne retiendra les aventures d’Ulysse.

LA POÉSIE. Pourquoi discutez-vous tous de moi sans me demander ce que je veux ?

LE MAGISTRAT. Parce que tu n’es pas citoyenne.

LA POÉSIE. Et pourtant vous parlez toute la journée avec mes mots.

PARODOS — LES VERS DESCENDENT DANS LA RUE

LE CHŒUR DES VERS. Nous marchons en iambes et dansons en mètres étranges. Nous vivons dans la bouche des enfants, des rhapsodes, des amoureux et des railleurs. Nous pouvons célébrer la cité ou lui rappeler ses mensonges.

LE CORYPHÉE. Il arrive qu’un vers survive à un roi qui avait payé pour qu’on le chante.

AGÔN — L’UTILITÉ DE L’INUTILE

LE MAGISTRAT. La cité a besoin de pain, de murailles et de navires, non de métaphores.

LA POÉSIE. Les navires transportent les hommes, mais ne leur disent pas toujours pourquoi ils partent.

LE POÈTE TRAGIQUE. Je donne une forme à leur peur.

LE POÈTE COMIQUE. Moi, à leur vanité.

LE RHAPSODE. Moi, à leur mémoire.

LE MAGISTRAT. Qui peut prouver que vous les rendez meilleurs ?

LA POÉSIE. Personne. L’art n’est pas une machine à produire des citoyens vertueux.

LE POÈTE COMIQUE. Mais il peut empêcher un fanfaron de croire que personne ne le voit.

LE MAGISTRAT. Alors vous prétendez être nécessaires ?

LA POÉSIE. Je prétends surtout que tout ce qui compte ne se mesure pas à un prix. Une cité sans musique ne serait pas forcément pauvre ; elle serait peut-être incapable de dire ce qui lui manque.

PARABASE — LA PAROLE À CELLE QUI N’A PAS DE CITOYENNETÉ

LE CHŒUR. Vous débattez sans cesse des meilleurs discours. Mais qui vous a donné tant de paroles pour discuter ? Les mots ne deviennent pas justes parce qu’ils sont beaux ; ils ne deviennent pas inutiles parce qu’ils ne rapportent pas d’argent. Qu’on juge les œuvres et leurs mensonges, non qu’on vende le silence comme un progrès.

EXODOS — LE DERNIER MOT

LE MAGISTRAT. J’autorise la poésie à rester.

LA POÉSIE. Je n’attendais pas ton autorisation.

LE POÈTE TRAGIQUE. Nous avons donc gagné !

LE POÈTE COMIQUE. Pas encore. Il faut convaincre le public.

LE RHAPSODE. Et conserver les meilleurs vers dans la mémoire.

LA POÉSIE. N’oubliez pas de laisser aux suivants le droit de nous contredire.

LE CHŒUR. Que la cité garde ses poètes même lorsqu’ils lui déplaisent, et que les poètes n’oublient jamais les hommes dont ils empruntent les voix !


APPAREIL CRITIQUE — PROBLÈMES DE DÉNOMBREMENT

La Vita d’Aristophane transmet le nombre de 44 œuvres, tout en contestant l’authenticité de quatre titres : Ποίησις, Ναυαγός, Νῆσοι, Νίοβος. La relation de Niobos à Dramata/Centaure, et celle des deux Aiolosicon, montrent qu’une simple liste de 33 titres ne correspond pas nécessairement à 33 œuvres authentiques distinctes. Les numéros de la présente collection sont des numéros de dossiers modernes, non ceux d’une édition critique.

Le dialogue de Les Femmes occupant les tentes est inspiré de la possibilité d’une compétition pour les abris lors d’une fête, hypothèse étudiée dans les commentaires des fragments 487 et suivants. Les deux Aiolosicon restent difficiles à distinguer à l’aide des seuls fragments.

Bibliographie scientifique

Kassel–Austin, Poetae Comici Graeci, III.2 (édition des fragments) ; Jean-Claude Carrière, L’Aristophane perdu (2000) https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023 ; Christian Orth, Aristophanes’ Lost Plays (2024) https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18 ; Mikel Labiano, Dramas or Niobus: Aristophanic Comedy or Spurious Play? (2017) https://www.jstor.org/stable/j.ctt20d86x1.11 ; Andreas Bagordo, Skenas katalambanousai – Horai (FrC 10.8), 2020 ; R. J. Butrica, The Lost Thesmophoriazusae of Aristophanes, Phoenix 55 (2001) ; Edmond Lévy, Les femmes chez Aristophane (1976) https://www.persee.fr/doc/ktema_0221-5896_1976_num_1_1_1778 .

Ces adaptations ont une vocation dramatique, pédagogique et comparative. Une véritable édition savante exigerait pour chaque entrée l’intégralité des fragments numérotés, des textes grecs, des apparats, des traductions contrôlées et des témoignages de transmission. Cette étape n’est pas accomplie par le présent volume.