AIOLOSICON II — DEUXIÈME VERSION IMAGINÉE
MYTHOS | Volume VI | Αἰολοσίκων βʹ | Neuf séquences de création contemporaine, différentes de la version développée de l’Aiolosicon I publiée au volume III. Les deux états du texte antique sont connus de manière lacunaire ; cette adaptation ne prétend pas conserver le scénario joué vers 386 av. J.-C.
I. ÉTAT DES SOURCES : DEUX VERSIONS, UN DOSSIER
Les témoignages anciens distinguent deux Aiolosicon, dont le second est associé à la fin de la carrière d’Aristophane, souvent daté de 386 av. J.-C. et lié aux représentations données par son fils Araros. Les fragments 1–16 K.-A. et les notices antiques ne permettent pas de répartir avec certitude toutes les répliques entre ces deux états. Le titre associe Éole et Sicon/Sikon, souvent considéré comme un élément burlesque ou culinaire ; l’intrigue réelle demeure inconnue.
Platonios et la tradition de l’histoire de la comédie ont lié l’Aiolosicon à une réduction ou à la disparition des chants du chœur, alors que des fragments lyriques conservés (notamment 8–10) compliquent cette généralisation. Un débat savant existe sur leur appartenance à l’un ou l’autre état. Dans la présente adaptation, la « parabasis alternative » est volontairement facultative : il s’agit d’une expérimentation scénique moderne qui représente l’incertitude, non d’une solution philologique.
L’Éole de la tradition généalogique et celui des vents ne se superposent pas toujours. Canacé et Macarée proviennent surtout du fonds mythico-tragique associé à l’Éole d’Euripide ; leur présence dans les épisodes nouveaux est inventée. L’élément central reste une satire de l’autorité domestique, de la technique du spectacle et de la transformation des genres.
II. PERSONNAGES ET DISPOSITIF
Éole, Sicon le cuisinier, Canacé, Macarée, un messager, un poète à deux masques, un marchand d’accessoires, une flûtiste, un choriste. Le décor est un palais-cuisine avec une grande porte qui tourne ; la distribution peut fonctionner avec chœur ou sans chœur dans une expérimentation moderne.
III. PIÈCE EN NEUF SÉQUENCES
I — PROLOGUE : LA PORTE OÙ SOUFFLE ÉOLE
Un palais de comédie en désordre. Le vieux Éole a fait inscrire sur sa porte les noms de ses enfants et des responsables du banquet. Sicon, son cuisinier, retire les listes.
ÉOLE. Pourquoi as-tu effacé mon règlement ?
SICON. Parce qu’il prévoit que les mêmes personnes serviront le repas, chanteront pour les invités et tiendront les portes en même temps.
ÉOLE. Ma maison obéit aux vents. Ils soufflent de plusieurs côtés simultanément.
SICON. Ta maison n’est pas le ciel. Une servante ne possède pas quatre paires de bras.
ÉOLE. Les lois anciennes ont pourtant bien servi ma lignée.
SICON. Certaines ont servi la lignée ; d’autres ont surtout servi celui qui les écrivait.
LE MESSAGER. Un poète est arrivé. Il veut savoir si nous avons encore un chœur.
ÉOLE. Un palais sans chœur ?
SICON. Il y a déjà assez de gens qui parlent sans écouter. Nous pouvons peut-être essayer une pièce où les conversations ne sont pas interrompues à chaque scène par des commentaires.
ÉOLE. Le chœur réunit la cité !
SICON. Dans ce palais, il réunit surtout les personnes qui viennent réclamer le paiement de leurs costumes.
LE MESSAGER. Le poète dit qu’il s’agit d’une seconde version.
ÉOLE. Une seconde version de ma vie ?
SICON. C’est préférable : la première n’a pas laissé une grande réputation à tes repas.
II — PREMIER ÉPISODE : SIX ENFANTS ET UNE SEULE LOI
La famille se réunit autour d’une table. Macarée et Canacé, figures empruntées à la tradition tragique, apparaissent dans cette invention sans reproduire la violence du mythe euripidéen.
CANACÉ. Père, tu as écrit que la maison ne changerait jamais de règle.
ÉOLE. La stabilité fait la grandeur d’une famille.
MACARÉE. Alors comment explique-t-on la nouvelle règle que tu as ajoutée hier ?
ÉOLE. C’était une exception.
CANACÉ. Toutes tes exceptions commencent lorsque tu veux être servi plus vite.
SICON. Je propose une règle nouvelle : celui qui demande un repas doit accepter qu’il soit préparé par des êtres humains, non par des vents.
ÉOLE. Et pour l’organisation de mes enfants ?
CANACÉ. Tu pourrais commencer par demander quels choix nous appartiennent.
ÉOLE. Voilà un principe dangereux.
MACARÉE. Il ne l’est que pour celui qui croit que tout choix d’un autre lui enlève du pouvoir.
LE MESSAGER. Devons-nous annoncer cette scène au public comme un conflit tragique ?
SICON. Non. Nous aurons assez de tragédie lorsque les invités apprendront que le poisson manque.
ÉOLE. On ne plaisante pas avec la loi du père.
CANACÉ. On peut pourtant l’examiner. Dans un palais où les portes changent avec les vents, même la loi ne devrait pas être condamnée à rester immobile.
III — DEUXIÈME ÉPISODE : LE MARCHÉ DES DEUX VERSIONS
Un marchand d’accessoires vend deux masques d’Éole et deux livres de comptes au poète du palais.
LE MARCHAND. Voici l’Éole ancien, avec une couronne majestueuse. Et voici l’Éole nouveau, avec une bourse vide.
SICON. Le second ressemble davantage à notre maître.
ÉOLE. Mes finances se portent fort bien.
LE MARCHAND. Alors tu peux payer le masque ?
ÉOLE. Mon comptable s’en occupera.
SICON. Voilà la réponse favorite des riches lorsqu’ils ont oublié le nom du comptable.
LE POÈTE. Je veux réécrire l’histoire. La première version était trop proche du grand mythe.
CANACÉ. Et la seconde le sera-t-elle moins ?
LE POÈTE. J’ajouterai des cuisines, des contrats et des reconnaissances familiales.
MACARÉE. C’est une étrange méthode : tu changes le décor, mais tu conserves les obligations qui provoquent tous les conflits.
LE POÈTE. Le public reconnaîtra les mêmes noms sous une lumière différente.
SICON. Peut-être. Mais il reconnaîtra aussi un mauvais repas lorsque le cuisinier aura seulement changé le nom du plat.
LE MARCHAND. Dois-je vendre un ou deux masques ?
LE POÈTE. Garde les deux. La comédie commence par admettre qu’elle pourrait avoir plusieurs visages.
IV — TROISIÈME ÉPISODE : LE CHŒUR QUI ATTEND DERRIÈRE LA PORTE
Derrière la porte du théâtre, des chanteurs attendent leur entrée. Un choriste frappe en vain, et une flûtiste se plaint du silence imposé.
LE CHORISTE. Voilà quatre scènes que nous attendons.
LE POÈTE. Dans la seconde version, je voudrais essayer une autre forme.
LE CHORISTE. Nous serions donc payés pour ne rien chanter ?
LA FLÛTISTE. Si l’on me paie vraiment, je pourrais entendre ce choix sans protester.
LE CHORISTE. Une comédie qui laisse le chœur dehors n’est plus une comédie.
SICON. Elle peut encore faire rire si les personnages ont quelque chose à dire.
ÉOLE. Le rythme de la cité a besoin du chœur.
CANACÉ. Les personnages ont aussi besoin qu’on leur laisse terminer leurs phrases.
LE CHORISTE. Pourquoi nous opposer ? Le chœur pourrait commenter sans gouverner l’intrigue.
LE POÈTE. Voilà une solution possible, mais le témoignage ancien ne dit pas exactement quelle version employait les chants que l’on a conservés.
LA FLÛTISTE. Voilà un problème pour les philologues et non pour mes doigts.
SICON. Alors jouez une courte musique entre les scènes, mais n’annonçons pas que ce choix restitue une représentation de 386.
LE CHORISTE. Au moins, nos costumes ne resteront pas entièrement inutilisés.
LE CORYPHÉE. Et le public saura que le silence d’un chœur peut devenir une question historique plutôt qu’une simple absence.
V — AGÔN : QUI GOUVERNE UNE MAISON ?
Éole propose un duel verbal entre son pouvoir de père et l’organisation pratique de Sicon. Les autres personnages participent à la discussion.
ÉOLE. Si je ne commande pas, qui décidera de l’avenir de cette maison ?
SICON. Celui qui connaît la question à résoudre peut proposer une solution. Et celui qui devra vivre avec la décision doit pouvoir être entendu.
ÉOLE. Tu prétends remplacer les dieux par des cuisiniers.
SICON. Je prétends remplacer les ordres impossibles par des ordres exécutables.
CANACÉ. Père, ta dignité n’est pas en danger lorsque tu reconnais notre parole.
ÉOLE. Pourtant les usages anciens…
MACARÉE. Les usages ont une histoire. Ils ne portent pas tous la même nécessité.
LE POÈTE. Voilà un conflit trop domestique pour la grandeur des héros.
SICON. C’est bien pourquoi le public s’y reconnaîtra. Peu d’hommes règnent sur les vents ; beaucoup ont vécu sous un toit où l’on décidait sans eux.
ÉOLE. Alors vous voulez abolir toute autorité.
CANACÉ. Non. Nous voulons distinguer l’autorité qui organise d’une puissance qui ne supporte pas la contradiction.
LA FLÛTISTE. Et si l’autorité organise mal le spectacle, nous devrions pouvoir lui dire que le musicien n’a pas assez de temps.
LE CHORISTE. Ou que le chœur ne peut se tenir dans un couloir étroit.
SICON. Voilà la différence entre la volonté d’un seul et le travail de plusieurs. Une maison tient par les gestes que le maître ne peut pas accomplir seul.
ÉOLE. Et si vous vous trompez ?
MACARÉE. Nous devrons répondre de nos erreurs. Comme toi des tiennes.
LE CORYPHÉE. Une seconde version de la pièce peut exister ; une seconde version d’une décision familiale commence lorsque les autres personnages ont enfin droit au premier mot.
VI — QUATRIÈME ÉPISODE : LE DÎNER DES DEUX AUTEURS
Le banquet est servi. Deux acteurs jouent tour à tour le même poète, l’un portant un masque ancien, l’autre un masque récent.
LE PREMIER POÈTE. Le public veut un mythe bien connu, où chaque nom porte une destinée.
LE SECOND POÈTE. Il veut aussi reconnaître la maison, la cuisine, le voisin et le coût des choses.
SICON. Vous parlez du public comme s’il ne pouvait vouloir deux plaisirs différents.
CANACÉ. Et de nous comme si la seule décision importante appartenait aux auteurs.
ÉOLE. Quelle version m’offrira un roi digne de mon nom ?
LE PREMIER POÈTE. Celle où ta couronne occupe la scène.
LE SECOND POÈTE. Celle où tu dois comprendre pourquoi ton fils refuse d’obéir.
MACARÉE. Je préférerais celle où nous pouvons nous parler avant que les événements deviennent irréparables.
LA FLÛTISTE. Et moi celle qui prévoit une musique que l’on puisse jouer sans inventer un instrument nouveau.
LE CHORISTE. Je soutiens celle qui prévoit un chœur, mais je ne prétends pas que mon intérêt constitue un témoignage historique.
SICON. Voilà enfin un homme qui sait distinguer son salaire de la vérité.
LE PREMIER POÈTE. Nous ferons deux pièces.
LE SECOND POÈTE. Ou deux versions d’une seule.
ÉOLE. Et qui décidera ?
SICON. Les anciens ne nous ont pas laissé toutes les réponses. Prenons garde de ne pas en fabriquer une seulement pour nous épargner un doute.
VII — PARABASE ALTERNATIVE : LA VOIX DES MUSICIENS
Les chanteurs s’avancent ; le passage peut être omis dans une représentation qui souhaite expérimenter la réduction du chœur.
LE CORYPHÉE. Vous qui nous écoutez, ne considérez pas l’histoire du théâtre comme une marche où les œuvres nouvelles effaceraient toutes les anciennes.
LE CHŒUR. L’apparition d’une comédie davantage centrée sur la famille, le repas et la conversation ne prouve pas que ses auteurs ont oublié les dieux, la cité ou les conflits publics.
LE CORYPHÉE. Une notice antique affirme parfois ce que d’autres témoignages compliquent. Les chants transmis ne portent pas toujours leur place dans la représentation.
LE CHŒUR. Nous sommes un chœur moderne introduit pour rendre sensible cette difficulté. Retirez-nous de la scène et vous obtiendrez une autre expérience du même conflit.
LE CORYPHÉE. Aucune des deux performances ne sera pour autant la preuve matérielle de la version réellement jouée par les Athéniens.
LE CHŒUR. Le théâtre vit de ce qu’il montre et de ce qu’il laisse hors scène. La philologie, elle, doit marquer les frontières entre ce que les textes attestent et ce que nous imaginons.
VIII — CINQUIÈME ÉPISODE : UNE MAISON À REFAIRE
Au lendemain du banquet, les serviteurs trouvent la porte cassée, plusieurs factures impayées et une salle de répétition inutilisable.
SICON. Voilà notre première version du matin : la porte ne ferme plus.
ÉOLE. Qui l’a endommagée ?
LE MESSAGER. Les invités cherchaient à partir pendant que le chœur occupait le passage.
LE CHORISTE. Nous avions reçu l’ordre de chanter.
CANACÉ. Et personne ne vous avait donné un espace convenable.
LA FLÛTISTE. Voilà ce qui arrive lorsqu’une seule voix croit pouvoir régler toutes les autres.
ÉOLE. Réparons la porte.
SICON. Je propose aussi de payer les musiciens, de régler le cuisinier et d’établir les nouvelles règles avec ceux qui auront à les appliquer.
ÉOLE. Mon autorité…
MACARÉE. Ta maison sera plus solide lorsque tu cesseras de la confondre avec ton seul siège.
LE POÈTE. Voilà une fin peu grandiose.
SICON. Elle possède au moins un avantage : la porte pourra servir encore demain.
LE MESSAGER. Et la famille ?
CANACÉ. Nous ne sommes pas obligés de résoudre tous nos conflits ce soir. Nous pouvons commencer par cesser d’en fabriquer de nouveaux.
IX — EXODOS : LA DEUXIÈME VERSION DU VENT
Une porte réparée s’ouvre sur le public. Une musique brève se fait entendre, sans imposer de chœur obligatoire.
ÉOLE. Il semble que le vent revienne.
SICON. Il reviendra toujours. Ce que nous pouvons changer, c’est la façon dont nous construisons le toit.
CANACÉ. Nous ne pouvons abolir les contradictions du mythe.
MACARÉE. Nous pouvons apprendre à les regarder sans déclarer que chacune doit devenir un désastre.
LE CHORISTE. Alors que ferons-nous du chant que nous avions préparé ?
LA FLÛTISTE. Nous le jouerons pour ceux qui veulent l’entendre.
LE POÈTE. Et si je décidais d’écrire une troisième version ?
SICON. Commence par lire les deux premières avec attention. Tu trouveras peut-être que certaines scènes demandent seulement un meilleur repas.
ÉOLE. Et qui aura le dernier mot ?
CANACÉ. Personne n’a besoin de le posséder. La maison continuera après le départ des spectateurs.
SICON. C’est pourquoi les cuisiniers préparent toujours le lendemain.
LE FINAL, au choix des acteurs. Que les vents changent sans effacer les promesses ; que les grands noms du mythe laissent une place à ceux qui nourrissent et habitent les maisons ; que la comédie découvre de nouvelles formes sans prendre l’incertitude pour un défaut à cacher !
IV. POSTFACE — L’HISTOIRE DES FORMES COMIQUES
La transformation vers la comédie dite moyenne ne doit pas être comprise comme une ligne unique où les personnages mythiques seraient remplacés instantanément par des familles réalistes. Le problème de l’Aiolosicon tient justement à l’impossibilité de faire coïncider des résumés tardifs avec tous les indices des fragments. Le chœur peut être réduit, déplacé ou composé autrement ; aucune de ces hypothèses ne correspond automatiquement à la vérité historique.
Le débat de cette adaptation oppose le commandement du maître à l’organisation matérielle du travail et du spectacle. Il s’agit d’une interprétation moderne des usages possibles d’un titre mêlant Éole et Sicon, pas d’une théorie politique attribuable à Aristophane.
V. BIBLIOGRAPHIE
Christian Orth, Aristophanes: Aiolosikon – Babylonioi, Fragmenta Comica 10.3, 2017 : https://digi.hadw-bw.de/view/frc10_3 ; Christian Orth, Aristophanes’ Lost Plays, 2024 : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9781119622963.ch18 ; Jean-Claude Carrière, L’Aristophane perdu, 2000 : https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1023 ; Kassel et Austin, Poetae Comici Graeci III.2, fragments 1–16 ; Edmond Lévy, Les femmes chez Aristophane, 1976 : https://www.persee.fr/doc/ktema_0221-5896_1976_num_1_1_1778.
